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Les Pardaillan 06, Les amours du Chico written by Michel Zevaco

M >> Michel Zevaco >> Les Pardaillan 06, Les amours du Chico

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MICHEL ZEVACO

LES PARDAILLAN



Les amours du Chico



I

LES IDEES DE JUANA

Nous avons dit que Pardaillan, mettant a profit le temps pendant lequel
les conjures se retiraient, avait eu un entretien assez anime avec le
Chico.

Pardaillan avait demande au petit homme s'il n'existait pas quelque
entree secrete, inconnue des gens qui se trouvaient en ce moment dans la
grotte, par ou lui, Pardaillan, pourrait entrer et sortir a son gre.

Le nain s'etait d'abord fait tirer l'oreille. Pour lui, penetrer seul
et sans autre arme qu'une dague dans cet antre, c'etait une maniere de
suicide. Il ne pouvait pas comprendre que le seigneur francais, qui
venait d'echapper par miracle a une mort affreuse, s'exposat ainsi,
comme a plaisir.

Mais Pardaillan avait insiste, et, comme il avait une maniere a lui,
tout a fait irresistible, de demander certaines choses, le nain avait
fini par ceder et l'avait conduit dans un couloir ou se trouvait,
affirmait-il, une entree que nul autre que lui ne connaissait.

On a vu qu'il ne se trompait pas, et qu'en effet la Fausta ni les
conjures ne connaissaient cette entree.

Pendant que Pardaillan etait dans la salle, le nain, horriblement
inquiet, se morfondait dans le couloir, la main posee sur le ressort qui
actionnait la porte invisible, ne voyant et n'entendant rien de ce qui
se passait de l'autre cote de ce mur, contre lequel il s'appuyait, se
doutant cependant qu'il y aurait bataille, et attendant, angoisse, le
signal convenu pour ouvrir la porte et assurer la retraite de celui
qu'il considerait maintenant comme un grand ami.

Lorsque Pardaillan frappa contre le mur les trois coups convenus, le
nain s'empressa d'ouvrir et accueillit le chevalier triomphant avec des
manifestations d'une joie aussi bruyante que sincere, qui l'emurent
doucement.

--J'ai bien cru que vous ne sortiriez pas vivant de la-dedans, dit-il,
quand il se fut un peu calme.

--Bah! repondit Pardaillan en souriant, j'ai la peau trop dure, on ne
m'atteint pas aisement.

--J'espere que nous allons nous en aller, maintenant? fit le Chico qui
tremblait a la pensee que le Francais ne s'avisat de s'exposer encore,
bien inutilement, a son sens.

A sa grande satisfaction, Pardaillan dit:

--Ma foi, oui! Ce sejour est peut-etre agreable pour des betes de
nuit, mais il n'a rien d'attrayant et il est trop peu hospitalier pour
d'honnetes gens comme Chico. Allons-nous-en donc!

Le soleil se levait radieux, lorsque Pardaillan, accompagne de Chico,
fit son entree dans l'auberge de la Tour.

Dans la vaste cheminee de la cuisine, un feu clair petillait, et la
gouvernante Barbara, pour ne pas en perdre l'habitude, maugreait et
bougonnait contre les jeunes maitresses qui ne veulent en faire qu'a
leur tete, et qui, apres avoir passe la plus grande partie de la nuit
debout, sont levees les premieres et parees de leurs plus beaux atours,
genent les serviteurs honnetes et consciencieux acharnes a leur besogne.

C'est qu'en effet la petite Juana etait descendue la premiere, n'ayant
pu trouver le repos espere.

Elle etait bien pale, la petite Juana, et ses yeux cernes, brillants
de fievre, trahissaient une grande fatigue... ou peut-etre des larmes
versees abondamment. Mais, si inquiete, si fatiguee et si desorientee
qu'elle fut, la coquetterie n'avait pas cede le pas chez elle. Et c'est
paree de ses plus riches et de ses plus beaux vetements, soigneusement
coiffee, finement chaussee, qu'elle allait et venait, ayant toujours
l'oeil et l'oreille tendus vers la porte d'entree, comme si elle eut
attendu quelqu'un.

C'est ainsi qu'elle vit parfaitement, et du premier coup d'oeil, entrer
Pardaillan, flanque de Chico, l'air triomphant. Et, du meme coup, le
sourire s'epanouit sur la pourpre fleur de grenadier qu'etaient ses
levres, ses joues si pales rosirent, et ses yeux inquiets, comme embues
de larmes, retrouverent tout leur eclat, comme par enchantement.

--Ah! monsieur le chevalier, vous voici de retour? s'ecria-t-elle.
Savez-vous que vos amis, don Cervantes et don Cesar, sont tres inquiets
a votre sujet?

--Bon! fit Pardaillan en souriant, je vais les rassurer... dans un
instant.

Mais, chose bizarre, Juana, qui avait, quelques heures plus tot, si
vivement presse le Chico de sauver le chevalier, s'il etait possible,
Juana, qui avait prodigue des promesses sinceres de reconnaissance et
d'attachement, Juana ne dit pas un mot au nain, dont l'air triomphant se
changea en consternation. Elle ne parut meme pas le voir; ou plutot, si.
Elle lui jeta un coup d'oeil. Mais un coup d'oeil foudroyant, comme si
elle eut eu a lui reprocher quelque trahison indigne.

Juana, sans plus s'occuper du nain, demandait:

--Seigneur, desirez-vous monter vous reposer tout de suite? Desirez-vous
prendre quelque chose avant?

--Juana, ma jolie, je desire me restaurer d'abord. Faites-moi donc
servir la moindre des choses, une tranche de pate, avec deux bouteilles
de vin de France.

--Je vais vous servir moi-meme, seigneur, dit Juana.

--Honneur auquel je suis tres sensible, ma belle enfant! Pendant que
vous y etes, voyez donc, s'ils ne dorment pas, a rassurer sur mon compte
MM. Cervantes et El Torero.

--Tout de suite, seigneur!

Vive, legere et heureuse, Juana s'elanca dans l'escalier pour informer
les amis du seigneur francais de son retour inespere, apres avoir fait
signe a une servante de dresser le couvert.

Lorsque Juana eut disparu, Pardaillan se tourna vers le Chico et se mit
a rire franchement, de son bon rire clair et sonore. Et, comme le nain
le regardait d'un air de douloureux reproche, il lui dit:

--Tu ne comprends pas, hein? C'est que tu ne connais pas les femmes!

--Que lui ai-je fait? murmura le nain de plus en plus interloque.

Pardaillan haussa les epaules et:

--Tu lui as fait que tu m'as sauve, dit-il.

--Mais c'est elle qui m'en a prie!

--Precisement!

Et, comme le nain ouvrait des yeux enormes, il se mit a rire de tout son
coeur.

--Ne cherche pas a comprendre, dit-il. Sache seulement qu'elle t'aime.

--Oh! fit le Chico incredule, elle ne m'a pas dit un mot. Elle m'a
foudroye du regard.

--C'est precisement a cause de cela que je dis qu'elle t'aime.

Le nain secoua douloureusement la tete. Pardaillan en eut pitie.

--Ecoute, dit-il, et comprends, si tu peux. Juana est contente de me
voir vivant...

--Vous voyez bien...

--Mais elle est furieuse apres toi.

--Pourquoi?... Je n'ai fait que lui obeir.

--Justement!... Juana aurait bien voulu que je ne fusse pas tue. Elle
n'aurait pas voulu que ce fut toi qui, precisement, me sauvasses.

--Parce que?

--Parce que je suis ton rival. La femme qui aime n'admet pas qu'on ne
soit pas jaloux d'elle. Si tu avais bien aime Juana, tu eusses ete
jaloux d'elle. Jaloux, tu ne m'eusses pas sauve! Voila ce qu'elle se
dit. Comprends-tu?

--Mais, si je ne vous avais pas sauve, elle m'eut tourne le dos. Elle
m'eut traite d'assassin. Alors?

--Alors, il vaut mieux que les choses soient comme elles sont. Ne
t'inquiete pas. Juana t'aime... ou t'aimera, morbleu! As-tu confiance en
moi? Oui ou non?

--Oui, tiens.

--Alors, laisse-moi faire et ne prends pas des airs d'amoureux transi.
Tes affaires vont bien, je t'en reponds.

Pour ne pas desobliger Pardaillan, Chico s'efforca de refouler son
chagrin et de montrer un visage sinon souriant, du moins un peu moins
morose.

A ce moment, Juana redescendait et annoncait:

--Ces seigneurs s'habillent. Dans un instant, ils rejoindront Votre
Seigneurie. En attendant, votre couvert est mis, et, si vous voulez
prendre place, goutez cet excellent pate en attendant l'omelette qui
saute.

Pardaillan s'approcha de la table et feignit un grand courroux.

--Comment, un couvert seulement? fit-il. Mais, malheureuse, ne
savez-vous pas que je traite un brave! Je dis bien: un brave. Et je
pense m'y connaitre.

Et comme Juana cherchait machinalement quel pouvait etre celui qui avait
l'honneur d'etre qualifie de brave par le seigneur francais, le brave
des braves:

--Vite! ajouta Pardaillan, un second couvert pour ce brave, qui est
aussi un ami que j'aime.

A dire vrai, si Juana etait surprise et intriguee, le Chico ne l'etait
pas moins. Comme elle, il se demandait qui pouvait etre cet ami dont
parlait Pardaillan.

Quoi qu'il en soit, Juana se hata de reparer le mal, et, curieuse, comme
toute fille d'Eve, elle attendit. Elle n'attendit pas longtemps, du
reste.

Pardaillan, une lueur de malice dans l'oeil, s'approcha de la table
et, designant l'escabeau au nain, confus de cet honneur, au grand
ebahissement de Juana qui n'en pouvait croire ses yeux ni ses oreilles:

--Ca, mon ami Chico, fit-il gaiement, assieds-toi la, en face de moi, et
soupons, morbleu! Nous ne l'avons pas vole, que t'en semble?

Chico commencait a considerer Pardaillan comme un etre exceptionnel,
plus grand, plus noble, meilleur en tout cas que tous ceux qu'il avait
appris a respecter.

Sur ces entrefaites, Cervantes et le Torero etaient descendus et,
bientot assis a la meme table, choquaient leurs verres contre les verres
de Pardaillan et de Chico.

Naturellement, Cervantes et le Torero, s'ils furent surpris de voir le
chevalier attable avec le petit vagabond, se garderent bien d'en laisser
rien paraitre. Et, puisque Pardaillan traitait le Chico sur un pied
d'egalite, c'est qu'il avait sans doute de bonnes raisons pour cela, et
ils s'empresserent de l'imiter. En sorte que Juana vit, avec une stupeur
qui allait grandissant, ces personnages, qu'elle venerait au-dessus de
tout, temoigner une grande consideration a son eternelle poupee, cette
poupee a qui elle croyait faire un tres grand honneur en lui permettant
de baiser le bout de son soulier.

Elle ne disait rien, la petite Juana; mais Pardaillan, amuse, lisait sur
sa physionomie mobile et loyale toutes les questions qu'elle se posait
sans oser les formuler tout haut.

--Croiriez-vous, dit-il a un certain moment, que ce petit diable a ose
lever la dague sur moi? A telles enseignes que je me demande comment je
suis encore vivant.

--Ah bah! fit Cervantes, le petit est brave?

--Plus que vous ne croyez, dit gravement Pardaillan. Dans la petite
poitrine de cette reduction d'homme bat un coeur ferme et genereux.
Il n'est pas de bravoure comparable a celle qui s'ignore. Je vous
expliquerai un jour peut-etre ce qu'a fait cet enfant. Pour le moment,
sachez que je l'aime et l'estime, et je vous prie de le traiter en ami,
non pour l'amour de moi, mais pour lui-meme.

--Chevalier, dit gravement Cervantes, du moment que vous le jugez digne
de votre amitie, nous nous honorerons de faire comme vous.

Par exemple, le Chico ne savait quelle contenance garder. Il etait
heureux, certes, mais ces compliments, de la part d'hommes qu'il
regardait comme des heros, le plongeaient dans une gene qu'il ne
parvenait pas a surmonter. Cependant, nous devons dire qu'il louchait
constamment du cote de Juana pour juger de l'effet produit sur elle
par ces louanges qu'on faisait de sa petite personne. Et il avait lieu
d'etre satisfait, car Juana, maintenant, le regardait d'un tout autre
oeil et lui faisait son plus gracieux sourire...

Apres avoir ainsi frappe indirectement l'esprit de la fillette,
Pardaillan la prit a partie directement et, moitie plaisant, moitie
serieux:

--C'est vous, ma gracieuse Juana, qui avez pris soin de cet abandonne,
votre compagnon d'enfance. Par lui, qui m'a sauve, je vous suis
redevable. Mais une chose qu'il faut que vous sachiez, c'est que la
femme qui aura le bonheur d'etre aimee de Chico pourra compter sur cet
amour jusqu'a la mort. Jamais coeur plus vaillant et plus fidele n'a
battu dans une poitrine d'homme.

Juana ne dit rien, mais elle fit une jolie moue qui signifiait:

"Vous ne m'apprenez rien de nouveau."

Pardaillan se montra tres sobre d'explications. C'etait du reste assez
son habitude. Il se garda de souffler mot de ce qu'il avait surpris
concernant le Torero et ne dit que juste ce qu'il fallait pour faire
ressortir le role de Chico, qu'il prit plaisir a exagerer, sincerement
d'ailleurs, car il etait de ces natures d'elite qui s'exagerent a
elles-memes le peu de bien qu'on leur fait.

Ces explications donnees, il pretexta une grande fatigue, et, sur ce
point, il n'exagerait pas, car, tout autre que lui se fut ecroule depuis
longtemps, et monta s'etendre dans les draps blancs qui l'attendaient.

Pardaillan parti, Cervantes se retira. Le Torero remonta saluer la
Giralda et le Chico resta seul.

Juana, fine mouche, ne daigna pas lui adresser la parole. Seulement,
apres avoir tourne et vire dans le patio, sure qu'il ne la quittait pas
des yeux, elle se dirigea d'un air detache vers un petit reduit qu'elle
avait arrange a sa guise et qui etait comme son boudoir a elle, boudoir
bien modeste. Et, en se retirant, la petite madree regardait par-dessus
son epaule pour voir s'il la suivait.

Et, comme elle voulait qu'il vint, elle tourna a demi la tete et
l'ensorcela d'un sourire.

Alors, le Chico osa se lever et, sans avoir l'air de rien, il la
rejoignit dans le petit reduit, le coeur battant a se briser dans sa
poitrine, car il se demandait avec angoisse quel accueil elle allait lui
faire.

Juana s'etait assise dans l'unique siege qui meublait la piece, tres
petite. C'etait un vaste fauteuil en bois sculpte. Comme elle etait
petite, ses pieds reposaient sur un large et haut tabouret en chene
cire.

Le Chico se faufila dans la piece et resta devant elle muet et l'air
fort penaud. Voyant qu'il ne se decidait pas a parler, elle entama la
conversation, et, avec un visage serieux, sans qu'il lui fut possible de
discerner si elle etait contente ou fachee:

--Alors, dit-elle, il parait que tu es brave, Chico?

Ingenument, il dit:

--Je ne sais pas.

Agacee, elle reprit avec un commencement de nervosite:

--Le sire de Pardaillan l'a dit bien haut. Il doit s'y connaitre, lui,
qui est la bravoure meme.

--S'il le dit, cela doit etre... Mais, moi, je n'en sais rien.

Les petits talons de Juana commencerent de frapper sur le bois du
tabouret un rappel inquietant pour Chico, qui connaissait ces
signes revelateurs de la colere naissante de sa petite maitresse.
Naturellement, cela ne fit qu'accroitre son trouble.

--Est-ce vrai ce qu'a dit M. de Pardaillan, que, celle que tu aimeras,
tu l'aimeras jusqu'a la mort? fit-elle brusquement.

On se tromperait etrangement si on concluait de cette question que Juana
etait une effrontee ou une rouee sans pudeur ni retenue. Juana etait
parfaitement ignorante, et cette ignorance suffirait a elle seule a
justifier ce qu'il y avait de risque dans sa question. Rouee, elle se
fut bien gardee de la formuler. En outre, il faut dire que les moeurs de
l'epoque etaient autrement libres que celles de nos jours, ou tout se
farde et se cache sous le masque de l'hypocrisie.

Le Chico rougit et balbutia:

--Je ne sais pas!

Elle frappa du pied avec colere.

--Je ne sais pas!... Tu ne vois donc rien? C'est agacant. Pour qu'il ait
dit cela, il a bien fallu pourtant que tu lui en parles.

--Je ne lui ai pas parle de cela, je le jure!

--Alors, comment sait-il que tu aimes quelqu'un et que tu l'aimeras
jusqu'a la mort?

Et caline:

--Et c'est vrai que tu aimes quelqu'un, dis, Chico? Qui est-ce? Je la
connais? Parle donc! tu restes la, bouche bee. Tu m'agaces!

Les yeux du Chico lui criaient: "C'est toi que j'aime!" Elle le voyait
tres bien, mais elle voulait qu'il le dit. Elle voulait l'entendre.

Mais le Chico n'avait pas ce courage. Il se contenta de balbutier:

--Je n'aime personne... que toi. Tu le sais bien.

Vierge sainte! si elle le savait! Mais ce n'etait pas la l'aveu qu'elle
voulait lui arracher, et elle eut une moue depitee. Sotte qu'elle etait
d'avoir cru un instant a la bravoure du Chico. Cette bravoure n'allait
meme pas jusqu'a dire deux mots: "Je t'aime!" Elle ne savait pas; la
petite Juana, que ces deux mots font trembler et reculer les plus
braves.

Et dans son depit, cette pensee lui vint, puisqu'il n'etait bon qu'a
cela, de l'humilier, de l'amener a se prosterner devant elle.

Et agressive, l'oeil mauvais, la voix blanche:

--Si tu ne sais rien, si tu n'as rien dit, rien fait, qu'es-tu venu
faire ici? Que veux-tu?

Tres pale, mais plus resolument qu'il ne l'eut cru lui-meme, il dit:

--Je voulais te demander si tu etais contente.

Elle prit son air de petite reine pour demander:

--De quoi veux-tu que je sois contente?

--Mais... d'avoir trouve le Francais... de l'avoir ramene.

Avec cette impudence particuliere a la femme, elle se recria d'un air
etonne et scandalise:

--Eh! que m'importe le Francais! Ca, perds-tu la tete?

Effare, ne sachant plus a quel saint se vouer, il balbutia:

--Tu m'avais dit... de le sauver, de le ramener...

--Moi?... Sornettes! Tu as reve!

Du coup, le Chico fut assomme. Eh quoi! avait-il reve reellement, comme
elle le disait avec un aplomb deconcertant? Il savait bien que non,
tiens! S'etait-elle jouee de lui? Avait-elle voulu le mettre a
l'epreuve? Voir s'il serait jaloux, s'il se revolterait? Le seigneur de
Pardaillan, qui savait tant de choses, venait de le lui dire: la femme
qui aime ne deteste pas, au contraire, qu'on se montre jaloux d'elle.
Oui! ce devait etre cela. Mais alors, Juana l'aimerait donc aussi?

Elle le guignait du coin de l'oeil et jouissait delicieusement de son
trouble, de son effarement, de son humiliation. Elle eut voulu le
pietiner, le faire souffrir, le meurtrir, l'humilier, oh! surtout
l'humilier, lui qu'elle savait si fier, l'humilier au possible, au-dela
de tout... Peut-etre alors se revolterait-il enfin, peut-etre oserait-il
redresser la tete et parler en maitre!

Est-ce a dire qu'elle etait mauvaise et mechante? Nullement. Elle
s'ignorait, voila tout.

Dire qu'elle etait amoureuse de Chico serait exagere. Elle etait a un
tournant de sa vie. Jusque-la, elle avait cru sincerement n'eprouver
pour lui qu'une affection fraternelle. Sans qu'elle s'en doutat, cette
affection etait plus profonde qu'elle ne croyait.

Il suffirait d'un rien pour changer cette affection en amour profond. Il
suffirait aussi d'un rien pour que cette affection restat ce qu'elle la
croyait: purement fraternelle. C'etait l'affaire d'une etincelle a faire
jaillir.

Or, au moment precis ou ces sentiments s'agitaient inconsciemment
en elle, Pardaillan lui etait apparu. Sur ce caractere quelque peu
romanesque, il avait produit une impression profonde. Elle s'etait
emballee comme une jeune cavale indomptee. Pardaillan lui etait
apparu comme le heros reve. Trop innocente encore pour raisonner ses
sensations, elle s'etait abandonnee les yeux fermes. Et c'est ainsi que
nous l'avons vue pleurer des larmes de desespoir a la pensee que celui
qu'elle avait elu etait peut-etre mort.

Et voici qu'en faisant ses confidences au Chico, avec cette cruaute
inconsciente de la femme qui aime ailleurs, voici que le Chico, sans se
revolter, refoulant stoiquement sa douleur, voici que le Chico, avec
cette clairvoyance que donne un amour profond, avait dit simplement,
sans insister, sans se rendre un compte exact de la valeur de son
argument, le Chico avait dit la seule chose peut-etre capable de
l'arreter sur la pente fatale ou elle s'engageait: "Qu'esperes-tu?"

Sans le savoir, sans le vouloir, c'etait un coup de maitre que faisait
le nain en posant cette question. Sans le savoir, il venait de
l'echapper belle, car ses paroles, apres son depart, Juana les tourna et
les retourna sans treve dans son esprit.

Elle etait la fille d'un modeste hotelier, un hotelier qui passait pour
etre assez riche, mais un hotelier quand meme. Et, ceci, c'etait une
tare terrible a une epoque et dans un pays ou tout ce qui n'etait pas
"ne" n'existait pas. Que pouvait-elle esperer? Rien, assurement. Jamais
ce seigneur ne consentirait a la prendre pour epouse legitime. Quant au
reste, elle etait trop fiere, elle avait ete elevee trop au-dessus de sa
condition pour que l'idee d'une bassesse put l'effleurer.

Le resultat de ses reflexions avait ete que son amour pour Pardaillan
s'etait considerablement attenue. Or, le terrain que perdait le
chevalier, le Chico le regagnait sans qu'elle s'en doutat elle-meme.

Et c'est a ce moment-la que Pardaillan revenait. Certes elle fut
heureuse de le voir sain et sauf. Mais le Chico baissa a ses yeux et
reperdit une notable partie du terrain acquis. Juana lui en voulait de
s'etre efface et sacrifie. Elle se disait que, elle, elle ne se serait
pas sacrifiee et aurait defendu son bien du bec et des ongles. De la
l'accueil frigide qu'elle fit au nain.

Or, Pardaillan raconta que le nain s'etait defendu comme un beau diable
et avait voulu le poignarder, lui, Pardaillan. Du coup, les actions du
Chico monterent! Pourquoi rever de chimeres? Le bonheur etait peut-etre
la. Ne serait-ce pas folie de le laisser passer? De la le revirement
en faveur du nain. De la ce tete-a-tete. Il fallait que le Chico se
declarat. Et voila qu'elle se heurtait a sa timidite insurmontable.
Elle enrageait d'autant plus que, malgre elle, tout en s'efforcant
de l'amener a composition, elle ne pouvait s'empecher de songer a
Pardaillan, et il lui semblait que lui n'eut pas tant tergiverse.

Donc, le Chico, au lieu de s'indigner devant son impudente denegation,
apres etre reste un long moment perplexe et silencieux, courba l'echine,
accepta la rebuffade et parut s'excuser en disant doucement:

--J'ai fait ce que tu m'as demande, et Dieu sait s'il m'en a coute!
Pourquoi es-tu fachee?

Ainsi, voila tout ce qu'il trouvait a dire. Ah! si elle avait ete a sa
place, comme elle eut vertement releve l'impertinente pretention de
celui qui eut voulu la faire passer pour une sotte et se fut gausse a ce
point d'elle. Decidement, le Chico n'etait pas un homme. Et cette pensee
fugitive qu'elle avait eue de l'amener a se prosterner, tout pareil a un
chien couchant, cette pensee lui revint plus precise, prit la forme d'un
desir violent, se changea en obsession tenace, tant et si bien qu'elle
resolut de la realiser coute que coute.

Pour realiser cet imperieux desir, elle radoucit son ton en lui disant:

--Mais je ne suis pas fachee.

En disant ces mots, elle croisa negligemment une jambe fine et nerveuse,
moulee dans un bas de soie rose, sur l'autre, et, tout en lui souriant,
elle agitait doucement son pied qui arrivait a hauteur de la poitrine
du nain. Elle regardait ce pied complaisamment, comme une chose qu'on
trouve jolie, puis elle regardait le Chico, comme pour lui dire:

"Embrasse-le donc, nigaud!"

Et le petit pied allait, venait, s'agitait, presentait la semelle, tres
blanche, a peine maculee, repetait dans son langage muet:

"Mais va donc! va donc!"

Si bien que le Chico ne put resister a la tentation, et, comme elle
souriait encore, preuve qu'elle n'etait pas fachee, il se laissa tomber
sur les genoux.

Et le petit pied, dans son balancement, vint lui effleurer le visage.
Car le mouvement de va-et-vient continuait comme si elle n'eut pas
remarque qu'ainsi agenouille elle lui touchait la figure.

Mais c'etait un incorrigible timide que ce pauvre Chico. La pensee de
toucher a ce petit pied sans son autorisation a elle ne lui venait meme
pas. Qu'eut-elle dit? Tiens! Il etait bien loin de se douter que, s'il
avait eu le courage de la prendre dans ses bras et de plaquer ses levres
sur ses levres, elle lui eut probablement rendu son baiser.

Mais, comme la semelle passait encore un coup a portee de sa bouche,
comme la tentation etait trop forte, il reunit tout son courage, et,
d'une voix implorante:

--Si tu n'es pas fachee, tu veux bien que...

Il ne put achever sa phrase. Brusquement, la semelle s'etait plaquee sur
ses levres et les frottait avec une sorte de rage nerveuse, comme si
elle eut voulu les ecorcher, les faire saigner.

Si naif et si timide qu'il fut, le Chico comprit cette fois. Ivre de
joie, il posa ses levres partout sur cette semelle, sans s'inquieter de
savoir si elle etait maculee ou non. Tiens! il avait bien baise la terre
ou s'etait pose le soulier; il pouvait, a plus forte raison, baiser le
soulier lui-meme.

Et, comme le pied se retirait lentement, semblant vouloir lui rationner
son humble bonheur, il allongea la tete, le suivit des levres, se
courbant davantage, jusqu'a poser sa face sur le bois du tabouret.

C'est la sans doute que voulait l'amener le petit pied, car il cessa de
se derober. Alors, avec un sourire triomphant, avec un soupir de joie
satisfaite, elle leva son autre pied et le lui posa sur la tete, d'un
air dominateur qui semblait dire:

"Tu seras toujours ainsi sous mes pieds, puisque tu n'es bon qu'a cela.
Je te dominerai toujours, toujours! car tu es ma chose, a moi!

Alors, toute rouge--de plaisir? de honte? de regret? qui peut
savoir!--sans trop savoir ce qu'elle disait:

--Tu vois bien que je n'etais pas fachee, dit-elle.

Et, comme elle lui souriait doucement en disant cela, il s'enhardit un
peu, se courba encore un coup, posa une derniere fois ses levres sur le
bout du pied, qui se cachait timidement, et se releva enfin en disant
tres convaincu, avec un air de gratitude profonde:

--Tu es bonne! Tiens, bonne comme la Vierge.

Elle rougit davantage encore. Non, elle n'etait pas bonne. Elle avait
ete mauvaise et mechante. Au lieu de la remercier il devait la battre,
elle l'avait bien merite. En se morigenant ainsi elle-meme, elle voulut
tenter un dernier effort, et, a brule-pourpoint:

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