Comte du Pape written by Hector Malot
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Hector Malot >> Comte du Pape
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Madame Pretavoine fit un geste qui disait clairement que l'argent en
cette circonstance n'etait rien pour elle, et qu'elle etait prete a
payer tout ce qu'on lui demanderait.
--Les autres, continua Mgr de la Hotoie, sont hereditaires et
transmissibles en ligne masculine, d'aine en aine, nes de legitime
mariage et perseverant dans la religion catholique et dans l'obeissance
au saint-siege. Le prix a payer pour ceux-la est de 7,000 fr.
--Bien entendu, ce que je desire, dit madame Pretavoine, c'est un
titre transmissible, car M. le comte de la Roche-Odon voudra que ses
petits-enfants soient nobles.
--Vous voyez que ce que vous desirez est possible.....
--Ah! monseigneur! s'ecria madame Pretavoine prete a se prosterner.
Mais l'eveque la retint d'un mot.
--... En principe, j'entends, car en ce qui touche monsieur votre fils,
vous comprenez que je ne puis rien dire. La chose est a voir, a etudier,
et vous pouvez etre certaine que j'y mettrai toute l'activite dont
je suis capable. Je sonderai le terrain. Et tout ce que je puis vous
promettre aujourd'hui, c'est ce que mon ami Guillemittes demande,
c'est-a-dire un devouement absolu, qui me fera suivre votre affaire
comme si elle etait mienne. Mais vous-meme, de votre cote, n'avez-vous
jusqu'a present rien fait?
--Rien, monseigneur, j'ai attendu votre arrivee.
--Et il y a longtemps deja que vous etes a Rome?
--Trois semaines.
--Trois semaines!
--Nous avons employe notre temps, moi dans les basiliques et dans les
eglises a adorer les saintes reliques, mon fils a la bibliotheque du
Vatican.
Mgr de la Hotoie laissa echapper un geste, mais il ne fit pas
d'observation.
--Il a aussi rendu visite a Sa Saintete qui a daigne le recevoir.
--Et a-t-il parle a Notre Saint-Pere de ce que vous desirez?
--Assurement non; moi-meme je n'ai pas voulu demander d'audience avant
de vous avoir consulte, bien que je sois chargee de remettre a Sa
Saintete une somme de cent cinquante mille francs, produit d'une loterie
organisee dans notre contree par les soins de M. l'abbe Guillemittes et
par les miens.
--Guillemittes m'avait parle de cette loterie.
--J'ai les fonds, ou plutot ils sont chez notre banquier; mais avant de
les remettre entre les mains du Saint-Pere, j'ai voulu consulter Votre
Grandeur pour savoir ce que j'avais a dire ou a demander dans cette
audience.
Il resta assez longtemps sans repondre, reflechissant.
--Il faut, dit-il, que cette somme, due a vos pieux soins comme a ceux
de Guillemittes, vous soit utile a l'un comme a l'autre. Sans doute Sa
Saintete vous adressera ses remerciments quand vous lui remettrez cette
somme. Mais je crois qu'il serait bon que cette remise s'accomplit dans
certaines circonstances qui frapperaient particulierement son attention.
Ainsi, pourquoi cette somme ne serait-elle pas renfermee dans un
modele de la chasse de sainte Ruitilie, ou mieux encore dans un modele
artistique de l'eglise que Guillemittes a fait elever a Hannebault! Ce
serait, il est vrai, une depense considerable...
--Qui importe peu!
--Eh bien! alors, je crois que ce moyen peut produire les plus heureux
resultats. Je verrai. Ce modele peut etre execute soit ici, soit chez
Armand Cailliat, a Lyon. Je m'occuperai de cela et nous choisirons celui
des orfevres qui nous promettra le plus de diligence. Dans quelque jours
j'aurai l'honneur de vous revoir. Vous etes logee?
--A la _Minerve_.
--Eh bien! Je vous ferai prevenir, et j'espere que vous voudrez m'amener
monsieur votre fils, que je desire connaitre.
XIII
Madame Pretavoine quitta Mgr de la Hotoie enchantee de lui.
Comte Pretavoine!
Comme cela etait doux a prononcer!
Elle embrassa Cecilia avec effusion et Baldassare fut remue jusqu'au
fond du coeur en voyant la joie que manifestait cette bonne dame parce
que sa fille n'etait pas malade.
--Puisque le reve ne s'est pas realise, dit madame Pretavoine, cela
signifie bonheur et chance.
--Je vais lui prendre un billet a la loterie, dit Baldassare.
--Non, repliqua madame Pretavoine, c'est moi qui vais lui en offrir un.
Et elle emmena l'enfant, qui la conduisit dans une petite boutique ou
une veilleuse brulait entre une image de la Madone et un portrait du roi
Victor-Emmanuel. Non-seulement madame Pretavoine prit un billet pour
Cecilia, mais elle en prit encore plusieurs pour Baldassare, qu'elle
remit a l'enfant.
Et par les rues tortueuses, elle se dirigea vers la _Minerve_, ne voyant
rien, n'entendant rien, repetant tout bas:
--Comte Pretavoine, comte Pretavoine.
Elle etait aussi ravie de l'idee d'offrir ses cent cinquante mille
francs dans le modele de l'eglise d'Hannebault. Elle avait vu dans les
bons journaux qu'elle lisait, que des donateurs avaient quelquefois
depose leurs offrandes aux pieds du Saint-Pere d'une facon plus ou moins
ingenieuse, les uns dans une canne creuse, les autres dans un pate,
celui-ci dans une madone dont le sein contenait des pieces d'or qui,
par un mecanisme ingenieux, se repandaient sur la table de Sa Saintete;
celui-la dans un poisson miraculeux, mais aucune de ces inventions ne
valait celle du modele de l'eglise d'Hannebault. Evidemment ce
modele frapperait l'attention du Saint-Pere, qui voudrait assurement
recompenser le constructeur de cette admirable eglise, et l'abbe
Guillemittes serait surement eveque.
Cependant, en reflechissant a cette idee, une inquietude se glissait
dans son contentement: grisee, emportee par la joie du triomphe, elle
avait ete trop vite en disant que la depense que necessiterait ce modele
importait peu.
Au contraire, elle importait beaucoup.
Assurement, s'il fallait faire cette depense, s'il le fallait
absolument, elle l'accepterait, comme elle en avait deja subi, comme
elle etait disposee a en subir encore tant d'autres; seulement, si on
pouvait l'economiser ou simplement si on pouvait la reduire, gagner
dessus quelques milliers, quelques centaines de francs, cela etait a
considerer et a etudier.
Tout en reflechissant, elle marchait toujours; mais, comme elle ne
regardait pas devant elle, elle s'etait egaree dans ce quartier aux
ruelles tortueuses, infectes, bordees d'echoppes croulantes, devant
les portes desquelles grouillait une population de vieilles femmes et
d'enfants deguenilles qui se vautraient dans les ruisseaux croupissants.
A qui parler pour demander son chemin, elle ne savait pas un mot
d'italien.
Elle continua a marcher droit devant elle, et elle arriva ainsi sur la
berge du Tibre, alors qu'elle croyait rencontrer le Corso.
Lorsqu'une riviere traverse une grande ville, elle est un point de
repere commode pour les etrangers; on suit ses quais, et l'on arrive
ainsi a quelque rue transversale qui vous remet dans le bon chemin. Mais
le Tibre n'a pas de quais: sur ses berges, des terrains vagues encombres
d'immondices, au milieu desquelles chiens et gens viennent s'accroupir,
ou bien des masures qui trompent leurs fondations verdies et leurs
escaliers vacillants dans l'eau jaune du fleuve, au-dessus de laquelle
des porches supportent des guenilles et des linges immondes qui sechent
au soleil.
Madame Pretavoine retourna sur ses pas, et, desesperant de se retrouver
dans ce dedale de rues, elle monta dans la premiere voiture qu'elle
rencontra, et dit au cocher de la mener au telegraphe.
Son plan etait arrete.
Il etait des plus simples: il consistait a charger l'abbe Guillemittes
d'executer lui-meme ce modele de son eglise.
Dans ces conditions, de quel prix ne serait pas cette offrande? Ce
serait le fondateur meme de l'eglise qui aurait pense a l'offrir au
Saint-Pere: oeuvre d'artiste, originale et spontanee.
Avec les ouvriers de la serrurerie artistique, cela devait lui etre
assez facile.
En tous cas, on pouvait etre assure qu'il ne ferait pas comme les
artistes et qu'il n'en prendrait pas a son aise; la marche de son
travail serait reglee sur la determination de Mgr Hyacinthe, et il etait
bien certain que le modele serait acheve avant que l'eveque de Conde eut
donne sa demission. De telle sorte que ce modele arriverait a Rome assez
a temps pour que le constructeur de l'eglise d'Hannebault put etre
utilement recommande au nonce apostolique, et par celui-ci au ministre
des cultes de la Republique francaise, qui nomme plus ou moins librement
les eveques.
Enfin, avec l'abbe Guillemittes, la depense serait minime, car
travaillant pour lui-meme et sous pression d'une date prochaine, il
serait econome de son argent aussi bien que de son temps.
Ce fut d'apres ce plan qu'elle redigea sa depeche:
"GUILLEMITTES, doyen,
Hannebault (France),
Monseigneur pense que la somme doit etre offerte dans un modele de
votre eglise; faites faire tout de suite ce modele par la serrurerie
artistique; je vous demande permission de prendre a ma charge la depense
pour la matiere employee, cuivre dore; reponse immediate, payee. Vous
ecris pour explication. Faites commencer travail des aujourd'hui, si
acceptez.
PRETAVOINE."
Sans doute c'etait la une depeche bien longue, mais il importait qu'elle
fut claire et precise.
D'ailleurs les quelques mots: "je vous demande permission de prendre a
ma charge la depense pour la matiere employee, cuivre dore" rapportaient
plus qu'ils ne coutaient.
Dans ce modele, c'etait la main-d'oeuvre qui devait etre la grosse
depense, et cette main-d'oeuvre ce serait l'abbe Guillemittes qui la
payerait. N'etait-ce pas juste? Apres tout, ce serait lui qui serait
eveque.
La reponse ne se fit pas trop attendre. Quatre heures apres, madame
Pretavoine la recevait a la _Minerve_, ou elle etait rentree.
"Excellente idee. On sera demain au travail, qui sera pousse activement.
GUILLEMITTES."
Aussitot elle retourna chez Mgr de la Hotoie, a qui il fallait faire
accepter cette "excellente idee", qui pouvait lui paraitre execrable par
cela seul qu'il ne l'avait pas eue et quelle detruisait la sienne.
Baldassare baisa le bas de sa robe.
--Ah! signora, je gagnerai, c'est sur; c'est aujourd'hui la date et le
jour de mon malheur.
Mais ce n'etait pas de la joie de Baldassare qu'elle avait souci pour le
moment.
En la voyant entrer Mgr de la Hotoie laissa paraitre une legere
surprise, mais elle se hata d'expliquer ce qui l'amenait:
--Lorsque vous avez bien voulu me suggerer cette idee du modele de
l'eglise d'Hannebault, je l'ai accueillie comme elle meritait de l'etre,
et l'enthousiasme a fait taire la reflexion. Mais dans la rue la
reflexion a parle; j'ai pense que M. l'abbe Guillemittes, etait lui-meme
un artiste et que par consequent il pourrait etre blesse de voir son
oeuvre reproduite par un autre que par lui, alors surtout que dans les
ateliers de sa serrurerie artistique, il pouvait peut-etre executer ce
modele.
--Effectivement.
--Alors je lui ai envoye une depeche et voici sa reponse.
Disant cela, elle tendit le telegramme a l'eveque.
C'etait le moment critique.
Heureusement pour son plan Mgr de la Hotoie ne montra aucune
contrariete.
--Ce qu'il nous faut, dit-il, c'est le modele, et apres tout mieux vaut
qu'il ait ete execute par Guillemittes lui-meme; ce sera une attention
de plus. Nous pourrons le representer comme l'heritier de saint Eloi.
XIV
Six jours apres, madame Pretavoine recut un billet de Mgr de la Hotoie,
par lequel l'eveque de Nyda la prevenait qu'il serait heureux de la
voir, elle et son fils; il regrettait de ne pouvoir lui rendre visite,
mais il etait un peu souffrant, et d'ailleurs la _Minerve_ n'etait pas
un endroit favorable aux entretiens qui exigent la discretion.
Ces six jours avaient ete mis a profit par Mgr de la Hotoie pour ecrire
a son ami Guillemittes et recevoir une reponse.
Car avant de s'engager avec cette madame Pretavoine, il importait de
savoir au juste qui elle etait, et si vraiment le doyen d'Hannebault
desirait aussi vivement le mariage d'Aurelien Pretavoine avec
mademoiselle de la Roche-Odon, que cette vieille femme le pretendait:
Guillemittes etait-il sa dupe ou bien reellement etait-il son associe?
Il etait bon d'echanger directement et sans aucune entremise, un mot a
ce sujet.
La reponse lui prouva que l'abbe Guillemittes desirait ce mariage, sinon
autant que madame Pretavoine, au moins assez pour que lui ne put pas
refuser de concourir a son succes, au moins dans une certaine mesure.
Il desirait voir ce jeune homme qui se mariait par vocation religieuse,
pour devenir le defenseur de la religion et de l'Eglise. Si le fils
valait la mere, c'etait vraiment une famille interessante.
Il y avait de l'artiste et du dilettante dans Mgr de la Hotoie; il
prenait plaisir a voir agir un personnage rien que pour le plaisir de le
suivre, sans s'inquieter de savoir s'il agissait bien ou mal, question
tout a fait secondaire au point de vue ou il se placait; il ne lui
demandait point: etes-vous moral ou immoral? mais seulement: etes-vous
habile?--en un mot, c'etait un curieux.
Et il etait bien certain qu'avec madame Pretavoine et son fils, cette
curiosite allait trouver a se satisfaire.
Ils n'auraient pas qu'a etendre les mains pour saisir le but qu'ils
poursuivaient.
Ils rencontreraient des obstacles sur leur chemin, il faudrait lutter,
s'ingenier, inventer des combinaisons, en poursuivre l'execution, les
remplacer par d'autres quand elles auraient echoue.
Du fond de son cabinet, tranquille dans son fauteuil il suivrait cette
lutte et s'en distrairait.
_E terra magnum alterius spectare laborem_.
Cette verite proclamee par Lucrece "qu'il est doux de regarder du rivage
ceux qui luttent contre la tempete" est de tous les temps: il les
verrait errant ca et la, cherchant le chemin a suivre, luttant de genie
et nuit et jour se consumant en efforts admirables. Dans sa vie monotone
ce serait une occupation.
Sans cesse ils reviendraient a lui et, jour par jour, heure par heure,
ils lui apporteraient le spectacle de leurs espoirs enthousiastes ou de
leurs deceptions.
Combien regrettable etait la necessite ou il se trouvait de ne pas les
abandonner a leurs propres ressources, et de ne pas les laisser agir
seuls d'apres leur propre inspiration.
Mais, comme cette vieille femme avait eu l'adresse de lier sa cause a
celle de Guillemittes, il se trouvait par cela seul oblige d'agir.
Il est vrai que ce lien n'etait pas aussi solide qu'elle voulait le
faire croire en exagerant sa force; en realite il pouvait etre denoue,
et parce que Guillemittes deviendrait eveque de Conde-le-Chatel, il
ne s'en suivait pas necessairement qu'Aurelien Pretavoine dut devenir
comte.
Son intervention pouvait donc se diviser: active et devouee pour
l'ancien camarade, elle pouvait etre moderee pour les proteges de
celui-ci.
Sans doute il les guiderait de ses conseils, mais enfin il ne se
jetterait point a l'eau pour eux; du bord du rivage, il leur tendrait de
temps en temps la main pour ne pas les laisser se noyer et il verrait
leurs efforts; s'ils touchaient le port, eh bien! cela aurait ete une
lutte curieuse qui lui aurait fait passer quelques bons moments.
S'ils sombraient, tant pis pour eux; les denouements tristes valent les
denouements gais; au moins il pensait ainsi, ayant l'esprit ouvert et
nullement exclusif.
Quand madame Pretavoine se presenta avec Aurelien, il fut parfait de
bonne grace et d'affabilite pour celui-ci.
Il est vrai qu'il eprouva une certaine surprise en voyant un jeune homme
elegant dans sa mise, correct dans sa tenue, au lieu du lourdaud qu'il
s'attendait a trouver.
Il le fit asseoir vis-a-vis son fauteuil, et comme il avait suffisamment
regarde la mere, lors des premieres visites de celle-ci, ce fut le fils
qu'il regarda et qu'il examina.
Le pied etait petit, mais un peu trop court, la main etait soignee, le
geste etait etudie, le regard habilement voile ne disait rien, quoiqu'il
put, a l'occasion et selon la volonte, exprimer la beatitude ou la
moquerie.--Ce garcon-la aussi etait quelqu'un, et il n'y avait aucune
outrecuidance a demander la noblesse pour lui.
--Allons, tant mieux, se dit l'eveque; si intellectuellement le fils
vaut la mere, la comedie sera bien jouee.
Puis, tout de suite, s'adressant a madame Pretavoine, il lui expliqua
pourquoi il avait desire la voir.
--La necessite ou nous sommes d'attendre plus ou moins longtemps le
modele de l'eglise d'Hannebault, va prolonger votre sejour a Rome
au dela des limites que vous vous etiez peut-etre fixees. Dans ces
circonstances, j'ai pense que la vie d'hotel vous serait fatigante.
--Elle nous l'est deja, dit Aurelien, et nous songions a prendre un
appartement.
--Je ne vous engage pas a cela, il faudrait vous faire servir et vous
auriez des ennuis de toutes sortes. Mais nous avons ici une maison
respectable dans laquelle vous pourriez trouver le calme uni au
bien-etre qui vous sont necessaires. Cette maison, qui n'est point un
hotel, qui n'est meme pas une maison meublee, car elle ne s'ouvre pas
devant tous ceux qui frappent a sa porte, est tenue par deux vieilles
demoiselles francaises dont vous avez sans doute entendu parler: les
demoiselles Bonnefoy.
La mere et le fils firent un meme signe pour dire qu'ils n'avaient pas
l'honneur de connaitre les demoiselles Bonnefoy.
--On n'est ordinairement recu dans cette respectable maison qu'apres
presentation, ou quand on porte un grand nom de la noblesse ou du clerge
francais: j'ai vu ce matin mademoiselle Bonnefoy, la jeune,--elle a
cinquante-huit ou cinquante-neuf ans,--et elle veut bien mettre a
votre disposition, madame, ainsi qu'a celle de monsieur votre fils, un
appartement.
Madame Pretavoine se confondit en remerciements, gonflee de joie a la
pensee de loger dans une maison qui ne recevait que des representants
de la noblesse et du clerge. Quant a Aurelien, il demeura impassible,
cachant avec soin les sentiments qu'il eprouvait a la pensee d'aller
s'enterrer dans une maison respectable tenue par deux vieilles filles
dont la plus jeune avait cinquante-neuf ans.
--Situee via della Pigna dans le quartier de la place d'Espagne, cette
maison vous sera tres-commode pour vos visites aux eglises, car on
revient toujours facilement a la place d'Espagne; c'est un centre. Au
reste j'ai pense aussi qu'une personne vous serait tres-utile pour
vous guider dans ces visites non-seulement aux eglises, aux vieilles
basiliques fermees qu'elle vous ferait ouvrir, mais encore aux pieuses
reliques, celles des corps saints, des chaines des martyrs, de la sainte
Vierge, de la passion de Notre-Seigneur dont Rome est si riche. En
meme temps elle pourrait aussi vous introduire dans les eglises des
congregations que, en vertu de l'abominable loi de 1866, on a fait
fermer lorsqu'on a spolie le Saint-Pere. Ah! madame, vous trouverez la,
si vous le pouvez, a exercer bien utilement votre charite.
Madame Pretavoine etait toutes oreilles, car elle comprenait que ces
paroles, dites sur le ton de la simple conversation, etaient la loi que
Mgr de la Hotoie lui dictait.
--J'ai parle de cette personne a mademoiselle Bonnefoy la jeune, et elle
espere vous donner une religieuse qui sera ce guide dans vos pieuses
stations et qui vous eclairera pour vos charites.
Puis cessant de s'adresser a madame Pretavoine, pour se tourner vers
Aurelien:
--Madame votre mere m'a dit que depuis votre arrivee a Rome, vous alliez
travailler chaque matin a la bibliotheque du Vatican. Assurement cela
est fort meritoire, alors surtout que vous travaillez pour le plaisir de
l'etude, sans un but determine.
A son tour, Aurelien ecouta sans perdre un mot, car c'etait sa ligne de
conduite qu'on allait lui tracer.
--Je suis sur, continua l'eveque, que vous etes un objet de curiosite
et meme d'etonnement, on se demande sans doute si vous vous preparez a
abandonner la vie laique. Il ne faut pas en vouloir a ceux qui se posent
ces questions; c'est qu'ici ces habitudes studieuses sont plutot celles
des cadets que des jeunes gens de hautes familles qui entourent le
trone de Notre Saint-Pere. Pour vous aussi le temps va etre long, et je
voudrais que vous pussiez le passer sans trop d'ennui. Voici une lettre
d'introduction pour une personne qui vous presentera et vous fera
recevoir au cercle de Saint-Pierre. C'est le seul qu'un jeune homme tel
que vous puisse frequenter. Vous le trouverez compose de Romains et
d'etrangers qui sont devoues a Sa Saintete; et vous pourrez faire
societe avec des jeunes gens elegants, distingues, qui s'amusent
honnetement. Avec eux vous aurez le bonheur et la gloire de figurer
dans les receptions du Saint-Pere. Vous verrez que ces jeunes gens sont
d'excellents camarades, pieux sans trop de rigidite, et qui comprennent
les amusements de la jeunesse. Je n'ai pas de conseils a vous donner,
cependant comme je m'adresse a un etranger, je puis peut-etre vous dire
qu'il n'y a aucun inconvenient a vous distinguer par de l'elegance
dans la toilette et la tenue. Si vous n'avez pas apporte de Paris
une garde-robe suffisante, vous pourrez vous faire habiller chez les
fratelli Reanda, ganter chez Cagiati, coiffer chez Bessi, friser chez
Lancia. Bien entendu, on jouit d'une liberte absolue de parole, et il
n'y aura aucun inconvenient a ce que vous affirmiez hautement et en
toutes circonstances vos croyances et votre foi. Ainsi j'entendais
dernierement un jeune homme soutenant la these si juste que les
gouvernements doivent etre soumis a l'Eglise, dire hautement que les
rois devraient servir le pape a table, la couronne sur la tete, comme
les rois de Naples et de Boheme servirent Boniface VIII, apres avoir
l'un et l'autre conduit sa haquenee par la bride, et ce jeune homme
courageux fut couvert d'applaudissements. Avez-vous etudie l'histoire de
Boniface VIII?
--Peu.
--Elle est tres-utile a connaitre de nos jours, et je pourrais vous
preter Muratori qui vous interessera vivement; je vous preterai aussi le
code publie par Boniface sous le nom de _Sexte_, et vous y trouverez des
maximes qu'il est bon d'avoir sans cesse presentes a l'esprit et sur les
levres, en ces temps d'erreur que nous traversons, telle que celle qui
ouvre ce code et par laquelle il proclame que le pontife romain: _Jura
omnia in scrino pectoris sui sensetur habere_.
Et s'adressant a madame Pretavoine:
--C'est-a-dire que le pape possede tous les droits dans son sein.
--Cela est bien vrai, repondit celle-ci.
XV
C'est au coin de la via della Pigna, et d'une rue conduisant a la place
Barberini que se trouve la maison dans laquelle les demoiselles
Bonnefoy veulent bien recevoir moyennant une honnete remuneration, les
representants de la noblesse francaise et du haut clerge qui viennent
passer quelque temps a Rome; si vous n'etes pas de grande noblesse,
archeveque, ou tout au moins eveque, vous n'etes recu dans cette maison
qu'avec des lettres de recommandation, ou une presentation officielle
affirmant votre piete, votre devouement a l'Eglise, et votre fidelite au
saint-siege.
Bien entendu il n'y a point d'enseigne pour signaler cette pension
nobiliaire et episcopale a l'attention des passants; au contraire, elle
ne s'annonce au dehors que par la discretion, le mystere et la proprete:
si elle etait plus vaste, on pourrait la prendre pour un couvent de
religieuses cloitrees.
Cependant, comme il fallait bien une enseigne pour signaler leur maison
aux clients distraits ou maladroits qui ne savent pas se reconnaitre
dans une ville etrangere, les demoiselles Bonnefoy en ont trouve une qui
a fonde leur reputation et fait en meme temps leur fortune.
Elle consiste en deux puissantes lampes carcel qui flanquent une madone
exposee dans l'embrasure d'une fenetre du premier etage, et qui, toute
la nuit, du soir au matin, brulent la comme deux phares et eclairent
tout le quartier.
Peu de personnes circulent dans la via della Pigna, mais beaucoup au
contraire traversent la place Barberini, et la nuit il est impossible
de passer par cette place sans apercevoir les deux globes lumineux qui
illuminent la facade de la maison des soeurs Bonnefoy et font palir les
becs de gaz.
--Quelles sont donc ces lumieres? demandent les etrangers.
--Les lampes des demoiselles Bonnefoy.
--Et qu'est-ce que c'est que les demoiselles Bonnefoy?
Alors les explications arrivent tout naturellement, et se gravent dans
la memoire.
On emporte de Rome le souvenir de deux lampes carcel, et rentre dans sa
province, on en parle a ceux de ses amis qui doivent faire le voyage
d'Italie.
--Surtout, logez-vous chez les demoiselles Bonnefoy; seulement
faites-vous avant recommander; tout le monde n'y est pas admis.
Les gens qui peuvent dire qu'ils ont habite chez les deux soeurs, en
recoivent une sorte de lustre. Mais cet avantage, si precieux pour
certaines personnes, n'est pas le seul qu'offrent les soeurs Bonnefoy;
on trouve en plus chez elles des appartements propres, et une cuisine
qui si elle est necessairement composee de poulets et de beefsteaks
romains, est au moins arrangee a la francaise; enfin, on n'y est point
ecorche.
Sur la recommandation de Mgr de la Hotoie les portes de cette
respectable maison voulurent bien s'ouvrir devant madame Pretavoine et
son fils.
Ce fut mademoiselle Bonnefoy la jeune qui les recut et les installa
elle-meme dans deux chambres du premier etage, et tout de suite madame
Pretavoine se mit bien avec la vieille fille, en montrant combien elle
etait sensible a l'honneur et a la grace qu'on lui faisait.
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