En famille written by Hector Malot
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24 Hector Malot
EN FAMILLE
(1893)
Table des matieres
TOME PREMIER
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
XVII
XVIII
XIX
XX
XXI
TOME SECOND
XXII
XXIII
XXIV
XXV
XXVI
XXVII
XXVIII
XXIX
XXX
XXXI
XXXII
XXXIII
XXXIV
XXV
XXXVI
XXXVII
XXXVIII
XXXIX
XL
TOME PREMIER
I
Comme cela arrive souvent le samedi vers trois heures, les abords
de la porte de Bercy etaient encombres, et sur le quai, en quatre
files, les voitures s'entassaient a la queue leu leu: haquets
charges de futs, tombereaux de charbon ou de materiaux, charrettes
de foin ou de paille, qui tous, sous un clair et chaud soleil de
juin, attendaient la visite de l'octroi, presses d'entrer dans
Paris a la veille du dimanche.
Parmi ces voitures, et assez loin de la barriere, on en voyait une
d'aspect bizarre avec quelque chose de miserablement comique,
sorte de roulotte de forains mais plus simple encore, formee d'un
leger chassis tendu d'une grosse toile; avec un toit en carton
bitume, le tout porte sur quatre roues basses.
Autrefois la toile avait du etre bleue, mais elle etait si
deteinte, salie, usee, qu'on ne pouvait s'en tenir qu'a des
probabilites a cet egard, de meme qu'il fallait se contenter d'a
peu pres si l'on voulait dechiffrer les inscriptions effacees qui
couvraient ses quatre faces: l'une, en caracteres grecs, ne
laissait plus deviner qu'un commencement de mot: [image caracteres
grecs]; celle au-dessous semblait etre de l'allemand: _graphie_;
une autre de l'italien: _FIA_; enfin la plus fraiche et francaise,
celle-la: PHOTOGRAPHIE, etait evidemment la traduction de toutes
les autres, indiquant ainsi, comme une feuille de route, les
divers pays par lesquels la pauvre guimbarde avait roule avant
d'entrer en France et d'arriver enfin aux portes de Paris.
Etait-il possible que l'ane qui y etait attele l'eut amenee de si
loin jusque-la?
Au premier coup d'oeil on pouvait en douter, tant il etait maigre,
epuise, vide; mais, a le regarder de plus pres, on voyait que cet
epuisement n'etait que le resultat des fatigues longuement
endurees dans la misere. En realite, c'etait un animal robuste,
d'assez grande taille, plus haute que celle de notre ane d'Europe,
elance, au poil gris cendre avec le ventre clair malgre les
poussieres des routes qui le salissaient; des lignes noires
transversales marquaient ses jambes fines aux pieds rayes, et, si
fatigue qu'il fut, il n'en tenait pas moins sa tete haute d'un air
volontaire, resolu et coquin. Son harnais se montrait digne de la
voiture, rafistole avec des ficelles de diverses couleurs, les
unes grosses, les autres petites, au hasard des trouvailles, mais
qui disparaissaient sous les branches fleuries et les roseaux,
coupes le long du chemin, dont on l'avait couvert pour le defendre
du soleil et des mouches.
Pres de lui, assise sur la bordure du trottoir, se tenait une
petite fille de onze a douze ans qui le surveillait.
Son type etait singulier: d'une certaine incoherence, mais sans
rien de brutal dans un tres apparent melange de race. Au contraire
de l'inattendu de la chevelure pale et de la carnation ambree, le
visage prenait une douceur fine qu'accentuait l'oeil noir, long,
fute et grave. La bouche aussi etait serieuse. Dans l'affaissement
du repos le corps s'etait abandonne; il avait les memes graces que
la tete, a la fois delicates et nerveuses; les epaules etaient
souples d'une ligne menue et fuyante dans une pauvre veste carree
de couleur indefinissable, noire autrefois probablement; les
jambes volontaires et fermes dans une pauvre jupe large on loques;
mais la misere de l'existence n'enlevait cependant rien a la
fierte de l'attitude de celle qui la portait.
Comme l'ane se trouvait place derriere une haute et large voilure
de foin, la surveillance en eut ete facile si de temps en temps il
ne s'etait pas amuse a happer une goulee d'herbe, qu'il tirait
discretement avec precaution, en animal intelligent qui sait tres
bien qu'il est en faute.
"Palikare, veux-tu finir!"
Aussitot il baissait la tete comme un coupable repentant, mais des
qu'il avait mange son foin en clignant de l'oeil et en agitant ses
oreilles, il recommencait avec un empressement qui disait sa faim.
A un certain moment, comme elle venait de le gronder pour la
quatrieme ou cinquieme fois, une voix sortit de la voiture,
appelant:
"Perrine!"
Aussitot sur pied, elle souleva un rideau et entra dans la
voiture, ou une femme etait couchee sur un matelas si mince qu'il
semblait colle au plancher.
"As-tu besoin de moi, maman?
-- Que fait donc Palikare?
-- Il mange le foin de la voiture qui nous precede.
-- Il faut l'en empecher.
-- Il a faim.
-- La faim ne nous permet pas de prendre ce qui ne nous appartient
pas; que repondrais-tu au charretier de cette voiture s'il se
fachait?
-- Je vais le tenir de plus pres.
-- Est-ce que nous n'entrons pas bientot dans Paris?
-- Il faut attendre pour l'octroi.
-- Longtemps encore?
-- Tu souffres davantage?
-- Ne t'inquiete pas; l'etouffement du renferme; ce n'est rien",
dit-elle d'une voix haletante, sifflee plutot qu'articulee.
C'etaient la les paroles d'une mere qui veut rassurer sa fille; en
realite elle se trouvait dans un etat pitoyable, sans respiration,
sans force, sans vie, et, bien que n'ayant pas depasse vingt-six
ou vingt-sept ans, au dernier degre de la cachexie; avec cela des
restes de beaute admirables, la tete d'un pur ovale, des yeux doux
et profonds, ceux meme de sa fille, mais avives par le souffle de
la maladie.
"Veux-tu que je te donne quelque chose? demanda Perrine.
-- Quoi?
-- Il y a des boutiques, je peux t'acheter un citron; je
reviendrais tout de suite.
-- Non. Gardons notre argent; nous en avons si peu! Retourne pres
de Palikare et fais en sorte de l'empecher de voler ce foin.
-- Cela n'est pas facile.
-- Enfin veille sur lui."
Elle revint a la tete de l'ane, et comme un mouvement se
produisait, elle le retint de facon qu'il restat assez eloigne de
la voiture de foin pour ne pas pouvoir l'atteindre.
Tout d'abord il se revolta, et voulut avancer quand meme, mais
elle lui parla doucement, le flatta, l'embrassa sur le nez; alors
il abaissa ses longues oreilles avec une satisfaction manifeste et
voulut bien se tenir tranquille.
N'ayant plus a s'occuper de lui, elle put s'amuser a regarder ce
qui se passait autour d'elle: le va-et-vient des bateaux-mouches
et des remorqueurs sur la riviere; le dechargement des peniches au
moyen des grues tournantes qui allongeaient leurs grands bras de
fer au-dessus d'elles et prenaient, comme a la main, leur
cargaison pour la verser dans des wagons quand c'etaient des
pierres, du sable ou du charbon, ou les aligner le long du quai
quand c'etaient des barriques; le mouvement des trains sur le pont
du chemin de fer de ceinture dont les arches barraient la vue de
Paris qu'on devinait dans une brume noire plutot qu'on ne le
voyait; enfin pres d'elle, sous ses yeux, le travail des employes
de l'octroi qui passaient de longues lances a travers les voitures
de paille, ou escaladaient les futs charges sur les haquets, les
percaient d'un fort coup de foret, recueillaient dans une petite
tasse d'argent le vin qui en jaillissait, en degustaient quelques
gouttes qu'ils crachaient aussitot.
Comme tout cela etait curieux, nouveau; elle s'y interessait si
bien, que le temps passait, sans qu'elle en eut conscience.
Deja un gamin d'une douzaine d'annees qui avait tout l'air d'un
clown, et appartenait surement a une caravane de forains dont les
roulottes avaient pris la queue, tournait autour d'elle depuis dix
longues minutes, sans qu'elle eut fait attention a lui, lorsqu'il
se decida a l'interpeller:
"V'la un bel ane!"
Elle ne dit rien.
"Est-ce que c'est un ane de notre pays? Ca m'etonnerait joliment."
Elle l'avait regarde, et voyant qu'apres tout il avait l'air bon
garcon, elle voulut bien repondre:
"Il vient de Grece.
-- De Grece!
-- C'est pour cela qu'il s'appelle Palikare.
-- Ah! c'est pour cela!"
Mais malgre son sourire entendu, il n'etait pas du tout certain
qu'il eut tres bien compris pourquoi un ane qui venait de Grece
pouvait s'appeler Palikare.
"C'est loin, la Grece? demanda-t-il.
-- Tres loin.
-- Plus loin que... la Chine?
-- Non, mais loin, loin.
-- Alors vous venez de la Grece?
-- De plus loin encore.
-- De la Chine?
-- Non; c'est Palikare qui vient de la Grece.
-- Est-ce que vous allez a la fete des Invalides?
-- Non.
-- Ousque vous allez?
-- A Paris.
-- Ousque vous remiserez votre roulotte?
-- On nous a dit a Auxerre qu'il y avait des places libres sur les
boulevards des fortifications?"
Il se donna deux fortes claques sur les cuisses en plongeant de la
tete.
"Les boulevards des fortifications, oh la la la!
-- Il n'y a pas de places?
-- Si.
-- Eh bien?
-- Pas pour vous. C'est, voyou les fortifications. Avez-vous des
hommes dans votre roulotte, des hommes solides qui n'aient pas
peur d'un coup de couteau? J'entends d'en donner et d'en recevoir.
-- Nous ne sommes que ma mere et moi, et ma mere est malade.
-- Vous tenez a votre ane?
-- Bien sur.
-- Eh bien, demain votre ane vous sera vole; v'la pour commencer,
vous verrez le reste; et ca ne sera pas beau; c'est Gras Double
qui vous le dit.
-- C'est vrai cela?
-- Pardi, si c'est vrai; vous n'etes jamais venue a Paris?
-- Jamais.
-- Ca se voit; c'est donc des moules ceux d'Auxerre qui vous ont
dit que vous pouviez remiser la? pourquoi que vous n'allez pas
chez Grain de Sel?
-- Je ne connais pas Grain de Sel.
-- Le proprietaire du Champ Guillot, quoi! c'est clos de
palissades fermees la nuit; vous n'auriez rien a craindre, on sait
que Grain de Sel aurait vite fichu un coup de fusil a ceux qui
voudraient entrer la nuit.
-- C'est cher?
-- L'hiver oui, quand tout le monde rapplique a Paris, mais en ce
moment je suis sur qu'il ne vous ferait pas payer plus de quarante
sous la semaine, et votre ane trouverait sa nourriture dans le
clos, surtout s'il aime les chardons.
-- Je crois bien qu'il les aime!
-- Il sera a son affaire; et puis Grain de Sel n'est pas un
mauvais homme.
-- C'est son nom, Grain de Sel?
-- On l'appelle comme ca parce qu'il a toujours soif. C'est un
ancien biffin qui a gagne gros dans le chiffon, qu'il n'a quitte
que quand il s'est fait ecraser un bras, parce qu'un seul bras
n'est pas commode pour courir les poubelles; alors il s'est mis a
louer son terrain, l'hiver pour remiser les roulottes, l'ete a qui
il trouve; avec ca, il a d'autres commerces: il vend des petits
chiens de lait.
-- C'est loin d'ici le Champ Guillot?
-- Non, a Charonne; mais je parie que vous ne connaissez seulement
pas Charonne?
-- Je ne suis jamais venue a Paris.
-- Eh bien, c'est la."
Il etendit le bras devant lui dans la direction du nord.
"Une fois que vous avez, passe la barriere, vous tournez, tout de
suite a droite, et vous suivez le boulevard le long des
fortifications pendant une petite demi-heure; quand vous avez
traverse le cours de Vincennes, qui est une large avenue, vous
prenez sur la gauche et vous demandez; tout le monde connait le
Champ Guillot.
-- Je vous remercie; je vais en parler a maman; et meme, si vous
vouliez rester aupres de Palikare deux minutes, je lui en
parlerais tout de suite.
-- Je veux bien; je vas lui demander de m'apprendre le grec.
-- Empechez-le, je vous prie, de prendre du foin."
Perrine entra dans la voiture et repeta a sa mere ce que le jeune
clown venait de lui dire.
"S'il en est ainsi, il n'y a pas a hesiter, il faut aller a
Charonne; mais trouveras-tu ton chemin? Pense que nous serons dans
Paris.
-- Il parait que c'est tres facile."
Au moment de sortir elle revint pres de sa mere et se pencha vers
elle:
"Il y a plusieurs voitures qui ont des baches, on lit dessus:
"Usines de Maraucourt", et au-dessous le nom: "Vulfran
Paindavoine"; sur les toiles qui couvrent les pieces de vin
alignees le long du quai on lit aussi la meme inscription.
-- Cela n'a rien d'etonnant.
-- Ce qui est etonnant c'est de voir ces noms si souvent repetes."
II
Quand Perrine revint prendre sa place aupres de son ane, il
s'etait enfonce le nez dans la voiture de foin, et il mangeait
tranquillement comme s'il avait ete devant un ratelier.
"Vous le laissez manger? s'ecria-t-elle.
-- J'vous crois.
-- Et si le charretier se fache?
-- Faudrait pas avec moi."
Il se mit en posture d'invectiver un adversaire, les poings sur
les hanches, la tete renversee.
"Ohe, croquant!"
Mais son concours ne fut pas necessaire pour defendre Palikare;
c'etait au tour de la voiture de foin d'etre sondee a coups de
lance par les employes de l'octroi, et elle allait passer la
barriere.
"Maintenant ca va etre a vous; je vous quitte. Au revoir,
mam'zelle; si vous voulez jamais avoir de mes nouvelles, demandez
Gras Double, tout le monde vous repondra."
Les employes qui gardent les barrieres de Paris sont habitues a
voir bien des choses bizarres, cependant celui qui monta dans la
voiture photographique eut un mouvement de surprise en trouvant
cette jeune femme couchee; et surtout en jetant les yeux ca et la
d'un rapide coup d'oeil qui ne rencontrait partout que la misere.
"Vous n'avez rien a declarer? demanda-t-il en continuant son
examen.
-- Rien.
-- Pas de vin, pas de provisions?
-- Rien."
Ce mot deux fois repete etait d'une exactitude rigoureuse: en
dehors du matelas, de deux chaises de paille, d'une petite table,
d'un fourneau en terre, d'un appareil et de quelques ustensiles
photographiques, il n'y avait rien dans cette voiture: ni malles,
ni paniers, ni vetements.
"C'est bien, vous pouvez entrer."
La barriere passee, Perrine tourna tout de suite a droite, comme
Gras Double lui avait recommande, conduisant Palikare par la
bride. Le boulevard qu'elle suivait longeait le talus des
fortifications, et dans l'herbe roussie, poussiereuse, usee par
plaques, des gens etaient couches qui dormaient sur le dos ou sur
le ventre, selon qu'ils etaient plus ou moins aguerris contre le
soleil, tandis que d'autres s'etiraient les bras, leur sommeil
interrompu, en attendant de le reprendre. Ce qu'elle vit de la
physionomie de ceux-la, de leurs tetes ravagees, culottees,
hirsutes, de leurs guenilles, et de la facon dont ils les
portaient, lui fit comprendre que cette population des
fortifications ne devait pas, en effet, etre tres rassurante la
nuit, et que les coups de couteau devaient s'echanger la
facilement.
Elle ne s'arreta pas a cet examen, maintenant sans interet pour
elle, puisqu'elle ne se trouverait pas melee a ces gens, et elle
regarda de l'autre cote, c'est-a-dire vers Paris.
He quoi! ces vilaines maisons, ces hangars, ces cours sales, ces
terrains vagues ou s'elevaient des tas d'immondices, c'etait
Paris, le Paris dont elle avait si souvent entendu parler par son
pere, dont elle revait depuis longtemps, et avec des imaginations
enfantines, d'autant plus feeriques que le chiffre des kilometres
diminuait a mesure qu'elle s'en rapprochait; de meme, de l'autre
cote du boulevard, sur les talus, vautres dans l'herbe comme des
bestiaux, ces hommes et ces femmes, aux faces patibulaires,
etaient des Parisiens.
Elle reconnut le cours de Vincennes a sa largeur et, apres l'avoir
depasse, tournant a gauche, elle demanda le Champ Guillot. Si tout
le monde le connaissait, tout le monde n'etait pas d'accord sur le
chemin a prendre pour y arriver, et elle se perdit plus d'une fois
dans les noms de rues qu'elle devait suivre. A la fin cependant,
elle se trouva devant une palissade formee de planches, les unes
en sapin, les unes en bois non ecorce, celles-ci peintes, celles-
la goudronnees, et quand, par la barriere ouverte a deux battants,
elle apercut dans le terrain un vieil omnibus sans roues et un
wagon de chemin de fer sans roues aussi, poses sur le sol, elle
comprit, bien que les bicoques environnantes ne fussent guere en
meilleur etat, que c'etait la le Champ Guillot. Eut-elle eu besoin
d'une confirmation de cette impression, qu'une douzaine de petits
chiens tout ronds, qui boulaient dans l'herbe, la lui eut donnee.
Laissant Palikare dans la rue, elle entra, et aussitot les chiens
se jeterent sur ses jambes, les mordillant avec de petits
aboiements.
"Qu'est-ce qu'il y a?" cria une voix.
Elle regarda d'ou venait, cet appel, et, sur sa gauche, elle
apercut un long batiment qui etait peut-etre une maison, mais qui
pouvait bien etre aussi tout autre chose; les murs etaient en
carreaux de platre, en paves de gres et de bois, en boites de fer-
blanc, le toit en carton et en toile goudronnee, les fenetres
garnies de vitres en papier, en bois, en feuilles de zinc et meme
en verre, mais le tout construit et dispose avec un art naif qui
faisait penser qu'un Robinson en avait ete l'architecte, avec des
Vendredis pour ouvriers. Sous un appentis, un homme a la barbe
broussailleuse etait occupe a trier des chiffons qu'il jetait dans
des paniers disposes autour de lui.
"N'ecrasez pas mes chiens, cria-t-il, approchez."
Elle fit ce qu'il commandait.
"Qu'est-ce que vous voulez? demanda-t-il lorsqu'elle fut pres de
lui.
-- C'est vous qui etes le proprietaire du Champ Guillot?
-- On le dit."
Elle expliqua en quelques mots ce qu'elle voulait, tandis que,
pour ne pas perdre son temps en l'ecoutant, il se versait, d'un
litre qu'il avait a sa portee, un verre de vin a rouges bords et
l'avalait d'un trait,
"C'est possible, si l'on paye d'avance, dit-il en l'examinant.
-- Combien?
-- Quarante-deux sous par semaine pour la voiture, vingt et un
sous pour l'ane.
-- C'est bien cher.
-- C'est mon prix.
-- Votre prix d'ete?
-- Mon prix d'ete.
-- Il pourra manger les chardons?
-- Et l'herbe aussi, s'il a les dents assez solides.
-- Nous ne pouvons pas payer a la semaine, puisque nous ne
resterons pas une semaine, mais au jour seulement; nous passons
par Paris pour aller a Amiens, et nous voulons nous reposer.
-- Alors, ca va tout de meme; six sous par jour pour la roulotte,
trois sous pour l'ane.
Elle fouilla dans sa jupe, et, un a un, elle en tira neuf sous:
"Voila la premiere journee.
-- Tu peux dire a tes parents d'entrer. Combien sont-ils? Si c'est
une troupe, c'est deux sous en plus par personne.
-- Je n'ai que ma mere.
-- Bon. Mais pourquoi ta mere n'est-elle pas venue faire sa
location?
-- Elle est malade, dans la voiture.
-- Malade. Ce n'est pas un hopital ici."
Elle eut peur qu'on ne voulut pas recevoir une malade.
"C'est-a-dire qu'elle est fatiguee. Vous comprenez, nous venons de
loin.
-- Je ne demande jamais aux gens d'ou ils viennent."
Il etendit le bras vers un coin de son champ;
"Tu mettras ta roulotte la-bas, et puis tu attacheras ton ane;
s'il m'ecrase un chien, tu me le payeras cent sous."
Comme elle allait s'eloigner, il l'appela:
"Prends un verre de vin.
_ Je vous remercie, je ne bois pas de vin.
-- Bon, je vas le boire pour toi."
Il se jeta dans le gosier le verre qu'il avait verse, et se remit
au tri de ses chiffons, autrement dit a son "triquage".
Aussitot qu'elle eut installe Palikare a la place qui lui avait
ete assignee, ce qui ne se fit pas sans certaines secousses,
malgre le soin qu'elle prenait de les eviter, elle monta dans la
roulotte:
"A la fin, pauvre maman, nous voila arrivees.
-- Ne plus remuer, ne plus rouler! Tant et tant de kilometres! Mon
Dieu, que la terre est grande!
-- Maintenant que nous avons le repos, je vais te faire a diner.
Qu'est-ce que tu veux?
-- Avant tout, detelle ce pauvre Palikare, qui, lui aussi, doit
etre bien las; donne-lui a manger, a boire; soigne-le.
-- Justement, je n'ai jamais vu autant de chardons; de plus, il y
a un puits. Je reviens tout de suite."
En effet, elle ne tarda pas a revenir et se mit a chercher ca et
la dans la voiture, d'ou elle sortit le fourneau en terre,
quelques morceaux de charbon et une vieille casserole, puis elle
alluma le feu avec des brindilles et le souffla, en s'agenouillant
devant, a pleins poumons.
Quand il commenca a prendre, elle remonta dans la voiture:
"C'est du riz que tu veux, n'est-ce pas?
-- J'ai si peu faim.
-- Aurais-tu faim pour autre chose? J'irai chercher ce que tu
voudras. Veux-tu?...
-- Je veux bien du riz."
Elle versa une poignee de riz dans la casserole ou elle avait mis
un peu d'eau, et, quand l'ebullition commenca, elle remua le riz
avec deux baguettes blanches depouillees de leur ecorce, ne
quittant la cuisine que pour aller rapidement voir comment se
trouvait Palikare et lui dire quelques mots d'encouragement qui, a
vrai dire, n'etaient pas indispensables, car il mangeait ses
chardons avec une satisfaction, dont ses oreilles traduisaient
l'intensite.
Quand le riz fut cuit a point, a peine creve et non reduit on
bouillie, comme le servent bien souvent les cuisinieres
parisiennes, elle le dressa sur une ecuelle en une pyramide a
large base, et le posa dans la voiture.
Deja elle avait ete emplir une petite cruche au puits et l'avait
placee aupres du lit de sa mere avec deux verres, deux assiettes,
deux fourchettes; elle posa son ecuelle de riz a cote et s'assit
sur le plancher, les jambes repliees sous elle, sa jupe etalee
"Maintenant, dit-elle, comme une petite fille qui joue a la
poupee, nous allons faire la dinette, je vais te servir."
Malgre le ton enjoue qu'elle avait pris, c'etait d'un regard
inquiet qu'elle examinait sa mere, assise sur son matelas,
enveloppee d'un mauvais fichu de laine qui avait du etre autrefois
une etoffe de prix, mais qui maintenant n'etait plus qu'une
guenille, usee, decoloree.
"Tu as faim, toi? demanda la mere.
-- Je crois bien, il y a longtemps.
-- Pourquoi n'as-tu pas mange un morceau de pain?
-- J'en ai mange deux, mais j'ai encore une belle faim: tu vas
voir; si ca met en appetit de regarder manger les autres, la
platee sera trop petite."
La mere avait porte une fourchette de riz a sa bouche, mais elle
la tourna et retourna longuement sans pouvoir l'avaler.
-- Ca ne passe pas tres bien, dit-elle en reponse au regard de sa
fille.
-- Il faut te forcer: la seconde bouchee passera mieux, la
troisieme mieux encore."
Mais elle n'alla pus jusque-la, et apres la seconde elle reposa sa
fourchette sur son assiette:
"Le coeur me tourne, il vaut mieux ne pas persister.
-- Oh! maman!
-- Ne t'inquiete pas, ma cherie, ce n'est rien; on vit tres bien
sans manger quand on n'a pas d'efforts a faire; avec le repos
l'appetit reviendra."
Elle defit son fichu et s'allongea sur son matelas haletante, mais
si faible qu'elle fut elle ne perdit pas la pensee de sa fille, et
en la voyant les yeux gonfles de larmes elle s'efforca de la
distraire:
"Ton riz est tres bon, mange-le; puisque tu travailles tu dois te
soutenir; il faut que tu sois forte pour me soigner; mange, ma
cherie, mange.
-- Oui, maman, je mange; tu vois, je mange."
A la verite elle. devait faire effort pour avaler, mais peu a peu,
sous l'impression des douces paroles de sa mere, sa gorge se
desserra, et elle se mit a manger reellement; alors l'ecuelle de
riz disparut vite, tandis que sa mere la regardait avec un tendre
et triste sourire:
"Tu vois qu'il faut se forcer.
-- Si j'osais, maman!
-- Tu peux oser.
-- Je te repondrais que ce que tu me dis, c'etait cela meme que je
te disais.
-- Moi, je suis malade.
-- C'est pour cela que si tu voulais j'irais chercher un medecin;
nous sommes a Paris, et a Paris il y a de bons medecins.
-- Les bons medecins ne se derangent pas sans qu'on les paye.
-- Nous le payerions.
-- Avec quoi?
-- Avec notre argent; tu dois avoir sept francs dans ta robe et en
plus un florin que nous pouvons changer ici; moi j'ai dix-sept
sous. Regarde dans ta robe."
Cette robe noire, aussi miserable que la jupe de Perrine, mais
moins poudreuse, car elle avait ete battue, etait posee sur le
matelas et servait de couverture; sa poche exploree donna bien les
sept francs annonces et le florin d'Autriche.
"Combien cela fait-il en tout? demanda Perrine, je connais si mal
l'argent francais.
-- Je ne le connais guere mieux que toi."
Elles firent le compte, et en estimant le florin a deux francs
elles trouverent neuf francs quatre-vingt-cinq centimes.
"Tu vois que nous avons plus qu'il ne faut pour le medecin,
continua Perrine.
-- Il ne me guerirait pas par des paroles, il ordonnerait des
medicaments, comment les payer?
-- J'ai mon idee. Tu penses bien que quand je marche a cote de
Palikare, je ne passe pas tout mon temps a lui parler, quoiqu'il
aimerait cela; je reflechis aussi a toi, a nous, surtout a toi,
pauvre maman, depuis que tu es malade, a notre voyage, a notre
arrivee a Maraucourt. Est-ce que tu crois que nous pouvons nous y
montrer dans notre roulotte qui, si souvent, sur notre passage a
fait rire? Cela nous vaudrait-il un bon accueil?
-- Il est certain que meme pour des parents qui n'auraient pas de
fierte, cette entree serait humiliante.
-- Il vaut donc mieux qu'elle n'ait pas lieu; et puisque nous
n'avons plus besoin de la roulotte nous pouvons la vendre.
D'ailleurs a quoi nous sert-elle maintenant? Depuis que tu es
malade, personne n'a voulu se laisser photographier par moi; et
quand meme je trouverais des gens assez braves pour se fier a moi,
nous n'avons plus de produits. Ce n'est pas avec ce qui nous reste
d'argent que nous pouvons depenser trois francs pour un paquet de
developpement, trois francs pour un virage d'or et d'acetate, deux
francs pour une douzaine de glaces. Il faut la vendre.
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