Book Review: The Dream Gurbaksh Chahal
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En famille written by Hector Malot

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Elle fit ce qui lui etait commande, et aux premiers mots elle eut
la satisfaction de voir la physionomie renfrognee des ouvriers
s'eclairer; il est vrai que ce n'etait la qu'une phrase de
conversation courante, mais leur demi-sourire etait de bon augure.

"Ils ont parfaitement compris, dit le directeur.

-- Alors maintenant, dit M. Vulfran, demande-leur pourquoi ils
viennent huit jours avant la date fixee pour leur arrivee; cela
fait que l'ingenieur qui devait les diriger et qui parle anglais
est absent."

Elle traduisit cette phrase fidelement, et tout de suite la
reponse que l'un d'eux lui fit:

"Ils disent qu'ayant acheve a Cambrai le montage de machines plus
tot qu'ils ne pensaient, ils sont venus ici directement au lieu de
repasser par l'Angleterre.

-- Chez qui ont-ils monte ces machines a Cambrai? demanda
M. Vulfran.

-- Chez MM. Aveline freres.

-- Quelles sont ces machines?"

La question posee et la reponse recue en anglais, Perrine hesita.

"Pourquoi hesites-tu? demanda vivement M. Vulfran d'un ton
impatient.

-- Parce que c'est un mot de metier que je ne connais pas.

-- Dis ce mot en anglais.

-- _Hydraulic mangle_.

-- C'est bien cela."

Il repeta le mot en anglais, mais avec un tout autre accent que
les ouvriers, ce qui expliquait qu'il n'eut pas compris ceux-ci
lorsqu'ils l'avaient prononce; puis s'adressant au directeur:

"Vous voyez que les Aveline nous ont devances; nous n'avons donc
pas de temps a perdre: je vais telegraphier a Fabry de revenir au
plus vite; mais en attendant il nous faut decider ces gaillards-la
a se mettre au travail. Demande-leur, petite, pourquoi ils se
croisent les bras."

Elle traduisit la question, a laquelle celui qui paraissait le
chef fit une longue reponse.

"Eh bien? demanda M. Vulfran.

-- Ils repondent des choses tres compliquees pour moi.

-- Tache cependant de me les expliquer.

-- Ils disent que le plancher n'est pas assez solide pour porter
leur machine qui pese cent vingt mille livres..."

Elle s'interrompit pour interroger les ouvriers en anglais:

"_One hundred and twenty_?

-- _Yes_.

-- C'est bien cent vingt mille livres, et que ce poids creverait
le plancher, la machine travaillant.

-- Les poutres ont soixante centimetres de hauteur."

Elle transmit l'objection, ecouta la reponse des ouvriers, et
continua:

"Ils disent qu'ils ont verifie l'horizontalite du plancher et
qu'il a flechi. Ils demandent qu'on fasse le calcul de resistance,
ou qu'on place des etais sous le plancher.

-- Le calcul, Fabry le fera a son retour; les etais, on va les
placer tout de suite. Dis-leur cela. Qu'ils se mettent donc au
travail sans perdre une minute. On leur donnera tous les ouvriers
dont ils peuvent avoir besoin: charpentiers, macons. Ils n'auront
qu'a demander en s'adressant a toi qui seras a leur disposition,
n'ayant qu'a transmettre leurs demandes a M. Benoist."

Elle traduisit ces instructions aux ouvriers, qui parurent
satisfaits quand elle dit qu'elle serait leur interprete.

"Tu vas donc rester ici, continua M. Vulfran; on te donnera une
fiche pour ta nourriture et ton logement a l'auberge, ou tu
n'auras rien a payer. Si l'on est content de toi, tu recevras une
gratification au retour de M. Fabry."


XXIV

Interprete, le metier valait mieux que celui de rouleuse: ce fut
en cette qualite que, la journee finie, elle conduisit les
monteurs a l'auberge du village, ou elle arreta un logement pour
eux et pour elle, non dans une miserable chambree, mais dans une
chambre ou chacun serait chez soi. Comme ils ne comprenaient pas
et ne disaient pas un seul mot de francais, ils voulurent qu'elle
mangeat avec eux, ce qui leur permit de commander un diner qui eut
suffi, a nourrir dix Picards, et qui par l'abondance des viandes
ne ressemblait en rien au festin cependant si plantureux que, la
veille, Perrine offrait a Rosalie.

Cette nuit-la ce fut dans un vrai lit qu'elle s'etendit et dans de
vrais draps qu'elle s'enveloppa, cependant le sommeil fut long,
tres long a venir; encore lorsqu'il finit par fermer ses
paupieres, fut-il si agite qu'elle se reveilla cent fois. Alors
elle s'efforcait de se calmer en se disant qu'elle devait suivre
la marche des evenements sans chercher a les deviner heureux ou
malheureux; qu'il n'y avait que cela de raisonnable; que ce
n'etait pas quand les choses semblaient prendre une direction si
favorable qu'elle pouvait se tourmenter; enfin qu'il fallait
attendre; mais les plus beaux discours, quand on se les adresse a
soi-meme, n'ont jamais fait dormir personne, et meme plus ils sont
beaux plus ils ont chance de nous tenir eveilles.

Le lendemain matin, quand le sifflet de l'usine se fit entendre,
elle alla frapper aux portes des deux monteurs, pour leur annoncer
qu'il etait l'heure de se lever; mais des ouvriers anglais
n'obeissent pas plus au sifflet qu'a la sonnette, sur le continent
au moins, et ce ne fut qu'apres avoir fait une toilette que ne
connaissent pas les Picards, et apres avoir absorbe de nombreuses
tasses de the, avec de copieuses roties bien beurrees, qu'ils se
rendirent a leur travail, suivis de Perrine qui les avait
discretement attendus devant la porte, en se demandant s'ils en
finiraient jamais, et si M. Vulfran ne serait pas a l'usine avant
eux.

Ce fut seulement dans l'apres-midi qu'il vint accompagne d'un de
ses neveux, le plus jeune, M. Casimir, car, ne pouvant pas voir
avec ses yeux voiles, il avait besoin qu'on vit pour lui.

Mais ce fut un regard dedaigneux que Casimir jeta sur le travail
des monteurs, qui, a vrai dire, ne consistait encore qu'en
preparation:

"Il est probable que ces garcons-la ne feront pas grand'chose tant
que Fabry ne sera pas de retour, dit-il; au reste il n'y a pas a
s'en etonner avec le surveillant que vous leur avez donne."

Il prononca ces derniers mots d'un ton sec et moqueur; mais
M. Vulfran, au lieu de s'associer a cette raillerie, la prit par
le mauvais cote.

"Si tu avais ete en etat de remplir cette surveillance, je
n'aurais pas ete oblige de prendre cette petite aux cannetieres."

Perrine le vit se cabrer d'un air rageur sous cette observation
faite d'une voix severe, mais Casimir se contint pour repondre
presque legerement:

"Il est certain que si j'avais pu prevoir qu'on me ferait un jour
quitter l'administration, pour l'industrie, j'aurais appris
l'anglais plutot que l'allemand.

-- Il n'est jamais trop tard pour apprendre", repliqua M. Vulfran
de facon a clore cette discussion ou de chaque cote les paroles
etaient parties si vite.

Perrine s'etait faite toute petite, sans oser bouger, mais Casimir
ne tourna pas les yeux vers elle, et presque aussitot il sortit
donnant le bras a son oncle; alors elle fut libre de suivre ses
reflexions: il etait vraiment dur avec son neveu, M. Vulfran, mais
combien le neveu etait-il rogue, sec et deplaisant! S'ils avaient
de l'affection l'un pour l'autre, certes il n'y paraissait guere!
Pourquoi cela? Pourquoi le jeune homme n'etait-il pas affectueux
pour le vieillard accable par le chagrin et la maladie? Pourquoi
le vieillard etait-il si severe avec l'un de ceux qui remplacaient
son fils aupres de lui?

Comme elle tournait ces questions, M. Vulfran rentra dans
l'atelier, amene cette fois par le directeur, qui, l'ayant fait
asseoir sur une caisse d'emballage, lui expliqua ou en etait le
travail des monteurs.

Apres un certain temps, elle entendit le directeur appeler a deux
reprises:

"Aurelie! Aurelie!"

Mais elle ne bougea pas, ayant oublie qu'Aurelie etait le nom
qu'elle s'etait donne.

Une troisieme fois il cria:

"Aurelie!"

Alors, comme si elle s'eveillait en sursaut, elle courut a eux:

"Est-ce que tu es sourde? demanda Benoist.

-- Non, monsieur; j'ecoutais les monteurs.

-- Vous pouvez me laisser", dit M. Vulfran au directeur.

Puis, quand celui-ci fut parti, s'adressent a Perrine restee
debout devant lui:

"Tu sais lire, mon enfant?

-- Oui, monsieur.

-- Lire l'anglais?

-- Comme le francais; l'un ou l'autre, cela m'est egal.

-- Mais sais-tu en lisant l'anglais le mettre en francais?

-- Quand ce ne sont pas de belles phrases, oui, monsieur.

-- Des nouvelles dans un journal?

-- Je n'ai jamais essaye, parce que si je lisais un journal
anglais je n'avais pas besoin de me le traduire a moi-meme,
puisque je comprends ce qu'il dit.

-- Si tu comprends, tu peux traduire.

-- Je crois que oui, monsieur, cependant je n'en suis pas sure,

-- Eh bien nous allons essayer; pendant que les monteurs
travaillent, mais apres les avoir prevenus que tu restes a leur
disposition et qu'ils peuvent t'appeler s'ils ont besoin de toi,
tu vas tacher de me traduire dans ce journal les articles que je
t'indiquerai. Va les prevenir et reviens t'asseoir pres de moi."

Quand, sa commission faite, elle se fut assise a une distance
respectueuse de M. Vulfran, il lui tendit son journal: le _Dundee
News_.

"Que dois-je lire? demanda-t-elle en le depliant.

-- Cherche la partie commerciale."

Elle se perdit dans les longues colonnes noires qui se succedaient
indefiniment, anxieuse, se demandant comment elle allait se tirer
de ce travail nouveau pour elle, et si M. Vulfran ne
s'impatienterait pas de sa lenteur, ou ne se facherait pas de sa
maladresse.

Mais au lieu de la bousculer il la rassura, car avec sa finesse
d'oreille si subtile chez les aveugles, il avait devine son
emotion au tremblement du papier:

"Ne te presse pas, nous avons le temps; d'ailleurs tu n'as peut-
etre jamais lu un journal commercial.

-- Il est vrai monsieur."

Elle continua ses recherches et tout a coup elle laissa echapper
un petit cri.

"Tu as trouve?

-- Je crois.

-- Maintenant cherche la rubrique: _Linen, hemp, jute, sacks
twine_.

-- Mais, monsieur, vous savez l'anglais! s'ecria-t-elle
involontairement.

-- Cinq ou six mots de mon metier, et c'est tout,
malheureusement."

Quand elle eut trouve, elle commenca sa traduction, qui fut d'une
lenteur desesperante pour elle, avec des hesitations, des
anonnements, qui lui faisaient perler la sueur sur les mains, bien
que M. Vulfran de temps en temps la soutint:

"C'est suffisant, je comprends, va toujours."

Et elle reprenait, elevant la voix quand les mecaniciens
menacaient de l'etouffer dans leurs coups de marteau.

Enfin elle arriva au bout.

"Maintenant, vois s'il y a des nouvelles de Calcutta?"

Elle chercha.

"Oui, voila: "De notre correspondant special."

-- C'est cela; lis.

-- "Les nouvelles que nous recevons de Dakka..."

Elle prononca ce nom avec un tremblement de voix qui frappa
M. Vulfran.

"Pourquoi trembles-tu? demanda-t-il.

-- Je ne sais pas si j'ai tremble; sans doute c'est l'emotion.

-- Je t'ai dit de ne pas te troubler; ce que tu donnes est
beaucoup plus que ce que j'attendais."

Elle lut la traduction de la correspondance de Dakka qui traitait
de la recolte du jute sur les rives du Brahmapoutra; puis, quand
elle eut fini, il lui dit de chercher aux _nouvelles de mer_ si
elle trouvait une depeche de Sainte-Helene.

"Saint Helena est le mot anglais", dit-il.

Elle recommenca a descendre et a monter les colonnes noires; enfin
le nom de. Saint Helena lui sauta aux yeux:

"Passe le 23, navire anglais _Alma_ de Calcutta pour Dundee; le
24, navire norvegien _Grundloven_ de Naraingaudj pour Boulogne."

Il parut satisfait:

"C'est tres bien, dit-il, je suis content de toi.

Elle eut voulu repondre, mais de peur que sa voix trahit son
trouble de joie, elle garda le silence.

Il continua:

"Je vois qu'en attendant que ce pauvre Bendit soit gueri je
pourrai me servir de toi."

Apres s'etre fait rendre compte du travail accompli par les
monteurs, et avoir repete a ceux-ci ses recommandations de se
hater autant qu'ils pourraient, il dit a Perrine de le conduire au
bureau du directeur.

"Est-ce que je dois vous donner la main? demanda-t-elle
timidement.

-- Mais certainement, mon enfant, comment me guiderais-tu sans
cela? Avertis-moi aussi quand nous trouverons un obstacle sur
notre chemin; surtout ne sois pas distraite.

-- Oh! je vous assure, monsieur, que vous pouvez avoir confiance
en moi!

-- Tu vois bien que je l'ai cette confiance."

Respectueusement elle lui prit la main gauche, tandis que de la
droite il tatait l'espace devant lui du bout de sa canne.

A peine sortis de l'atelier ils trouverent devant eux la voie du
chemin de fer avec ses rails en saillie, et elle crut devoir l'en
avertir.

"Pour cela c'est inutile, dit-il, j'ai le terrain de toutes mes
usines dans la tete et dans les jambes, mais ce que je ne connais
pas, ce sont les obstacles imprevus que nous pouvons rencontrer;
c'est ceux-la qu'il faut me signaler ou me faire eviter."

Ce n'etait pas seulement le terrain de ses usines qu'il avait dans
la tete, c'etait aussi son personnel; quand il passait dans les
cours, les ouvriers le saluaient, non seulement en se decouvrant
comme s'il eut pu les voir, mais encore en prononcant son nom:

"Bonjour, monsieur Vulfran."

Et pour un grand nombre, au moins pour les anciens, il repondait
de la meme maniere: "Bonjour, Jacques", ou "bonjour, Pascal", sans
que son oreille eut oublie leur voix. Quand il y avait hesitation
dans sa memoire, ce qui etait rare, car il les connaissait presque
tous, il s'arretait:

"Est-ce que ce n'est pas toi?" disait-il en le nommant.

S'il s'etait trompe, il expliquait pourquoi.

Marchant ainsi lentement, le trajet fut long des ateliers au
bureau; quand elle l'eut conduit a son fauteuil, il la congedia:

"A demain", dit-il.


XXV

En effet, le lendemain a la meme heure que la veille, M. Vulfran
entra dans l'atelier, amene par le directeur, mais Perrine ne put
pas aller au-devant de lui, comme elle l'aurait voulu, car elle
etait a ce moment occupee a transmettre les instructions du chef
monteur aux ouvriers qu'il avait reunis: macons, charpentiers,
forgerons, mecaniciens, et nettement, sans hesitations, sans
repetitions, elle traduisait a chacun les indications qui lui
etaient donnees, en meme temps qu'elle repetait au chef monteur
les questions ou les objections que les ouvriers francais lui
adressaient.

Lentement, M. Vulfran s'etait approche, et les voix
s'interrompant, de sa canne il avait fait signe de continuer comme
s'il n'etait pas la.

Et pendant que Perrine obeissante se conformait a cet ordre, il se
penchait vers le directeur:

"Savez-vous que cette petite ferait un excellent ingenieur, dit-il
a mi-voix, mais pas assez bas cependant pour que Perrine ne
l'entendit point.

-- Positivement elle est etonnante pour la decision.

-- Et pour bien d'autres choses encore, je crois; elle m'a traduit
hier le _Dundee News_ plus intelligemment que Bendit; et c'etait
la premiere fois qu'elle lisait la partie commerciale d'un
journal.

-- Sait-on ce qu'etaient ses parents?

-- Peut-etre Talouel le sait-il, moi je l'ignore.

-- En tout cas elle parait etre dans une misere pitoyable;

-- Je lui ai donne cinq francs pour sa nourriture et son logement.

-- Je veux parler de sa tenue: sa veste est une dentelle; je n'ai
jamais vu jupe pareille a la sienne que sur le corps des
bohemiennes; certainement elle a du fabriquer elle-meme les
espadrilles dont elle est chaussee.

-- Et la physionomie, qu'est-elle, Benoist?

-- Intelligente, tres intelligente.

-- Vicieuse?

-- Non, pas du tout; honnete au contraire, franche et resolue; ses
yeux perceraient une muraille et cependant ils ont une grande
douceur, avec de la mefiance.

-- D'ou diable nous vient-elle?

-- Pas de chez nous assurement.

-- Elle m'a dit que sa mere etait Anglaise.

-- Je ne trouve pas qu'il y ait en elle rien des Anglais que j'ai
connus; c'est autre chose, tout autre chose; avec cela jolie, et
d'autant plus que son costume reellement miserable fait ressortir
sa beaute. Il faut vraiment qu'il y ait en elle une sympathie ou
une autorite native, pour qu'avec une pareille tenue nos ouvriers
veuillent bien l'ecouter."

Et comme Benoist etait de caractere a ne pas laisser passer une
occasion d'adresser une flatterie au patron qui tenait la liste
des gratifications, il ajouta:

"Sans la voir vous avez devine tout cela.

-- Son accent m'a frappe."

Bien que n'entendant pas tout ce discours, Perrine en avait saisi
quelques mots qui l'avaient jetee dans une agitation violente
contre laquelle elle s'etait efforcee de reagir; car ce n'etait
pas ce qui se disait derriere elle, qu'elle devait ecouter, si
interessant que cela put etre, mais bien les paroles que lui
adressaient le monteur et les ouvriers: que penserait M. Vulfran
si dans ses explications en francais elle lachait quelque ineptie
qui prouverait son inattention?

Elle eut la chance d'arriver au bout de ses explications, et,
alors, M. Vulfran l'appela pres de lui:

"Aurelie."

Cette fois elle n'eut garde de ne pas repondre a ce nom qui
desormais devait etre le sien.

Comme la veille il la fit asseoir pres de lui en lui remettant un
papier pour qu'elle le traduisit; mais au lieu d'etre le _Dundee
News_, ce fut la circulaire de la _Dundee trades report
Association_, qui est en quelque sorte le bulletin officiel du
commerce du jute; aussi, sans avoir a chercher de-ci, de-la, dut-
elle la traduire d'un bout a l'autre.

Comme la veille aussi, lorsque la seance de traduction fut
terminee, il se fit conduire par elle a travers les cours de
l'usine; mais cette fois ce fut en la questionnant:

"Tu m'as dit que tu avais perdu ta mere; combien y a-t-il de
temps?

-- Cinq semaines.

-- A Paris?

-- A Paris.

-- Et ton pere?

-- Je l'ai perdu il y a six mois."

Lui tenant la main dans la sienne, il sentit a la contraction qui
la retracta combien etait douloureuse l'emotion que ses souvenirs
evoquaient; aussi, sans abandonner son sujet, passa-t-il les
questions qui necessairement decoulaient de celles auxquelles elle
venait de repondre.

"Que faisaient tes parents?

-- Nous avions une voiture et nous vendions.

-- Aux environs de Paris?

-- Tantot dans un pays, tantot dans un autre; nous voyagions.

-- Et ta mere morte, tu as quitte Paris?

-- Oui, monsieur.

-- Pourquoi?

-- Parce que maman m'avait fait promettre de ne pas rester a Paris
quand elle ne serait plus la, et d'aller dans le Nord, aupres de
la famille de mon pere.

-- Alors pourquoi es-tu venue ici?

-- Quand ma pauvre maman est morte, il nous avait fallu vendre
notre voiture, notre ane, le peu que nous avions, et cet argent
avait ete epuise par la maladie; en sortant du cimetiere il me
restait cinq francs trente-cinq centimes, qui ne me permettaient
pas de prendre le chemin de fer. Alors je me decidai a faire la
route a pied."

M. Vulfran eut un mouvement dans les doigts dont elle ne comprit
pas la cause.

"Pardonnez-moi si je vous ennuie, monsieur, je dis sans doute des
choses inutiles.

-- Tu ne m'ennuies pas; au contraire, je suis content de voir que
tu es une brave fille; j'aime les gens de volonte, de courage, de
decision, qui ne s'abandonnent pas; et si j'ai plaisir a
rencontrer ces qualites chez les hommes, j'en ai un plus grand
encore a les trouver chez un enfant de ton age. Te voila donc
partie avec cent sept sous dans ta poche...

-- Un couteau, un morceau de savon, un de, deux aiguilles, du fil,
une carte routiere; c'est tout.

-- Tu sais te servir d'une carte?

-- Il faut bien, quand on roule par les grands chemins; c'etait
tout ce que j'avais sauve du mobilier de notre voiture."

Il l'interrompit:

"Nous avons un grand arbre sur notre gauche, n'est-ce pas?

-- Avec un banc autour, oui, monsieur;

-- Allons-y; nous serons mieux sur ce banc."

Quand ils furent assis, elle continua son recit, qu'elle n'eut
plus souci d'abreger, car elle voyait qu'il interessait
M. Vulfran.

"Tu n'as pas eu l'idee de tendre la main? demanda-t-il, quand elle
en fut a sa sortie de la foret ou l'orage avait fondu sur elle.

-- Non, monsieur, jamais.

-- Mais sur quoi as-tu compte quand tu as vu que tu ne trouvais
pas d'ouvrage?

-- Sur rien; j'ai espere qu'en allant tant que j'aurais des
forces, je pouvais me sauver; c'est quand j'ai ete a bout, que je
me suis abandonnee, parce que je ne pouvais plus; si j'avais
faibli une heure plus tot, j'etais perdue."

Elle raconta alors comment elle etait sortie de son evanouissement
sous les lechades de son ane, et comment elle avait ete secourue
par la marchande de chiffons; puis, passant vite sur le temps
pendant lequel elle etait restee chez la Rouquerie, elle en vint a
la rencontre qu'elle avait faite de Rosalie:

"En causant, dit-elle, j'appris que dans vos usines on donne du
travail a tous ceux qui en demandent, et je me decidai a me
presenter; on voulut bien m'envoyer aux cannetieres.

-- Quand vas-tu te remettre en route?"

Elle ne s'attendait pas a cette question qui l'interloqua:

"Mais je ne pense pas a me remettre en route, repondit-elle apres
un moment de reflexion.

-- Et tes parents?

-- Je ne les connais pas; je ne sais pas s'ils sont disposes a me
faire bon accueil, car ils etaient faches avec mon pere. J'allais
pres d'eux, parce que je n'ai personne a qui demander protection,
mais sans savoir s'ils voudraient m'accueillir. Puisque je trouve
a travailler ici, il me semble que le mieux pour moi est de rester
ici. Que deviendrais-je si l'on me repoussait? Assuree de ne pas
mourir de faim, j'ai tres peur de courir de nouvelles aventures.
Je ne m'y exposerais que si j'avais des chances de mon cote.

-- Ces parents se sont-ils jamais occupes de toi?

-- Jamais.

-- Alors ta prudence peut etre avisee; cependant, si tu ne veux
pas courir l'aventure d'aller frapper a une porte qui reste fermee
et te laisse dehors, pourquoi n'ecrirais-tu pas, soit a tes
parents, soit au maire ou au cure de ton village? Ils peuvent
n'etre pas en etat de te recevoir; et alors tu restes ici ou ta
vie est assuree. Mais ils peuvent aussi etre heureux de te
recevoir a bras ouverts; alors tu trouves pres d'eux une
affection, des soins, un soutien qui te manqueront si tu restes
ici; et il faut que tu saches que la vie est difficile pour une
fille de ton age qui est seule au monde, ... triste aussi.

-- Oui, monsieur, bien triste, je le sais, je le sens tous les
jours, et je vous assure que si je trouvais des bras ouverts, je
m'y jetterais avec bonheur; mais s'ils restent aussi fermes pour
moi qu'ils l'ont ete pour mon pere...

-- Tes parents avaient-ils des griefs serieux contre ton pere, je
veux dire legitimes par suite de fautes graves?

-- Je ne peux pas penser que mon pere, que j'ai connu si bon pour
tous, si brave, si genereux, si tendre, si affectueux pour ma mere
et pour moi, ait jamais rien fait de mal; mais enfin ses parents
ne se sont pas faches contre lui et avec lui sans raisons
serieuses, il me semble.

-- Evidemment; mais les griefs qu'ils pouvaient avoir contre lui,
ils ne les ont pas contre toi; les fautes des peres ne retombent
pas sur les enfants.

-- Si cela pouvait etre vrai!"

Elle jeta ces quelques mots avec un accent si emu, que M. Vulfran
en fut frappe.

"Tu vois comme au fond du coeur, tu souhaites d'etre accueillie
par eux.

-- Mais il n'est rien que je redoute tant que d'etre repoussee.

-- Et pourquoi le serais-tu? Tes grands parents avaient-ils
d'autres enfants que ton pere?

-- Non.

-- Pourquoi ne seraient-ils pas heureux que tu leur tiennes lieu
du fils perdu? Tu ne sais pas ce que c'est que d'etre seul au
monde.

-- Mais justement je ne le sais que trop.

-- La jeunesse isolee, qui a l'avenir devant elle, n'est pas du
tout dans la meme situation que la vieillesse, qui n'a que la
mort."

S'il ne pouvait pas la voir, elle de son cote ne le quittait pas
des yeux, tachant de lire en lui les sentiments que ses paroles,
trahissaient: apres cette allusion a la vieillesse, elle s'oublia
a chercher sur sa physionomie la pensee du fond de son coeur.

"Eh bien, dit-il apres un moment d'attente, que decides-tu?

-- N'allez pas imaginer, monsieur, que je balance; c'est l'emotion
qui m'empeche de repondre; ah! si je pouvais croire que ce serait
une fille qu'on recevrait, non une etrangere qu'on repousserait!

-- Tu ne connais rien de la vie, pauvre petite; mais sache bien
que la vieillesse ne peut pas plus etre seule que l'enfance.

-- Est-ce que tous les vieillards pensent ainsi, monsieur?

-- S'ils ne le pensent pas, ils le sentent.

-- Vous croyez?", dit-elle les yeux attaches sur lui, fremissante.

Il ne lui repondit pas directement, mais parlant a mi-voix comme
s'il s'entretenait avec lui-meme:

"Oui, dit-il, oui, ils le sentent."

Puis se levant brusquement comme pour echapper a des idees qui lui
seraient douloureuses, il dit d'un ton de commandement:

"Au bureau."



XXVI

Quand l'ingenieur Fabry reviendrait-il?

C'etait la question que Perrine se posait avec inquietude, puisque
ce jour-la son role d'interprete aupres des monteurs anglais
serait fini.

Celui de traductrice des journaux de Dundee pour M. Vulfran
continuerait-il jusqu'a la guerison de Bendit? en etait une autre
plus anxieuse encore.

Ce fut le jeudi, en arrivant le matin avec les monteurs, qu'elle
trouva Fabry dans l'atelier, occupe a inspecter les travaux qui
avaient ete faits; discretement elle se tint a une distance
respectueuse et se garda bien de se meler aux explications qui
s'echangerent, mais le chef monteur la fit quand meme intervenir:

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