Le Cote de Guermantes written by Marcel Proust
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18 MARCEL PROUST
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU
VII
LE COTE DE GUERMANTES
(_DEUXIEME PARTIE_)
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GALLIMARD
OEUVRES DE MARCEL PROUST
_nrf_
_A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU_
DU COTE DE CHEZ SWANN _(2 vol.)._
A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS _(3 vol_.).
LE COTE DE GUERMANTES _(3 vol.)._
SODOME ET GOMORRHE _(2 vol.)_.
LA PRISONNIERE _(2 vol_.).
ALBERTINE DISPARUE.
LE TEMPS RETROUVE _(2 vol_.).
PASTICHES ET MELANGES.
LES PLAISIRS ET LES JOURS.
CHRONIQUES.
LETTRES A LA N.R.F.
MORCEAUX CHOISIS.
UN AMOUR DE SWANN _(edition illustree par Laprade_).
* * * * *
_Collection in-8 "A la Gerbe_"
OEUVRES COMPLETES _(18 vol.)._
Comme je l'avais suppose avant de faire la connaissance de Mme de
Villeparisis a Balbec, il y avait une grande difference entre le milieu
ou elle vivait et celui de Mme de Guermantes. Mme de Villeparisis etait
une de ces femmes qui, nees dans une maison glorieuse, entrees par leur
mariage dans une autre qui ne l'etait pas moins, ne jouissent pas
cependant d'une grande situation mondaine, et, en dehors de quelques
duchesses qui sont leurs nieces ou leurs belles-soeurs, et meme d'une ou
deux tetes couronnees, vieilles relations de famille, n'ont dans leur
salon qu'un public de troisieme ordre, bourgeoisie, noblesse de province
ou taree, dont la presence a depuis longtemps eloigne les gens elegants
et snobs qui ne sont pas obliges d'y venir par devoirs de parente ou
d'intimite trop ancienne. Certes je n'eus au bout de quelques instants
aucune peine a comprendre pourquoi Mme de Villeparisis s'etait trouvee,
a Balbec, si bien informee, et mieux que nous-memes, des moindres
details du voyage que mon pere faisait alors en Espagne avec M. de
Norpois. Mais il n'etait pas possible malgre cela de s'arreter a l'idee
que la liaison, depuis plus de vingt ans, de Mme de Villeparisis avec
l'Ambassadeur put etre la cause du declassement de la marquise dans un
monde ou les femmes les plus brillantes affichaient des amants moins
respectables que celui-ci, lequel d'ailleurs n'etait probablement plus
depuis longtemps pour la marquise autre chose qu'un vieil ami. Mme de
Villeparisis avait-elle eu jadis d'autres aventures? etant alors d'un
caractere plus passionne que maintenant, dans une vieillesse apaisee et
pieuse qui devait peut-etre pourtant un peu de sa couleur a ces annees
ardentes et consumees, n'avait-elle pas su, en province ou elle avait
vecu longtemps, eviter certains scandales, inconnus des nouvelles
generations, lesquelles en constataient seulement l'effet dans la
composition melee et defectueuse d'un salon fait, sans cela, pour etre
un des plus purs de tout mediocre alliage? Cette "mauvaise langue" que
son neveu lui attribuait lui avait-elle, dans ces temps-la, fait des
ennemis? l'avait-elle poussee a profiter de certains succes aupres des
hommes pour exercer des vengeances contre des femmes? Tout cela etait
possible; et ce n'est pas la facon exquise, sensible--nuancant si
delicatement non seulement les expressions mais les intonations--avec
laquelle Mme de Villeparisis parlait de la pudeur, de la bonte, qui
pouvait infirmer cette supposition; car ceux qui non seulement parlent
bien de certaines vertus, mais meme en ressentent le charme et les
comprennent a merveille (qui sauront en peindre dans leurs Memoires une
digne image), sont souvent issus, mais ne font pas eux-memes partie, de
la generation muette, fruste et sans art, qui les pratiqua. Celle-ci se
reflete en eux, mais ne s'y continue pas. A la place du caractere
qu'elle avait, on trouve une sensibilite, une intelligence, qui ne
servent pas a l'action. Et qu'il y eut ou non dans la vie de Mme de
Villeparisis de ces scandales qu'eut effaces l'eclat de son nom, c'est
cette intelligence, une intelligence presque d'ecrivain de second ordre
bien plus que de femme du monde, qui etait certainement la cause de sa
decheance mondaine.
Sans doute c'etaient des qualites assez peu exaltantes, comme la
ponderation et la mesure, que pronait surtout Mme de Villeparisis; mais
pour parler de la mesure d'une facon entierement adequate, la mesure ne
suffit pas et il faut certains merites d'ecrivains qui supposent une
exaltation peu mesuree; j'avais remarque a Balbec que le genie de
certains grands artistes restait incompris de Mme de Villeparisis; et
qu'elle ne savait que les railler finement, et donner a son
incomprehension une forme spirituelle et gracieuse. Mais cet esprit et
cette grace, au degre ou ils etaient pousses chez elle, devenaient
eux-memes--dans un autre plan, et fussent-ils deployes pour meconnaitre
les plus hautes oeuvres--de veritables qualites artistiques. Or, de
telles qualites exercent sur toute situation mondaine une action morbide
elective, comme disent les medecins, et si desagregeante que les plus
solidement assises ont peine a y resister quelques annees. Ce que les
artistes appellent intelligence semble pretention pure a la societe
elegante qui, incapable de se placer au seul point de vue d'ou ils
jugent tout, ne comprenant jamais l'attrait particulier auquel ils
cedent en choisissant une expression ou en faisant un rapprochement,
eprouve aupres d'eux une fatigue, une irritation d'ou nait tres vite
l'antipathie. Pourtant dans sa conversation, et il en est de meme des
Memoires d'elle qu'on a publies depuis, Mme de Villeparisis ne montrait
qu'une sorte de grace tout a fait mondaine. Ayant passe a cote de
grandes choses sans les approfondir, quelquefois sans les distinguer,
elle n'avait guere retenu des annees ou elle avait vecu, et qu'elle
depeignait d'ailleurs avec beaucoup de justesse et de charme, que ce
qu'elles avaient offert de plus frivole. Mais un ouvrage, meme s'il
s'applique seulement a des sujets qui ne sont pas intellectuels, est
encore une oeuvre de l'intelligence, et pour donner dans un livre, ou
dans une causerie qui en differe peu, l'impression achevee de la
frivolite, il faut une dose de serieux dont une personne purement
frivole serait incapable. Dans certains Memoires ecrits par une femme et
consideres comme un chef-d'oeuvre, telle phrase qu'on cite comme un
modele de grace legere m'a toujours fait supposer que pour arriver a une
telle legerete l'auteur avait du posseder autrefois une science un peu
lourde, une culture rebarbative, et que, jeune fille, elle semblait
probablement a ses amies un insupportable bas bleu. Et entre certaines
qualites litteraires et l'insucces mondain, la connexite est si
necessaire, qu'en lisant aujourd'hui les Memoires de Mme de
Villeparisis, telle epithete juste, telles metaphores qui se suivent,
suffiront au lecteur pour qu'a leur aide il reconstitue le salut
profond, mais glacial, que devait adresser a la vieille marquise, dans
l'escalier d'une ambassade, telle snob comme Mme Leroi, qui lui cornait
peut-etre un carton en allant chez les Guermantes mais ne mettait jamais
les pieds dans son salon de peur de s'y declasser parmi toutes ces
femmes de medecins ou de notaires. Un bas bleu, Mme de Villeparisis en
avait peut-etre ete un dans sa prime jeunesse, et, ivre alors de son
savoir, n'avait peut-etre pas su retenir contre des gens du monde moins
intelligents et moins instruits qu'elle, des traits aceres que le blesse
n'oublie pas.
Puis le talent n'est pas un appendice postiche qu'on ajoute
artificiellement a ces qualites differentes qui font reussir dans la
societe, afin de faire, avec le tout, ce que les gens du monde appellent
une "femme complete". Il est le produit vivant d'une certaine complexion
morale ou generalement beaucoup de qualites font defaut et ou predomine
une sensibilite dont d'autres manifestations que nous ne percevons pas
dans un livre peuvent se faire sentir assez vivement au cours de
l'existence, par exemple telles curiosites, telles fantaisies, le desir
d'aller ici ou la pour son propre plaisir, et non en vue de
l'accroissement, du maintien, ou pour le simple fonctionnement des
relations mondaines. J'avais vu a Balbec Mme de Villeparisis enfermee
entre ses gens et ne jetant pas un coup d'oeil sur les personnes assises
dans le hall de l'hotel. Mais j'avais eu le pressentiment que cette
abstention n'etait pas de l'indifference, et il parait qu'elle ne s'y
etait pas toujours cantonnee. Elle se toquait de connaitre tel ou tel
individu qui n'avait aucun titre a etre recu chez elle, parfois parce
qu'elle l'avait trouve beau, ou seulement parce qu'on lui avait dit
qu'il etait amusant, ou qu'il lui avait semble different des gens
qu'elle connaissait, lesquels, a cette epoque ou elle ne les appreciait
pas encore parce qu'elle croyait qu'ils ne la lacheraient jamais,
appartenaient tous au plus pur faubourg Saint-Germain. Ce boheme, ce
petit bourgeois qu'elle avait distingue, elle etait obligee de lui
adresser ses invitations, dont il ne pouvait pas apprecier la valeur,
avec une insistance qui la depreciait peu a peu aux yeux des snobs
habitues a coter un salon d'apres les gens que la maitresse de maison
exclut plutot que d'apres ceux qu'elle recoit. Certes, si a un moment
donne de sa jeunesse, Mme de Villeparisis, blasee sur la satisfaction
d'appartenir a la fine fleur de l'aristocratie, s'etait en quelque sorte
amusee a scandaliser les gens parmi lesquels elle vivait, a defaire
deliberement sa situation, elle s'etait mise a attacher de l'importance
a cette situation apres qu'elle l'eut perdue. Elle avait voulu montrer
aux duchesses qu'elle etait plus qu'elles, en disant, en faisant tout ce
que celles-ci n'osaient pas dire, n'osaient pas faire. Mais maintenant
que celles-ci, sauf celles de sa proche parente, ne venaient plus chez
elle, elle se sentait amoindrie et souhaitait encore de regner, mais
d'une autre maniere que par l'esprit. Elle eut voulu attirer toutes
celles qu'elle avait pris tant de soin d'ecarter. Combien de vies de
femmes, vies peu connues d'ailleurs (car chacun, selon son age, a comme
un monde different, et la discretion des vieillards empeche les jeunes
gens de se faire une idee du passe et d'embrasser tout le cycle), ont
ete divisees ainsi en periodes contrastees, la derniere toute employee a
reconquerir ce qui dans la deuxieme avait ete si gaiement jete au vent.
Jete au vent de quelle maniere? Les jeunes gens se le figurent d'autant
moins qu'ils ont sous les yeux une vieille et respectable marquise de
Villeparisis et n'ont pas l'idee que la grave memorialiste
d'aujourd'hui, si digne sous sa perruque blanche, ait pu etre jadis une
gaie soupeuse qui fit peut-etre alors les delices, mangea peut-etre la
fortune d'hommes couches depuis dans la tombe; qu'elle se fut employee
aussi a defaire, avec une industrie perseverante et naturelle, la
situation qu'elle tenait de sa grande naissance ne signifie d'ailleurs
nullement que, meme a cette epoque reculee, Mme de Villeparisis
n'attachat pas un grand prix a sa situation. De meme l'isolement,
l'inaction ou vit un neurasthenique peuvent etre ourdis par lui du matin
au soir sans lui paraitre pour cela supportables, et tandis qu'il se
depeche d'ajouter une nouvelle maille au filet qui le retient
prisonnier, il est possible qu'il ne reve que bals, chasses et voyages.
Nous travaillons a tout moment a donner sa forme a notre vie, mais en
copiant malgre nous comme un dessin les traits de la personne que nous
sommes et non de celle qu'il nous serait agreable d'etre. Les saluts
dedaigneux de Mme Leroi pouvaient exprimer en quelques maniere la nature
veritable de Mme de Villeparisis, ils ne repondaient aucunement a son
desir.
Sans doute, au meme moment ou Mme Leroi, selon une expression chere a
Mme Swann, "coupait" la marquise, celle-ci pouvait chercher a se
consoler en se rappelant qu'un jour la reine Marie-Amelie lui avait dit:
"Je vous aime comme une fille." Mais de telles amabilites royales,
secretes et ignorees, n'existaient que pour la marquise, poudreuses
comme le diplome d'un ancien premier prix du Conservatoire. Les seuls
vrais avantages mondains sont ceux qui creent de la vie, ceux qui
peuvent disparaitre sans que celui qui en a beneficie ait a chercher a
les retenir ou a les divulguer, parce que dans la meme journee cent
autres leur succedent. Se rappelant de telles paroles de la reine, Mme
de Villeparisis les eut pourtant volontiers troquees contre le pouvoir
permanent d'etre invitee que possedait Mme Leroi, comme, dans un
restaurant, un grand artiste inconnu, et de qui le genie n'est ecrit ni
dans les traits de son visage timide, ni dans la coupe desuete de son
veston rape, voudrait bien etre meme le jeune coulissier du dernier rang
de la societe mais qui dejeune a une table voisine avec deux actrices,
et vers qui, dans une course obsequieuse et incessante, s'empressent
patron, maitre d'hotel, garcons, chasseurs et jusqu'aux marmitons qui
sortent de la cuisine en defiles pour le saluer comme dans les feeries,
tandis que s'avance le sommelier, aussi poussiereux que ses bouteilles,
bancroche et ebloui comme si, venant de la cave, il s'etait tordu le
pied avant de remonter au jour.
Il faut dire pourtant que, dans le salon de Mme de Villeparisis,
l'absence de Mme Leroi, si elle desolait la maitresse de maison, passait
inapercue aux yeux d'un grand nombre de ses invites. Ils ignoraient
totalement la situation particuliere de Mme Leroi, connue seulement du
monde elegant, et ne doutaient pas que les receptions de Mme de
Villeparisis ne fussent, comme en sont persuades aujourd'hui les
lecteurs de ses Memoires, les plus brillantes de Paris.
A cette premiere visite qu'en quittant Saint-Loup j'allai faire a Mme
de Villeparisis, suivant le conseil que M. de Norpois avait donne a mon
pere, je la trouvai dans son salon tendu de soie jaune sur laquelle les
canapes et les admirables fauteuils en tapisseries de Beauvais se
detachaient en une couleur rose, presque violette, de framboises mures.
A cote des portraits des Guermantes, des Villeparisis, on en
voyait--offerts par le modele lui-meme--de la reine Marie-Amelie, de la
reine des Belges, du prince de Joinville, de l'imperatrice d'Autriche.
Mme de Villeparisis, coiffee d'un bonnet de dentelles noires de l'ancien
temps (qu'elle conservait avec le meme instinct avise de la couleur
locale ou historique qu'un hotelier breton qui, si parisienne que soit
devenue sa clientele, croit plus habile de faire garder a ses servantes
la coiffe et les grandes manches), etait assise a un petit bureau, ou
devant elle, a cote de ses pinceaux, de sa palette et d'une aquarelle de
fleurs commencee, il y avait dans des verres, dans des soucoupes, dans
des tasses, des roses mousseuses, des zinnias, des cheveux de Venus,
qu'a cause de l'affluence a ce moment-la des visites elle s'etait
arretee de peindre, et qui avaient l'air d'achalander le comptoir d'une
fleuriste dans quelque estampe du XVIIIe siecle. Dans ce salon
legerement chauffe a dessein, parce que la marquise s'etait enrhumee en
revenant de son chateau, il y avait, parmi les personnes presentes quand
j'arrivai, un archiviste avec qui Mme de Villeparisis avait classe le
matin les lettres autographes de personnages historiques a elle
adressees et qui etaient destinees a figurer en _fac-similes_ comme
pieces justificatives dans les Memoires qu'elle etait en train de
rediger, et un historien solennel et intimide qui, ayant appris qu'elle
possedait par heritage un portrait de la duchesse de Montmorency, etait
venu lui demander la permission de reproduire ce portrait dans une
planche de son ouvrage sur la Fronde, visiteurs auxquels vint se
joindre mon ancien camarade Bloch, maintenant jeune auteur dramatique,
sur qui elle comptait pour lui procurer a l'oeil des artistes qui
joueraient a ses prochaines matinees. Il est vrai que le kaleidoscope
social etait en train de tourner et que l'affaire Dreyfus allait
precipiter les Juifs au dernier rang de l'echelle sociale. Mais, d'une
part, le cyclone dreyfusiste avait beau faire rage, ce n'est pas au
debut d'une tempete que les vagues atteignent leur plus grand courroux.
Puis Mme de Villeparisis, laissant toute une partie de sa famille tonner
contre les Juifs, etait jusqu'ici restee entierement etrangere a
l'Affaire et ne s'en souciait pas. Enfin un jeune homme comme Bloch, que
personne ne connaissait, pouvait passer inapercu, alors que de grands
Juifs representatifs de leur parti etaient deja menaces. Il avait
maintenant le menton ponctue d'un "bouc", il portait un binocle, une
longue redingote, un gant, comme un rouleau de papyrus a la main. Les
Roumains, les Egyptiens et les Turcs peuvent detester les Juifs. Mais
dans un salon francais les differences entre ces peuples ne sont pas si
perceptibles, et un Israelite faisant son entree comme s'il sortait du
fond du desert, le corps penche comme une hyene, la nuque obliquement
inclinee et se repandant en grands "salams", contente parfaitement un
gout d'orientalisme. Seulement il faut pour cela que le Juif
n'appartienne pas au "monde", sans quoi il prend facilement l'aspect
d'un lord, et ses facons sont tellement francisees que chez lui un nez
rebelle, poussant, comme les capucines, dans des directions imprevues,
fait penser au nez de Mascarille plutot qu'a celui de Salomon. Mais
Bloch n'ayant pas ete assoupli par la gymnastique du "Faubourg", ni
ennobli par un croisement avec l'Angleterre ou l'Espagne, restait, pour
un amateur d'exotisme, aussi etrange et savoureux a regarder, malgre son
costume europeen, qu'un Juif de Decamps. Admirable puissance de la race
qui du fond des siecles pousse en avant jusque dans le Paris moderne,
dans les couloirs de nos theatres, derriere les guichets de nos bureaux,
a un enterrement, dans la rue, une phalange intacte stylisant la
coiffure moderne, absorbant, faisant oublier, disciplinant la redingote,
demeurant, en somme, toute pareille a celle des scribes assyriens peints
en costume de ceremonie a la frise d'un monument de Suse qui defend les
portes du palais de Darius. (Une heure plus tard, Bloch allait se
figurer que c'etait par malveillance antisemitique que M. de Charlus
s'informait s'il portait un prenom juif, alors que c'etait simplement
par curiosite esthetique et amour de la couleur locale.) Mais, au reste,
parler de permanence de races rend inexactement l'impression que nous
recevons des Juifs, des Grecs, des Persans, de tous ces peuples auxquels
il vaut mieux laisser leur variete. Nous connaissons, par les peintures
antiques, le visage des anciens Grecs, nous avons vu des Assyriens au
fronton d'un palais de Suse. Or il nous semble, quand nous rencontrons
dans le monde des Orientaux appartenant a tel ou tel groupe, etre en
presence de creatures que la puissance du spiritisme aurait fait
apparaitre. Nous ne connaissions qu'une image superficielle; voici
qu'elle a pris de la profondeur, qu'elle s'etend dans les trois
dimensions, qu'elle bouge. La jeune dame grecque, fille d'un riche
banquier, et a la mode en ce moment, a l'air d'une de ces figurantes
qui, dans un ballet historique et esthetique a la fois, symbolisent, en
chair et en os, l'art hellenique; encore, au theatre, la mise en scene
banalise-t-elle ces images; au contraire, le spectacle auquel l'entree
dans un salon d'une Turque, d'un Juif, nous fait assister, en animant
les figures, les rend plus etranges, comme s'il s'agissait en effet
d'etre evoques par un effort mediumnique. C'est l'ame (ou plutot le peu
de chose auquel se reduit, jusqu'ici du moins, l'ame, dans ces sortes
de materialisations), c'est l'ame entrevue auparavant par nous dans les
seuls musees, l'ame des Grecs anciens, des anciens Juifs, arrachee a une
vie tout a la fois insignifiante et transcendentale, qui semble executer
devant nous cette mimique deconcertante. Dans la jeune dame grecque qui
se derobe, ce que nous voudrions vainement etreindre, c'est une figure
jadis admiree aux flancs d'un vase. Il me semblait que si j'avais dans
la lumiere du salon de Mme de Villeparisis pris des cliches d'apres
Bloch, ils eussent donne d'Israel cette meme image, si troublante parce
qu'elle ne parait pas emaner de l'humanite, si decevante parce que tout
de meme elle ressemble trop a l'humanite, et que nous montrent les
photographies spirites. Il n'est pas, d'une facon plus generale, jusqu'a
la nullite des propos tenus par les personnes au milieu desquelles nous
vivons qui ne nous donne l'impression du surnaturel, dans notre pauvre
monde de tous les jours ou meme un homme de genie de qui nous attendons,
rassembles comme autour d'une table tournante, le secret de l'infini,
prononce seulement ces paroles, les memes qui venaient de sortir des
levres de Bloch: "Qu'on fasse attention a mon chapeau haut de forme."
--Mon Dieu, les ministres, mon cher monsieur, etait en train de dire Mme
de Villeparisis s'adressant plus particulierement a mon ancien camarade,
et renouant le fil d'une conversation que mon entree avait interrompue,
personne ne voulait les voir. Si petite que je fusse, je me rappelle
encore le roi priant mon grand-pere d'inviter M. Decazes a une redoute
ou mon pere devait danser avec la duchesse de Berry. "Vous me ferez
plaisir, Florimond", disait le roi. Mon grand-pere, qui etait un peu
sourd, ayant entendu M. de Castries, trouvait la demande toute
naturelle. Quand il comprit qu'il s'agissait de M. Decazes, il eut un
moment de revolte, mais s'inclina et ecrivit le soir meme a M. Decazes
en le suppliant de lui faire la grace et l'honneur d'assister a son bal
qui avait lieu la semaine suivante. Car on etait poli, monsieur, dans ce
temps-la, et une maitresse de maison n'aurait pas su se contenter
d'envoyer sa carte en ajoutant a la main: "une tasse de the", ou "the
dansant", ou "the musical". Mais si on savait la politesse on n'ignorait
pas non plus l'impertinence. M. Decazes accepta, mais la veille du bal
on apprenait que mon grand-pere se sentant souffrant avait decommande la
redoute. Il avait obei au roi, mais il n'avait pas eu M. Decazes a son
bal....--Oui, monsieur, je me souviens tres bien de M. Mole, c'etait un
homme d'esprit, il l'a prouve quand il a recu M. de Vigny a l'Academie,
mais il etait tres solennel et je le vois encore descendant diner chez
lui son chapeau haut de forme a la main.
--Ah! c'est bien evocateur d'un temps assez pernicieusement philistin,
car c'etait sans doute une habitude universelle d'avoir son chapeau a la
main chez soi, dit Bloch, desireux de profiter de cette occasion si rare
de s'instruire, aupres d'un temoin oculaire, des particularites de la
vie aristocratique d'autrefois, tandis que l'archiviste, sorte de
secretaire intermittent de la marquise, jetait sur elle des regards
attendris et semblait nous dire: "Voila comme elle est, elle sait tout,
elle a connu tout le monde, vous pouvez l'interroger sur ce que vous
voudrez, elle est extraordinaire."
--Mais non, repondit Mme de Villeparisis tout en disposant plus pres
d'elle le verre ou trempaient les cheveux de Venus que tout a l'heure
elle recommencerait a peindre, c'etait une habitude a M. Mole, tout
simplement. Je n'ai jamais vu mon pere avoir son chapeau chez lui,
excepte, bien entendu, quand le roi venait, puisque le roi etant partout
chez lui, le maitre de la maison n'est plus qu'un visiteur dans son
propre salon.
--Aristote nous a dit dans le chapitre II..., hasarda M. Pierre,
l'historien de la Fronde, mais si timidement que personne n'y fit
attention. Atteint depuis quelques semaines d'insomnie nerveuse qui
resistait a tous les traitements, il ne se couchait plus et, brise de
fatigue, ne sortait que quand ses travaux rendaient necessaire qu'il se
deplacat. Incapable de recommencer souvent ces expeditions si simples
pour d'autres mais qui lui coutaient autant que si pour les faire il
descendait de la lune, il etait surpris de trouver souvent que la vie de
chacun n'etait pas organisee d'une facon permanente pour donner leur
maximum d'utilite aux brusques elans de la sienne. Il trouvait parfois
fermee une bibliotheque qu'il n'etait alle voir qu'en se campant
artificiellement debout et dans une redingote comme un homme de Wells.
Par bonheur il avait rencontre Mme de Villeparisis chez elle et allait
voir le portrait.
Bloch lui coupa la parole.
--Vraiment, dit-il en repondant a ce que venait de dire Mme de
Villeparisis au sujet du protocole reglant les visites royales, je ne
savais absolument pas cela--comme s'il etait etrange qu'il ne le sut
pas.
--A propos de ce genre de visites, vous savez la plaisanterie stupide
que m'a faite hier matin mon neveu Basin? demanda Mme de Villeparisis a
l'archiviste. Il m'a fait dire, au lieu de s'annoncer, que c'etait la
reine de Suede qui demandait a me voir.
--Ah! il vous a fait dire cela froidement comme cela! Il en a de bonnes!
s'ecria Bloch en s'esclaffant, tandis que l'historien souriait avec une
timidite majestueuse.
--J'etais assez etonnee parce que je n'etais revenue de la campagne que
depuis quelques jours; j'avais demande pour etre un peu tranquille qu'on
ne dise a personne que j'etais a Paris, et je me demandais comment la
reine de Suede le savait deja, reprit Mme de Villeparisis laissant ses
visiteurs etonnes qu'une visite de la reine de Suede ne fut en
elle-meme rien d'anormal pour leur hotesse.
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