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Ida et Carmelita written by Hector Malot

H >> Hector Malot >> Ida et Carmelita

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OEUVRES COMPLETES D'HECTOR MALOT



[Illustration]




IDA

ET

CARMELITA

PAR

HECTOR MALOT




AVERTISSEMENT

_M. Hector Malot qui a fait paraitre, le 20 mai 1859, son premier roman
"LES AMANTS", va donner en octobre prochain son soixantieme volume
"COMPLICES"; le moment est donc venu de reunir cette oeuvre considerable
en une collection complete, qui par son format, les soins de son tirage,
le choix de son papier, puisse prendre place dans une bibliotheque, et
par son prix modique soit accessible a toutes les bourses, meme les
petites._

_Pendant cette periode de plus de trente annees, Hector Malot a touche
a toutes les questions de son temps; sans se limiter a l'avance dans
un certain nombre de sujets ou de tableaux qui l'auraient borne, il a
promene le miroir du romancier sur tout ce qui merite d'etre etudie,
allant des petits aux grands, des heureux aux miserables, de Paris a la
Province, de la France a l'Etranger, traversant tous les mondes, celui
_de la politique, du clerge, de l'armee, de la magistrature, de l'art,
de la science, de l'industrie, meritant que le poete Theodore de
Banville ecrivit de lui "que ceux qui voudraient reconstituer l'histoire
intime de notre epoque devraient l'etudier dans son oeuvre"._

_Il nous a paru utile que cette oeuvre etendue, qui va du plus
dramatique au plus aimable, tantot douce ou tendre, tantot passionnee ou
justiciaire, mais toujours forte, toujours sincere, soit expliquee,
et qu'il lui soit meme ajoute une cle quand il en est besoin. C'est
pourquoi nous avons demande a l'auteur d'ecrire sur chaque roman une
notice que nous placerons a la fin du volume. Quand il ne prendra pas la
parole lui-meme, nous remplacerons cette notice par un article critique
sur le roman publie au moment ou il a paru, et qui nous paraitra
caracteriser le mieux le livre ou l'auteur._

_Jusqu'a l'achevement de cette collection, un volume sera mis en vente
tous les mois._

_L'editeur,_

_E.F._



IDA ET CARMELITA

(L'episode qui precede _Ida et Carmelita_ a pour titre _La
marquise de Lucilliere_.)



I

Tout le monde sait que la Suisse est la patrie des hotels, qui poussent
spontanement sur son sol comme les pins et les champignons; pas de
village, pas de hameau, si pauvre qu'il soit, pas de site, pour peu
qu'il offre une curiosite quelconque, qui n'ait son auberge, son hotel
ou sa pension.

C'est ainsi qu'au hameau du Glion, au-dessus de Montreux, a une altitude
de six a sept cents metres, a la pointe d'une sorte de promontoire qui
s'avance vers le lac a ete construit l'hotel du _Rigi-Vaudois_.

La position, il est vrai, est des plus heureuses, a l'abri des chaleurs
comme des froids, au milieu d'un air vif et salubre, en face d'un
merveilleux panorama.

Si l'on ne veut pas sortir, on a devant soi les sombres rochers de
Meillerie, que couronnent les Alpes neigeuses de la Savoie, et, a droite
et a gauche, la nappe bleue du lac, qui commence a l'embouchure du Rhone
pour s'en aller vers Geneve, jusqu'a ce que ses rives s'abaissent et se
perdent dans un lointain confus.

Au contraire, si l'on aime la promenade, on n'a qu'un pas a faire
pour se trouver immediatement sur les pentes herbees ou boisees qui
descendent des dents de Naye et de Jaman.

Deux chemins conduisent au Glion: l'un est une bonne route de voiture
qui monte du lac par des lacets traces sur le flanc de la montagne;
l'autre est un simple sentier qui grimpe a travers les paturages et le
long d'un torrent.

C'etait a cet hotel du _Rigi-Vaudois_ que le colonel s'etait arrete en
venant de Paris; et seduit par le calme autant que par la belle vue, il
y avait pris un appartement de trois pieces ouvrant leurs fenetres sur
le lac: une chambre pour lui, une salle a manger ou on le servait seul,
et une chambre pour Horace.

Il sortait le matin de bonne heure, son _alpenstock_ ferre a la main,
un petit sac sur le dos, les pieds chausses de bons souliers a semelles
epaisses et garnies de gros clous et il ne rentrait que dans la soiree,
quand il rentrait; car il arrivait souvent que ses excursions l'ayant
entraine au loin, il couchait dans un chalet de la montagne ou dans une
auberge d'un village eloigne.

On ne le voyait guere, et le soir quand on entendait de gros souliers
ferres resonner dans le corridor, on savait seulement qu'il rentrait; le
matin, en entendant le meme pas, on savait qu'il sortait.

Ceux qui occupaient les chambres situees sous les siennes entendaient
aussi parfois, dans le silence de la nuit, la marche lente et reguliere
de quelqu'un qui se promenait, et l'on savait que cette nuit-la, ne
pouvant rester au lit, il avait arpente son appartement.

Enfin ceux des pensionnaires qui, dans la soiree, allaient respirer le
frais sur l'esplanade qui domine le lac, apercevaient souvent, en se
retournant vers l'hotel, une grande ombre accoudee a une fenetre.
C'etait le colonel, qui restait la a regarder la lune brillant au-dessus
des montagnes sombres de la Savoie et frappant les eaux tranquilles du
lac de sa lumiere argentee.

C'etaient la les seuls signes de vie qu'il donnat, et souvent meme on
aurait pu penser qu'il etait parti, si l'on n'avait pas vu son valet de
chambre promener melancoliquement, dans le jardin de l'hotel et dans les
prairies environnantes, son ennui et son impatience.

--Cela durera donc toujours ainsi? se disait Horace.

Mais ce mot, il le prononcait tout bas et lorsqu'il etait seul.

Car, bien qu'il s'ennuyat terriblement au Glion et qu'il regrettat Paris
au point d'en perdre l'appetit, il respectait trop son maitre pour se
permettre une seule question sur ce sejour.

S'il avait pu seulement ecrire a Paris, au moins il aurait ainsi
explique son absence, qui devait paraitre incomprehensible. Que
devait-on penser de lui? Il avait la religion de sa parole, et c'etait
pour lui un vrai chagrin d'y manquer. A vrai dire, meme, c'etait
sa grande inquietude; car de croire qu'on pouvait l'oublier ou le
remplacer, il ne le craignait pas.

Un jour qu'il avait ete s'asseoir sur la route qui monte de Montreux au
Glion, a l'entree d'une grotte tapissee de fougeres qui se trouve a l'un
des detours de cette route, il vit venir lentement, au pas, une caleche
portant trois personnes: deux dames assises sur le siege de derriere, un
monsieur place sur le siege de devant.

Et tout en regardant cette caleche qui s'avancait cahin-caha, il se dit
que les voyageurs qu'elle apportait allaient etre bien desappointes
en arrivant, car il n'y avait pas d'appartement libre en ce moment a
l'hotel.

Ah! comme il eut volontiers cede sa chambre et celles de son maitre, a
ces voyageurs, a condition qu'ils lui auraient offert leur caleche pour
descendre a la station, ou il se serait embarque pour Paris.

Cependant la voiture avait continue de monter la cote et elle s'etait
rapprochee.

Tout a coup il se frotta les yeux comme pour mieux voir. L'une des deux
dames etait vieille, avec des cheveux gris et une figure jaune; l'autre
etait jeune, avec des cheveux noirs et un teint eblouissant, qui
renvoyait les rayons de la lumiere.

Il semblait que ces deux femmes fussent la comtesse Belmonte et sa
fille, la belle Carmelita.

Il s'etait avance sur le bord de la route pour mieux regarder au-dessous
de lui. Mais a ce moment la voiture etait arrivee a l'un des tournants
du chemin, et brusquement les deux dames, qu'il voyait de face, ne
furent plus visibles pour lui que de dos.

Seulement, par une juste compensation de cette deception, le monsieur
qui lui faisait vis-a-vis devint visible de face.

C'etait un homme de grande taille, avec une barbe noire, mais cette
barbe etait tout ce qu'on pouvait voir de son visage; car, en regardant
d'en haut, l'oeil etait arrete par les rebords de son chapeau, qui le
couvraient jusqu'a la bouche.

A un certain moment, il releva la tete vers le sommet de la montagne, et
Horace le vit alors en face.

Il n'y avait pas d'erreur possible, c'etait le prince Mazzazoli
accompagnant sa soeur et sa niece.

Pendant que la voiture avancait, Horace se demanda quel effet cette
arrivee allait produire sur son maitre.

Quelle heureuse diversion cependant pourrait jeter dans leur vie la
belle Italienne, si le colonel voulait bien ne pas se sauver au loin
comme un sauvage.

Quel malheur qu'il n'y eut pas de chambres libres en ce moment a l'hotel
du Rigi-Vaudois!

Pendant qu'il cherchait a arranger les choses pour le mieux,
c'est-a-dire a trouver un moyen de garder le prince et sa niece, la
caleche etait arrivee vis-a-vis la grotte.

--Comment! vous ici, Horace? s'ecria le prince en se penchant en avant.

Horace s'etait avance.

--Est-ce que le colonel est en Suisse? demanda la comtesse Belmonte.

A cette question de la comtesse, Horace se trouva assez embarrasse; car
sans savoir si son maitre serait ou ne serait pas bien aise de voir des
personnes de connaissance, il n'avait pas oublie la consigne qui lui
avait ete donnee.

Comme il hesitait, ce fut mademoiselle Belmonte qui l'interrogea.

--Comment se porte le colonel? dit-elle.

Il etait ainsi fait, qu'il ne savait ni resister, ni rien refuser a une
femme.

--Helas! pas trop bien, repondit-il.

--Et ou donc etes-vous presentement? demanda le prince.

Horace en avait trop dit pour refuser maintenant de repondre.

Il dit donc que son maitre et lui etaient a l'hotel du Rigi-Vaudois.

--A l'hotel du Rigi-Vaudois, vraiment? Quelle bizarre coincidence!
c'etait la justement qu'ils allaient.

--Le cocher nous disait qu'il n'y avait pas de chambres vacantes en ce
moment, continua la comtesse. Est-ce que cela est vrai? le savez-vous?

Helas! oui, il le savait et il fut bien oblige d'en convenir.

A l'hotel, le _Kellner_ repeta au prince Mazzazoli ce qu'Horace avait
deja dit:

--Il n'y avait pas d'appartement disponible en ce moment. Si Son
Excellence avait pris la peine d'envoyer une depeche, quelques jours a
l'avance, on aurait ete heureux de se conformer a ses ordres; mais on
ne pouvait pas deposseder les personnes arrivees depuis longtemps, pour
donner leurs appartements a des nouveaux venus, si respectables que
fussent ceux-ci.

Horace voulut intervenir, mais ce fut inutilement.

--La seule chambre libre en ce moment est celle qui sert de salle a
manger a votre maitre, et encore n'est-ce pas ce qu'on peut appeler une
chambre libre; elle ne le deviendrait que s'il voulait bien la ceder.

A ce mot, le prince, qui avait tout d'abord montre un vif
mecontentement, se radoucit, et, se tournant vers Horace:

--Est-ce que le colonel tient beaucoup a cette chambre? demanda-t-il; en
a-t-il un reel besoin? Si je me permets cette insistance, c'est que nous
nous trouvons places dans des conditions toutes particulieres. Le sejour
de Paris, dans un air mou et vicie, a ete contraire a la sante de madame
la comtesse Belmonte; on lui a ordonne, comme une question de vie ou
de mort, l'habitation, pendant quelque temps, dans une haute station
atmospherique, et c'est la ce qui nous a fait choisir le Glion, ou, nous
assure-t-on, son anemie et sa maladie nerveuse disparaitront comme par
enchantement, par miracle, dans cet air rarefie.

--Nous avons bien en haut, tout en haut, sous les toits, deux chambres
ou plus justement deux cabinets, mais qui ne sont pas habitables pour
des dames; si Son Excellence tient essentiellement a loger au Rigi, il
n'y aurait qu'un moyen, ce serait que M. le colonel cedat la chambre lui
servant de salle a manger, en meme temps ce serait que M. Horace Cooper
voulut bien abandonner aussi sa chambre et se contenter d'un cabinet
sous les toits. Alors les deux dames auraient un appartement convenable.
Il est vrai que Son Excellence et M. Horace Cooper seraient horriblement
mal loges. Mais comment faire autrement en attendant le depart
de quelques pensionnaires, depart prochain d'ailleurs, et qui ne
depasserait pas deux ou trois jours?

--Il faudrait voir le colonel, dit le prince, car, malgre l'ennui que
tout cela pourra lui causer, je suis certain qu'il ne nous refusera pas
ce service dans les conditions critiques ou nous nous trouvons.

Horace accueillit avec empressement cette idee qui le tirait d'embarras.

Car, malgre son envie de retenir mademoiselle Belmonte, et de la voir
se fixer au Glion, il n'osait prendre sur lui d'accepter l'arrangement
propose par le prince Mazzazoli; il y aurait eu la, en effet, un acte
d'autorite un peu violent.

Et tandis que le prince Mazzazoli faisait venir ses bagages de Montreux,
en homme qui ne doute pas de l'acceptation de ses combinaisons, Horace
quittait l'hotel pour aller se poster sur le chemin par lequel il
supposait que le colonel devait revenir de sa promenade.

Les heures s'ecoulerent sans que le colonel parut.

Deja les ombres qui avaient envahi les vallees les plus basses
commencaient a monter le long des montagnes et l'air se rafraichissait.

Comme Horace se demandait s'il ne devait pas rentrer a l'hotel,
il apercut son maitre qui descendait le sentier au bout duquel il
l'attendait.

Le colonel marchait lentement, le baton ferre sur l'epaule, la tete
inclinee en avant, comme un homme preoccupe qui suit sa pensee et ne se
laisse pas distraire par les agrements du chemin qu'il parcourt.

Il vint ainsi sans lever la tete, jusqu'a quelques pas d'Horace.

Mais l'ombre que celui-ci projetait sur le chemin l'arreta et le fit
lever les yeux.

--Toi? dit-il.

--C'est M. le prince Mazzazoli qui est arrive a l'hotel, ainsi que
madame la comtesse Belmonte et mademoiselle Carmelita.

--Et qui leur a dit que j'habitais cet hotel du Rigi.

--Ils ne savaient pas trouver mon colonel. C'est le prince lui-meme qui
me l'a dit.

Et Horace expliqua comment il avait par hasard rencontre la caleche qui
amenait le prince a l'hotel du Rigi, et comment le prince lui avait
explique qu'il venait en Suisse pour la sante de la comtesse. Il fallait
a celle-ci une habitation a une altitude elevee: c'etait disaient les
medecins, une question de vie ou de mort.

--Je croyais qu'il n'y avait pas de chambres disponibles en ce moment a
notre hotel, interrompit le colonel.

--Justement il n'y en a pas.

--Eh bien! alors?

Horace entreprit le recit de ce qui s'etait passe, comment le sommelier
avait ete amene par hasard, par force pour ainsi dire, a parler de la
chambre que le colonel transformait en salle a manger, et comment le
prince attendait l'arrivee du colonel pour lui demander cette chambre.

A ce mot, le colonel frappa fortement la terre de son _alpenstock_.

--C'est bien, dit-il, je ne rentre pas; le prince se decidera sans doute
a chercher plus loin; tu diras que tu ne m'as pas rencontre. Je ne
reviendrai que dans quelques jours.

--Ah! mon colonel.

Et Horace qui voyait s'evanouir ainsi le plan qu'il avait forme, essaya
de representer a son maitre combien cette explication serait peu
vraisemblable.

Pendant quelques secondes le colonel resta hesitant; puis, tout a coup,
comme s'il avait pris son parti:

--C'est bien, dit-il, rentrons a l'hotel.

--Puis-je prendre les devants pour annoncer votre arrivee?

--Non; je desire m'expliquer moi-meme avec le prince.

En arrivant a l'hotel, il apercut le prince installe avec sa soeur et sa
niece dans le jardin ou ils prenaient des glaces; vivement le prince
se leva pour accourir au devant de lui: jamais accueil ne fut plus
chaleureux.

Apres le depart d'Horace, le prince avait fait monter son bagage dans le
cabinet qui lui etait donne sous les toits, mais il avait voulu que
les malles de sa soeur et de sa niece restassent dans le vestibule de
l'hotel.

Avant de s'installer dans la salle a manger du colonel, il fallait
attendre le retour de celui-ci.

Il etait convenable de lui demander cette chambre.

Seulement, en meme temps, il etait bon de le mettre dans l'impossibilite
de la refuser.

Ou coucheraient la comtesse et Carmelita?

Devant une pareille question, la reponse ne pouvait pas etre douteuse.

C'etait donc en costume de voyage que la comtesse et Carmelita avaient
dine a table d'hote, ou leur presence avait fait sensation.

Pour Carmelita, elle se contenta de tendre la main au colonel et de
poser sur lui ses grands yeux, qui s'etaient eclaires d'une flamme
rapide.

Mais ce n'etait pas seulement pour avoir le plaisir de serrer la main
de ce cher colonel que le prince Mazzazoli attendait son retour avec
impatience.

Il avait une demande a lui adresser, une priere, la plus importune, la
plus inconvenante, mais qui lui etait imposee par la necessite.

--Je sais par Horace de quoi il s'agit, interrompit le colonel, et je
suis heureux de mettre deux de mes chambres a la disposition de ces
dames. Je regrette seulement que vous n'en ayez pas deja pris possession
en m'attendant, car vous deviez bien penser que je m'empresserais de
vous les offrir.

Comme le prince se confondait en excuses en meme temps qu'en
remerciments, le colonel l'interrompit de nouveau.

--Je vous assure que vous ne me devez pas tant de reconnaissance. Au
reste le sacrifice que je vous fais est bien petit, et je regrette meme
que les circonstances le rende si insignifiant.

--Il n'en est pas moins vrai que, pour nous, vous vous privez de vos
chambres, dit Carmelita.

--Pour une nuit....

--Comment! pour une nuit? s'ecria le prince.

--Je pars demain soir.

Carmelita attacha sur le colonel un long regards qui fit baisser les
yeux a celui-ci.

Pour echapper a l'embarras que ce regard de Carmelita lui causait, il
se jeta dans des explications sur son depart, arrete depuis longtemps,
dit-il, et qui ne pouvait etre differe.

Puis presqu'aussitot, pretextant la fatigue, le prince demanda au
colonel la permission de conduire la comtesse a sa chambre.

Dans son etat, elle avait besoin des plus grands menagements.

Et tout bas il dit au colonel que la pauvre femme etait bien mal et
qu'un acces de fatigue pouvait la tuer.



II

Ce que le colonel eut voulu savoir et ce qu'il se demandait
curieusement, c'etait pourquoi le prince etait venu au Glion.

Il n'avait point oublie, bien entendu, ce que madame de Lucilliere
lui avait si souvent repete a propos des projets du prince et de ses
esperances matrimoniales.

Il se pouvait donc tres bien que ce voyage au Glion n'eut pas d'autre
but que l'accomplissement de ces projets et la realisation de ces
esperances.

Sachant ce qui s'etait passe avec madame de Lucilliere, le prince avait
trouve que le moment etait favorable pour mettre Carmelita en avant et
la presenter comme une consolatrice.

Alors la maladie de la comtesse Belmonte n'etait qu'un pretexte pour
expliquer ce voyage.

Il faut dire que le colonel n'etait nullement dispose a l'infatuation,
et que de lui-meme il n'eut tres probablement jamais imagine qu'on
pouvait courir apres lui pour le marier avec une jolie fille. Mais
madame de Lucilliere lui avait si souvent parle de ce projet du prince,
que le souvenir de ces paroles ne pouvait pas ne pas l'inquieter en
presence d'une arrivee si etrange.

En tout cas, il n'y avait pour lui qu'une chose a faire.

Quitter le Glion.

Lorsqu'il monta a sa chambre, il ouvrit sa porte avec precaution et il
marchait doucement en evitant de faire du bruit, de peur de deranger ses
voisines, lorsqu'il entendit frapper quelques petits coups a la cloison.

En meme temps, une voix,--celle de Carmelita,--l'appela.

--Colonel, c'est vous, n'est-ce pas!

On parlait contre la porte qui mettait les deux chambres en
communication interieure et qui, alors qu'il occupait ces deux chambres,
restait toujours ouverte.

--Oui, c'est moi, dit-il.

--Je vous ai bien reconnu aux precautions que vous preniez pour ne pas
faire de bruit; ne vous genez pas, je vous prie. C'est moi qui suis
votre voisine. J'ai le sommeil bon; quand je dors, rien ne me reveille.
Bonsoir.

--Bonsoir.

Comment? il serait expose tous les soirs a des dialogues de ce genre; a
chaque instant dans le jour, il verrait Carmelita! Ah! certes non, et le
lendemain il quitterait le Glion.

Le lendemain matin, comme il sortait de sa chambre, il trouva dans le
vestibule le prince Mazzazoli qui se promenait en long et en large.

--Auriez-vous deux minutes a me donner? demanda-t-il en serrant la main
du colonel.

--Mais tout ce que vous voudrez.

--Connaissez-vous Champery? j'entends, y etes-vous alle?

--Non.

--Et les Diablerets?

--Je n'y suis pas alle non plus.

--Et le val d'Anniviers?

--Je ne le connais que par les livres.

--Voila qui est facheux. J'avais compte sur vous pour me tirer
d'embarras: les livres, les guides, c'est parfait, mais dans notre
situation ce n'est pas suffisant.

--Et que vous importe Champery ou le val d'Anniviers?

--Il faut etre franc, n'est-ce pas? D'ailleurs je voudrais ne
pas l'etre, que cela me serait impossible. Je vous demande des
renseignements sur Champery et les Diablerets, parce que mon intention
est d'aller aux Diablerets, ou a Champery, ou au val d'Anniviers, enfin
dans un pays ou ma pauvre soeur trouvera les conditions atmospheriques
qui sont ordonnees; et si je choisis ces pays, c'est parce qu'ils ne
sont qu'a une courte distance du Glion.

--Mais le Glion lui-meme?

--J'avais choisi le Glion, parce que je le connaissais et que je savais
que c'etait la station par excellence pour ma malheureuse soeur. Mais
nous ne pouvons pas rester au Glion. Vous m'avez demande d'etre franc,
je veux l'etre jusqu'au bout. Avec une bonne grace parfaite, avec un
elan spontane, vous avez voulu nous ceder vos chambres; mais il est bien
evident que notre presence vous gene.

--Comment pouvez-vous penser?

--Je ne pense pas, je suis certain. Pour des raisons que je n'ai pas a
examiner, vous desirez etre seul; notre voisinage vous incommode et vous
trouble. Alors vous partez. Eh bien, mon cher colonel, cela ne doit
pas etre. Ce n'est pas a vous de partir, c'est a nous de vous ceder la
place.

--Permettez....

--Je vous en prie, laissez-moi achever. Nous sommes ici dans des
conditions tout a fait particulieres. Si vous n'aviez pas habite cet
hotel, nous n'aurions pas pu nous y faire recevoir. Nous ne sommes donc
ici que par vous, par votre complaisance. Eh bien, mon cher colonel,
il serait tout a fait absurde que vous fussiez victime de votre
complaisance. Nous vous genons; vous desirez la solitude, que vous ne
pouvez plus trouver, nous ayant pour voisins. Nous nous en allons:
rien n'est plus simple, rien n'est plus juste. Voila pourquoi je vous
demandais des renseignements sur les hotels des environs, pensant que
vous les connaissiez et ne voulant pas me lancer a l'aventure avec une
malade.

--Jamais je n'accepterai ce depart.

--Et moi, jamais je n'accepterai le votre.

--Mon intention n'etait pas de rester au Glion.

--Elle n'etait pas non plus d'en partir aujourd'hui. De cela, je
suis bien certain; j'ai interroge Horace, qui ne savait rien, et qui
assurement eut ete prevenu si votre depart avait ete arrete avant notre
arrivee.

Le colonel demeura assez embarrasse. Il ne lui convenait pas en effet de
reconnaitre qu'il quittait l'hotel pour fuir la presence du prince et
de Carmelita: c'etait la une grossierete qui n'etait pas dans ses
habitudes, ou bien c'etait avouer sa faiblesse pour madame de
Lucilliere, ce qui le blessait dans sa pudeur d'amant malheureux.

--Devant partir un jour ou l'autre, il est bien naturel cependant que je
vous cede tout de suite une chambre qui vous est indispensable, car vous
ne pouvez pas rester dans le trou ou vous avez passe la nuit.

--Un jour ou l'autre, je vous le repete, je comprends cela; ce que je ne
comprends pas, c'est aujourd'hui. Ainsi, voila qui est bien entendu: si
vous persistez dans votre intention de partir ce soir, c'est nous qui
partons ce matin pour les Diablerets ou pour Champery, peu importe; si
au contraire vous restez pour quelques jours, nous restons, nous aussi,
tout le temps qui sera necessaire pour la sante de ma soeur.

Depossede de la chambre dans laquelle il prenait ses repas, le colonel
dut dejeuner dans la salle a manger commune.

Au moment ou il allait entrer dans cette salle, il se rencontra avec
le prince, et celui-ci lui proposa de prendre place a la table qu'il
s'etait fait reserver, au lieu de s'asseoir a la grande table.

Il se trouva donc place entre la comtesse et Carmelita, et, au lieu de
lire tout en mangeant, comme il en avait l'habitude lorsqu'il etait
seul, il dut soutenir une conversation suivie.

Il avait une crainte assez poignante, qui etait que la comtesse ou
Carmelita vinssent a parler de madame de Lucilliere; mais le nom de la
marquise ne fut meme pas prononce, et, comme s'il y avait eu une entente
prealable pour eviter les sujets qui pouvaient le gener, on ne parla pas
de Paris.

La comtesse ne s'occupa que de sa maladie, et Carmelita que du pays dans
lequel elle allait passer une saison.

Elle montra meme tant d'empressement a connaitre ce pays, que le colonel
se trouva pour ainsi dire oblige a se mettre a sa disposition pour la
guider apres le dejeuner.

--Nous commanderons une voiture, dit le prince, et et nous emploierons
notre apres-midi a visiter les villages environnants.

Pendant que la comtesse et sa fille allaient revetir une toilette de
promenade, le prince prit le colonel par le bras et l'emmena a l'ecart.

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