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Contes de Noel par Josette written by Madame R. Dandurand

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CONTES de NOEL

par

JOSETTE



AVEC UNE PREFACE
de
LOUIS FRECHETTE



PREFACE

_Voici notre petite bibliotheque canadienne qui s'enrichit aujourd'hui
d'un nouveau volume; et, chose assez insolite chez nous, ce volume est
signe d'un nom de femme._

_La signature etait-elle bien necessaire cependant pour accuser cette
particularite?_

_Non._

_Car, autant le pseudonyme de Josette voile peu la gracieuse
personnalite qu'il a la pretention de couvrir, autant la feminite--pour
me servir d'un neologisme mis a la mode par les psychologues du
jour--autant la feminite de l'auteur se trahit a chaque page, je
pourrais dire a chaque phrase, dans des legeretes de dessin et des
fraicheurs de teintes, que l'homme au pinceau le plus delicat ne
parvient presque jamais a atteindre._

_Tournures calines, sous-entendus discrets, colloques semes
d'incoherences enfantines, petits mots doux et tendres comme des
baisers, tout revele la femme, la femme jeune et aimante, dont--pour les
bebes surtout--la main est une caresse, le bras un oreiller, la voix une
chanson d'amour._

_En lisant ces bluettes,--car il s'agit de simples bluettes, de contes
si vous aimez mieux,--on s'arrete malgre soi devant tel detail saisi sur
le vif, telle nuance finement observee, telle vague ebauche dont les
contours perdus laissent deviner quelque delicieux profil; et l'on
s'avoue in petto qu'un doigt de femme pouvait seul crayonner avec cette
souplesse, qu'on dirait inconsciente._

_En effet, ce qui caracterise peut-etre plus que toute autre chose le
style de l'interessant petit volume que je suis charge de presenter au
lecteur, c'est une absence de toute recherche, une facilite naturelle,
une allure independante et prime-sautiere, qui donnent l'impression de
quelqu'un laissant courir sa plume sur le papier sans le moindre effort,
sans aucunement s'inquietter de bien dire, et sans s'en douter le moins
du monde racontant merveilleusement des choses charmantes._

_Car ils sont tout pleins de choses charmantes, ces petits Contes de
Noel qui respirent tant de suavite naive, et qui evoquent autour de vous
tout un essaim de souvenirs ailes papillonnant a votre oreille avec les
echos des vieux chants d'eglise et des joyeux carillons d'autrefois._

_Ils vous bercent._

_Ils vous rajeunissent._

_Ils ressuscitent sous vos yeux mille figures lointaines, mille horizons
oublies._

_Ils vous chuchotent je ne sais quelles ressouvenances qu'on ecoute le
coeur attendri, et quelquefois meme avec une larme tremblante au bout
des cils._

_Pour ma part, j'ai passe une heure bien douce a parcourir ces pages
toutes vibrantes d'emotions intimes, et je suis heureux que l'auteur
me permette de lui en offrir ici meme mon remerciment sincere avec mes
confraternelles felicitations._

_Toute jeune encore, depuis trois ou quatre ans deja, la charmante
conteuse s'etait fait remarquer dans la presse; et plus d'une fois ses
jolies nouvelles, toutes empreintes d'un rare cachet de distinction,
avaient attire l'attention de ceux qui, parmi nous, cultivent les
lettres ou s'occupent des choses de l'esprit._

_Il y a quelques mois a peine, a Quebec, elle revelait son talent pour
la scene dans une petite piece dont le succes fut eclatant._

_Ces debuts pleins de promesses, elle les confirme aujourd'hui par un
premier volume, qui n'est sans doute que la premiere perle de tout un
ecrin._

_Les qualites d'ecrivain dont elle y fait preuve lui donnent droit a
une place marquante dans notre petit monde litteraire; et, s'ils me
permettent de me faire ici leur interprete, je crois pouvoir lui offrir,
au nom de mes confreres de la plume, la plus sympathique et la plus
cordiale bienvenue._

_Tous s'empresseront meme, j'en suis sur de lui ceder un siege
d'honneur, a une condition cependant--et cette condition, la voix du
patriotisme l'impose--c'est que ce premier ouvrage soit bientot suivi de
plusieurs autres._

_Pour ma part, je lui dirai en lui tendant la main:_

--Madame, vous etes maintenant debitrice d'un creancier qui a le droit
d'etre impitoyable, parce qu'il parle au nom de tous, le Public._

_Vous avez ecrit les Contes de Noel.
Tant pis pour vous:
Noblesse oblige._

LOUIS FRECHETTE.

TABLE DES MATIERES.

Noel au pays.
Hier et Demain
Le reve d'Antoinette
Le Jour de l'an
Noel
Le Jour de l'an au Ciel
Histoire de deux Serins
Le dernier Biberon



NOEL AU PAYS

On est a la Noel. Partout dans la campagne, sur la vaste etendue, les
longues routes blanches sont constellees. Entre leur bordure verte de
sapins,--ces bouees fleuries, guides du voyageur dans la plaine immense
et nivelee par l'hiver,--on les voit courir et se croiser a travers les
champs combles.

Et c'est comme une procession, ce long cortege de traineaux venant de
toutes parts, s'acheminant tous vers l'eglise du village.

La rosse qui les tire, indifferente au froid comme a la gravite de
l'heure, trotte sans hate, d'un pas egal et rythme.

De ses naseaux l'haleine s'echappe en fumee lumineuse; mais cette
ressemblance lointaine avec les coursiers olympiens, dont les narines
flamboyantes lancent des eclairs, en est une bien trompeuse cependant,
car, voyez la pauvre bete--par exemple la derniere la-bas, avec cette
lourde charge--les ardeurs guerrieres sont depuis longtemps mortes en sa
vieille charpente.

D'un contentement egal elle porte au marche les poches pleines, ou,
comme en ce moment, la famille a la messe de minuit.

Le pauvre cheval n'est pas ne du printemps.

Cette demi-douzaine de marmots qu'il traine la, et d'autres encore qu'on
a laisses a la maison, s'il ne les a pas vus naitre, du moins les a-t-il
tous, chacun a son tour, menes a l'eglise petits infideles, pour les en
ramener petits chretiens.

L'histoire de ces vieilles betes est celle de leur maitre.

Jeune et fringant, le bon animal brula jadis le pave pour conduire chez
"sa blonde" le pere d'aujourd'hui. Et, depuis, ils cheminent ensemble
dans la vie, se supportant reciproquement, travaillant cote a cote,
indispensables l'un a l'autre, se retrouvant toujours aux heures
solennelles, aux moments d'urgence, moments ou le plus humble des deux
devient parfois le principal acteur.

Quand il s'agit, par exemple, de longues courses pressees, l'hiver, par
les chemins debordes, au milieu de la "poudrerie" que souleve l'aquilon;
l'automne, quand le pied s'embourbe et se degage avec peine dans les
sentiers boueux, et l'ete sur les routes sans ombrage.

Element oblige des joies de la famille, il conduit aujourd'hui "les
enfants" a la messe de minuit; cette fete unique pour les petits et
les simples; fete mysterieuse ou ils retrouvent dans la touchante et
poetique allegorie de la Creche, la reproduction tangible, comme une
incarnation des choses vagues et douees, du merveilleux qu'ils voient
parfois flotter dans les reves de leur sommeil paisible ou dans les
fantaisies de leur imagination naive.

Les deux plus jeunes de ces six heureux, enfouis, emus et recueillis,
dans le fond du traineau, y viennent pour la premiere fois.

Tandis que le pere, des qu'on est arrive descend le premier et se met en
devoir de tirer les petits de l'encombrement des "robes", le plus grand
saute a terre pour jeter la meilleure et la plus chaude peau sur la bete
qui fume. Et pendant qu'on l'attache, les mioches, ranges sur le perron
de l'eglise, engonces, raides comme des mannequins dans leurs gros
vetements "d'etoffe du pays", regardent et se disent tous bas:

--Pauvre Bidou, il ne verra rien!

Puis on les pousse dans le vestibule, ou la main paternelle enleve
de leur tete, la "tuque" de laine profondement enfoncee. Les cheveux
suivent le mouvement, et demeurent tout droits, herisses. Qu'importe!
les petits hommes, le coeur serre, ne quittent pas des yeux le chef de
famille, prets a obeir au premier signe. A peine osent-ils passer en
hate leur grosse mitaine au bout de leur nez et sur leurs yeux ou le
froid a mis des larmes.

A travers la lourde porte on percoit quelque chose de doux et de
troublant, quelque chose d'exquis comme un chant pour endormir les
anges. Soudain cette porte s'ouvre toute grande et les marmots
extasies, le regard attache sur les mille feux de l'autel, avancent
inconsciemment, marchent comme dans un reve, jusqu'a ce qu'on les
retienne par leur habit.

Tandis que la foule s'agenouille et s'incline autour d'eux, ils restent
debout, sans mouvements, absorbes par la vue de la grotte de sapins,
cristallisee de sel, representant la neige sous laquelle git, presque
nu, le Petit-Jesus tout blanc, tout mignon, tendant les bras en souriant
aux fideles qui l'adorent.

Certes, il ne fait pas chaud dans l'eglise; l'haleine y monte comme
l'encens, en spirales blanches, vers la voute noire. Aussi, malgre la
presence du boeuf et de l'ane autour de la creche, les petits gars se
disent-ils en eux-memes que cela leur semble bien insuffisant. Ils
craignent beaucoup que le bon Jesus ne grelotte, aussi legerement vetu.
Mais il y a la la sainte Vierge toute sereine, presque souriante; elle
s'en apercevrait bien, elle, puisqu'elle est sa maman, n'est-ce pas,
s'il avait trop froid.

Qu'importe! voila saint Joseph avec un grand manteau rejete en arriere
et dont il n'a que faire... S'il le lui mettait, ca ne serait pas de
trop assurement!

Mais non pourtant... Cela doit etre. Il faut que l'adorable Jesus
souffre pour les hommes... afin d'expier leurs peches!

On leur a souvent raconte cela.

Mais pourquoi les vilains hommes ont-ils fait des peches?

Leur coeur se souleve, s'emplit soudain d'une grande indignation.

Un violent desir de venger le Petit-Jesus les saisit. Des gros mots--les
plus energiques de leur vocabulaire enfantin--d'eloquentes invectives
leur montent aux levres pour fletrir les ingrats qui lui font tant de
mal.

Ils vont le prendre et l'emporter.

Ils vont le mettre dans leur lit; eux coucheront a terre plutot! Ils
vont le couvrir de tout ce qu'il y a de chaud et de moelleux dans la
maison!... L'on verra bien ensuite si les mechants oseront venir le leur
oter!...

Et les pauvres innocents, navres, tout fremissants de la tempete qui
vient de passer en eux, reniflent tout bas, pris d'une grosse envie de
pleurer.

Tout a coup la musique cesse.

C'est comme si une main brusque chassait leur reve en les reveillant
brutalement.

La grotte de sapins s'emplit d'ombres, et au milieu d'un vilain
brouhaha, on les entraine dehors ou le vent glace les soufflette au
visage.

Sans un mot ils se laissent tasser, encapuchonner, envelopper dans les
fourrures, sentant gronder en eux une sorte de mauvaise humeur rageuse
qui se fond bientot en un immense besoin de dormir.

A la maison on les sort de leur nid comme des sacs de farine--par les
deux bouts.

On les deshabille, on les couche sans qu'ils en aient conscience, sans
qu'ils prennent meme part a ce fameux reveillon dont ils ont vu les
apprets allechants, et qui devait, dans leur espoir d'hier, couronner si
delicieusement la fete.

Leurs nerfs agites se reposent, dans un sommeil de plomb, de la secousse
qu'ils ont subie.

Et ce sera demain le debordement des impressions, les emportements,
les questions sans nombre, l'adorable histoire enfin des ames neuves
s'ouvrant une premiere fois a la perception des choses de la vie.

Et, certes, sous quel plus pur et plus chaud rayonnement que celui de la
creche divine; a quelle plus belle aurore pouvait s'operer cette fraiche
eclosion!

Vive Noel toujours pour les mignons et les innocents!




HIER ET DEMAIN

_Un conte du jour de l'an pour le grand monde._

J'avais comme de coutume suspendu un bas de ma plus longue et plus belle
paire a mon clou particulier...

Sur un pan du mur de notre grande "Nursery", depuis bien des _jours
de l'an_, six clous reserves a l'usage antique et solennel restaient
alignes.

Ils y sont meme encore, quoique la "nursery" ait perdu son nom et
son utilite. Ils y sont encore--persistants comme les bons
souvenirs--accrochant parfois au passage le bout flottant d'un
ceinturon, la dentelle d'une manche qui les effleure, comme pour
remendier un peu de l'interet de jadis.

Comme on devient maussade et moralisateur en vieillissant!

Ces clous innocents, qui faisaient autrefois battre mon coeur impatient
d'une joie sans bornes comme sans melange, me font m'arreter maintenant
toute reveuse et philosophante.

Je les recompte sur le mur, pensant que tout cela c'est fini, songeant
aussi que l'un de leurs proprietaires n'y est plus, ne reviendra jamais,
etc. Bien d'autres idees se mettent a me passer dans l'esprit et je
reste immobile, la, au milieu de la piece, regardant fixement..., nulle
part.

C'est que ces six clous en content, des choses!

Cela chante la poesie, la candeur de l'enfance, au milieu d'un entourage
qui accuse l'experience, la maturite des sentiments, qui trahit jusqu'a
la transformation graduelle des aspirations chez les bebes grandis.

On voit ca et la des livres, des portraits, divers articles parlant tous
le langage d'un autre age.

Et, devant le contraste de ces deux epoques, l'on se demande laquelle
vaut le mieux?

Au temps que je suspendais mon bas, je n'aurais voulu pour rien au monde
perdre mes cheres superstitions. Je croyais a _Santa Claus_ [1] avec
fanatisme.

[Note 1; Maniere de designer Saint Nicholas, que le contact anglais
a fait passer dans nos habitudes.]

Que ses desseins impenetrables, que ses dons mysterieux m'inspiraient
donc de reves fantastiques, de conjectures delicieuses!

Et mon ingenieuse ignorance me laissait supposer des tresors enfouis en
des spheres feeriques, que des notions plus positives m'ont depuis fait
oublier!

Aussi l'on ne saurait se figurer quelle melancolie, quel vide se
produisit dans mon ame, quand ces adorables chimeres commencerent a me
paraitre moins vraisemblables!

Je resistai quelque temps a la desillusion; je retins, comme malgre eux,
les bien-aimes fantomes qui voulaient s'enfuir.

Lutte inutile! Il m'eut fallu, pour garder ma foi naive, mes reves
cheris, fermer mes oreilles et mes yeux, arreter les recherches de ma
raison curieuse, oublier les lecons journalieres de l'experience,
toutes choses qui voulaient voir, entendre, deduire avec une ardeur
desesperante.

Je vis, j'entendis, je raisonnai tant qu'un bon jour je sentis avec
douleur qu'il me fallait faire mes adieux a mon pauvre _Santa Claus_.

C'etait ingrat et ridicule; la dette de reconnaissance que j'avais
accumulee, toutes les effusions, les joies du passe, tout cela etait
donc absurde et faux?... J'en voulais aux autres de m'avoir trompee...
En somme, je me sentais fort malheureuse; le monde me semblait bien
morose, bien insignifiant!

Le coup decisif arriva ainsi:

Ce soir-la, malgre mes doutes, j'avais fait comme les autres, car il y
avait derriere moi tout un petit peuple encore credule que je regardais
avec un melange d'ironie et d'envie.

--Apres tout... qui sait? argumentai-je en moi-meme, c'est peut-etre
toujours vrai... Le bon Dieu est bien bon, et si puissant! Qu'est-ce qui
empeche qu'il envoie lui-meme, directement, son expert et fidele _Santa
Claus_, distribuer les recompenses a ses petits enfants? Du reste, je
vais bien voir. Mes yeux veilleront plutot toute la nuit. Il faudra
enfin que cela s'eclaircisse! S'il en vient un autre que l'envoye du
ciel, il ne m'echappera pas celui-la!

Ma surveillance d'ailleurs ne faisait pas que de commencer a s'exercer.

Toute la journee, moi-meme, j'avais voulu etre portiere. Les allants et
venants, les paquets petits et gros, les colloques suspects, tout fut
note avec soin, sans trahir pourtant d'indices revelateurs.

Mon scepticisme palissait; mes illusions reprenaient vigueur.

--Je vais bien voir! me repetais-je tandis qu'on emportait la lumiere,
que les innocents qui m'environnaient se mettaient a ronronner et a
marmotter des choses inintelligibles en leurs reves d'or, je vais bien
voir!

Mon Dieu qu'il en coute de voir quand il fait nuit, que la pendule
vous berce obstinement de son monotone tic-tac, que le sommeil caresse
doucement le bord de vos paupieres, engourdit sans bruit vos pensees!

Mon Dieu, que c'est difficile de ne pas oublier son inebranlable
determination, de ne pas ceder a la persuasive et commode logique du
consolant Morphee! J'y mis pourtant toute mon energie; ma vigilance
ne s'etait pas ralentie pour la peine d'en parler, au moment ou, vers
minuit, l'on vint mettre dans le corridor la veilleuse dont une lueur se
projetait justement sur la rangee de nos bas encore vides.

--Je vais bien voir! fis-je avec un redoublement d'anxieuse emotion...

Rien d'inusite ne se passe. Quelqu'un qui rentre dans sa chambre, un
silence profond, prolonge...

Tout plaide en faveur de _Santa Claus_.

J'ecoute encore... rien... Je me rassure, ma tete inquiete et tendue
retombe souriante sur l'oreiller; tous les chers fantomes rentrent en se
bousculant joyeusement dans mon cerveau rasserene.

_Santa Claus_ triomphe. II s'avance deja dans mon reve, radieux, courbe
sous un fardeau monstrueux, riant malicieusement dans sa longue barbe
blanche de givre et d'antiquite.

Oh, le beau moment!

Je savais bien que ces gens-la mentaient qui disaient avec de mauvais
sourires:

--Il n'y a pas de _Santa Claus_! Est-ce que le bon Dieu se mele de
cela?...

On a beau dire, personne ne devine si bien nos souhaits et nos desirs
intimes pour cacher adroitement dans nos bas juste les choses que nous
voulons.

Cher vieil ami! J'aurais voulu lui sauter au cou tant je le trouvais bon
d'etre revenu!

Oh! il devait bien avoir dans ce grand sac, de beaux patins pour moi! Je
les lui avais demandes avec tant d'instances!

Avais-je dormi longtemps quand un bruit soudain me fit ouvrir les yeux?
Je l'ignore.

C'etait un son metallique qui m'avait reveillee. Avant d'avoir pu
recueillir mes esprits et de m'etre rendu compte de ce qui arrivait,
j'avais vu l'ombre du nez paternel effleurer rapidement la muraille;
j'entendis en meme temps le battement d'une pantoufle qui retraitait en
hate....

C'en etait fait a jamais de mes reves merveilleux. Ils s'etaient effaces
avec l'ombre susdite!....

II n'y eut, pour me consoler de la decevante realite, que les patins que
je trouvai des l'aube, gisant sous mon clou particulier et dont la chute
intempestive m'avait si douloureusement eclairee sur le prosaisme des
choses d'ici-bas.

Que de cruelles lecons m'a depuis donnees la vie, sans avoir pu epuiser
pourtant mon fonds de poetiques illusions, tant on en amasse en ces
folles annees de l'enfance.

En l'honneur de ce premier de l'an, a ceux qui m'ont lue, je souhaite,
comme recompense, de n'avoir pas trop d'oreilles pour les sinistres
avertissements de cette vieille blasee qu'on nomme l'Experience. Libre a
eux de ne pas croire a _Santa Claus_; mais au moins qu'ils lui trouvent
des adeptes en leurs petits enfants, en reconnaissance des grandes joies
dont nous lui avons tous ete redevables.




LE REVE D'ANTOINETTE



_A ma niece._

Quatre fois j'ai vu, quand c'etait le printemps, les grosses branches
noires se revetir de feuilles, et, fieres de leur nouvelle toilette,
l'agiter avec un gai froufrou en se pavanant au-dessus de ma tete, et
les oiseaux tout joyeux revenir endormir leurs petits dans les berceaux
de mousse neuve, au milieu des feuilles fraiches.

Quatre fois j'ai vu, suspendues aux arbres, les corbeilles renouvelees
de fleurs blanches et roses que le petit Jesus y accroche au mois de
mai.

Quatre fois aussi, depuis ma naissance, le tapis blanc de l'hiver s'est
etendu sur la terre nue et laide pour la cacher a nos yeux attristes....

J'ai bien hate de vous faire part de ce qui me preoccupe; mais je tenais
a vous dire cela auparavant, afin de vous donner une idee de mon age.

Le calcul n'est pas difficile, et si vous etes un peu perspicace, vous
avez devine que j'ai eu mes quatre ans au mois de juillet dernier....

C'etait la veille du jour de l'an; il s'agissait pour maman de m'amener
a la ville pour m'acheter une coiffure... Le petit frere malade l'avait
empechee de s'en occuper plus tot.

Le detail peut paraitre futile, mais il est tres important. La suite de
mon recit le prouvera.

A deux heures, j'etais habillee, mais d'une drole de facon! Ne
trouvez-vous pas--Je le demande aux personnes de mon age--que les meres
ont une tendresse bien chaleureuse? Je l'appelle ainsi, parce que leur
sollicitude et leur frayeur du froid les portent a nous emmitoufler de
maniere a nous faire perir par un exces pour eviter l'autre.

Je ris beaucoup quand, au moment de partir, je m'apercus dans la glace.

Un vrai peloton de laine!...

De mes boucles blondes, pas une n'avait ose s'echapper sous le triple
tour du nuage bleu qui m'enveloppait la tete. Mon nez, enfoui dans tout
ce lainage, paraissait si peu, que c'etait a faire croire que je n'en
avais pas.

On ne m'avait laisse que les yeux de libres, car on savait que cela me
ferait tant de peine de ne rien voir...

C'etait deja assez triste de ne pouvoir parler!...

Ma bouche, il ne fallait pas y songer! Elle avait assez a faire de
respirer a travers tout ce qui la couvrait.

Enfin nous montons en voiture; puis, glin! glin! les grelots resonnent,
et nous glissons vite sur la neige unie.

Oh! que de jolies choses partout! Des equipages par centaines, de belles
dames, des petits enfants drolement encapuchonnes comme moi!... Et,
dans les vitrines, que de merveilles! Des chevaux superbes qui semblent
attendre leur maitre; a cote, des familles de poupees, les bras tendus
et les yeux grands ouverts, comme pour appeler et chercher leurs petites
meres parmi tous les enfants qui defilent devant elles.

A la fin, la voiture s'arrete, et Jacques, me prenant dans ses bras, me
depose sur le seuil d'un grand magasin.

Une demoiselle, habillee de noir, avec beaucoup de colliers et des
cheveux frises qui lui descendent dans les yeux, s'avance vers nous.

A la demande de maman, elle nous apporte plusieurs bonnets qu'on
commence a m'essayer.

Je n'ai pas besoin de vous dire que je profitai de ce moment de liberte
pour raconter tout ce que j'avais vu!

Apres m'avoir mis, ote et remis bien des choses plus ou moins
pyramidales, il se trouva qu'une certaine coiffure, que la demoiselle en
noir appelait tres a la mode, sembla plaire davantage.

--Combien?

--Cinq piastres seulement! fit la demoiselle frisee, avec un air tres
aimable et d'un ton engageant--un peu comme Marguerite quand elle veut
me coucher et que je n'ai pas sommeil.

Petite mere ouvrit des yeux plus grands que d'ordinaire.

--C'est bien cher!

--Remarquez que la peluche de soie est tres dispendieuse, Madame,
observa la marchande avec dignite, en flattant le bonnet sur ma tete,
comme on caresse un petit chat. Celle-ci est de qualite superieure....
Puis, cela va si bien a votre joli bebe! continua-t-elle en se penchant
pour me voir... Et c'est chaud. Cela couvre entierement les oreilles...

Elle dit encore beaucoup de choses en tournant et retournant le bonnet
tres a la mode.

Pendant ce temps, maman versait sur la table un grand nombre de sous
blancs que la demoiselle frisee donna a un monsieur en lui disant:
Cache! [2]

[Note 2: Cash, mot usuel dans le commerce canadien, pour appeler les
preposes a la caisse qui font la monnaie.]

Elle avait peur que nous ne les reprissions, probablement.

Je ne puis vous dire tout ce que je vis d'etonnant dans cet apres-midi!
J'etais fatiguee de tant regarder, et me sentis presque heureuse quand
maman monta dans la voiture une derniere fois en disant a Jacques de
nous reconduire chez nous.

Une multitude de lumieres brillaient partout.

Les rues etaient remplies de monde, de voitures, et de bruit.

Tout a coup, a l'angle d'une rue, au milieu d'une foule de personnes
qui passaient en riant et parlant tres haut, que croyez-vous que
j'apercus?... Une maman tres vieille, avec sa petite fille, appuyees au
mur d'une grosse maison.

La mere avait les yeux fermes et mettait sa main sur l'epaule de son
enfant.

Elle, la pauvre mignonne, avait une robe bien laide et toute dechiree,
un vilain mouchoir sur sa tete; ses mains etaient nues. Elle avait des
grands yeux bleus pleins de larmes, qu'elle levait parfois en tendant sa
petite main rougie vers les passants qui ne la regardaient pas.

Oh! qu'ils etaient mechants!

Quand je la vis ainsi grelottante et si triste, je frissonnai moi-meme
sous mes flanelles.

Je fis un grand effort pour designer la pauvrette; mais comment remuer
sous les robes pesantes qui m'entortillaient et m'emprisonnaient
completement!

J'essayai de crier, mais le bruit de la rue couvrit ma voix. D'ailleurs,
nous allions tres vite, et la petite mendiante disparut...

Je pleurai tout bas, et j'y pensai longtemps.

A la fin, comme j'etais bien fatiguee, je m'appuyai sur le bras de
petite mere, et ne vis plus qu'a demi les lumieres qui dansaient en
fuyant.

Jacques me porta dans la maison. Papa nous attendait, et tout le monde
se mit a table pour diner.

Je fus d'une sagesse exemplaire ce jour-la!

C'etait charmant de voir comme je ne parlais pas, moi qu'on gronde
toujours pour trop bavarder!... Je ne mangeais pas beaucoup non plus,
on trouvait cela bien singulier, car habituellement j'ai l'appetit d'un
gros loup.

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