Book review: The Intelligent Investor, by Benjamin Graham
Moreover Technologies - Premier purveyor of real-time news and RSS feeds from across the Web

Film review: Choke
Ad -

Book review: "Autophobia" and "Just After Sunset"
You should not, ?know the price of everything and the value of nothing?. In stock investing, consider yourself part owner of a company, not a trader. When Benjamin Graham first started working on Wall Street in 1914, most investing took the form of

A / B / C / D / E / F / G / H / I / J / K / L / M / N / O / P / R / S / T / U / V / W / Y / Z

En famille written by Hector Malot

H >> Hector Malot >> En famille

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14 | 15 | 16 | 17 | 18 | 19 | 20 | 21 | 22 | 23 | 24



-- Justement, vous pouvez nous prouver votre attachement par ces
soins de tout instant que je vous indiquais, mais encore bien
mieux. Mon frere n'a pas besoin seulement d'etre preserve du
froid, il a besoin aussi d'etre defendu contre les emotions
brusques qui, en le surprenant, pourraient le tuer. Ainsi, ces
messieurs me disaient qu'en ce moment il faisait faire recherches
sur recherches dans les Indes pour obtenir des nouvelles de son
fils, notre cher Edmond."

Elle fit une pause, mais inutilement, car Perrine ne repondit pas
a cette ouverture, bien certaine que "ces messieurs", c'est-a-dire
les deux cousins, n'avaient pas pu parler de ces recherches a
Mme Bretoneux; que Casimir en eut parle, il n'y avait la rien que
de vraisemblable, puisqu'il avait appele sa mere a son secours;
mais Theodore, cela n'etait pas possible.

"Ils m'ont dit que lettres et depeches passaient par vos mains et
que vous les traduisiez a mon frere. Eh bien! il serait tres
important, au cas ou ces nouvelles deviendraient mauvaises, comme
nous ne le prevoyons que trop, helas! que mon fils en fut averti
le premier; il m'enverrait une depeche, et, comme la distance
d'ici a Boulogne n'est pas tres grande, j'accourrais soutenir mon
pauvre frere: une soeur, surtout une soeur ainee, trouve d'autres
consolations dans son coeur qu'une belle-soeur. Vous comprenez?

-- Oh! bien sur, madame, que je comprends; il me semble au moins.

-- Alors, nous pouvons compter sur vous?"

Perrine hesita un moment, mais elle ne pouvait pas ne pas
repondre.

"Je ferai tout ce que je pourrai pour M. Vulfran.

-- Et ce que vous ferez pour lui, vous le ferez pour nous, comme
ce que vous ferez pour nous vous le ferez pour lui. Tout de suite
je vais vous prouver que, quant a nous, nous ne serons pas
ingrats. Qu'est-ce que vous diriez d'une robe qu'on vous
donnerait?"

Perrine ne voulut rien dire, mais comme elle devait, une reponse a
cette offre, elle la mit dans un sourire.

"Une belle robe avec une petite traine, continua Mme Bretoneux.

-- Je suis en deuil.

-- Mais le deuil n'empeche pas de porter une robe a traine. Vous
n'etes pas assez habillee pour diner a la table de mon frere et
meme vous etes tres mal habillee, fagotee comme un chien savant.

Perrine savait qu'elle n'etait pas bien habillee, cependant elle
fut humiliee d'etre comparee a un chien savant, et surtout de la
facon dont cette comparaison etait faite, avec l'intention
manifeste de la rabaisser.

-- J'ai pris ce que j'ai trouve chez Mme Lachaise.

-- Mme Lachaise etait bonne pour vous habiller quand vous n'etiez
qu'une vagabonde, mais maintenant qu'il a plu a mon frere de vous
admettre a sa table, il ne faut pas que nous ayons a rougir de
vous; ce qui, nous pouvons le dire entre nous, a lieu en ce
moment."

Sous ce coup, Perrine perdit la conscience du role qu'elle jouait.

"Ah! dit-elle tristement.

-- Ce que vous etes drole avec votre blouse, vous n'en avez pas
idee."

Et l'evocation de ce souvenir fit rire Mme Bretoneux comme si elle
avait cette fameuse blouse devant les yeux.

"Mais cela est facile a reparer, et quand vous serez belle comme
je veux que vous le soyez, avec une robe habillee pour la salle a
manger, et un joli costume pour la voiture, vous vous rappellerez
a qui vous les devez. C'est comme pour votre lingerie, je me doute
qu'elle vaut la robe. Voyons un peu."

Disant cela, d'un air d'autorite, elle ouvrit les uns apres les
autres les tiroirs de la commode, et meprisante, elle les referma
d'un mouvement brusque en haussant les epaules avec pitie.

"Je m'en doutais, reprit-elle, c'est miserable, indigne de vous."

Perrine, suffoquee, ne repondit rien.

"Vous avez de la chance, continua Mme Bretoneux, que je sois venue
a Maraucourt, et que je me charge de vous."

Le mot qui monta aux levres de Perrine fut un refus: elle n'avait
pas besoin qu'on se chargeat d'elle, surtout avec de pareils
procedes; mais elle eut la force de le refouler: elle avait un
role a remplir, rien ne devait le lui faire oublier; apres tout,
c'etaient les paroles de Mme Bretoneux qui etaient mauvaises et
dures, ses intentions, au contraire, s'annoncaient bonnes et
genereuses.

"Je vais dire a mon frere, reprit Mme Bretoneux, qu'il doit vous
commander chez une couturiere d'Amiens dont je lui donnerai
l'adresse, la robe et le costume qui vous sont indispensables, et
de plus, chez une bonne lingere, un trousseau complet. Fiez-vous-
en a moi, vous aurez quelque chose de joli, qui a chaque instant,
je l'espere au moins, me rappellera a votre souvenir. La-dessus
dormez bien, et n'oubliez rien de ce que je vous ai dit."


XXV

"Faire tout ce qu'elle pourrait pour M. Vulfran" ne signifiait pas
du tout, aux yeux de Perrine, ce que Mme Bretoneux avait cru
comprendre; aussi se garda-t-elle de jamais dire un mot a Casimir
des recherches qui se poursuivaient aux Indes et en Angleterre.

Et cependant, quand il la rencontrait seule, Casimir avait une
facon de la regarder qui aurait du provoquer les confidences.

Mais quelles confidences eut-elle pu faire, alors meme qu'elle se
fut decidee a rompre le silence que M. Vulfran lui avait commande?

Elles etaient aussi vagues que contradictoires, les nouvelles qui
arrivaient de Dakka, de Dehra et de Londres, surtout elles etaient
incompletes, avec des trous qui paraissaient difficiles a combler,
surtout pour les trois dernieres annees. Mais cela ne desesperait
pas M. Vulfran et n'ebranlait pas sa foi. "Nous avons fait le plus
difficile, disait-il quelquefois, puisque nous avons eclaire les
temps les plus eloignes; comment la lumiere ne se ferait-elle pas
sur ceux qui sont pres de nous? un jour ou l'autre le fil se
rattachera et alors il n'y aura plus qu'a le suivre."

Si de ce cote Mme Bretoneux n'avait guere reussi, au moins n'en
avait-il pas ete de meme pour les soins qu'elle avait recommande a
Perrine de donner a M. Vulfran. Jusque-la Perrine ne se serait pas
permis, les jours de pluie, de relever la capote du phaeton, ni,
les jours de froid ou de brouillard, de rappeler a M. Vulfran
qu'il etait prudent a lui d'endosser un pardessus, ou de nouer un
foulard autour de son cou, pas plus qu'elle n'aurait ose, quand
les soirees etaient fraiches, fermer les fenetres du cabinet; mais
du moment qu'elle avait ete avertie par Mme Bretoneux que le
froid, l'humidite, le brouillard, la pluie, pouvaient aggraver la
maladie de M. Vulfran, elle ne s'etait plus laisse arreter par ces
scrupules et ces timidites.

Maintenant, elle ne montait plus en voiture, quel que fut le
temps, sans veiller a ce que le pardessus se trouvat a sa place
habituelle avec un foulard dans la poche, et au moindre coup de
vent frais, elle le posait elle-meme sur les epaules de
M. Vulfran, ou le lui faisait endosser. Qu'une goutte de pluie
vint a tomber, elle arretait aussitot, et relevait la capote. Que
la soiree ne fut pas tiede apres le diner, et elle refusait de
sortir. Au commencement, quand ils faisaient une course a pied,
elle allait de son pas ordinaire, et il la suivait sans se
plaindre, car la plainte etait precisement ce qu'il avait le plus
en horreur, pour lui-meme aussi bien que pour les autres; mais
maintenant qu'elle savait que la marche un peu vive lui etait une
souffrance accompagnee de toux, d'etouffement, de palpitations,
elle trouvait toujours des raisons, sans donner la vraie, pour
qu'il ne put pas se fatiguer, et ne fit qu'un exercice modere,
celui precisement qui lui etait utile, non nuisible.

Une apres-midi qu'ils traversaient ainsi a pied le village, ils
rencontrerent Mlle Belhomme, qui ne voulut point passer sans
saluer M. Vulfran, et apres quelques paroles de politesse le
quitta en disant:

"Je vous laisse sous la garde de votre Antigone."

Que voulait dire cela? Perrine n'en savait rien et M. Vulfran
qu'elle interrogea ne le savait pas davantage. Alors le soir elle
questionna l'institutrice, qui lui expliqua ce qu'etait cette
Antigone, en lui faisant lire avec un commentaire approprie a sa
jeune intelligence, ignorante des choses de l'antiquite, l'_OEdipe
a Colone_ de Sophocle; et les jours suivants, abandonnant le Tour
du Monde, Perrine recommenca cette lecture pour M. Vulfran, qui
s'en montra emu, sensible surtout a ce qui s'appliquait a sa
propre situation.

"C'est vrai, dit-il, que tu es une Antigone pour moi, et meme
plus, puisque Antigone, fille du malheureux OEdipe, devait ses
soins et sa tendresse a son pere."

Par la, Perrine vit quel chemin elle avait fait dans l'affection
de M. Vulfran, qui n'avait pas pour habitude de se repandre en
effusion. Elle en fut si bouleversee que, lui prenant la main,
elle la lui baisa.

"Oui, dit-il, tu es une bonne fille."

Et lui mettant la main sur la tete, il ajouta:

"Meme quand mon fils sera de retour, tu ne nous quitteras pas, il
saura reconnaitra ce que tu as ete pour moi.

-- Je suis si peu et je voudrais etre tant!

-- Je lui dirai ce que tu as ete, et d'ailleurs il le verra bien,
car c'est un homme de coeur que mon fils."

Bien souvent il s'etait exprime dans ces termes ou d'autres du
meme genre sur ce fils, et toujours elle avait eu la pensee de lui
demander comment, avec ces sentiments, il avait pu se montrer si
severe, mais chaque fois, les paroles s'etaient arretees dans sa
gorge serree par l'emotion: c'etait chose si grave pour elle
d'aborder un pareil sujet.

Cependant ce soir-la, encouragee par ce qui venait de se passer,
elle se sentit plus forte; jamais occasion s'etait-elle presentee
plus favorable: elle etait seule avec M. Vulfran, dans son cabinet
ou jamais personne n'entrait sans etre appele, assise pres de lui,
sous la lumiere de la lampe, devait-elle hesiter plus longtemps?

Elle ne le crut pas:

"Voulez-vous me permettre, dit-elle, le coeur angoisse et la voix
fremissante, de vous demander une chose que je ne comprends pas,
et a laquelle je pense a chaque instant sans oser en parler?

-- Dis.

-- Ce que je ne comprends pas, c'est qu'aimant votre fils comme
vous l'aimez, vous ayez pu vous separer de lui.

-- C'est qu'a ton age on ne comprend, on ne sent que ce qui est
affection, sans avoir conscience du devoir: or mon devoir de pere
me faisait une loi d'imposer a mon fils, coupable de fautes qui
pouvaient l'entrainer loin, une punition qui serait une lecon. Il
fallait qu'il eut la preuve que ma volonte etait au-dessus de la
sienne; c'est pourquoi je l'envoyai aux Indes, ou j'avais
l'intention de ne le tenir que peu de temps, et ou je lui donnais
une situation qui menageait sa dignite, puisqu'il etait le
representant de ma maison. Pouvais-je prevoir qu'il s'eprendrait
de cette miserable creature et se laisserait entrainer dans un
mariage fou, absolument fou?

-- Mais le pere Fildes dit que celle qu'il a epousee n'etait point
une miserable creature.

-- Elle en etait une, puisqu'elle a accepte un mariage nul en
France, et des lors je ne pouvais pas la reconnaitre pour ma
fille, pas plus que je ne pouvais rappeler mon fils pres de moi,
tant qu'il ne se serait pas separe d'elle; c'eut ete manquer a mon
devoir de pere, en meme temps qu'abdiquer ma volonte, et un homme
comme moi ne peut pas en arriver la; je veux ce que je dois, et ne
transige pas plus sur la volonte que sur le devoir."

Il dit cela avec une fermete d'accent qui glaca Perrine; puis,
tout de suite il poursuivit:

"Maintenant, tu peux te demander comment, n'ayant pas voulu
recevoir mon fils apres son mariage, je veux presentement le
rappeler pres de moi. C'est que les conditions ne sont plus
aujourd'hui ce qu'elles etaient a cette epoque. Apres treize
annees de ce pretendu mariage, mon fils doit etre aussi las de
cette creature que de la vie miserable qu'elle lui a fait mener
pres d'elle. D'autre part, les conditions pour moi sont changees
aussi: ma sante est loin d'etre restee ce qu'elle etait, je suis
malade, je suis aveugle, et je ne peux recouvrer la vue que par
une operation qu'on ne risquera que si je suis dans un etat de
calme lui assurant des chances serieuses de reussite. Quand mon
fils saura cela, crois-tu qu'il hesitera a quitter cette femme, a
laquelle d'ailleurs j'assurerai la vie la plus large ainsi qu'a sa
fille? Si je l'aime, il m'aime aussi; que de fois a-t-il tourne
ses regards vers Maraucourt! que de regrets n'a-t-il pas eprouves!
Qu'il apprenne la verite, tu le verras accourir.

-- Il devrait donc quitter sa femme et sa fille?

-- Il n'a pas de femme, il n'a pas de fille.

-- Le pere Fildes dit qu'il a ete marie dans la chapelle de la
mission par le pere Leclerc.

-- Ce mariage est nul en France pour avoir ete contracte
contrairement a la loi.

-- Mais aux Indes, est-il nul aussi?

-- Je le ferai casser a Rome.

-- Mais sa fille?

-- La loi ne reconnait pas cette fille.

-- La loi est-elle tout?

-- Que veux-tu dire?

-- Que ce n'est pas la loi qui fait qu'on aime ou qu'on n'aime pas
ses enfants, ses parents. Ce n'etait pas en vertu de la loi que
j'aimais mon pauvre papa, mais parce qu'il etait bon, tendre,
affectueux, attentif pour moi, parce que j'etais heureuse quand il
m'embrassait, joyeuse quand il me disait de douces paroles ou
qu'il me regardait avec un sourire; et parce que je n'imaginais
pas qu'il y eut rien de meilleur que d'etre avec lui-meme, quand
il ne me parlait point et s'occupait de ses affaires. Et lui, il
m'aimait parce qu'il m'avait elevee, parce qu'il me donnait ses
soins, son affection, et plus encore, je crois bien, parce qu'il
sentait que je l'aimais de tout mon coeur. La loi n'avait rien a
voir la dedans; je ne me demandais pas si c'etait la loi qui le
faisait mon pere, car j'etais bien certaine que c'etait
l'affection que nous avions l'un pour l'autre.

-- Ou veux-tu en venir?

-- Pardonnez-moi si je dis des paroles qui vous paraissent
deraisonnables, mais je parle tout haut, comme je pense, comme je
sens.

-- Et c'est pour cela que je t'ecoute, parce que tes paroles, pour
peu experimentees qu'elles soient, sont au moins celles d'une
bonne fille.

-- Eh bien, monsieur, j'en veux venir a ceci, c'est que si vous
aimez votre fils et voulez l'avoir pres de vous, lui de son cote
il doit aimer sa fille et veut l'avoir pres de lui.

-- Entre son pere et sa fille, il n'hesitera pas; d'ailleurs le
mariage annule, elle ne sera plus rien pour lui. Les filles de
l'Inde sont precoces; il pourra bientot la marier, ce qui, avec la
dot que je lui assurerai, sera facile; il ne sera donc pas assez
peu sense pour ne pas se separer d'une fille qui, elle,
n'hesiterait pas a se separer bientot de lui pour suivre son mari.
D'ailleurs, notre vie n'est pas faite que de sentiment, elle l'est
aussi d'autres choses qui pesent d'un lourd poids sur nos
determinations: quand Edmond est parti pour les Indes, ma fortune
n'etait pas ce qu'elle est maintenant; quand il verra, et je la
lui montrerai, la situation qu'elle lui assure a la tete de
l'industrie de son pays, l'avenir qu'elle lui promet, avec toutes
les satisfactions des richesses et des honneurs, ce ne sera pas
une petite moricaude qui l'arretera.

-- Mais cette petite moricaude n'est peut-etre pas aussi horrible
que vous l'imaginez.

-- Une Hindoue.

-- Les livres que je vous lisais disent que les Hindous sont en
moyenne plus beaux que les Europeens.

-- Exagerations de voyageurs.

-- Qu'ils ont les membres souples, le visage d'un ovale pur, les
yeux profonds avec un regard fier, la bouche discrete, la
physionomie douce; qu'ils sont adroits, gracieux dans leurs
mouvements; qu'ils sont sobres, patients, courageux au travail;
qu'ils sont appliques a l'etude...

-- Tu as de la memoire.

-- Ne doit-on pas retenir ce qu'on lit? Enfin il resulte de ces
livres qu'une Hindoue n'est pas forcement une horreur comme vous
etes dispose a le croire.

-- Que m'importe, puisque je ne la connaitrai pas.

-- Mais si vous la connaissiez, vous pourriez peut-etre vous
interesser a elle, vous attacher a elle...

-- Jamais; rien qu'en pensant a elle et a sa mere, je suis pris
d'indignation.

-- Si vous la connaissiez... cette colere s'apaiserait peut-etre."

Il serra les poings dans un moment de fureur qui troubla Perrine,
mais cependant ne lui coupa pas la parole:

"J'entends si elle n'etait pas du tout ce que vous supposez; car
elle peut, n'est-ce pas, etre le contraire de ce que votre colere
imagine: le pere Fildes dit que sa mere etait douee des plus
charmantes qualites, intelligente, bonne, douce...

-- Le pere Fildes est un brave pretre qui voit la vie et les gens
avec trop d'indulgence; d'ailleurs, il ne l'a pas connue, cette
femme dont il parle.

-- Il dit qu'il parle d'apres les temoignages de tous ceux qui
l'ont connue; ces temoignages de tous n'ont-ils pas plus
d'importance que l'opinion d'un seul? Enfin, si vous la receviez
dans votre maison, n'aurait-elle pas, elle, votre petite fille,
des soins plus intelligents que ceux que je peux avoir, moi?

-- Ne parle pas contre toi.

-- Je ne parle ni pour ni contre moi, mais pour ce qui est la
justice...

-- La justice!

-- Telle que je la sens; ou si vous voulez, pour ce que, dans mon
ignorance, je crois etre la justice. Precisement parce que sa
naissance est menacee et contestee, cette jeune fille en se voyant
accueillie, ne pourrait pas ne pas etre emue d'une profonde
reconnaissance. Pour cela seul, en dehors de toutes les autres
raisons qui la pousseraient, elle vous aimerait de tout son
coeur."

Elle joignit les mains en le regardant comme s'il pouvait la voir,
et avec un elan qui donnait a sa voix un accent vibrant:

"Ah! monsieur, ne voulez-vous pas etre aime par votre fille?"

Il se leva d'un mouvement impatient:

"Je t'ai dit qu'elle ne serait jamais ma fille. Je la hais, comme
je hais sa mere; elles qui m'ont pris mon fils, qui me le gardent.
Est-ce que, si elles ne l'avaient pas ensorcele, il ne serait pas
pres de moi depuis longtemps? Est-ce qu'elles n'ont pas ete tout
pour lui, quand moi son pere, je n'etais rien?"

Il parlait avec vehemence en marchant a pas saccades par son
cabinet, emporte, secoue par un acces de colere qu'elle n'avait
pas encore vu. Tout a coup il s'arreta devant elle:

"Monte a ta chambre, dit-il, et plus jamais, tu entends, plus
jamais, ne te permets de me parler de ces miserables; car enfin de
quoi te meles-tu? Qui t'a charge de me tenir un pareil discours?"

Un moment interdite, elle se remit:

"Oh! personne, monsieur, je vous jure; j'ai traduit, moi fille
sans parents, ce que mon coeur me disait, me mettant a la place de
votre petite fille."

Il se radoucit, mais ce fut encore d'un ton menacant qu'il ajouta:

"Si tu ne veux pas que nous nous fachions, desormais n'aborde
jamais ce sujet, qui m'est, tu le vois, douloureux; tu ne dois pas
m'exasperer.

-- Pardonnez-moi, dit-elle la voix brisee par les larmes qui
l'etouffaient, certainement j'aurais du me taire.

-- Tu l'aurais du d'autant mieux que ce que tu as dit etait
inutile."


XXXVI

Pour suppleer aux nouvelles que ses correspondants ne lui
donnaient point, sur la vie de son fils, pendant les trois
dernieres annees, M. Vulfran faisait paraitre dans les principaux
journaux de Calcutta, de Dakka, de Dehra, de Bombay, de Londres,
une annonce repetee chaque semaine, promettant quarante livres de
recompense a qui pourrait fournir un renseignement, si mince qu'il
fut, mais certain cependant, sur Edmond Paindavoine; et comme une
des lettres qu'il avait recues de Londres parlait d'un projet
d'Edmond de passer en Egypte et peut-etre en Turquie, il avait
etendu ses insertions au Caire, a Alexandrie, a Constantinople:
rien ne devait etre neglige, meme l'impossible, meme l'improbable;
d'ailleurs n'etait-ce pas l'improbable qui devenait le
vraisemblable dans cette existence cahotee?

Ne voulant pas donner son adresse, ce qui eut pu l'exposer a
toutes sortes de sollicitations plus ou moins malhonnetes, c'etait
celle de son banquier a Amiens que M. Vulfran avait indiquee;
c'etait donc celui-ci qui recevait les lettres que l'offre des
mille francs provoquait, et qui les transmettait a Maraucourt.

Mais de ces lettres assez nombreuses, pas une seule n'etait
serieuse; la plupart provenaient d'agents d'affaires, qui
s'engageaient a faire des recherches dont ils garantissaient le
succes, si on voulait bien leur envoyer une provision
indispensable aux premieres demarches; quelques-unes etaient de
simples romans qui se lancaient dans une fantaisie vague
promettant tout et ne donnant rien; d'autres enfin racontaient des
faits remontant a cinq, dix, douze ans; aucune ne se renfermait
dans les trois dernieres annees fixees par l'annonce, pas plus
qu'elle ne fournissait l'indication precise demandee.

C'etait Perrine qui lisait ces lettres ou les traduisait, et si
nulles qu'elles fussent generalement, elles ne decourageaient pas
M. Vulfran et n'ebranlaient pas sa foi:

"Il n'y a que l'annonce repetee qui produise de l'effet", disait-
il toujours.

Et sans se lasser, il repetait les siennes.

Un jour enfin une lettre datee de Serajevo en Bosnie apporta une
offre qui paraissait pouvoir etre prise en consideration: elle
etait en mauvais anglais, et disait que si l'on voulait deposer
les quarante livres promises par l'insertion du _Times_, chez un
banquier de Serajevo, on s'engageait a fournir des nouvelles
authentiques de M. Edmond Paindavoine remontant au mois de
novembre de la precedente annee: au cas ou l'on accepterait cette
proposition, on devait repondre poste restante a Serajevo sous le
numero 917.

"Eh bien, tu vois si j'avais raison, s'ecria M. Vulfran, c'est
pres de nous, le mois de novembre."

Et il montra une joie qui etait un aveu de ses craintes: c'etait
maintenant qu'il pouvait affirmer l'existence d'Edmond avec
preuves a l'appui et non plus seulement en vertu de sa foi
paternelle.

Pour la premiere fois depuis que ses recherches se poursuivaient,
il parla de son fils a ses neveux et a Talouel.

"J'ai la grande joie de vous annoncer que j'ai des nouvelles
d'Edmond; il etait en Bosnie au mois de novembre."

L'emoi fut grand quand ce bruit se repandit dans le pays. Comme
toujours en pareille circonstance on l'amplifia:

"M. Edmond va arriver!

-- Est ce possible?

-- Si vous voulez en avoir la certitude regardez la mine des
neveux et de Talouel."

En realite, elle etait curieuse cette mine: preoccupee chez
Theodore autant que chez Casimir, avec quelque chose de contraint;
au contraire epanouie chez Talouel, qui depuis longtemps avait
pris l'habitude de faire exprimer a sa physionomie comme a ses
paroles precisement le contraire de ce qu'il pensait.

Cependant il y avait des gens qui ne voulaient pas croire a ce
retour:

"Le vieux a ete trop dur; le fils n'avait pas merite que, pour
quelques dettes, on l'envoyat aux Indes. Mis en dehors de sa
famille, il s'en est cree une autre la-bas.

-- Et puis etre en Bosnie, en Turquie, quelque part par la, cela,
ne veut pas dire qu'on, est en route pour Maraucourt; est-ce que
la route des Indes en France passe par la Bosnie?"

Cette reflexion etait de Bendit, qui, avec son sang-froid anglais,
jugeait les choses au seul point de vue pratique, sans y meler
aucune consideration sentimentale.

"Comme vous je desire le retour du fils, disait-il, cela donnerait
a la maison une solidite qui lui manque, mais il ne suffit pas que
je desire une chose pour que j'y croie; c'est Francais cela, ce
n'est pas Anglais, et moi, vous savez, _I am an Englishman_."

Justement parce que ces reflexions etaient d'un Anglais, elles
faisaient hausser les epaules: si le patron parlait du retour de
son fils, on pouvait avoir foi en lui; il n'etait pas homme a
s'emballer, le patron.

"En affaires, oui; mais en sentiment, ce n'est pas l'industriel
qui parle, c'est le pere."

A chaque instant M. Vulfran s'entretenait avec Perrine de ses
esperances:

"Ce n'est plus qu'une affaire de temps: la Bosnie, ce n'est pas
l'Inde, une mer dans laquelle on disparait; si nous avons des
nouvelles certaines pour le mois de novembre, elles nous mettront
sur une piste qu'il sera facile de suivre."

Et il avait voulu que Perrine prit dans la bibliotheque les livres
qui parlaient de Bosnie, cherchant en eux, sans y trouver une
explication satisfaisante, ce que son fils etait venu faire dans
ce pays sauvage, au climat rude, ou il n'y a ni commerce, ni
industrie.

"Peut-etre s'y trouvait-il simplement en passant, dit Perrine.

-- Sans doute, et c'est un indice de plus pour prouver son
prochain retour; de plus s'il etait la de passage, il semble
vraisemblablement qu'il n'etait pas accompagne de sa femme et de
sa fille, car la Bosnie n'est pas un pays pour les touristes; donc
il y aurait separation entre eux."

Comme elle ne repondait rien malgre l'envie qu'elle en avait, il
s'en facha:

"Tu ne dis rien.

-- C'est que je n'ose pas ne pas etre d'accord avec vous.

-- Tu sais bien que je veux que tu me dises tout ce que tu penses.

-- Vous le voulez pour certaines choses, vous ne le voulez pas
pour d'autres. Ne m'avez-vous pas defendu d'aborder jamais ce qui
se rapporte a... cette jeune fille? Je ne veux pas m'exposer a
vous facher.

-- Tu ne me facheras pas en disant les raisons pour lesquelles tu
admets qu'elles ont pu venir en Bosnie.

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14 | 15 | 16 | 17 | 18 | 19 | 20 | 21 | 22 | 23 | 24
Copyright (c) 2007. topknownstories.com. All rights reserved.