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Mythes chaldeens written by Leon Heuzey (1831 1922)

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REVUE ARCHEOLOGIQUE

PUBLIEE SOUS LA DIRECTION

DE MM. ALEX. BERTRAND ET G. PERROT, MEMBRES DE L'INSTITUT

* * * * *




MYTHES CHALDEENS

par

LEON HEUZEY




1895

PARIS, ERNEST LEROUX EDITEUR, 28 RUE BONAPARTE.

* * * * *

_N.B._--Tout ce qui est relatif a la redaction doit etre adresse a
M. Alexandre BERTRAND, de l'Institut, au Musee de Saint-Germain-en-Laye
(Seine-et-Oise), ou a M. G. PERROT, de l'Institut, rue d'Ulm, 45, a Paris.

Les livres dont on desire qu'il soit rendu compte devront etre deposes au
bureau de la _Revue_, 28, rue Bonaparte, a Paris.

L'Administration et le Bureau de la REVUE ARCHEOLOGIQUE sont a la LIBRAIRIE
ERNEST LEROUX, 28, rue Bonaparte, Paris.

CONDITIONS DE L'ABONNEMENT: La _Revue Archeologique_ parait par fascicules
mensuels de 64 a 80 pages grand in-8, qui forment a la fin de l'annee deux
volumes ornes de 24 planches et de nombreuses gravures intercalees dans le
texte.

PRIX:

Pour Paris. Un an. 30 fr.
Un numero mensuel. 3 fr.
Pour les departements. Un an. 32 fr.
Pour l'Etranger. Un an. 33 fr.

On s'abonne egalement chez tous les libraires des Departements et de
l'Etranger.

* * * * *




MYTHES CHALDEENS


Parmi les dieux chaldeens, representes en grand nombre sur les cylindres,
la plupart restent encore pour nous indetermines. C'est que l'art de
l'ancienne Chaldee n'est pas parvenu a les douer d'une personnalite assez
forte. S'il les distingue les uns des autres, ce n'est en effet ni par
l'originalite du type physique ni meme d'ordinaire par les particularites
du costume, mais seulement par quelques attributs, souvent incertains et
difficiles a connaitre. Trois ou quatre figures divines tout au plus se
detachent de la masse confuse, grace a un symbolisme plus hardi, qui
leur donne un aspect fantastique et qui est de nature a frapper vivement
l'imagination.

De ce nombre est un dieu caracterise par deux gerbes de flammes ondoyantes,
qui lui sortent du dos et des epaules et lui font comme des ailes de feu.
L'etrange decor, au milieu duquel il se montre d'habitude, est bien fait
aussi pour exciter notre curiosite. Le dieu, visible jusqu'aux genoux
ou seulement jusqu'a la taille, apparait derriere une montagne dont
le sommet se termine parfois en double pyramide. Au premier plan, en
avant de cette scene, qui semble avoir l'horizon pour theatre, deux
autres personnages ouvrent les battants d'une grande porte et servent,
a l'occasion, d'introducteurs aux devots qui se presentent avec des
offrandes.

Quelques interpretes en ont conclu qu'il s'agissait simplement d'un
temple du dieu et des portiers qui en surveillaient l'entree. D'autres,
au contraire, sont alles chercher beaucoup trop loin des explications
peu vraisemblables. Telle est surtout la singuliere hypothese qui, sous
l'empire des preoccupations bibliques, voit dans ces monticules et dans
la porte qui les precede une allusion a la tour de Babel, sur les ruines
de laquelle se dresserait un dieu vengeur[1]. L'opinion plus diserte, qui
a songe aux sept portes infernales, mentionnees dans la celebre legende
d'Istar, n'est pas au fond plus acceptable: car il est impossible de faire
du dieu aux ailes de flamme une divinite souterraine et, comme il a ete
dit, le sinistre gardien du sejour d'ou l'on ne revient pas[2].

[Note 1: G, Smith, _Chaldaean account of Genesis_, p. 158.]

[Note 2: Menant, _Cylindres de la Chaldee_, p. 125.]

Je crois avoir etabli des 1884; dans les observations qui accompagnent
mon memoire sur la Stele des Vautours, le veritable sens de la
representation, en lui attribuant un caractere tout sideral[3]. Le dieu
flamboyant qui parait derriere les montagnes ne peut etre qu'un astre,
le soleil evidemment, l'astre brulant par excellence[4]. Les portes qui
s'ouvrent devant lui sont les portes du ciel[5]; c'est la une image chere
a toutes les mythologies primitives, en Grece comme en Chaldee. Le pieux
Chaldeen qui invoquait le Soleil lui disait, le matin:

Tu ouvres la porte du ciel,

et lui repetait, le soir:

Que la porte du ciel te soit obeissante.

[Note 3: Dans la _Gazette archeologique_ de 1884, p. 198 200; article
reimprime dans les _Origines orientales de l'art_, p. 76-78.]

[Note 4: Designe ideographiquement par le signe _oud_, appele _Para_,
_Babbar_ en sumerien, _Samas_ (ou si l'on veut _Shamash_) en langage
semitique.]

[Note 5: En sumerien _ghis-gal Anna-ghe_, Voir les hymnes au Soleil
levant et au Soleil couchant, depuis longtemps traduits, le premier par
F. Lenormant, _La Magie chez les Chaldeens_, p. 165-166, le second par
O. Bertin dans la _Revue d'Assyriologie_, vol. I, IV, p. 157-161.]

Quant aux gardiens de ces portes, coiffes ordinairement du bonnet a double
corne, ce sont des divinites secondaires attachees au dieu principal,
des genies du soir et du matin, de l'Orient et de l'Occident, analogues
aux Heures grecques, malgre la difference des sexes, ou bien encore aux
Dioscures.

Ces idees sont d'ailleurs si simples, elles repondent si bien au sujet et
viennent si naturellement a l'esprit que je ne saurais m'etonner de les
voir aujourd'hui adoptees de differents cotes, comme l'explication courante
de la curieuse representation gravee sur les cylindres[6].

[Note 6: Maspero, _Histoire ancienne des peuples d'Orient_, I, p. 655-658;
W. Hayes Ward, _Seal Cylinders_ (catalogue des cylindres du Musee
metropolitain de New-York), p. 13 et suiv., 18 et suiv.]

Nous trouvons la juxtaposees, plutot que combinees, deux conceptions de
l'imagination populaire, qui sont d'ordre different. L'image des portes du
ciel est d'essence poetique; c'est purement une allegorie, une metaphore
realisee par le dessin. L'autre scene au contraire, tout en donnant au
soleil la forme humaine, divinisee par des attributs, le fait agir et se
mouvoir dans le cadre reel de l'horizon et des montagnes; nous sommes
devant un veritable paysage, resume en quelques traits, et le dieu reste
en contact avec la nature. L'incoherence qui resulte d'un pareil doublement
d'images est loin du reste de repugner a la poesie primitive; l'impression
d'ensemble en devient plus fantastique, et ces portes, ouvertes sur le
monde, prennent les proportions de l'infini. Meme chez les Chaldeens, c'est
dans un premier anthropomorphisme, mele au sentiment de la nature, qu'il
faut chercher, croyons-nous, l'explication de cette mythologie figuree,
plutot que dans des constructions cosmologiques, trop precises, agencees
et raccordees apres coup sous l'influence du dogmatisme sacerdotal.

Comme exemple de ces representations, nous reproduisons d'abord un
cylindre deja plusieurs fois publie[7], qui donne la mise en scene telle
qu'elle est le plus souvent disposee (fig. 1).

[Note 7: A. de Longperier, _Notice des antiquites assyriennes_, n deg. 540;
Menant, _Cylindres de la Chaldee_, p. 123, fig. 71; Maspero, _Hist. anc.
des peuples d'Orient_, p. 656.]

A premiere vue, on pourrait douter si le soleil s'eleve ou descend derriere
les montagnes. La question est resolue par certaines variantes, ou le dieu
semble se hausser, en s'appuyant des deux mains sur la double cime[8].
Ici meme son bras gauche, replie avec effort, conserve quelque chose de
la precedente attitude, comme pour rendre sensible aux yeux le mouvement
ascensionnel de la figure. Le soleil a son lever avait, dans la
superstition orientale, une puissance particulierement bienfaisante.
C'etait l'heure ou il chassait les demons de la nuit et dissipait leurs
malefices. Il ne faut pas oublier que les cylindres, tout en servant de
cachets, etaient aussi des talismans; les images qu'ils imprimaient sur
l'argile avaient une influence protectrice, une valeur de bon augure.
On s'explique ainsi que la representation du soleil levant y soit figuree
de preference.

[Note 8: Menant, _Cylindres de la Chaldee_, p. 122, fig. 69; cf. pl. III,
fig. 3.]

[Illustration: Fig. 1.]

Le dieu, a ce moment de son apparition, est toujours vetu d'une longue
robe, et il eleve souvent de la main droite un attribut dont la forme
et la nature sont ici nettement caracterisees: ce n'est ni une arme ni
precisement un rameau, mais bien une palme[9]. Faut-il deja, dans le
symbolisme chaldeen, en faire l'embleme classique de la victoire, exprimant
le triomphe de la lumiere sur les tenebres? Il serait peut-etre plus simple
d'y reconnaitre, a l'origine, l'attribut naturel du dieu qui protege les
palmiers et qui en murit les fruits. Du reste, les deux interpretations ne
s'excluent pas necessairement, et le geste a, sans contredit, quelque chose
de triomphal.

[Note 9: Sur les cylindre de petite dimension cette palme a ete facilement
prise pour une arme, pour une sorte de coutelas (cf. fig. 2 et 6); c'est la
une meprise qu'il faut rectifier.]

Ce que je que voudrais surtout montrer, c'est que ce premier acte du drame
solaire n'est pas le seul qui soit figure dans l'iconographie chaldeenne.
Il y a la une action qui se poursuit et qui fait naitre en se developpant
d'autres peripeties non moins expressives, qui mettent en scene de nouveaux
acteurs. Le fait est demontre par quelques cylindres de la collection du
Louvre, dont plusieurs sont d'acquisition recente.

Un point plus avance de la marche du dieu est marque par les
representations qui le font voir tout entier de profil, posant le pied sur
la montagne ou sur l'un de ses sommets, quand elle est double. C'est la
barriere de l'horizon definitivement franchie par le Soleil, qui s'apprete
a bondir au dela. Dans cette attitude, la figure, encore vetue de son riche
costume, tient toujours, avec un grand geste, la palme elevee devant elle.
Un des cylindres du Louvre reproduit la scene avec plus de details qu'a
l'ordinaire (fig. 2). La porte du ciel a ses battants surmontes de deux
lions; entre les lieutenants du dieu, qui la tiennent grande ouverte, un
adorateur s'approche timidement et presente un chevreau[10].

[Note 10: Variantes plus simples sur un autre cylindre du Louvre, cf.
_Coll. De Clercq_, n deg. 85 et Menant, numeros 68 et 72.]

[Illustration: Fig. 8.]

Infiniment plus rares sont les representations ou le dieu Soleil s'empare
d'une montagne, sans doute distincte de la precedente, non plus par simple
escalade, mais en livrant bataille a un premier occupant, dieu comme lui.
Le cylindre, dont nous reproduisons l'empreinte, donne un exemple
remarquable et tout a fait dramatique de ce nouvel acte de la legende.

Ici la porte du ciel n'est plus figuree; nous sommes a une autre etape dans
la marche diurne de l'astre. Les deux acolytes divins, qui tout a l'heure
jouaient le role de portiers, n'ont pas cependant abandonne leur chef;
ils le suivent maintenant et font partie de son escorte guerriere, portant
ses armes sacrees, une masse d'armes de rechange et le baton coude qui
lance revient a la main. Le dieu lui-meme se montre dans un redoutable
appareil de combat. Completement nu, la taille seule sanglee d'une etroite
ceinture, tout environne de flammes, qui lui sortent meme des jambes, il
aborde de pres son adversaire et le menace de sa masse d'armes. Apres lui,
pour lui preter main forte, vient encore un terrible personnage, qui n'est
caracterise par aucune arme ni par aucun attribut, si ce n'est qu'il brule
et flamboie de la tete aux pieds; c'est l'incendie qui marche. Il ne faut
pas hesiter, croyons-nous, a y reconnaitre le demon du feu ou mieux le Feu
en personne[11], plus d'une fois celebre dans les hymnes de l'ancienne
Chaldee.

[Note 11: _Is_ ou _Ghi-bil_; voir particulierement les fragments d'hymnes
deja rassembles par F. Lenormant, _La Magie chez les Chaldeens_,
p. 169-173.]

[Illustration: Fig. 3.]

Quant au dieu menace d'etre brule vif, rien n'est plus curieux ni plus
naivement expressif que son attitude. Assis sur la montagne, dont il etait
jusque-la le paisible possesseur, nu comme son ennemi et n'ayant aussi
qu'un lien autour de la taille, il est de plus tout a fait desarme contre
cette irruption soudaine. Aussi se contente-t-il d'ecarter ses mains
ouvertes et abaissees dans un geste d'impuissante protestation. Il semble
cependant qu'il n'ait pas cede la place sans resistance; c'est ce
qu'indiquent plusieurs cylindres de plus petite dimension[12], dont
le Louvre possede un bon exemplaire. Au revers de la representation
precedente, sommairement reproduite, on voit une scene de palestre ou
les deux adversaires se mesurent corps a corps; mais deja le dieu de la
montagne a flechi le genou et la victoire du Soleil n'est pas douteuse.
Dans plusieurs variantes curieuses de la collection de Clercq, l'agresseur
saisit son ennemi par sa longue barbe; souvent encore il tient sa masse
d'armes et ne l'abandonne que vers la fin de la lutte[13].

[Note 12: Tous les cylindres ici figures sont reproduits a la grandeur
reelle de l'execution.]

[Note 13: _Catalogue de la Collection de Clercq_, pl. XIX, numeros 176, 180
et surtout 181; cf. 178. La presence des ailes de feu est significative et
devrait bien faire abandonner une fois pour toutes l'ancienne explication
des sacrifices humains par de pretendus pontifes.]

[Illustration: Fig. 4.]

Avant d'etudier la signification, d'ailleurs assez transparente, de cette
lutte epique, je voudrais faire connaitre un cylindre du Louvre, qui donne
une disposition un peu differente de la scene d'agression. Le travail
soigne, minutieux, cherche a rendre jusqu'au fond rocheux du paysage, ce
qui parait marquer une epoque assez avancee dans l'art chaldeen.

Ici la montagne, beaucoup plus developpee dans ses lignes, brule tout
entiere autour du dieu, qui n'est pas seulement assis, mais adosse contre
ses hautes pentes. Bien que le Soleil n'ait pas ses ailes de feu, sans
doute a cause du champ restreint qui l'entoure, il est designe par une
torche a triple flamme dont il menace son adversaire, en meme temps qu'il
le saisit par une des cornes de sa tiare. Les ailes flamboyantes ont passe
a une deesse, peut-etre _Aa_ ou _Malka_, l'epouse meme du Soleil[14],
tenant une couronne en signe de victoire. Les deux lieutenants ne sont pas
figures, non plus que le demon du feu, a moins que l'on ne reconnaisse ce
dernier dans un petit personnage qui est agenouille derriere la montagne et
semble attiser l'incendie.

[Note 14: Voir la fin de la page suivante.]

[Illustration: Fig. 5.]

Il est impossible de ne pas ouvrir une parenthese pour dire incidemment
quelques mots de la seconde scene gravee sur le revers du meme cylindre.
C'est encore une des luttes ou le dieu Soleil etait engage, d'apres la
legende chaldeenne; mais celle-ci appartient a une autre partie de son
histoire. Au milieu des montagnes, qui forment derriere les figures
comme deux panneaux rocheux, le dieu aux ailes de feu, dont le caractere
sideral est encore accentue par une etoile qui rayonne entre les cornes
de sa coiffure, a trouve un nouvel adversaire dans Eabani, le monstre
moitie-homme, aux jambes de taureau, vivant avec les betes sauvages.
Les fragments conserves de l'epopee chaldeenne racontent bien en effet
par quelles seductions le Soleil l'avait attire et retenu dans la ville
d'Erech; mais ils ne parlent pas de violence. Ici c'est de force que le
dieu lui-meme s'empare du monstre, l'arretant a la fois par sa queue de
taureau et par l'une de ses cornes, sans craindre la massue recourbee
dont il est arme. L'episode est de toute maniere inedit; seulement rien
ne prouve qu'il se reliat en quelque facon a la lutte ignee contre le
dieu de la montagne, et ce n'est peut-etre qu'un simple pendant a la scene
gravee sur le cote oppose du cylindre.

Revenons maintenant a cette lutte, qui fait surtout l'objet de notre etude.
Prise en elle-meme, elle parait representer l'heure du jour ou les rayons
solaires sont dans toute leur incandescence. La difficulte est de savoir
quelle est la montagne, dont le dieu cherche alors a prendre possession en
la brulant de ses feux. Est-ce la cime arrondie sous la forme de laquelle
les Chaldeens se representaient la terre? Une idee plus simple peut-etre
serait d'y reconnaitre la montagne de l'Occident[15], vers laquelle
l'astre, arrive au sommet de sa course et maintenant dans toute sa force,
marche pendant ces heures de l'apres-midi qui sont les plus chaudes de la
journee. Les legendes chaldeennes, dont les debris nous sont parvenus,
sont si incompletes qu'il serait vain de vouloir nommer le dieu qui
se mesure ici avec le Soleil[16]. Il suffit de nous rappeler, par la
comparaison avec d'autres mythologies, que de pareilles luttes, comme le
combat d'Hercule et d'Apollon dans la legende grecque, sont inherentes a
l'essence meme des mythes solaires.

[Note 15: Cependant sur le cylindre n deg. 178 de la collection De Clercq,
le vieillard nu, a longue barbe, est deja agenouille devant le dieu
flamboyant au moment ou celui-ci met le pied sur la montagne. Peut-etre
est-ce une representation abregee, qui reunit les deux scenes en une
seule.]

[Note 16: Les assyriologues mentionnent un dieu de l'Occident nomme
_Martov_, fils d'Anou, le dieu du Ciel; F. Lenormant, _Les dieux de
Babylone et de l'Assyrie_, p. 17.]

J'ajouterai que la presence de l'epouse du Soleil est liee d'habitude au
moment ou l'astre acheve sa course. C'est dans l'hymne chaldeen au Soleil
couchant[17] qu'il est dit en propres termes:

Que ton epouse bien-aimee vienne avec joie au devant de toi.

[Note 17: Dans cet hymne bilingue (traduit par O. Bertin, _Revue d'Assyr._,
I, IV, p. 158, le nom de la deesse, douteux en sumerien, se lit A-a dans
la traduction assyrienne, comme sur un grand nombre de cylindres ou il est
grave a cote de celui du Soleil (_Catal. de la Coll. de Clercq_, n deg. 172;
cf. numeros 98, 117, 129 et 130). Pour l'identification avec _Malka_, voir
dans le meme ouvrage la note de M. Oppert, p. 57.]

Ainsi le poete grec Stesichore, dans un chant conserve par Athenee[18],
rapportait de meme que le Soleil

S'en allait dans les profondeurs de la nuit sacree, de la nuit solitaire,
Pour retrouver sa mere et l'epouse de sa jeunesse,
Et ses chers enfants.

[Note 18: Athenee, I, p. 469, _e_.]

Les points de contact entre les legendes grecques et celles de la Chaldee
sont maintenant si bien etablis qu'il y a peut-etre la quelque chose de
plus qu'une coincidence, d'ailleurs assez naturelle.

[Illustration: Fig. 6.]

Ce qui me confirme dans l'idee d'un assaut livre a la montagne de
l'Occident, c'est un autre cylindre qui represente le combat termine et le
dieu aux ailes de flamme se reposant apres sa victoire. Assis a son tour
sur la montagne qu'il vient de conquerir, il tient encore en main la masse
d'armes. Dans le champ, des deux cotes de la figure, sont suspendues une
autre masse d'armes et une aiguiere ou un vase a verser, double symbole du
repos apres la lutte. Ajoutez que les portes du ciel sont ici de nouveau
representees avec leurs gardiens habituels.

Telle est bien l'impression que produisent sur l'imagination populaire les
splendeurs du soleil, quand il approche de son coucher. Le moment ou il
semble se reposer a l'horizon est comme un triomphe ou se manifeste sa
royaute. Les Grecs modernes, pour exprimer le fait que le soleil se couche,
disent d'un seul mot qu'il "regne"[19], expression superbe qu'ils
ne semblent pas devoir a l'antiquite classique. La representation gravee
sur notre cylindre eveille une idee toute semblable.

[Note 19: le mot grec correspondant, donne dans le texte de l'auteur, n'a
pu etre reproduit ici.]

[Illustration: Fig. 7.]

Avec les scenes successives qui viennent d'etre decrites, nous aurions
toute l'evolution diurne de l'astre. Cependant, avant de clore cette
enumeration, Je voudrais signaler encore deux variantes interessantes,
egalement tirees de nos cylindres chaldeens. Dans l'une d'elles, le dieu,
au lieu de troner sur la montagne, est assis sur un siege ordinaire.
La porte, comme il arrive quelquefois, est indiquee par un seul battant,
que tient un des deux genies, tandis que l'autre introduit un adorant.
On remarquera ce curieux detail que le presentateur deploie et agite une
grande draperie, sorte de voile ou de rideau, qui pouvait bien etre
l'offrande faite au dieu; mais l'idee qui s'y attachait etait evidemment
de masquer, d'attenuer pour les yeux mortels le dangereux rayonnement de
la face solaire.

La representation suivante (fig. 8) rappelle de tres pres celle par ou nous
avons commence, l'image du dieu paraissant a demi derriere la montagne;
mais elle est d'un style particulier et elle offre des details qui ne sont
pas ordinaires.

[Illustration: Fig. 8.]

On remarquera surtout que les six lignes ondulees figurant les ailes de
flamme se terminent par autant d'etoiles. Si, contrairement a l'opinion
opposee plus haut, la scene pouvait se rapporter, dans certains cas, au
soleil descendant derriere l'horizon, aucune variante ne s'y preterait
mieux que celle-ci. Comme dans un exemple precedent, les battants de la
porte sont surmontes de deux lions. Les deux gardiens n'ont pas cette
fois la coiffure munie de cornes; en revanche, ils sont armes de batons
recourbes.

Ces armes ne leur sont point inutiles; car ils ont a contenir un horrible
demon, aux pieds d'aigle, a la tete decharnee, assez semblable a celui qui
figure le Vent du sud-ouest dans plusieurs representations connues. Des
traits presque effaces semblent indiquer des ailes et meme quelques flammes
qui entourent le monstre. Ne serait-ce, sous une forme plus accentuee, que
le demon du feu? Je prefererais y reconnaitre un de ces esprits mauvais que
la montee du jour met en fuite et qui recommencent a roder sur la terre a
l'approche du soir. Si reellement il y a des flammes autour de lui, on peut
supposer qu'il paie ainsi sa temerite a braver les feux du soleil.

A cote des compositions precedentes, qui apportent un developpement notable
a l'iconographie des mythes solaires dans l'ancienne Chaldee, je ne resiste
pas au desir de faire connaitre, pour terminer, un remarquable cylindre qui
n'appartient plus a la meme serie et dont les figures nous conduisent dans
un domaine mythologique different.

L'idee de representer les dieux sur des animaux reels ou imaginaires
est une des formes les plus originales du symbolisme chaldeo-assyrien.
Cependant les groupes de ce genre, assez frequents a l'epoque assyrienne
et aussi chez les populations de l'Asie Mineure, sont tout a fait rares
sur les monuments de la haute antiquite chaldeenne. En voici pourtant un
exemple, d'autant plus interessant que le procede n'est pas encore devenu
banal et commun a toutes les divinites.

[Illustration: Fig. 9.]

Du meme pas s'avancent l'un derriere l'autre deux monstres exactement
pareils, que l'on pourrait, par anticipation, appeler apocalyptiques.
Lions par le corps, par leurs membres anterieurs et par leurs tetes
abaissees, dont les terribles machoires, ouvertes en cisailles, vomissent
des torrents d'eau ou de feu, ils sont aigles par leurs puissantes ailes
etendues, par les serres de leurs pattes posterieures et par leur queue
de plumes en eventail. C'est en somme une des formes que la demonologie
chaldeo-assyrienne prete le plus souvent aux puissances destructives, aux
esprits du mal. Seulement l'art chaldeen y ajoute une grandeur etrange,
surtout par la petitesse relative des figures divines que ces monstres
portent a travers l'espace, non pas simplement, comme plus tard, posees
sur leur dos, mais dresses en avant sur le garrot de la bete, vers la
naissance des ailes deployees, qui semblent les soulever.

Sur le premier vient un dieu qui tient dans sa main droite l'arme coudee
des rois chaldeens[20] et leve le bras gauche d'un geste menacant, comme
s'il poussait un cri de guerre. La petite figure qui suit sur l'autre
monstre est plus difficile a determiner, a cause de son exiguite meme;
pourtant les formes generales et la robe serree aux jambes[21] sont bien
d'une femme[22]; de ses mains etendues elle tient deux traits brises, qui
font penser a des eclairs. Une figure virile, de proportions beaucoup plus
grandes, marche entre les deux animaux; comme elle est a pied, on a pu lui
laisser toute la hauteur du cylindre, sans qu'il faille lui accorder pour
cela un rang superieur dans la hierarchie celeste. De meme que le dieu qui
le precede, ce personnage porte l'arme coudee; mais, si l'on en juge par sa
coiffure depourvue de cornes, il ne joue a sa suite que le role d'un simple
_armiger_[23]. Pour une raison toute technique, tenant a la necessite de
remplir le champ du cylindre, les dieux principaux ne sont pas ici designes
par leur taille, mais par leurs redoutables montures.

[Note 20: Si, comme je le suppose, cette massue coudee etait aussi une arme
de jet, sorte de _boumerang_, elle represente tres exactement l'eclair et
la foudre.]

[Note 21: A moins que meme la figure ne soit nue.]

[Note 22: Cette reserve est motivee par l'empatement du menton et du cou,
d'ou il resulte une certaine indecision sur le sexe de la figure.]

[Note 23: Le meme sujet, rudement ebauche a la pointe, se trouve deja sur
un cylindre du Louvre, de travail plus archaique. L'acolyte y prend la
forme d'un genie a quatre ailes.]

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