Les Pardaillan, Tome 05, Pardaillan et Fausta written by Michel Zevaco
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24 MICHEL ZEVACO
LES PARDAILLAN
Tome 05
Pardaillan et Fausta
I
LA MORT DE FAUSTA
A l'aube du 21 fevrier 1590, le glas funebre tinta sur la Rome des
papes--la Rome de Sixte-Quint. En meme temps, la rumeur sourde qui
deferlait dans les rues encore obscures indiqua que des foules
marchaient vers quelque rendez-vous mysterieux. Ce rendez-vous etait sur
la place del Popolo. La, se dressait un echafaud. La, tout a l'heure,
la hache qui luit aux mains du bourreau va se lever sur une tete. Cette
tete, le bourreau la saisira par les cheveux, la montrera au peuple
de Rome. Et ce sera la tete d'une femme jeune et belle, dont le nom
prestigieux, evocateur de la plus etrange aventure de ces siecles
lointains est murmure avec une sorte d'admiration par le peuple qui
s'assemble autour de l'echafaud.
....................................................
La princesse Fausta etait enfermee au chateau Saint-Ange depuis dix mois
qu'elle avait ete faite prisonniere dans cette Rome meme ou elle avait
attire le chevalier de Pardaillan... le seul homme qu'elle eut aime...
celui a qui elle s'etait donnee... celui qu'elle avait voulu tuer
enfin, et que sans doute elle croyait mort. C'est ce que la formidable
aventuriere, qui avait reve de renouer la tradition de la papesse
Jeanne, attendait le jour ou serait executee la sentence de mort
prononcee contre elle. Chose terrible il avait ete sursis a l'execution
parce que, au moment de livrer Fausta au bourreau, on avait su qu'elle
allait etre mere. Mais, maintenant que l'enfant etait venu au monde,
rien ne pouvait la sauver.
Et, bientot, l'heure allait sonner pour Fausta d'expier son audace et sa
grande lutte contre Sixte-Quint.
..........................................................
Ce matin-la, dans une de ces salles d'une somptueuse elegance comme il
y en avait au Vatican, deux hommes, debout, face a face, se disaient de
tout pres et dans la figure des paroles de haine mortelle. Ils etaient
tous deux dans la force de l'age et beaux; tous deux aussi, bien
qu'appartenant a l'Eglise, portaient avec une grace hautaine
l'harmonieux costume des cavaliers de l'epoque. Et c'etait bien la meme
haine qui grondait dans ces deux coeurs, puisque c'etait le meme amour
qui les avait faits ennemis.
L'un d'eux s'appelait Alexandre Peretti, le nom de famille de Sa
Saintete Sixte-Quint. Cet homme, en effet, c'etait le neveu du pape. Il
venait d'etre cree cardinal de Montalte. Il etait ouvertement designe
pour succeder a Sixte-Quint, dont il etait le confident et le
conseiller. L'autre s'appelait Hercule Sfondrato; il appartenait a l'une
des plus opulentes familles des Romagnes, et il exercait les fonctions
de grand juge avec une severite qui faisait de lui l'un des plus
terribles executeurs de la pensee de Sixte-Quint.
Et voici ce que les deux hommes se disaient:
--Ecoute, Montalte, ecoute! Voici le glas qui sonne... rien ne peut la
sauver maintenant, ni personne!
--J'irai me jeter aux pieds du pape ralait le neveu de Sixte-Quint, et
j'obtiendrai sa grace.
--Le pape! Mais le pape, s'il en avait la force, la tuerait de ses mains
plutot que de la sauver. Tu le sais, Montalte, tu le sais, moi seul
je puis sauver Fausta. Hier, la sentence lui a ete lue. Maintenant
l'echafaud est dresse. Dans une heure, Fausta aura cesse de vivre si tu
ne me jures sur le Christ, sur la couronne d'epines et sur les plaies
que tu renonces a elle...
--Je jure... begaya Montalte, ivre de rage et d'horreur.
--Eh bien, gronda Sfondrato, que jures-tu?
Ils etaient maintenant si pres l'un de l'autre qu'ils se touchaient.
Leurs yeux hagards se jeterent une derniere menace et leurs mains
tourmenterent les poignees des dagues.
--Jure, mais jure donc! repeta Sfondrato.
--Je jure, gronda Montalte, de m'arracher le coeur plutot que de
renoncer a aimer Fausta, dut-elle me hair d'une haine aussi imperissable
que mon amour. Je jure que, moi vivant, nul ne portera la main sur
Fausta, ni bourreau, ni grand juge, ni pape meme. Je jure de la defendre
a moi seul contre Rome entiere s'il le faut. Et, en attendant, grand
juge meurs le premier, puisque c'est toi qui as prononce sa sentence.
En meme temps, d'un geste de foudre, le cardinal Montalte, neveu du
pape Sixte-Quint, leva sa dague et l'abattit sur l'epaule d'Hercule
Sfondrato.
Puis Montalte s'elanca au-dehors.
Sous le coup, Hercule Sfondrato etait tombe sur les genoux. Mais presque
aussitot il se releva, defit rapidement son pourpoint et constata que
le poignard de Montalte n'avait pu traverser la cotte de mailles qui
couvrait sa poitrine. Hercule eut un sourire terrible:
"Ces chemises d'acier que l'on fabrique a Milan sont vraiment de bonne
trempe. Je tiens le coup pour recu, Montalte! et je te jure que ma dague
a moi saura trouver le chemin de ton coeur!"
Montalte s'etait elance dans le passage couvert qui reliait le Vatican
au chateau Saint-Ange. Il parvint au cachot ou Fausta vaincue attendait
l'heure de mourir et s'approcha en tremblant de la porte que gardaient
deux hallebardiers. Les deux soldats eurent un geste comme pour croiser
les hallebardes. Mais, sans doute, puissante etait, dans le Vatican,
l'autorite du neveu de Sixte-Quint, car les deux gardes reculerent
Montalte ouvrit le guichet qui permettait de surveiller l'interieur du
cachot.
Et voici ce que, a travers ce guichet, vit alors le cardinal Montalte...
Fugitive, rapide et effrayante vision.
Sur un lit etroit etait etendue une jeune femme... La jeune mere...
elle... Fausta... un etre eblouissant de beaute. Dans ses deux mains
elle a saisi l'enfant et elle l'eleve d un geste de force et de douceur,
et elle le contemple de ses yeux larges et profonds.
Au pied du lit se tient une suivante.
Et Fausta, d'une voix etrangement calme, prononce:
--Myrthis, tu le prendras, tu l'emporteras loin de Rome. N'aie crainte,
nul ne s'opposera a ta sortie du chateau Saint-Ange: j'ai obtenu cela
que, moi morte, meure aussi la vengeance de Sixte-Quint.
--Je n'aurai nulle crainte, repondit Myrthis avec une sorte de ferveur
exaltee. Puisque, vous morte, je dois vivre encore, je vivrai pour lui.
Fausta esquisse un signe de tete comme pour prendre acte de cette
promesse. Une minute, elle garde le silence; puis, les yeux fixes sur
l'enfant, elle ajouta:
--Fils de Fausta!... Fils de Pardaillan!... que seras-tu?... Ta mere, en
mourant, te donne le baiser d'orgueil et de force par quoi elle espere
que son ame passera dans ton etre!...
C'est fini. Myrthis a pris dans ses bras l'enfant qu'elle doit emporter
loin de l'Italie, le fils de Fausta le fils de Pardaillan. Et elle se
recule, et elle se detourne comme pour cacher a l'innocent petit etre, a
peine entre dans la vie, la vue de sa mere entrant dans la mort.
Fausta d'un geste funebrement tranquille, a ouvert un medaillon d'or
qu'elle porte suspendu a son cou et a verse dans une coupe preparee
d'avance les grains de poison que contient ce medaillon.
C'est fini. Fausta a vide d'un trait la coupe et elle retombe sur
l'oreiller... Morte.
II
LE GRAND INQUISITEUR D'ESPAGNE
DE l'autre cote de la porte retentit un effroyable cri d'angoisse
et d'horreur. C'est Montalte qui clame sa stupeur. Montalte que ce
denouement vient de foudroyer et qui rale,:
--Morte?... Comment! Elle est morte!... Insense! Comment n'ai-je
pas prevu que Fausta, pour se soustraire au contact du bourreau, se
donnerait la mort!...
Et, presque aussitot, une ruee, toute impulsive, contre cette porte
qu'il martele d'un poing furieux en begayant:
--Vite! vite! Du secours!...
Et devant le neant de cette tentative, s'adressant aux hallebardiers qui
assistent, impassibles, a cette crise de desespoir:
--Ouvrez! mais ouvrez donc, je vous dis qu'elle se meurt... qu'il faut
la sauver!
L'un des gardes repond:
--Cette porte ne peut etre ouverte que par monseigneur le grand juge.
Et Montalte s'abat sur ses genoux.
A ce moment une voix calme prononca ces mots:
--Moi aussi, j'ai le droit d'ouvrir cette porte... Et je l'ouvre!...
Montalte se redressa d'un bond, considera une seconde l'homme qui venait
de parler ainsi, et d'un accent de sourde terreur, mele de respect,
murmura:
"Le grand inquisiteur d'Espagne!"
Inigo de Espinosa, cardinal-archeveque de Tolede grand inquisiteur
d'Espagne, proche parent et successeur de Diego d'Espinosa, etait un
homme de cinquante ans, grand, fort et de physionomie presque douce,
mais rusee. L'inquisiteur etait a Rome depuis un mois. Il etait venu
y accomplir une mission que nul ne connaissait. Il avait eu avec
Sixte-Quint de nombreux entretiens auxquels nul n'avait assiste.
Seulement on avait remarque que le vieux pape, naguere encore si robuste
dans ses entrevues diplomatiques, etait sorti de ses entretiens avec
d'Espinosa de plus en plus brise, de plus en plus vieilli. On savait
aussi que l'inquisiteur devait, le lendemain reprendre le chemin de
l'Espagne.
Sur un geste imperieux d'Espinosa, les deux gardes s'inclinent et vont
se placer a l'extremite de l'etroit couloir ou ils reprennent, de loin,
leur garde monotone.
Sans ajouter une parole, Espinosa, comme il l'a dit ouvre la porte et
penetre dans le cachot.
Montalte se precipite a sa suite, le coeur debordant dune joie
delirante, l'esprit souleve par un espoir aussi puissant qu'irraisonne.
Et, soudain, il reste cloue sur place... Ses yeux hagards se fixent avec
douleur, avec rage... avec haine sur un tout petit etre, la, dans les
bras de la suivante.
La vue de cet enfant a suffi, seule, a dechainer dans l'esprit de cet
homme robuste un monde de pensees tumultueuses dont le souffle empeste
emporte et detruit tout sentiment humain, ne laisse rien... rien
qu'une pensee de haine mortelle... car, ce tout petit c'est le fils de
Pardaillan!
Pas un detail de cette scene rapide, d'une eloquence terrible dans son
mutisme meme, n'a echappe a l'oeil observateur du grand inquisiteur.
Cependant, d'une voix calme, presque douce, il dit en montrant la porte
ouverte a Myrthis.
--Vous etes libre, femme. Accomplissez la mission maternelle qui vous a
ete confiee...
Puis, imperieusement, aux deux gardes toujours immobiles au fond du
couloir:
--Laissez passer la clemence de Sixte!
Et Myrthis, serrant sur son sein le fils de Pardaillan, sans un mot,
sans un geste, franchit le seuil de la porte.
Quand l'enfant a disparu, le cardinal Montalte se tourne vers Fausta
dont la tete, deja pale, aureolee de la splendeur de ses longs cheveux,
se detache sur la blancheur de l'oreiller, saisit la main de Fausta qui
pend hors du lit, imprime un long baiser sur cette main deja froide et
sanglote:
--Fausta! Fausta! Est-il vrai que tu sois morte?...
Et, soudain, le voila debout, l'oeil injecte, la dague au poing et,
cette fois, il hurle:
--Malheur a ceux qui me l'ont tuee!...
Mais, alors, il se trouve face a face avec l'inquisiteur, et, comme un
eclair, la notion de la realite lui revient. Alors, c'est a Espinosa
qu'il s'adresse:
--Monseigneur! monseigneur! pourquoi m'avez-vous conduit ici?
Pourquoi?... Je devine... je sens... je vois que vous etes ici pour y
faire un miracle... De grace, parlez, monseigneur!... dit-il suppliant.
Alors Espinosa, de sa voix toujours calme, prononce:
--Monsieur, le poison que la princesse Fausta a pris sous vos yeux lui a
ete vendu par Magni, [1] le marchand d'herbes que vous connaissez...
Ce Magni est un homme a moi... Il existe un contrepoison unique... Ce
contrepoison, je l'ai sur moi... Le voici! En disant ces mots. Espinosa
fouille dans sa bourse et en sort un minuscule flacon.
[Note 1: Herboriste connu a Rome, vehementement soupconne d'avoir
empoisonne Sixte-Quint, sur l'ordre de l'inquisition d'Espagne.]
Une clameur de joie delirante jaillit des levres de Montalte. Il saisit
les mains de l'inquisiteur, et d'une voix vibrante:
--Ah! monseigneur, sauvez-la!... Sauvez-la et puis prenez ma vie... je
vous la livre.
--Monsieur le cardinal, votre vie nous est precieuse... Ce que j'ai a
vous demander. Dieu merci, est de moindre importance.
Montalte eut la sensation tres nette que l'inquisiteur allait lui
proposer quelque effroyable marche duquel dependrait la mort de Fausta.
Mais il regarda Espinosa bien en face et dit:
--Tout, monseigneur! Demandez!
Espinosa s'approcha jusqu'a le toucher, presque, et le dominant du
regard:
--Prenez garde, cardinal!... Prenez bien garde... Je sauve cette femme,
puisque sa vie vous est precieuse au-dessus de tout... Mais, en echange,
vous, vous m'appartenez... n'oubliez pas cela...
--Je n'oublierai pas, monseigneur. Sauvez-la et je vous appartiens...
Mais, pour Dieu, hatez-vous, ajoute-t-il en essuyant son front ou perle
la sueur.
--Je retiens votre engagement, dit Espinosa.
Et designant Fausta, rigide:
--Aidez-moi.
Avec des gestes doux comme des caresses, Montalte prit la tete de
Fausta dans ses mains tremblantes, et, frissonnant d'espoir, la souleva
doucement pendant que Espinosa versait dans la bouche le contenu de son
flacon. Au bout de quelques instants, une legere rougeur vint colorer
les joues de Fausta.
Enfin un souffle a peine perceptible s'echappe doucement des levres
entrouvertes, et Montalte, qui sent sur son visage ce souffle leger,
pousse lui-meme un profond soupir, comme s'il voulait aider au travail
lent qui se fait dans cet organisme.
Il pose sa main sur le sein et se redresse, les yeux etincelants: le
coeur bat... tres faiblement, il est vrai, mais enfin il bat.
Au meme instant, Fausta ouvre les yeux et les pose sur Montalte qui se
penche sur elle. Presque aussitot elle les referme. Un souffle regulier
souleve son sein.
Alors Espinosa qui, impassible, a considere toute cette scene, dit:
--Avant deux heures, la princesse Fausta aura retrouve toute sa
conscience.
--Vos ordres, monseigneur?
--Monseigneur le cardinal, repond l'inquisiteur, je suis venu d'Espagne
a Rome tout expres chercher un document portant la signature de Henri
III de France, ainsi que son cachet. Ce document est enferme dans le
petit meuble place dans la chambre de Sa Saintete. En l'absence du pape,
nul ne peut penetrer dans sa chambre... Nul... hormis vous, Montalte!...
Ce document, reprend-il apres une legere pause, ce document, il nous le
faut.
--C'est bien... Je vais le chercher, repond le cardinal.
Et il sort aussitot d'un pas rude et violent.
Demeure seul, Espinosa parait plonge un moment dans une profonde
meditation. Puis il s'approche de Fausta, la touche legerement a
l'epaule pour la reveiller, et dit:
--Etes-vous assez forte, madame, pour m'entendre et me comprendre?
Fausta ouvre les yeux, et les pose, graves et lucides, sur le visage de
l'inquisiteur qui se contente de cette reponse muette et reprend:
--Avant mon depart, je veux, madame, vous rassurer sur le sort de votre
enfant... Il vit... Et votre servante Myrthis doit, a l'heure qu'il est,
avoir quitte Rome. Toutefois, ne croyez pas que Sixte-Quint a laisse
vivre cet enfant uniquement pour tenir le serment qu'il vous a fait...
Si l'enfant vit, madame, c'est que Sixte sait que vous avez cache
quelque part une somme de dix millions, que vous les avez legues a votre
fils... Si Myrthis a pu quitter Rome sans encombre, c'est que Sixte sait
que votre suivante connait l'endroit ou sont enfouis ces millions.
Espinosa s'arrete un moment pour juger de l'effet produit par sa
revelation.
D'un signe, Fausta fait entendre qu'elle a compris.
--C'est tout ce que je voulais vous dire, madame.
Il s'incline gravement, avec une sorte de deference. Mais, avant de
franchir la porte, il se retourne et ajoute:
--Encore un mot, madame: le sire de Pardaillan a pu echapper a
l'incendie du palais Riant... Pardaillan est vivant, madame!...
Pardaillan... vivant!
Et, cette fois, Espinosa sort tranquillement.
III
LA VIEILLESSE DE SIXTE-QUINT
Une grande table de travail, deux fauteuils, un petit meuble, ca et la
quelques escabeaux; une etroite couchette, un prie-Dieu, au-dessus,
un magnifique Christ en or massif, seul luxe de ce retrait; une
vaste cheminee ou petille un feu clair; un tapis, de lourds rideaux
hermetiquement clos: c'etait la chambre de Sa Saintete Sixte-Quint.
Use par le temps et le long effort, ce n'est plus le formidable athlete
d'autrefois. Mais, a l'eclair qui parfois luit sous les sourcils, on
devine encore l'infatigable lutteur.
Sixte-Quint etait assis a sa table de travail, le dos tourne a la
cheminee. Et le pape songeait:
"A cette heure, Fausta a pris le poison. Elle est morte!... La suivante
Myrthis a quitte le chateau Saint-Ange, emportant l'enfant de Fausta...
le fils de Pardaillan!..."
Le pape se leva, fit quelques pas, puis revint s'asseoir dans son
fauteuil, qu'il tourna vers le feu; il reprit sa reverie:
--Oui, les quelques jours que j'ai a vivre seront paisibles, car
l'aventuriere n'est plus!... Il me reste, avant de mourir, a frapper
Philippe d'Espagne...
Le pape allongea la main vers le petit meuble et y prit un parchemin
qu'il parcourut des yeux.
"Funeste inspiration que j'ai eue d'arracher cette declaration a la
pusillanimite de Henri III... inspiration plus funeste encore que
j'ai eue de la garder si longtemps... Maintenant Philippe connait son
existence, et le grand inquisiteur est venu ici me menacer de mort!...
Moi!..." murmura-t-il.
Sixte-Quint haussa les epaules:
"Mourir!... ce n'est rien... Mais mourir sans avoir realise mon reve:
Philippe chasse d'Italie!... L'Italie unifiee du nord au midi, l'Italie
entiere soumise et asservie et la papaute maitresse du monde... Que
faire?... Envoyer ce parchemin a Philippe?... Par quelqu'un qui
n'arriverait jamais?... Peut-etre... L'aneantir?... Ce serait un coup
terrible pour Philippe... Aussi bien j'ai jure a Espinosa qu'il a ete
detruit... Oui... un geste et il devient la proie de cette flamme!..."
Le pape se pencha et tendit vers le foyer le parchemin ouvert sur lequel
s'etale un large sceau... le sceau de Henri III de France.
Deja la flamme mordait les bords du parchemin.
Un instant encore, et c'en etait fait des reves de Philippe d'Espagne.
Brusquement Sixte-Quint mit le parchemin hors d'atteinte et, hochant la
tete, repeta:
"Que faire?..."
A ce moment une main, d'un geste rude, saisit le parchemin. Sixte-Quint
se retourna furieusement et se trouva en presence de son neveu, le
cardinal Montalte. A l'instant, les deux hommes furent face a face.
--Toi!... Toi!... Comment oses-tu!... Je vais...
Et le pape allongea la main vers le marteau d'ebene pose sur la table
pour appeler, jeter un ordre.
D'un bond, Montalte se placa entre la table et lui et froidement:
--Sur votre vie, Saint-Pere, ne bougez pas!
--Hola! dit le vieux pape en se redressant de toute sa hauteur,
oserais-tu porter la main sur le souverain pontife?
--J'oserai tout... si je n'obtiens de vous la grace de Fausta.
Le pape eut un mouvement de surprise, puis, songeant qu'elle etait
morte, un sourire:
--La grace de Fausta?... Soit!
Le pape choisit un parchemin parmi les nombreux papiers ranges sur la
table, et, tres posement, le remplit et le signa d'une main ferme.
--Voici la grace, dit Sixte-Quint, grace pleine et entiere. Et,
maintenant que tu as obtenu ce que tu voulais, rends-moi ce parchemin,
et va-t'en... va-t'en... A toi, fils de ma soeur bien-aimee, je fais
grace!
--Saint-Pere, avant de vous rendre ce parchemin, un mot: si vous avez
signe cette grace, c'est que vous croyez Fausta morte... Eh bien, vous
vous trompez, mon oncle, Fausta n'est pas morte! Je l'ai sauvee en lui
faisant prendre moi-meme le contrepoison qui l'a rappelee a la vie.
Sixte-Quint resta un moment reveur, puis:
--Eh bien, soit! Apres tout, que m'importe Fausta vivante?... Elle ne
peut plus rien contre moi. Sa puissance religieuse est morte en meme
temps que naissait son enfant... Mais toi, qu'esperes-tu donc d'elle?...
As-tu fait ce reve insense que tu pourrais etre aime de Fausta?...
Triple fou!... Sache donc, malheureux, que tu attendriras le marbre le
plus dur avant que d'attendrir le coeur de Fausta.
--Il n'y a pas deux Pardaillan au monde! ajouta-t-il gravement.
Montalte ferma les yeux et palit.
Plus d'une fois, en effet, il avait songe, en grincant, a ce Pardaillan
inconnu qui avait ete aime de Fausta. Il avait senti une haine mortelle
et tenace l'envahir. Des pensees de meurtre et de vengeance etaient
venues le hanter. Et, d'une voix morne, il repondit:
--Je n'espere rien. Je ne veux rien... si ce n'est sauver Fausta... Et,
quant a ce parchemin, ajouta-t-il rudement, je vais le remettre a Fausta
qui ira le porter, elle. a Philippe d'Espagne a qui il appartient... Et,
pour plus de surete, j'accompagnerai la princesse.
Sixte-Quint eut un geste de rage. La pensee de paraitre ceder a des
menaces a peine deguisees lui etait insupportable. Bravant le poignard
de Montalte, il allait appeler, lorsqu'il se souvint que ce parchemin,
somme toute, il l'avait lui-meme retire de la flamme ou il hesitait a le
jeter. Apres tout, qu'importait le messager: Fausta ou comparse, pourvu
qu'il n arrivat pas a destination? Sa resolution fut prise. Il repondit:
--Peut-etre as-tu raison. Et, puisque j'ai fait grace a toi et a elle,
va!...
Un quart d'heure plus tard, Montalte rejoignait Espinosa et lui disait:
--Monsieur, j'ai le parchemin.
--Donnez, monsieur, dit froidement l'inquisiteur.
--Monseigneur, avec votre agrement, la princesse Fausta ira le porter a
S. M. Philippe d'Espagne... C'est la, je crois, ce qui vous importe le
plus.
Espinosa fronca legerement les sourcils et:
--Pourquoi la princesse Fausta?
--Parce que je vois la un moyen de la preserver de tout nouveau danger.
--Soit, monsieur le cardinal. L'essentiel, en effet est, comme vous le
dites, que ce document parvienne a mon souverain le plus tot possible.
--La princesse partira des que ses forces lui permettront d'entreprendre
le voyage... Je puis vous assurer que le parchemin parviendra a
destination, car j'aurai l'honneur de l'accompagner moi-meme.
IV
LE REVEIL DE FAUSTA
Lorsque Fausta revint a elle, ce fut d'abord, dans son esprit, un
prodigieux etonnement. Sa premiere pensee fut que Sixte-Quint n'avait
pas permis qu'elle echappat a la hache du bourreau. Le cri de Montalte,
clamant sa joie de la voir vivante, etait si vibrant de passion qu'elle
voulut savoir quel etait l'homme qui l'aimait a ce point. Elle ouvrit
les yeux et reconnut le neveu du pape. Elle les referma aussitot et
pensa:
"Celui-la a obtenu de Sixte qu'il me fit grace de la vie... Que m'est la
vie a present que morte est mon oeuvre et que Pardaillan n'est plus!..."
Cependant, elle ecouta et, alors, elle comprit qu'elle s'etait trompee.
Non, Sixte-Quint n'avait pas fait grace. Montalte, seul, au prix de
quelque infamie heroiquement consentie, avait accompli ce miracle de
l'arracher a Sixte et a la mort. Aussitot elle entrevit tout le parti
qu'elle pourrait tirer d'un pareil devouement. Mais a quoi bon!... Elle
voulait mourir!
Elle sentit qu'on la touchait a l'epaule... on lui parlait... Elle
ouvrit les yeux et fixa Espinosa. Et, au fur et a mesure, son esprit
refutait ses arguments.
Son fils?... Oui! Sa pensee s'est deja portee vers l'innocente creature.
Il vit... Il est libre... C'est la le point capital... Et, soudain,
comme un coup de tonnerre, ces mots repetes dans son esprit eperdu:
"Pardaillan vivant!"
Deux mots evocateurs d'un passe d'enivrante passion et de luttes
mortelles! Ce passe si proche, puisque quelques mois a peine la
separaient du moment ou elle avait voulu faire perir Pardaillan,
dans l'incendie du palais Riant!.... Ce Pardaillan si hai... et tant
adore!...
Pardaillan vivant!... Mais alors la mort, pour Fausta, ce serait la
fuite devant l'ennemi! Et Fausta n'a jamais fui!... Non, elle ne veut
plus mourir... Elle vivra pour reprendre le tragique duel interrompu et
sortir enfin triomphante de ce supreme combat.
C'est a ce moment que Montalte s'approcha d'elle.
Pendant qu'il se courbait, elle l'etudiait d'un coup d'oeil prompt et
sur, et, tout de suite, pour bien marquer, des le debut, la distance
infranchissable qu'elle entendait etablir entre eux, cette femme
etrange, qui semblait echapper a toutes les faiblesses, a toutes les
fatigues, se redressa en une majestueuse attitude, et d'une voix qui ne
tremblait pas:
--Vous avez a me parler, cardinal? Je vous ecoute.
En meme temps ses yeux noirs se posaient sur ceux de Montalte,
etrangement dominateurs et pourtant graves et doux.
Alors Montalte, d'une voix basse et tremblante, lui annonca qu'elle
etait libre.
--Sixte-Quint me fait donc grace?
Montalte secoua la tete:
--Le pape n'a pas fait grace, madame. Le pape a cede devant une volonte
plus forte que la sienne.
--La votre... n'est-ce pas?
Montalte s'inclina.
--Alors Sixte-Quint revoquera la grace qu'il a signee par contrainte.
--Non, madame, car, en meme temps, j'ai obtenu de Sa Saintete un
document qui sera votre egide. Le voici.
Fausta prit le parchemin et lut:
"Nous, Henri, par la grace de Dieu, roi de France, inspire de notre
Seigneur Dieu, par la voix de Son Vicaire, notre Tres Saint Pere le
Pape; en vue de maintenir et conserver en notre royaume la religion
catholique, apostolique et romaine; attendu qu'il a plu au Seigneur,
en expiation de nos peches, de nous priver d'un heritier direct;
considerant Henri de Navarre incapable de regner sur le royaume de
France, comme heretique et fauteur d'heresie; a tous nos bons et loyaux
sujets: Sa Majeste Philippe II, roi d'Espagne, est seule apte a nous
succeder au trone de France, comme epoux d'Elisabeth de France, notre
soeur bien-aimee, decedee, mandons a tous nos sujets le reconnaitre
comme notre successeur et unique heritier."
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