Ida et Carmelita written by Hector Malot
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--Est-ce que vous avez recu des lettres de Paris depuis votre depart?
demanda-t-il.
--Non.
--Alors vous ignorez l'effet que ce depart a produit?
C'etait la un sujet de conversation qui ne pouvait etre que tres penible
pour le colonel; il ne repondit donc pas a cette question.
Mais le prince continua:
--Personne ne s'est mepris sur les causes qui ont provoque votre brusque
determination.
Le colonel leva le bras, comme pour fermer la bouche au prince; mais
celui-ci parut ne pas comprendre ce geste.
--Et tout le monde vous a approuve, dit-il; il n'y a qu'une voix dans
tout Paris.
Disant cela, le prince Mazzazoli tendit sa main au colonel comme pour
joindre sa propre approbation a celle de tout Paris.
La situation etait embarrassante pour le colonel. Que signifiaient ces
paroles? Pourquoi et a propos de quoi l'avait-on approuve? C'etait une
question qu'il ne pouvait pas poser au prince cependant.
--Je vous dirai entre nous, continua celui-ci, que madame de Lucilliere
elle-meme n'a pas cache son sentiment.
Ce nom ainsi prononce le fit palir et son coeur se serra, mais la
curiosite l'empecha de s'abandonner a son emotion.
--Quel sentiment? demanda-t-il.
--Mais celui qu'elle a eprouve en apprenant votre depart. D'abord, quand
on a commence a croire que vous aviez veritablement quitte Paris, on a
ete fort etonne; tout le monde avait pense qu'il ne s'agissait que d'une
excursion de quelques jours. Mais, en ne vous voyant pas revenir, on a
compris que c'etait au contraire un vrai depart. Pourquoi ce depart?
C'est la question que chacun s'est posee, et, chez tout le monde, la
reponse a ete la meme.
Sur ce mot, le prince Mazzazoli fit une pause et regarda le colonel en
se rapprochant de lui.
--Trouvant votre responsabilite trop gravement compromise dans votre
association avec le marquis de Lucilliere, vous vouliez bien etablir que
vous n'etiez pour rien dans les paris engages sur _Voltigeur_.
Le colonel respira: l'esprit et le coeur remplis d'une seule pensee, il
n'avait nullement songe a cette explication, et il avait tout rapporte,
dans ces paroles a double sens, a madame de Lucilliere.
--Un jour que l'on discutait votre depart mysterieux dans un cercle
compose des fideles ordinaires de la marquise, le duc de Mestosa, le
prince Seratoff, lord Fergusson, madame de Lucilliere affirma tres
nettement que vous aviez bien fait de quitter Paris. "Le colonel est un
homme violent, dit-elle, un caractere emporte; il eut pu se lacher en
entendant les sots propos qu'on colporte sur les gains extraordinaires
de _Voltigeur_, et avec lui les choses seraient assurement allees a
l'extreme. Il a voulu se mettre dans l'impossibilite de se laisser
emporter; je trouve qu'il a agi sagement." Vous pensez, mon cher ami, si
ces paroles ont jete un froid parmi nous. Personne n'a replique un mot.
Mais la marquise, s'etant eloignee, on s'est explique, et tout le monde
est tombe d'accord sur la traduction a faire des paroles de madame
de Lucilliere. Evidemment la femme ne pouvait pas accuser le mari
franchement, ouvertement; mais, d'un autre cote, l'amie ne voulait pas
qu'on put vous soupconner de vous associer aux procedes du marquis.
De la ce petit discours assez obscur, en apparence, mais au fond tres
clair. Qu'en pensez-vous?
Ainsi la marquise n'avait pas craint d'expliquer leur rupture en jetant
la suspicion sur son mari. "Ce n'est pas avec moi qu'il a rompu,
avait-elle dit; c'est avec M. de Lucilliere."
Elle tenait donc bien a menager la jalousie de ses fideles, qu'elle ne
reculait pas devant une pareille explication.
A ce moment, la comtesse Belmonte et Carmelita descendirent dans le
jardin, pretes pour la promenade, et l'on monta en voiture.
Le prince s'etant place vis-a-vis de sa soeur, le colonel se trouva en
face de Carmelita.
Il ne pouvait pas lever les yeux sans rencontrer ceux de la belle
Italienne, poses sur les siens.
La promenade fut longue et ils resterent plusieurs heures ainsi en face
l'un de l'autre.
--Est-ce qu'il y a des chemins de voiture pour aller sur les flancs de
cette montagne? demanda Carmelita en rentrant a l'hotel et en montrant
du bout de son ombrelle les pentes boisees du mont Cubli.
--Non, repondit le colonel; il n'y a que des sentiers pour les pietons.
--Ne me demande pas de t'accompagner, dit le prince; tu sais que les
ascensions sont impossibles pour moi.
--Oh! quand je voudrai faire cette promenade, ce ne sera pas a vous que
je m'adresserai, mon cher oncle, dit-elle en riant; ce sera au colonel.
III
Le colonel, le lendemain matin, etait parti en excursion de maniere a
n'etre pas expose a refuser Carmelita, ce qui etait presque impossible,
ou a l'accompagner, ce qui n'etait pas pour lui plaire dans les
conditions morales ou il se trouvait presentement.
Il resta absent pendant deux jours, et ne revint qu'assez tard dans la
soiree, bien decide a repartir le lendemain matin. Il n'y avait pas deux
minutes qu'il etait dans sa chambre, lorsqu'il entendit frapper deux ou
trois petits coups a la porte cloison; en meme temps une voix,--celle de
Carmelita--l'appela:
--Vous rentrez?
--A l'instant.
--Vous avez fait bon voyage?
--Tres bon, je vous remercie.
--Est-ce que vous etes mort de fatigue?
--Pas du tout.
--Ah! tant mieux. Est-ce que la porte est condamnee de votre cote!
--Elle est fermee a clef.
--Et vous avez la clef?
--Elle est sur la serrure.
--De sorte que, si vous voulez, voue pouvez ouvrir cette porte?
--Mais pas du tout; il y a un verrou de votre cote?
--Je sais bien. Je dis seulement que, si vous voulez tourner la clef en
meme temps que je pousse le verrou, la porte s'ouvre.
--Parfaitement.
--Eh bien! alors, si vous n'etes pas mort de fatigue, vous plait-il de
tourner la clef? moi, je pousse le verrou.
Carmelita apparut, le visage souriant, la main tendue:
--Bonsoir, voisin, dit-elle.
--Bonsoir, voisine.
Et ils resterent en face l'un de l'autre durant quelques secondes.
--Ma mere est endormie, et son premier sommeil est ordinairement
difficile a troubler; cependant, en parlant ainsi a travers les
cloisons, nous aurions pu la reveiller. Voila pourquoi je vous ai
demande d'ouvrir cette porte.
Elle ne montrait nul embarras et paraissait aussi a son aise dans cette
chambre qu'en plein jour, au milieu d'un salon.
--Depuis plus d'une heure je guettais votre retour, dit-elle, et je
croyais deja qu'il en serait aujourd'hui comme il en avait ete hier.
--Hier j'ai ete surpris par la nuit a une assez grande distance, et je
n'ai pas pu rentrer.
--Et ou avez-vous couche?
--Sur un tas de foin dans un chalet de la montagne.
--Mais c'est tres amusant, cela.
--Cela vaut mieux que de coucher a la belle etoile, car les nuits sont
fraiches dans la montagne; mais il y a quelque chose qui vaut encore
beaucoup mieux qu'un tas de foin, c'est un bon lit.
--Vous aimez ces courses dans la montagne.
--J'aime la vie active, la fatigue; ces courses me delassent de la vie
sedentaire que j'ai menee en ces derniers temps.
--Ah! vous etes heureux.
Comme il ne repondait pas, elle continua:
--J'entends que vous etes heureux de faire ce que vous voulez, d'aller
ou vous voulez, sans avoir a consulter personne. Savez-vous que depuis
que je ne suis plus une toute petite fille, je n'ai pu faire un pas sans
la permission de mon oncle, et il faut dire que presque toutes les fois
que je lui ai demande d'aller a gauche il m'a permis d'aller a droite.
Elle s'avanca dans la chambre, et, prenant une chaise, elle s'assit.
--Je vous donne l'exemple, dit-elle, car je ne veux pas tenir sur ses
jambes un homme qui a marche toute la journee.
Il s'assit alors pres d'elle, assez intrigue par la tournure que prenait
cet entretien bizarre.
--Quel but pensez-vous que j'aie eu en vous priant d'ouvrir cette porte?
demanda-t-elle.
--Dame!... je n'en sais rien... a moins que ce ne soit pour causer un
instant.
--Vous n'y etes pas du tout: j'ai une priere a vous adresser.
--A moi?
--Et qui me rendra tres heureuse si vous ne la repoussez point.
--Alors il est entendu d'avance que ce que vous souhaitez sera fait.
--Non, rien a l'avance: ecoutez-moi d'abord, et puis, selon que ce
que je vous demanderai vous plaira ou ne vous plaira point, vous me
repondrez. Vous souvenez vous d'un mot que j'ai dit l'autre jour, a
notre retour de notre promenade en voiture?
--A propos de quoi ce mot?
--A propos d'une excursion dans la montagne.
--Parfaitement.
--Eh bien! ce mot m'a valu une vive remontrance de mon oncle, et, quand
je dis remontrance, c'est pour ne pas employer une expression plus
forte. Cependant cela ne m'a pas fait renoncer a mon idee, et plus mon
oncle m'a dit que j'avais commis une sottise et une inconvenance en
manifestant le desir de vous accompagner dans une de vos excursions,
plus ce desir a ete ardent. Cet aveu va peut-etre vous donner une assez
mauvaise idee de mon caractere, mais au moins il vous prouvera que je
suis franche. Et puis ce desir n'est-il pas bien justifiable, apres
tout? Je suis enfermee dans cet hotel; ma mere est empechee de sortir
par sa maladie, mon oncle est retenu par son horreur de la fatigue et
de la marche. Moi, qui ne suis pas malade et qui n'ai pas horreur de
la marche, j'ai envie de voir ce qu'il y a derriere ces rochers qui
se dressent du matin au soir devant mes yeux comme des points
d'interrogation. N'est-ce pas tout naturel? Et voila pourquoi je veux
vous demander de vous accompagner quelquefois. Voila ma priere. Enfin
voila comment j'ai ete amenee a pousser ce verrou.
--Je vous ai dit que d'avance ce que vous souhaitiez serait fait, je
ne puis que vous le repeter. Maintenant, quand vous plait-il que nous
entreprenions cette promenade?
--Oh! ce n'est pas ainsi que les choses doivent se passer. Le grand
grief de mon oncle, ca ete que je venais me jeter a travers vos projets
d'une facon importune et genante. Si demain matin je lui dis que je pars
avec vous pour cette promenade, il comprendra que son discours n'a pas
ete tres efficace, et il le recommencera en l'accentuant. Le moyen
d'echapper a ce nouveau discours, c'est que vous demandiez vous-meme a
mon oncle de me faire faire cette promenade; comme cela, il ne pourra
plus parler de mon importunite. Le voulez-vous?
Il fut convenu que, la lendemain matin, le colonel adresserait sa
demande au prince.
Carmelita, ordinairement impassible comme si elle etait insensible a
tout, se montra radieuse.
--Maintenant, dit-elle, je ne veux pas abuser plus longtemps de votre
hospitalite. Bonsoir, voisin; a demain.
Et, apres lui avoir tendu la main, elle rentra dans sa chambre.
Mais presque aussitot rouvrant la porte:
--Comment! dit-elle, vous n'avez pas tourne la clef?
--Mais....
--Mais il le faut, de meme qu'il faut que je pousse le verrou pour mon
oncle.
Le lendemain matin, il adressa au prince Mazzazoli sa demande ou plutot
la demande de Carmelita.
--C'est cette grande enfant, s'ecria le prince, qui j'en suis certain,
vous a tourmente pour vous accompagner dans vos excursions?
--Elle a manifeste le desir de parcourir la montagne, et je suis heureux
de me mettre a sa disposition.
--Vous etes heureux d'aller ou bon vous semble, librement voila qui est
certain, et c'est bien assez que nous soyons venus vous chasser de votre
appartement, sans encore vous prendre votre liberte. Excusez-la, je vous
prie; elle n'a pas pris garde a ce qu'elle vous demandait.
--Refusez-vous de me la confier?
--Je refuse de vous ennuyer.
L'entretien ainsi engage ne pouvait finir que par la defaite du prince.
Un quart d'heure apres, Carmelita etait prete a partir: elle avait
revetu un costume bizarre: une robe courte, serree a la taille par un
ceinturon de cuir et modulant sa taille et ses epaules; aux pieds, des
souliers pris dans les guetres; sur la tete un petit chapeau de feutre,
sans plumes, mais avec un voile gris flottant au vent; a la main, une
longue canne.
--M'acceptez-vous ainsi? dit-elle en posant sur lui ses grands yeux
clairs. Je vous promets de vous suivre sans demander grace, et de passer
partout ou vous passerez; le pied est solide et je ne sais pas ce que
que c'est que le vertige.
Ils partirent sans qu'il pensat a se demander comment, en un quart
d'heure, elle avait pu improviser ce charmant costume de montagne, qui
etait un vrai chef-d'oeuvre longuement medite par l'illustre Faugeroles,
et sans qu'il se dit qu'il etait assez etrange, alors qu'elle ne devait
pas faire d'excursion, qu'elle eut dans ses bagages des objets aussi peu
appropries a une toilette ordinaire que des guetres et une canne.
--Et ou vous plait-il que nous allions? demanda-t-il apres avoir marche
pendant quelques minutes pres d'elle.
--Mais ou vous voudrez, dans la montagne, droit devant nous. Quand vous
viendrez, dans l'Apennin, si jamais vous nous faites le plaisir de nous
visiter a Belmonte, je vous guiderai; ici guidez-moi vous-meme, car
je ne connais rien. Tout ce que je desire, c'est aller le plus loin
possible, le plus haut que nous pourrons monter.
Ils quitterent bientot le chemin pour prendre un sentier qui courait sur
le flanc de la montagne en cotoyant le ravin et en coupant a travers des
paturages et des bois de sapins.
Personne dans ce sentier, personne dans les bois; sur les pentes des
paturages, quelques vaches qui paissaient l'herbe verte ou qui venaient
boire a des auges creusees dans le tronc d'un pin et qui, en marchant
lentement, faisaient sonner leurs clochettes.
Ils avancaient, cote a cote, et quand le sentier devenait trop etroit
pour deux, il prenait la tete, se retournant alors de temps en temps
pour voir si elle le suivait.
Elle marchait dans ses pas, sur ses talons, et quand un filet d'eau
rendait les pierres du sentier glissantes, il n'avait qu'a etendre le
bras pour lui prendre la main et l'aider a sauter de caillou en caillou,
ce qu'elle faisait d'ailleurs legerement, surement, sans hesitation, en
riant lorsqu'elle eclaboussait l'eau du bout de son baton.
La journee etait radieuse, et le soleil, qui s'etait deja eleve dans
un beau ciel sans nuage, avait dissipe les vapeurs du matin, qui ne
persistaient plus que dans quelques vallons abrites, ou elles rampaient
le long des rochers et des arbres comme des fumees legeres.
Devant eux, la montagne se dressait comme une barriere de rochers pour
former l'amphitheatre de Jaman et des monts de Vevey; derriere eux, le
lac brillait comme un immense miroir.
En marchant, ils devisaient du spectacle qu'ils avaient sous les yeux,
et Carmelita comparait ces montagnes a celles au milieu desquelles
s'etait ecoulee son enfance.
De la un inepuisable sujet de conversation.
Ils monterent ainsi pendant pres de deux heures sans qu'elle se plaignit
de la fatigue ou demandat a se reposer.
Mais la matinee s'avancait et l'heure du dejeuner approchait.
Il avait emporte dans son sac du pain et de la viande froide, et il
comptait sur une source qu'il connaissait pour leur donner de l'eau.
Bientot ils arriverent a cette source, et pour la premiere fois ils
s'assirent sur l'herbe.
--L'endroit vous deplait-il?
--Bien au contraire, et choisi a souhait non seulement pour dejeuner,
mais encore pour causer librement en toute surete. Et precisement j'ai
a vous parler. C'est meme dans ce but, si vous voulez bien me permettre
cet aveu, que je vous ai propose cette promenade.
Alors elle se mit a sourire.
--Je vous etonne, dit-elle.
--Je l'avoue.
--Vous avez donc cru que je voulais tout simplement faire une excursion
dans ces montagnes?
--J'ai cru ce que vous me disiez.
--Ce que je vous disais etait la verite, mais ce n'etait pas toute la
verite: oui, j'avais grande envie de faire cette excursion pour le
plaisir qu'elle pouvait me donner; mais aussi j'avais grand desir de me
menager un tete-a-tete avec vous, dans lequel je pourrai vous adresser
une demande pour moi tres importante.
--Je vous ecoute.
--Ah? maintenant rien ne presse, car je ne crains pas que notre
tete-a-tete soit trouble; dejeunons donc d'abord, ensuite je vous ferai
mes confidences. N'ecouterez-vous pas mieux? Pour moi, je parlerai plus
facilement quand j'aurai apaise mon appetit, car je meurs de faim.
Ouvrant son sac, il en tira les provisions et les ustensiles de table
qu'il renfermait.
Ces provisions et ces ustensiles etaient des plus simples: du pain,
un poulet froid et du sel; deux couteaux, deux verres et deux petites
serviettes; dans une gourde recouverte d'osier, du vin blanc d'Yverne.
Le couvert fut bien vite mis sur un quartier de rocher et ils s'assirent
en face l'un de l'autre.
--Pour le plaisir que je me promettais, dit-elle, je suis servie a
souhait.
Et, tout en mordant du bout des dents un os de poulet elle promena
lentement les yeux autour d'elle.
Assurement il y a en Suisse beaucoup de montagnes plus celebres que ces
pentes des dents de Naye et de Jaman, cependant il en est peu ou la vue
puisse embrasser un panorama plus vaste, et surtout plus varie! tout se
trouve reuni, arrange, dispose, compose, pour le plaisir des yeux: les
eaux, les bois, les champs, les prairies, les villages et les villes. Au
loin, se confondant dans le ciel, les pics sauvages des Alpes, couverts
de neiges et qui, de quelque cote qu'on se tourne, vous entourent, et
vous eblouissent; a ses pieds, au contraire, le spectacle de la vie
civilisee: les toits des villages qui reflechissent les rayons du
soleil, les bateaux a vapeur qui tracent des sillons blancs sur les eaux
bleues du lac, et, dans les vallees, la fumee des locomotives qui court
et s'envole a travers les maisons et les arbres. Les bruits de la plaine
et des vallees ne montent point jusqu'a ces hauteurs, et dans l'air
tranquille on n'entend que les clochettes des vaches ou le chant des
bergers qui fauchent l'herbe sur les pentes trop rapides pour les pieds
des troupeaux.
--Quel malheur que ces bergers ne nous chantent pas le _Ranz des
vaches_! dit Carmelita en souriant.
Et elle se mit elle-meme a chanter a pleine voix cet air, tel qu'il se
trouve ecrit dans _Guillaume Tell_.
--Comment trouvez-vous ma voix! demanda-telle.
--Admirable.
--Ce n'est pas un compliment que je vous demande, mais une reponse
sincere; vous comprendrez tout a l'heure l'importance de cette
sincerite.
--Tout a l'heure?
--Oui, quand je vous ferai mes confidences; mais le moment n'est pas
encore venu, car ma faim n'est pas assouvie. J'accepte un nouveau
morceau de poulet, si vous voulez bien me l'offrir.
Il se levait de temps en temps pour aller emplir leurs verres au filet
d'eau qui, par un conduit en bois, tombait dans le tronc d'un pin creuse
en forme d'auge.
Bientot il ne resta plus du poulet que les os, et la gourde se trouva
vide.
Alors, a son tour, elle se leva et, s'eloignant de quelques pas, elle se
mit a cueillir dans l'herbe des violettes bleues et jaunes, des anemones
printanieres, des saxifrages et d'autres fleurs alpines, dont elle forma
une petite botte.
Puis, revenant vers le colonel, qui pendant ce temps avait referme
son sac, elle jeta toutes ces fleurs sur l'herbe et, s'asseyant, elle
commenca a les arranger en bouquet.
--Il faut que je commence par vous avouer, dit-elle, que j'ai pour vous
une grande estime et que vous m'inspirez une entiere confiance.
--Pourquoi
--Pourquoi? Ce serait bien long a expliquer et difficile aussi. Je vous
demande donc a affirmer seulement cette estime et cette confiance pour
vous faire comprendre comment j'ai ete amenee a vous prendre pour
confident.
Le colonel eut voulu repondre; mais, ne trouvant qu'une fadaise, il se
contenta d'un signe de main pour dire qu'il ecoutait.
--Vous savez, continua-t-elle, comment j'ai ete elevee. Mon oncle a
concu le projet de me faire faire un grand mariage, et il a voulu me
rendre digne des hautes destinees qu'il ambitionnait pour moi..., et
aussi un peu pour lui, il faut bien le dire. Ai-je ou n'ai-je pas
profite de ses lecons! C'est une question que je n'ai pas a examiner,
et sur laquelle je ne veux pas vous interroger; car vous ne pourriez me
repondre que poliment, et c'est a votre sincerite que je fais appel.
Quoi qu'il en soit, le grand mariage desire ne s'est pas fait, et les
reves de mon oncle ne se sont point realises. Je suis sans fortune, cela
explique tout.
--Ne croyez pas que tous les hommes ne recherchent que la fortune dans
la femme qu'ils epousent.
--Je ne crois rien; je constate que je ne suis pas mariee, et je
l'explique par une raison qui me parait bonne. Cependant j'avoue
volontiers qu'elle n'est pas la seule. Pour que ces grands mariages
reussissent, pour qu'une jeune fille qui n'a rien que quelques avantages
personnels se marie, il faut, n'est-ce pas, que cette jeune fille
travaille elle-meme habilement a ce mariage, qu'elle trouve elle-meme
son mari, et qu'avec plus ou moins d'adresse, de diplomatie, de rouerie,
de coquetterie, de perseverance, elle oblige elle-meme ce mari a
l'epouser. C'est au moins ainsi que se sont accomplis les beaux mariages
qui ont servi d'exemples a mon oncle, et lui ont mis en tete l'idee de
me donner pour mari un prince ou un empereur. Il avait eu d'illustres
exemples sous les yeux et il avait cru que je pourrais les suivre.
Par malheur pour le succes de son plan, je n'ai pas voulu, dans cette
comedie du mariage, accepter mon role tel qu'il me l'avait dessine. Il
etait tres important, ce role, tres brillant et assurement interessant a
jouer; je l'ai transforme en un role muet.
Elle s'arreta et, le regardant:
--Est-ce vrai? demanda-t-elle.
--Tres vrai.
--Mais ce role, je n'ai pu l'accepter que par une sorte d'obeissance,
sans reflexion pour ainsi dire, sans avoir conscience de ce que je
faisais. Mon oncle me demandait de le remplir, je le remplissais en
l'appropriant a ma nature; j'obeissais a son ordre, et par cette
soumission il me semblait que je m'acquittais de la reconnaissance que
je lui devais. Il faut remarquer, si vous ne l'avez deja fait, que je ne
suis precoce en rien: mon esprit, mon intelligence, ne se sont ouverts
que tardivement, peu a peu, si tant est qu'ils se soient ouverts. Je
suis donc restee assez longtemps sans comprendre ce role, et surtout
sans voir le resultat auquel j'arriverais, si je reussissais dans son
denoument: c'est-a-dire a un mariage peut-etre riche ou puissant, mais a
coup sur malheureux; car, a vos yeux, n'est-ce pas, comme aux miens, un
mariage sans amour ne peut etre que malheureux?
--Assurement.
--Je comptais sur votre reponse. Quand j'ai compris ou je marchais,
ou plutot quand je l'ai senti, car je l'ai senti avant de le
comprendre,--disant cela, elle posa la main sur son coeur,--j'ai resolu
de ne pas aller plus loin et de m'arreter. Jamais position n'a ete plus
delicate que la mienne: je devais beaucoup a mon oncle, et, d'un autre
cote, je me devais a moi-meme de ne pas poursuivre des projets de
mariage qui ne pouvaient faire que mon malheur, ainsi que celui du mari
que j'epouserais. Comment sortir de cette difficulte? J'y reflechis
longtemps. Mais, si difficile que soit une position, on trouve toujours
moyen d'en sortir lorsqu'on le veut fermement.
Il ecoutait, se demandant ou allait aboutir cette etrange confidence et
surtout pourquoi elle la lui faisait.
Elle continua:
--Vous savez qu'en ces derniers temps, j'ai beaucoup travaille la
musique et que j'ai pris des lecons de chant. "Si je n'avais pas du etre
une grande dame, j'aurais ete une grande artiste", me disait chaque
jour mon professeur. Eh bien! grande dame, je ne la serai point; au
contraire, je serai artiste. Dans quelques jours, je partirai d'ici,
seule, pour l'Italie, et, sous un faux nom, je debuterai au theatre.
--Vous?
--Oui, moi. Voila pourquoi j'ai voulu vous faire cette confidence. C'est
pour vous prier d'etre, au moment de mon depart, aupres de mon oncle et
de ma mere, pour leur adoucir le coup que je leur porterai. J'ai cru que
personne mieux que vous ne pouvait remplir cette mission, et c'est le
service que je vous demande. Vous ne me le refuserez point, n'est-ce
pas?
--Comedienne!
--Je vois que je vous surprends, dit-elle en le regardant. Et pourquoi?
Que voulez-vous que je fasse? Quelle position ai-je dans le monde? Je
suis d'une noble famille, cela est vrai; mon oncle est prince, cela est
vrai encore. Mais apres? Ma famille est ruinee, et mon oncle est sans
fortune; voila qui est non moins vrai. Dans cette situation, quelle
esperance m'est permise?
--Mais celle qu'a eue le prince, celle qu'il a toujours, et qui me
parait,--laissez-moi le dire, sans mettre aucune galanterie dans mes
paroles,--tout a fait legitime et parfaitement fondee.
--Vous voulez dire celle d'un mariage, d'un grand, d'un beau mariage?
--Sans doute, qui plus que vous fut jamais digne de ce mariage?
--Quoi qu'il en soit, dit-elle en continuant le developpement de son
idee, ce mariage, ce beau mariage, ne s'est pas realise jusqu'a present.
--Pouvez-vous croire qu'il ne se realisera pas un jour ou l'autre?
est-ce a votre age qu'il est permis de desesperer?
--Ou est-il ce mari? Depuis un an; nous avons vecu dans le meme monde,
l'un pres de l'autre, de la meme vie pour ainsi dire. Ou l'avez-vous vu
ce mari? Nulle part, n'est-ce pas? Il ne s'est pas presente.
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