Le Heros de Chateauguay written by Laurent Olivier David
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[Illustration: LA BATAILLE DE CHATEAUGUAY.]
LE HEROS DE CHATEAUGUAY
PAR L. O. DAVID
1883
C.-M. DE SALABERRY.
La plus populaire de nos gloires militaires.
Une belle et imposante figure taillee dans le marbre; les traits
reguliers, fierement dessines; le front hardi, agressif; un teint riche,
rose et blanc; des yeux brillants, limpides, petillants de verve,--des
rayons de soleil dans un ciel bleu;--des epaules larges, solides comme
des bastions; une poitrine ou les boulets, il semble, devaient rebondir;
un bras qui frappait comme Charles Martel ou Richard Coeur-de-Lion; des
muscles forts et souples comme l'acier; un magnifique ensemble de force,
de distinction, de vigueur et de beaute, une puissante organisation
debordant de vie et de seve.
Un coeur de lion, une intrepidite a tout oser, a tout braver. Type
accompli de ces preux chevaliers qui, de la pointe de leur epee, ont
ecrit l'histoire de France. Au temps des croisades, il aurait monte a
l'assaut de Jerusalem a cote de Godefroy de Bouillon; plus tard, il eut
ete l'emule des Gaston, des Bayard et des Duguesclin.
Si le Canada eut appartenu a la France, en mil huit cent, il eut
peut-etre conquis le baton de marechal en se battant comme Lannes et
Massena. Dans la guerre d'Afrique, guerre de surprises, d'embuscades et
de glorieuses aventures, il eut ete a cote de Lamoriciere sur les murs
de Constantine, et eut couvert sa vaillante epee de gloire depuis la
pointe jusqu'au pommeau.
Vif, brusque, impetueux, toujours pret a venger une injure d'un coup de
poing ou d'un coup de sabre.
Le baron de Rottenburg l'appelait, dans ses lettres: "Mon cher marquis
de la poudre a canon."
Bon, cependant, genereux et affectueux, n'attaquant jamais le premier,
et pardonnant facilement, une fois l'explosion faite.
Nature de soldat, pleine d'elan et de vivacite aimant autant a chanter,
rire et danse qu'a se battre, aussi vaillant a la table que sur le champ
de bataille.
Severe en fait de discipline, et ne menageant point les jurons et les
punitions a ses voltigeurs qui chantaient;
C'est notre major
Qu'a le diable au corps,
Qui nous don'ra la mort
Va pas de loup ni tigre
Qui soit si rustique;
Sous la rondeur du ciel
Y'a pas son pareil.
Aime pourtant, de ses officiers et soldats a cause de son impartialite.
Tel est le portrait du lieutenant-colonel de Salaberry, cet illustre
guerrier dont les Canadiens-Francais ont raison d'etre fiers.
Apres avoir loue le merite et le talent de ceux qui, depuis la conquete,
ont soutenu l'honneur et les droits de leurs compatriotes par la
plume et la parole, il est juste que je rende hommage a celui dont la
vaillante epee a su nous faire craindre et respecter.
Le heros de Chateauguay avait recu en heritage des traditions
glorieuses.
La famille d'Irumberry de Salaberry, originaire du pays de Basque, dans
le royaume de Navarre, avait conquis ses titres de noblesse sur les
champs de bataille. L'un des ancetres de notre heros etait au combat
de Coutras, ou il frappa dru et fort. Henri de Navarre, depuis roi de
France sous le nom d'Henri IV, apercut le terrible chevalier au moment
ou, apres avoir terrasse de nombreux et vaillants adversaires, il
accordait la vie a un gendarme qu'il venait de blesser.--"_Force a
superbe! merci a faible_, lui cria le galant Bearnais, c'est ta devise."
Noble devise! que les de Salaberry ont raison de porter avec orgueil sur
leur ecusson, car ils y ont toujours ete fideles et l'ont illustree par
maintes actions eclatantes.
Le grand-pere, Michel de Salaberry, vint en Canada dans l'annee mil sept
cent trente-cinq, en qualite de capitaine de fregate.
Il avait une grande reputation de force et de bravoure. Il epousa, en
mil sept cent cinquante, mademoiselle Juchereau Duchesnay, fille
du seigneur de Beauport. Il prit part aux luttes heroiques qui se
terminerent par la cession du Canada a l'Angleterre.
Le pere, Louis-Ignace de Salaberry, fut remarquable par ses vertus, son
intelligence, sa haute et belle taille, la franchise de son caractere et
cette force corporelle qui se transmet dans la famille de pere en fils.
Il combattit vaillamment dans les rangs de l'armee anglaise en mil sept
cent soixante et seize, et recut trois blessures serieuses dans le cours
de la guerre. Le gouvernement anglais le recompensa de ses services en
lui accordant une demi-pension et plusieurs charges.
Mais la reconnaissance qu'il devait au duc de Kent et au roi
d'Angleterre ne purent jamais lui faire trahir les droits de ses
compatriotes. Lorsque Craig voulut, en mil huit cent-neuf, unir les deux
Canadas dans le but de mettre les Canadiens-Francais sous l'empire
d'une minorite anglaise, il fut un de ceux qui s'opposerent la plus
energiquement a ce projet. Et lorsque le gouverneur le menaca de lui
enlever ses moyens d'existence s'il ne se rendait pas a ses desirs, il
lui fit cette belle reponse:--"Vous pouvez, Sir James, m'enlever mon
pain et celui de ma famille mais mon honneur...... jamais!"
Devenu seigneur de Beauport, son manoir fut pendant vingt ans l'aimable
rendez-vous ou gentilshommes francais et anglais, reunis par la
conquete, apprirent a s'estimer apres s'etre battus; les plus hauts
personnages d'Angleterre y trouvaient une hospitalite pleine de charme
et de distinction. Le noble seigneur avait epouse, en mil sept cent
soixante et dix-huit, la belle et distinguee demoiselle Hertel, et de ce
mariage etaient nes sept enfants, tous beaux et bien faits, trois filles
et quatre garcons, dont l'aine fut le heros de Chateauguay.
Les Canadiens-Francais etaient fiers de l'eclat qui environnait cette
belle et bonne famille et des hommages qu'elle recevait de leurs fiers
conquerants.
De toutes les sympathies qui l'honorerent, la plus illustre et la plus
bienveillante fut sans doute, celle du duc de Kent, pere de notre
Souveraine, la reine Victoria.
On sait que ce prince vint en Canada en mil sept cent quatre-vingt-onze,
a la tete de son regiment, et qu'il fut, pendant son sejour au milieu de
nous, l'idole de la population. C'etait un bon prince, aussi, que le duc
de Kent, genereux, affable et loyal, aussi noble par le coeur que par
la naissance. Il n'eut pas mis le pied, une fois, dans le manoir de
Beauport qu'il fut epris d'admiration et d'amitie pour ses aimables
hotes. Les heures les plus agreables de sa vie etaient celles qu'il
passait au sein de cette famille, dont il fut toujours l'ami fidele et
le protecteur puissant. Une correspondance de vingt-trois ans, depuis
mil sept cent quatre-vingt-onze a mil huit cent-quatorze, demontre
toute la profondeur et la sincerite de cette honorable amitie qui se
manifeste, a chaque ligne, par les sentiments les plus delicats, les
epanchements les plus gracieux.
C'est par son influence que les quatre fils du seigneur de Salaberry,
Michel, Maurice, Louis et Edouard, son filleul, purent satisfaire leurs
inclinations militaires en entrant dans l'armee anglaise, ou ils se
firent tous en peu d'annees, a la pointe de leur epee, une belle
position.
De ces quatre freres si beaux, si vaillants, qui faisaient l'orgueil de
leur famille, de leur protecteur et de leurs compatriotes, il ne
resta bientot que l'aine. Les trois autres moururent au service de
l'Angleterre, de mil huit cent-neuf a mil huit cent-douze, a quelques
mois d'intervalle. Maurice et Louis perirent de la fievre sous ce ciel
empeste des Indes dont la conquete et la conservation ont coute a
l'Angleterre des flots de sang.
Le plus jeune, Edouard, fut tue a la tete de sa compagnie sous les murs
de Badajoz; il n'avait que dix-neuf ans. Quelques heures avant l'assaut,
sous l'empire d'un noir pressentiment, il avait ecrit une lettre a son
protecteur le duc de Kent, pour le remercier de toutes les bontes qu'il
avait eues pour sa famille et pour lui.
Ils etaient tous trois lieutenants, aimes de leurs chefs et de leurs
compagnons d'armes pour leur bravoure, leurs talents et la bonte de leur
caractere.
Une humble tombe fut elevee en l'honneur de Maurice par les officiers et
soldats de son regiment pres de l'endroit ou il avait ete tue.
Puisse le temps respecter cette glorieuse tombe! afin que partout il y
ait des temoignages eclatants de la loyaute et de la bravoure du peuple
canadien.
La tradition parle des sympathies que la famille de Salaberry trouva
dans sa douleur; ce fut un deuil universel.
Le duc de Kent ne fut pas le moins affecte; il manifesta son chagrin
dans des lettres touchantes ou il parle du sort de ces pauvres enfants
avec une tendresse toute paternelle.
Pendant ce temps-la, l'aine des de Salaberry faisait vaillamment son
chemin dans l'annee anglaise a travers les balles et les boulets; la
mort craignait de briser une si belle destinee. Soldat a quatorze ans,
il partait, a seize, pour les Indes Occidentales, en qualite d'enseigne,
devenait rapidement lieutenant et capitaine, grace a la protection
incessante du duc et a l'admiration que sa belle conduite inspirait dans
l'armee.
On etait fier, au pays, lorsque l'echo y apportait la nouvelle des
succes et de la gloire du jeune Canadien. On applaudissait, lorsque la
rumeur apprenait comment il savait soutenir l'honneur de sa famille et
de sa patrie. Il avait montre, en arrivant aux Indes, que, malgre sa
jeunesse, il ne se laisserait pas insulter impunement. Voici comment M.
de Gaspe raconte ce fait:
"Les officiers du soixantieme regiment, dans lequel Salaberry etait
lieutenant, appartenaient a differentes nationalites. Il y avait
des Anglais, des Prussiens, des Suisses, des hanovriens et deux
Canadiens-Francais, les lieutenants de Salaberry et Des Rivieres.
C'etait chose assez difficile de maintenir la paix parmi eux; les
Allemands surtout etaient portes a la querelle; excellents duellistes,
ils etaient de dangereux antagonistes. Un matin, Salaberry etait a
dejeuner avec quelques-uns de ses freres d'armes, quand entre l'un
des Allemands qui le regarde et lui dit d'un air de Mepris:--Je viens
justement d'expedier un Canadien-Francais dans l'autre monde,--faisant
par la allusion a Des Rivieres qu'il venait de tuer en duel."
"Salaberry bondit sur son siege; mais, reprenant son sang-froid, il
dit:--Nous allons finir le dejeuner, et alors vous aurez le plaisir d'en
expedier un autre."
"Ils se battirent, comme c'etait alors la coutume, a l'arme blanche.
Tous deux firent preuve d'une grande adresse, et le combat fut long et
obstine. Salaberry etait tres jeune.; son adversaire, plus age, etait un
rude champion. Le premier recut une blessure au front dont la cicatrice
ne s'est jamais effacee. Comme il saignait abondamment et que le sang
lui interceptait la vue, ses amis voulurent faire cesser lu combat; mais
il refusa. S'etant attache un mouchoir autour de la tete, le combat
recommenca avec encore plus d'acharnement, A la fin, son adversaire
tomba mortellement blesse, et la plupart dirent qu'il n'avait eu que ce
qu'il meritait."
Ce duel mit pour toujours de Salaberry a l'abri des insultes; il avait
fait ses preuves.
La guerre des Indes se faisait alors entre l'Angleterre et la France; la
possession de la Martinique et de la Guadeloupe devait etre le prix de
la victoire. Il devait en couter ou jeune de Salaberry, si francais par
l'origine et le caractere, de se battre contre la France; il devait lui
repugner de combattre le drapeau pour lequel ses ancetres avaient verse
leur sang. Mais la loyaute etait pour lui un devoir et la carriere
militaire une vocation.
La lutte fut vive, les batailles acharnees, les dangers continuels; les
maladies devoraient ceux que les balles epargnaient.
Il vint un jour ou de son regiment il ne resta plus que deux cents
hommes. Il apprenait cela a son pere dans une lettre ou parlant des
milliers d'hommes qu'il avait vus tomber autour de lui, il ajoutait: "Je
crois que je serai aussi heureux que mon grand-pere."
Lorsque le general Prescott se decida a abandonner la derniere place
forte de la Guadeloupe, le fort Mathilde, c'est a de Salaberry, alors
age de seize ou dix-sept ans, qu'il confia le soin de proteger la
retraite de l'annee. Le jeune lieutenant se montra digne de la confiance
de son chef. Il etait fait capitaine peu de temps apres.
En mil huit cent-huit, on le trouve en Irlande, major de brigade, et
faisant la cour a une blonde et belle jeune fille qui aurait enchaine le
jeune officier pour la vie sans l'intervention du duc de Kent. Celui-ci
ecrivit a son protege une longue lettre pour lui demontrer que chez les
militaires le coeur doit ceder a la raison, lorsqu'ils n'ont pas de
fortune.
En mil huit cent-neuf, il prenait part a la malheureuse expedition de
Wolcheren, qui couta cher et rapporta peu de gloire A l'Angleterre.
L'annee suivante, il devenait aide-de-camp du general de Rottenburg et
partait pour le Canada, ou des parents et amis devoues l'accueillirent
avec des transports de joie.
Les Canadiens-Francais se montraient avec enthousiasme le jeune
officier, qui, parti enfant de son pays, revenait plein de force, dans
tout l'eclat de la gloire et de la beaute.
On etait alors aux mauvais jours de Craig, epoque de fanatisme et de
persecution, mais epoque aussi de grandeur morale et nationale. La lutte
devenait difficile; l'energie des Bedard et des Papineau n'en pouvait
plus.
Mais bientot un cri d'alarme retentit partout; les Etats-Unis venaient
de declarer la guerre a l'Angleterre et se preparaient a envahir le
Canada. On comprit, en face du danger, la necessite de se gagner les
sympathies de la population; on lui fit force caresses et concessions.
Et pour exciter son enthousiasme et lui faire prendre les armes, on
nomma Charles-Michel de Salaberry lieutenant-colonel, et on lui confia
la mission d'organiser les voltigeurs canadiens.
Les Canadiens-Francais repondirent a l'appel de l'Angleterre et
s'enrolerent sous le drapeau de leur jeune chef.
Il etait temps, les Americains traversaient la frontiere, au mois de
juin mil huit cent-douze, a trois endroits differents.
Pendant que Brock et Sheaffe repoussaient les deux armees de l'ouest et
du centre dans des combats glorieux, le general Dearborn marchait
sur Montreal avec dix mille hommes, par le chemin de Saint-Jean et
d'Odeltown. De Salaberry courut a sa rencontre, a la tete de quatre
cents voltigeurs, et n'eut pas meme besoin des milices du district
de Montreal, qui s'avancaient a la hate sous les ordres du colonel
Deschambault. Ayant trouve l'ennemi campe sur la rive droite du la
riviere Lacolle, il resolut de le deloger. La rapidite de ses mouvements
et l'initelligence avec laquelle il avait prepare ses travaux de defense
deconcerterent le general americain, qui repassa la frontiere apres une
attaque malheureuse ou quatorze cents de ses hommes furent mis en fuite
par un avant-poste compose d'une poignee de voltigeurs.
La campagne de mil huit cent-douze etait finie.
Sir George Prevost felicita le lieutenant-colonel de Salaberry de son
succes, dans un ordre general, et rendit hommage a la loyaute et au
courage de la milice. Les Canadiens-Francais durent etre surpris;
c'etait la premiere fois qu'ils s'entendaient dire des choses agreables
par les representants de la couronne anglaise.
La campagne de mil huit cent-treize fut plus serieuse; les Americains,
honteux de leur echec, s'etaient prepares a frapper un grand coup sur
Montreal, qu'ils consideraient comme la clef du pays. La defaite
de Proctor, en Haut-Canada, par le general Harrison, exalta leur
enthousiasme et jeta avec raison le Bas-Canada dans l'effroi.
La situation devenait critique.
Deux armees, fortes chacune de sept a huit mille hommes, marchaient sur
Montreal, l'une, sous les ordres de Hampton, par le lac Champlain, et
l'autre, commandee par Dearborn et Wilkinson, descendait de Kingston.
A ces dix-sept mille hommes le Bas-Canada ne pouvait opposer que trois
mille soldats et miliciens.
La lutte parut un instant impossible.
Il fallait un homme assez habile pour empecher la jonction des deux
armees americaines et capable de suppleer au nombre par la prudence et
la valeur, d'accomplir un prodige, s'il le fallait. La patrie en danger
avait besoin enfin d'un sauveur, d'un heros, elle le trouva:--c'etait le
lieutenant-colonel de Salaberry. Il accourt, prend le devant avec
quatre cents voltigeurs, rencontre Hampton, culbute ses avant-postes a
Odeltown. et le poursuit jusqu'a Four-Corners, tombe sur lui avec une
poignee d'hommes et le remplit de terreur.
Apres plusieurs jours de marches et de contre-marches, Hampton
reprenait, le vingt et un octobre, sa course en avant sur les bords de
la riviere Chateauguay, que de Salaberry immortalisait, le vingt-six,
par une victoire a jamais memorable.
Inutile de donner des details de cette bataille si souvent racontee et
celebree par l'histoire, l'eloquence et la poesie. Qui n'a senti
battre son coeur au recit de cette lutte glorieuse ou trois cents
Canadiens-Francais defirent sept mille Americains? Qui ne sait que tout
l'honneur de cette victoire appartient au brave colonel de Salaberry,
que le succes de nos armes en ce jour celebre fut le resultat de
l'habilete avec laquelle il sut disposer ses forces et fortifier sa
position, et de la bravoure qu'il deploya pendant la bataille? Avec quel
enthousiasme les derniers survivants de la poignee de braves qui partage
avec lui l'honneur de ce triomphe, racontent les faits eclatants de leur
heroique colonel!
Ils le representent, avant la bataille, cherchant, exploitant toutes les
ressources que le terrain, la riviere et la foret pouvaient lui offrir,
faisant de chaque arbre, de chaque pierre un retranchement, un abri
pour ses troupes, frappant du pied la terre pour en faire jaillir des
elements de victoire. Et lorsque la bataille est commencee, ils le
montrent entrainant ses braves voltigeurs a sa suite; dominant le bruit
de la bataille des eclats de sa voix present sur tous les points a
la fois; multipliant le nombre de ses soldats par la rapidite et la
precision de ses mouvements; dispersant un instant ses forces et les
ralliant soudain pour tomber sur un point ou on ne l'attendait pas;
faisant, faire un bruit de trompettes et pousser des cris effrayants;
employant mille ruses pour etourdir, surprendre l'ennemi, et lui faire
croire qu'il avait a combattre des milliers d'hommes; donnant, enfin
l'exemple d'un courage, d'une bravoure que le danger semblait grandir,
bravant les balles avec cette heroique insouciance qui l'avait illustre
sur les champs de bataille de la Martinique, et de la Guadeloupe.
La bataille dura quatre heures, Hampton, croyant avoir affaire a une
armee de dix mille hommes, se retira apres avoir eu une centaine
d'hommes tues et blesses, et reprit a la hate le chemin des Etats-Unis;
et lorsque Wilkinson, qui attendait au pied du Long-Sault le resultat de
la bataille apprit la fatale nouvelle, il jugea a propos de se retirer.
Le Bas-Canada etait sauve. Les Americains, decourages, ne tenterent plus
serieusement de l'envahir pendant cette guerre, qui se termina l'annee
suivante par le traite de Gand.
Oui, le Bas-Canada etait sauve et conserve a l'Angleterre par la
bravoure des Canadiens-Francais. Quel dementi jete a la face de ceux qui
avaient reproche a cette noble population d'etre deloyale, parce qu'elle
avait du coeur et ne voulait pas laisser fouler aux pieds ses droits et
ses libertes! Ils tenterent bien un instant, les insenses! deo lui ravir
sa gloire, d'arracher du front de Salaberry des lauriers si noblement
conquis; mais les applaudissements de tout un peuple etoufferent les
cris de la jalousie et du fanatisme. L'Angleterre elle-meme declara,
par la bouche du prince regent et du due de Kent, que Salaberry et
ses braves voltigeurs etaient les sauveurs du pays, les heros de
Chateauguay.
Salaberry fut fait compagnon du Bain, et les chambres provinciales lui
voterent des remerciments; plus tard, en mil huit cent dix-sept, il fut
fait conseiller legislatif.
Mais ce fut la toute la recompense accordee au brave colonel et a
ses compagnons d'armes; on trouva que c'etait assez pour des
Canadiens-Francais. On a vu de ces braves dont la loyaute avait conserve
a l'Angleterre une riche colonie, mendier leur pain, la medaille de
Chateauguay sur la poitrine. Et apres un demi-siecle, pas une pierre
ne marque encore le glorieux champ de bataille ou ils ont illustre son
drapeau; seule, une tombe dans un cimetiere ignore indique l'endroit ou
reposent les cendres du heros de Chateauguay.
On a quelquefois conteste l'importance de cette bataille en donnant pour
raison, ou plutot pour pretexte, le petit nombre de tues et de blesses;
mais depuis quand mesure-t-on la grandeur d'une victoire a la quantite
de sang verse? Salaberry aurait-il plus de merite, s'il eut fait
tuer ses hommes inutilement? N'est-ce pas plutot un titre de gloire
incomparable d'avoir pu accomplir un si beau fait d'armes sans une plus
grande effusion de sang, d'avoir su menager par des mesures prudentes,
la vie de ses braves soldats?
De Salaberry n'eut plus l'occasion de se signaler. Il avait conquis tous
les grades que l'Angleterre pouvait accorder a un soldat catholique et
Canadien-Francais; la protection meme du duc de Kent n'aurait pu le le
faire sortir des rangs accessibles aux mediocrites. Une telle position
ne devait pas convenir a notre immortel compatriote. Il avait assez
fait, d'ailleurs, pour un gouvernement qui avait eu l'ingratitude
d'enlever a son illustre pere la demi-pension qu'il avait si noblement.
gagnee en combattant pour l'Angleterre. Il renonca a la carriere
militaire et vecut ensuite pour sa famille, s'occupant d'administrer la
seigneurie que mademoiselle Hertel de Rouville lui avait apportee sous
forme de dot. Il avait epouse cette noble demoiselle quelques mois avant
la bataille de Chateauguay. Belle alliance! dont le duc de Kent le
felicita.
C'est a Chambly qu'il fixa sa residence, an milieu de la population
temoin de sa valeur et de sa gloire pendant la guerre. Sur la riviere
Chambly, qu'on appelait le grenier du Bas-Canada, vivaient alors
des familles remarquables par leur origine ou leurs talents, qui se
disputaient la palme des belles manieres, de la liberalite et de la
fidelite aux traditions du passe. On y menait joyeuse vie; c'etait
pendant l'hiver une succession de fetes, de promenades et de fricots
legendaires. On luttait a qui ferait le plus et le mieux.
On partait le matin; on dinait chez le seigneur Jacob; on prenait les
amis en passant, et on allait passer la soiree chez M. Cartier, de
Saint-Antoine, ou chez les messieurs Drolet, Franchere et autres. Quel
bruit! quel entrain! On se separait a regret, avec la promesse de se
revoir bientot.
C'etait une grande joie dans la tribu, lorsqu'on voyait arriver le brave
colonel, car il n'etait pas le moins bruyant, et lorsque venait son tour
de chanter ou de prendre part a un cotillon emporte, a un reel favori,
il ne tirait pas en arriere. Tout le monde l'admirait pour sa gloire et
l'aimait pour la gaiete et l'affabilite de son caractere.
C'est dans une de ces joyeuses reunions, chez M. Hatte de Chambly, qu'il
fut soudain frappe d'apoplexie, le vingt-six fevrier mil huit cent
vingt-neuf. Il mourut le lendemain sans avoir pu recouvrer l'usage de la
parole, mais en pleine possession de ses facultes mentales et en paix
avec Dieu, entoure de ses enfants qu'il fit venir pour les benir.
Comme son pere, il avait eu quatre fils et trois filles dont voici
les noms: Alphonse-Melchior, ancien aide-de-camp provincial et depute
adjudant-general de milice pour le Bas-Canada, mort il y a quatre on
cinq ans; Louis-Michel, mort; Maurice qui se tua a l'age de douze ans,
par accident; Charles-Rene-Leonidase, mort; Hermine, dame Dr Galen,
decedee; Charlotte, mariee a M. Hatte de Sorel, et une autre, morte
enfant; tous grands et robustes, heritiers du type remarquable des de
Salaberry. Plusieurs petits-enfants existent pour perpetuer le nom de
cette belle famille.
Montreal, septembre 1811.
HOMMAGES DE LA PATRIE AU HEROS DE CHATEAUGUAY.
Plusieurs personnes avaient parfois exprime l'opinion qu'un monument
devrait etre eleve a la memoire du heros de Chateauguay, Mais c'est a M.
J. O. Dion, de Chambly que revient l'honneur d'avoir force la nation a
accomplir un grand acte de reparation et de reconnaissance. Des mil huit
cent soixante-dix, il avait parle de ce projet et exprime l'espoir et
la volonte de le mettre bientot a execution. Son reve etait de tout
preparer pour le centenaire du general de Salaberry, en 1878, ou au
moins pour le cinquantieme anniversaire de sa mort. Mais il ne put se
mettre serieusement a l'oeuvre que dans le mois de janvier 1879. Un
comite fut nomme alors a Chambly, et il tut decide qu'on lancerait
l'idee par la celebration d'une fete destinee a commemorer en meme temps
le centenaire du heros de Chateauguay et le cinquantieme anniversaire de
sa mort.
Cette fete eut lieu le vingt-cinq fevrier mil huit cent soixante et
dix-neuf, et elle fut magnifique. Elle commenca par une procession dans
laquelle figurerent des deputations militaires d'un grand nombre
de corps de milice et de volontaires de Montreal et des paroisses
environnantes, des membres du clerge, les eleves du college et des
ecoles des Freres et plusieurs corps de musique. Apres avoir parcouru
le village, la procession se rendit a l'eglise qu'on avait pavoisee
de draperies noires et jaunes. Au milieu de la nef, s'elevaient un
catafalque et un obelisque imposant couvert d'inscriptions patriotiques.
Une messe de requiem fut chantee avec beaucoup d'effet par un choeur
puissant; le comite energiquement aide par Messire Thibault, cure de la
paroisse avait tout fait pour rendre la ceremonie imposante.