Le Cote de Guermantes, Troisieme Partie written by Marcel Proust
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19 LE COTE DE GUERMANTES
OEUVRES DE MARCEL PROUST
_nrf_
_A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU_
DU COTE DE CHEZ SWANN (_2 vol._).
A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS (_3 vol._).
LE COTE DE GUERMANTES (_3 vol._).
SODOME ET GOMORRHE (_2 vol._).
LA PRISONNIERE (_2 vol._).
ALBERTINE DISPARUE.
LE TEMPS RETROUVE (_2 vol._.).
PASTICHES ET MELANGES.
LES PLAISIRS ET LES JOURS.
CHRONIQUES.
LETTRES A LA N.R.F.
MORCEAUX CHOISIS.
UN AMOUR DE SWANN
(_edition illustree par Laprade_).
_Collection in-8 "A la Gerbe"_
OEUVRES COMPLETES (_18 vol._).
MARCEL PROUST
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU
VIII
LE COTE DE GUERMANTES
(_TROISIEME PARTIE_)
_nrf_
GALLIMARD
Les jours qui precederent mon diner avec Mme de Stermaria me furent, non
pas delicieux, mais insupportables. C'est qu'en general, plus le temps
qui nous separe de ce que nous nous proposons est court, plus il nous
semble long, parce que nous lui appliquons des mesures plus breves ou
simplement parce que nous songeons a le mesurer. La papaute, dit-on,
compte par siecles, et peut-etre meme ne songe pas a compter, parce que
son but est a l'infini. Le mien etant seulement a la distance de trois
jours, je comptais par secondes, je me livrais a ces imaginations qui
sont des commencements de caresses, de caresses qu'on enrage de ne
pouvoir faire achever par la femme elle-meme (ces caresses-la
precisement, a l'exclusion de toutes autres). Et en somme, s'il est vrai
qu'en general la difficulte d'atteindre l'objet d'un desir l'accroit (la
difficulte, non l'impossibilite, car cette derniere le supprime),
pourtant pour un desir tout physique, la certitude qu'il sera realise a
un moment prochain et determine n'est guere moins exaltante que
l'incertitude; presque autant que le doute anxieux, l'absence de doute
rend intolerable l'attente du plaisir infaillible parce qu'elle fait de
cette attente un accomplissement innombrable et, par la frequence des
representations anticipees, divise le temps en tranches aussi menues que
ferait l'angoisse.
Ce qu'il me fallait, c'etait posseder Mme de Stermaria, car depuis
plusieurs jours, avec une activite incessante, mes desirs avaient
prepare ce plaisir-la, dans mon imagination, et ce plaisir seul, un
autre (le plaisir avec une autre) n'eut pas, lui, ete pret, le plaisir
n'etant que la realisation d'une envie prealable et qui n'est pas
toujours la meme, qui change selon les mille combinaisons de la reverie,
les hasards du souvenir, l'etat du temperament, l'ordre de disponibilite
des desirs dont les derniers exauces se reposent jusqu'a ce qu'ait ete
un peu oubliee la deception de l'accomplissement; je n'eusse pas ete
pret, j'avais deja quitte la grande route des desirs generaux et m'etais
engage dans le sentier d'un desir particulier; il aurait fallu, pour
desirer un autre rendez-vous, revenir de trop loin pour rejoindre la
grande route et prendre un autre sentier. Posseder Mme de Stermaria dans
l'ile du Bois de Boulogne ou je l'avais invitee a diner, tel etait le
plaisir que j'imaginais a toute minute. Il eut ete naturellement
detruit, si j'avais dine dans cette ile sans Mme de Stermaria; mais
peut-etre aussi fort diminue, en dinant, meme avec elle, ailleurs. Du
reste, les attitudes selon lesquelles on se figure un plaisir sont
prealables a la femme, au genre de femmes qui convient pour cela. Elles
le commandent, et aussi le lieu; et a cause de cela font revenir
alternativement, dans notre capricieuse pensee, telle femme, tel site,
telle chambre qu'en d'autres semaines nous eussions dedaignes. Filles de
l'attitude, telles femmes ne vont pas sans le grand lit ou on trouve la
paix a leur cote, et d'autres, pour etre caressees avec une intention
plus secrete, veulent les feuilles au vent, les eaux dans la nuit, sont
legeres et fuyantes autant qu'elles.
Sans doute deja, bien avant d'avoir recu la lettre de Saint-Loup, et
quand il ne s'agissait pas encore de Mme de Stermaria, l'ile du Bois
m'avait semble faite pour le plaisir parce que je m'etais trouve aller y
gouter la tristesse de n'en avoir aucun a y abriter. C'est aux bords du
lac qui conduisent a cette ile et le long desquels, dans les dernieres
semaines de l'ete, vont se promener les Parisiennes qui ne sont pas
encore parties, que, ne sachant plus ou la retrouver, et si meme elle
n'a pas deja quitte Paris, on erre avec l'espoir de voir passer la jeune
fille dont on est tombe amoureux dans le dernier bal de l'annee, qu'on
ne pourra plus retrouver dans aucune soiree avant le printemps suivant.
Se sentant a la veille, peut-etre au lendemain du depart de l'etre
aime, on suit au bord de l'eau fremissante ces belles allees ou deja une
premiere feuille rouge fleurit comme une derniere rose, on scrute cet
horizon ou, par un artifice inverse a celui de ces panoramas sous la
rotonde desquels les personnages en cire du premier plan donnent a la
toile peinte du fond l'apparence illusoire de la profondeur et du
volume, nos yeux passant sans transition du parc cultive aux hauteurs
naturelles de Meudon et du mont Valerien ne savent pas ou mettre une
frontiere, et font entrer la vraie campagne dans l'oeuvre du jardinage
dont ils projettent bien au dela d'elle-meme l'agrement artificiel;
ainsi ces oiseaux rares eleves en liberte dans un jardin botanique et
qui chaque jour, au gre de leurs promenades ailees, vont poser jusque
dans les bois limitrophes une note exotique. Entre la derniere fete de
l'ete et l'exil de l'hiver, on parcourt anxieusement ce royaume
romanesque des rencontres incertaines et des melancolies amoureuses, et
on ne serait pas plus surpris qu'il fut situe hors de l'univers
geographique que si a Versailles, au haut de la terrasse, observatoire
autour duquel les nuages s'accumulent contre le ciel bleu dans le style
de Van der Meulen, apres s'etre ainsi eleve en dehors de la nature, on
apprenait que la ou elle recommence, au bout du grand canal, les
villages qu'on ne peut distinguer, a l'horizon eblouissant comme la mer,
s'appellent Fleurus ou Nimegue.
Et le dernier equipage passe, quand on sent avec douleur qu'elle ne
viendra plus, on va diner dans l'ile; au-dessus des peupliers
tremblants, qui rappellent sans fin les mysteres du soir plus qu'ils n'y
repondent, un nuage rose met une derniere couleur de vie dans le ciel
apaise. Quelques gouttes de pluie tombent sans bruit sur l'eau antique,
mais dans sa divine enfance restee toujours couleur du temps et qui
oublie a tout moment les images des nuages et des fleurs. Et apres que
les geraniums ont inutilement, en intensifiant l'eclairage de leurs
couleurs, lutte contre le crepuscule assombri, une brume vient
envelopper l'ile qui s'endort; on se promene dans l'humide obscurite le
long de l'eau ou tout au plus le passage silencieux d'un cygne vous
etonne comme dans un lit nocturne les yeux un instant grands ouverts et
le sourire d'un enfant qu'on ne croyait pas reveille. Alors on voudrait
d'autant plus avoir avec soi une amoureuse qu'on se sent seul et qu'on
peut se croire loin.
Mais dans cette ile, ou meme l'ete il y avait souvent du brouillard,
combien je serais plus heureux d'emmener Mme de Stermaria maintenant que
la mauvaise saison, que la fin de l'automne etait venue. Si le temps
qu'il faisait depuis dimanche n'avait a lui seul rendu grisatres et
maritimes les pays dans lesquels mon imagination vivait--comme d'autres
saisons les faisaient embaumes, lumineux, italiens,--l'espoir de
posseder dans quelques jours Mme de Stermaria eut suffi pour faire se
lever vingt fois par heure un rideau de brume dans mon imagination
monotonement nostalgique. En tout cas, le brouillard qui depuis la
veille s'etait eleve meme a Paris, non seulement me faisait songer sans
cesse au pays natal de la jeune femme que je venais d'inviter, mais
comme il etait probable que, bien plus epais encore que dans la ville,
il devait le soir envahir le Bois, surtout au bord du lac, je pensais
qu'il ferait pour moi de l'ile des Cygnes un peu l'ile de Bretagne dont
l'atmosphere maritime et brumeuse avait toujours entoure pour moi comme
un vetement la pale silhouette de Mme de Stermaria. Certes quand on est
jeune, a l'age que j'avais dans mes promenades du cote de Meseglise,
notre desir, notre croyance confere au vetement d'une femme une
particularite individuelle, une irreductible essence. On poursuit la
realite. Mais a force de la laisser echapper, on finit par remarquer
qu'a travers toutes ces vaines tentatives ou on a trouve le neant,
quelque chose de solide subsiste, c'est ce qu'on cherchait. On commence
a degager, a connaitre ce qu'on aime, on tache a se le procurer, fut-ce
au prix d'un artifice. Alors, a defaut de la croyance disparue, le
costume signifie la suppleance a celle-ci par le moyen d'une illusion
volontaire. Je savais bien qu'a une demi-heure de la maison je ne
trouverais pas la Bretagne. Mais en me promenant enlace a Mme de
Stermaria, dans les tenebres de l'ile, au bord de l'eau, je ferais comme
d'autres qui, ne pouvant penetrer dans un couvent, du moins, avant de
posseder une femme, l'habillent en religieuse.
Je pouvais meme esperer d'ecouter avec la jeune femme quelque clapotis
de vagues, car, la veille du diner, une tempete se dechaina. Je
commencais a me raser pour aller dans l'ile retenir le cabinet (bien
qu'a cette epoque de l'annee l'ile fut vide et le restaurant desert) et
arreter le menu pour le diner du lendemain, quand Francoise m'annonca
Albertine. Je fis entrer aussitot, indifferent a ce qu'elle me vit
enlaidi d'un menton noir, celle pour qui a Balbec je ne me trouvais
jamais assez beau, et qui m'avait coute alors autant d'agitation et de
peine que maintenant Mme de Stermaria. Je tenais a ce que celle-ci recut
la meilleure impression possible de la soiree du lendemain. Aussi je
demandai a Albertine de m'accompagner tout de suite jusqu'a l'ile pour
m'aider a faire le menu. Celle a qui on donne tout est si vite remplacee
par une autre, qu'on est etonne soi-meme de donner ce qu'on a de
nouveau, a chaque heure, sans espoir d'avenir. A ma proposition le
visage souriant et rose d'Albertine, sous un toquet plat qui descendait
tres bas, jusqu'aux yeux, sembla hesiter. Elle devait avoir d'autres
projets; en tout cas elle me les sacrifia aisement, a ma grande
satisfaction, car j'attachais beaucoup d'importance a avoir avec moi une
jeune menagere qui saurait bien mieux commander le diner que moi.
Il est certain qu'elle avait represente tout autre chose pour moi, a
Balbec. Mais notre intimite, meme quand nous ne la jugeons pas alors
assez etroite, avec une femme dont nous sommes epris cree entre elle et
nous, malgre les insuffisances qui nous font souffrir alors, des liens
sociaux qui survivent a notre amour et meme au souvenir de notre amour.
Alors, dans celle qui n'est plus pour nous qu'un moyen et un chemin vers
d'autres, nous sommes tout aussi etonnes et amuses d'apprendre de notre
memoire ce que son nom signifia d'original pour l'autre etre que nous
avons ete autrefois, que si, apres avoir jete a un cocher une adresse,
boulevard des Capucines ou rue du Bac, en pensant seulement a la
personne que nous allons y voir, nous nous avisons que ces noms furent
jadis celui des religieuses capucines dont le couvent se trouvait la et
celui du bac qui traversait la Seine.
Certes, mes desirs de Balbec avaient si bien muri le corps d'Albertine,
y avaient accumule des saveurs si fraiches et si douces que, pendant
notre course au Bois, tandis que le vent, comme un jardinier soigneux,
secouait les arbres, faisait tomber les fruits, balayait les feuilles
mortes, je me disais que, s'il y avait eu un risque pour que Saint-Loup
se fut trompe, ou que j'eusse mal compris sa lettre et que mon diner
avec Mme de Stermaria ne me conduisit a rien, j'eusse donne rendez-vous
pour le meme soir tres tard a Albertine, afin d'oublier pendant une
heure purement voluptueuse, en tenant dans mes bras le corps dont ma
curiosite avait jadis suppute, soupese tous les charmes dont il
surabondait maintenant, les emotions et peut-etre les tristesses de ce
commencement d'amour pour Mme de Stermaria. Et certes, si j'avais pu
supposer que Mme de Stermaria ne m'accorderait aucune faveur le premier
soir, je me serais represente ma soiree avec elle d'une facon assez
decevante. Je savais trop bien par experience comment les deux stades
qui se succedent en nous, dans ces commencements d'amour pour une femme
que nous avons desiree sans la connaitre, aimant plutot en elle la vie
particuliere ou elle baigne qu'elle-meme presque inconnue
encore,--comment ces deux stades se refletent bizarrement dans le
domaine des faits, c'est-a-dire non plus en nous-meme, mais dans nos
rendez-vous avec elle. Nous avons, sans avoir jamais cause avec elle,
hesite, tentes que nous etions par la poesie qu'elle represente pour
nous. Sera-ce elle ou telle autre? Et voici que les reves se fixent
autour d'elle, ne font plus qu'un avec elle. Le premier rendez-vous avec
elle, qui suivra bientot, devrait refleter cet amour naissant. Il n'en
est rien. Comme s'il etait necessaire que la vie materielle eut aussi
son premier stade, l'aimant deja, nous lui parlons de la facon la plus
insignifiante: "Je vous ai demande de venir diner dans cette ile parce
que j'ai pense que ce cadre vous plairait. Je n'ai du reste rien de
special a vous dire. Mais j'ai peur qu'il ne fasse bien humide et que
vous n'ayez froid.--Mais non.--Vous le dites par amabilite. Je vous
permets, madame, de lutter encore un quart d'heure contre le froid, pour
ne pas vous tourmenter, mais dans un quart d'heure, je vous ramenerai de
force. Je ne veux pas vous faire prendre un rhume." Et sans lui avoir
rien dit, nous la ramenons, ne nous rappelant rien d'elle, tout au plus
une certaine facon de regarder, mais ne pensant qu'a la revoir. Or, la
seconde fois (ne retrouvant meme plus le regard, seul souvenir, mais ne
pensant plus malgre cela qu'a la revoir) le premier stade est depasse.
Rien n'a eu lieu dans l'intervalle. Et pourtant, au lieu de parler du
confort du restaurant, nous disons, sans que cela etonne la personne
nouvelle, que nous trouvons laide, mais a qui nous voudrions qu'on parle
de nous a toutes les minutes de sa vie: "Nous allons avoir fort a faire
pour vaincre tous les obstacles accumules entre nos coeurs. Pensez-vous
que nous y arriverons? Vous figurez-vous que nous puissions avoir raison
de nos ennemis, esperer un heureux avenir?" Mais ces conversations,
d'abord insignifiantes, puis faisant allusion a l'amour, n'auraient pas
lieu, j'en pouvais croire la lettre de Saint-Loup. Mme de Stermaria se
donnerait des le premier soir, je n'aurais donc pas besoin de convoquer
Albertine chez moi, comme pis aller, pour la fin de la soiree. C'etait
inutile, Robert n'exagerait jamais et sa lettre etait claire!
Albertine me parlait peu, car elle sentait que j'etais preoccupe. Nous
fimes quelques pas a pied, sous la grotte verdatre, quasi sous-marine,
d'une epaisse futaie sur le dome de laquelle nous entendions deferler le
vent et eclabousser la pluie. J'ecrasais par terre des feuilles mortes,
qui s'enfoncaient dans le sol comme des coquillages, et je poussais de
ma canne des chataignes piquantes comme des oursins.
Aux branches les dernieres feuilles convulsees ne suivaient le vent que
de la longueur de leur attache, mais quelquefois, celle-ci se rompant,
elles tombaient a terre et le rattrapaient en courant. Je pensais avec
joie combien, si ce temps durait, l'ile serait demain plus lointaine
encore et en tout cas entierement deserte. Nous remontames en voiture,
et comme la bourrasque s'etait calmee, Albertine me demanda de
poursuivre jusqu'a Saint-Cloud. Ainsi qu'en bas les feuilles mortes, en
haut les nuages suivaient le vent. Et des soirs migrateurs, dont une
sorte de section conique pratiquee dans le ciel laissait voir la
superposition rose, bleue et verte, etaient tout prepares a destination
de climats plus beaux. Pour voir de plus pres une deesse de marbre qui
s'elancait de son socle, et, toute seule dans un grand bois qui semblait
lui etre consacre, l'emplissait de la terreur mythologique, moitie
animale, moitie sacree de ses bonds furieux, Albertine monta sur un
tertre, tandis que je l'attendais sur le chemin. Elle-meme, vue ainsi
d'en bas, non plus grosse et rebondie comme l'autre jour sur mon lit ou
les grains de son cou apparaissaient a la loupe de mes yeux approches,
mais ciselee et fine, semblait une petit statue sur laquelle les minutes
heureuses de Balbec avaient passe leur patine. Quand je me retrouvai
seul chez moi, me rappelant que j'avais ete faire une course
l'apres-midi avec Albertine, que je dinais le surlendemain chez Mme de
Guermantes, et que j'avais a repondre a une lettre de Gilberte, trois
femmes que j'avais aimees, je me dis que notre vie sociale est, comme un
atelier d'artiste, remplie des ebauches delaissees ou nous avions cru un
moment pouvoir fixer notre besoin d'un grand amour, mais je ne songeai
pas que quelquefois, si l'ebauche n'est pas trop ancienne, il peut
arriver que nous la reprenions et que nous en fassions une oeuvre toute
differente, et peut-etre meme plus importante que celle que nous avions
projetee d'abord.
Le lendemain, il fit froid et beau: on sentait l'hiver (et, de fait, la
saison etait si avancee que c'etait miracle si nous avions pu trouver
dans le Bois deja saccage quelques domes d'or vert). En m'eveillant je
vis, comme de la fenetre de la caserne de Doncieres, la brume mate, unie
et blanche qui pendait gaiement au soleil, consistante et douce comme du
sucre file. Puis le soleil se cacha et elle s'epaissit encore dans
l'apres-midi. Le jour tomba de bonne heure, je fis ma toilette, mais il
etait encore trop tot pour partir; je decidai d'envoyer une voiture a
Mme de Stermaria. Je n'osai pas y monter pour ne pas la forcer a faire
la route avec moi, mais je remis au cocher un mot pour elle ou je lui
demandais si elle permettait que je vinsse la prendre. En attendant, je
m'etendis sur mon lit, je fermai les yeux un instant, puis les rouvris.
Au-dessus des rideaux, il n'y avait plus qu'un mince lisere de jour qui
allait s'obscurcissant. Je reconnaissais cette heure inutile, vestibule
profond du plaisir, et dont j'avais appris a Balbec a connaitre le vide
sombre et delicieux, quand, seul dans ma chambre comme maintenant,
pendant que tous les autres etaient a diner, je voyais sans tristesse le
jour mourir au-dessus des rideaux, sachant que bientot, apres une nuit
aussi courte que les nuits du pole, il allait ressusciter plus eclatant
dans le flamboiement de Rivebelle. Je sautai a bas de mon lit, je passai
ma cravate noire, je donnai un coup de brosse a mes cheveux, gestes
derniers d'une mise en ordre tardive, executes a Balbec en pensant non a
moi mais aux femmes que je verrais a Rivebelle, tandis que je leur
souriais d'avance dans la glace oblique de ma chambre, et restes a cause
de cela les signes avant-coureurs d'un divertissement mele de lumieres
et de musique. Comme des signes magiques ils l'evoquaient, bien plus le
realisaient deja; grace a eux j'avais de sa verite une notion aussi
certaine, de son charme enivrant et frivole une jouissance aussi
complete que celles que j'avais a Combray, au mois de juillet, quand
j'entendais les coups de marteau de l'emballeur et que je jouissais,
dans la fraicheur de ma chambre noire, de la chaleur et du soleil.
Aussi n'etait-ce plus tout a fait Mme de Stermaria que j'aurais desire
voir. Force maintenant de passer avec elle ma soiree, j'aurais prefere,
comme celle-ci etait ma derniere avant le retour de mes parents, qu'elle
restat libre et que je pusse chercher a revoir des femmes de Rivebelle.
Je me relavai une derniere fois les mains, et dans la promenade que le
plaisir me faisait faire a travers l'appartement, je me les essuyai dans
la salle a manger obscure. Elle me parut ouverte sur l'antichambre
eclairee, mais ce que j'avais pris pour la fente illuminee de la porte
qui, au contraire, etait fermee, n'etait que le reflet blanc de ma
serviette dans une glace posee le long du mur, en attendant qu'on la
placat pour le retour de maman. Je repensai a tous les mirages que
j'avais ainsi decouverts dans notre appartement et qui n'etaient pas
qu'optiques, car les premiers jours j'avais cru que la voisine avait un
chien, a cause du jappement prolonge, presque humain, qu'avait pris un
certain tuyau de cuisine chaque fois qu'on ouvrait le robinet. Et la
porte du palier ne se refermait d'elle-meme tres lentement, sur les
courants d'air de l'escalier, qu'en executant les hachures de phrases
voluptueuses et gemissantes qui se superposent au choeur des Pelerins,
vers la fin de l'ouverture de _Tannhaeuser_. J'eus du reste, comme je
venais de remettre ma serviette en place, l'occasion d'avoir une
nouvelle audition de cet eblouissant morceau symphonique, car un coup de
sonnette ayant retenti, je courus ouvrir la porte de l'antichambre au
cocher qui me rapportait la reponse. Je pensais que ce serait: "Cette
dame est en bas", ou "Cette dame vous attend." Mais il tenait a la main
une lettre. J'hesitai un instant a prendre connaissance de ce que Mme de
Stermaria avait ecrit, qui tant qu'elle avait la plume en main aurait pu
etre autre, mais qui maintenant etait, detache d'elle, un destin qui
poursuivait seul sa route et auquel elle ne pouvait plus rien changer.
Je demandai au cocher de redescendre et d'attendre un instant, quoiqu'il
maugreat contre la brume. Des qu'il fut parti, j'ouvris l'enveloppe. Sur
la carte: Vicomtesse Alix de Stermaria, mon invitee avait ecrit: "Je
suis desolee, un contretemps m'empeche de diner ce soir avec vous a
l'ile du Bois. Je m'en faisais une fete. Je vous ecrirai plus longuement
de Stermaria. Regrets. Amities." Je restai immobile, etourdi par le choc
que j'avais recu. A mes pieds etaient tombees la carte et l'enveloppe,
comme la bourre d'une arme a feu quand le coup est parti. Je les
ramassai, j'analysai cette phrase. "Elle me dit qu'elle ne peut diner
avec moi a l'ile du Bois. On pourrait en conclure qu'elle pourrait diner
avec moi ailleurs. Je n'aurai pas l'indiscretion d'aller la chercher,
mais enfin cela pourrait se comprendre ainsi." Et cette ile du Bois,
comme depuis quatre jours ma pensee y etait installee d'avance avec Mme
de Stermaria, je ne pouvais arriver a l'en faire revenir. Mon desir
reprenait involontairement la pente qu'il suivait deja depuis tant
d'heures, et malgre cette depeche, trop recente pour prevaloir contre
lui, je me preparais instinctivement encore a partir, comme un eleve
refuse a un examen voudrait repondre a une question de plus. Je finis
par me decider a aller dire a Francoise de descendre payer le cocher. Je
traversai le couloir, ne la trouvant pas, je passai par la salle a
manger; tout d'un coup mes pas cesserent de retentir sur le parquet
comme ils avaient fait jusque-la et s'assourdirent en un silence qui,
meme avant que j'en reconnusse la cause, me donna une sensation
d'etouffement et de claustration. C'etaient les tapis que, pour le
retour de mes parents, on avait commence de clouer, ces tapis qui sont
si beaux par les heureuses matinees, quand parmi leur desordre le soleil
vous attend comme un ami venu pour vous emmener dejeuner a la campagne,
et pose sur eux le regard de la foret, mais qui maintenant, au
contraire, etaient le premier amenagement de la prison hivernale d'ou,
oblige que j'allais etre de vivre, de prendre mes repas en famille, je
ne pourrais plus librement sortir.
--Que Monsieur prenne garde de tomber, ils ne sont pas encore cloues, me
cria Francoise. J'aurais du allumer. On est deja a la fin de
_sectembre_, les beaux jour sont finis.
Bientot l'hiver; au coin de la fenetre, comme sur un verre de Galle, une
veine de neige durcie; et, meme aux Champs-Elysees, au lieu des jeunes
filles qu'on attend, rien que les moineaux tout seuls.
Ce qui ajoutait a mon desespoir de ne pas voir Mme de Stermaria, c'etait
que sa reponse me faisait supposer que pendant qu'heure par heure,
depuis dimanche, je ne vivais que pour ce diner, elle n'y avait sans
doute pas pense une fois. Plus tard, j'appris un absurde mariage d'amour
qu'elle fit avec un jeune homme qu'elle devait deja voir a ce moment-la
et qui lui avait fait sans doute oublier mon invitation. Car si elle se
l'etait rappelee, elle n'eut pas sans doute attendu la voiture que je ne
devais du reste pas, d'apres ce qui etait convenu, lui envoyer, pour
m'avertir qu'elle n'etait pas libre. Mes reves de jeune vierge feodale
dans une ile brumeuse avaient fraye le chemin a un amour encore
inexistant. Maintenant ma deception, ma colere, mon desir desespere de
ressaisir celle qui venait de se refuser, pouvaient, en mettant ma
sensibilite de la partie, fixer l'amour possible que jusque-la mon
imagination seule m'avait, mais plus mollement, offert.
Combien y en a-t-il dans nos souvenirs, combien plus dans notre oubli,
de ces visages de jeunes filles et de jeunes femmes, tous differents, et
auxquels nous n'avons ajoute du charme et un furieux desir de les revoir
que parce qu'ils s'etaient au dernier moment derobes? A l'egard de Mme
de Stermaria c'etait bien plus et il me suffisait maintenant, pour
l'aimer, de la revoir afin que fussent renouvelees ces impressions si
vives mais trop breves et que la memoire n'aurait pas sans cela la force
de maintenir dans l'absence. Les circonstances en deciderent autrement,
je ne la revis pas. Ce ne fut pas elle que j'aimai, mais c'aurait pu
etre elle. Et une des choses qui me rendirent peut-etre le plus cruel le
grand amour que j'allais bientot avoir, ce fut, en me rappelant cette
soiree, de me dire qu'il aurait pu, si de tres simples circonstances
avaient ete modifiees, se porter ailleurs, sur Mme de Stermaria;
applique a celle qui me l'inspira si peu apres, il n'etait donc
pas--comme j'aurais pourtant eu si envie, si besoin de le
croire--absolument necessaire et predestine.
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