Comte du Pape written by Hector Malot
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Hector Malot >> Comte du Pape
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Ce n'etait pas par un desinteressement tout a fait pur que Mgr de la
Hotoie avait accorde sa protection a Baldassare. "Avant son malheur,"
comme on dit, celui-ci etait ouvrier, tres-habile ouvrier chez un
marchand de curiosites et d'antiquites de la via Condotti; et Mgr de la
Hotoie avait voulu se l'attacher pour entretenir son musee. En sortant
du bagne, Baldassare etait venu s'etablir chez son protecteur, et depuis
cette epoque il n'etait guere sorti des salons qui etaient confies a sa
garde.
Il vivait la, sauvage, farouche, avec une petite fille de six ans que
lui avait laissee sa femme, et qu'il adorait passionnement, par cette
unique raison qu'elle etait le portrait vivant de celle qu'il avait
tuee.
La premiere fois que madame Pretavoine s'etait presentee chez M. de la
Hotoie pour lui remettre la lettre de l'abbe Guillemittes, elle avait
eu affaire a Baldassare, qui l'avait assez mal, ou tout au moins
brusquement recue. Et si elle n'avait point ete effrayee par cette tete
energique, au front bas et au menton carre, reposant sur un cou gros et
court, et sur de larges epaules, c'etait parce qu'il n'etait point dans
son caractere d'avoir peur de qui que ce fut, mais elle s'etait dit
qu'il n'y aurait rien a tirer d'une pareille brute, et en redescendant
un escalier d'une largeur et d'une hauteur extraordinaires, elle avait
pense que c'etait la un singulier domestique pour un eveque francais.
Il n'y a pas que les observateurs de profession, agents de police ou
romanciers qui aient l'oeil a tout, et l'attention toujours eveillee.
Madame Pretavoine, bien qu'elle ne fit pas metier d'observer, avait
l'oeil circulaire, qui vivement et surement remarque les choses, alors
meme qu'elles sont insignifiantes. Pendant que la porte avait ete
entr'ouverte par Baldassare, madame Pretavoine avait apercu sur un
siege des souliers neufs d'enfant, qui avaient du etre poses la par le
cordonnier quand il les avait apportes. Il y avait donc un enfant dans
la maison, et par cet enfant on pouvait peut-etre gagner le pere.
Arrivee dans la cour, close par des murailles hautes comme celles d'une
forteresse ou d'une prison, elle avait regarde autour d'elle et, dans un
coin, elle avait vu une petite fille, qui, avec la pointe d'un couteau,
s'amusait a arracher les herbes poussees entre les fentes des dalles.
Alors, comme si elle prenait un interet extreme a etudier l'architecture
du palais, ses blocs en travertin provenant du Colisee, ses fenetres a
barreaux de fer enchevetres, elle s'etait approchee de la petite, qui,
curieusement, avait leve la tete pour regarder la dame qui s'approchait
d'elle.
Mais, helas! l'enfant ne ressemblait nullement au domestique de Mgr de
la Hotoie; elle avait une petite tete fine au menton allonge, couronnee
par une foret de cheveux noirs frisants.
Comment lui adresser la parole: madame Pretavoine ne savait pas un mot
d'italien, et cette petite sauvage n'entendait pas le francais, sans
doute.
Cependant elle s'etait risquee et elle avait prononce le nom de Mgr de
la Hotoie.
A sa grande surprise l'enfant avait repondu en francais qu'il fallait
monter au premier etage.
Alors un dialogue s'etait engage, et madame Pretavoine avait questionne
l'enfant.
--Aimait-elle les bonbons?
--Oui, beaucoup.
--Les poupees?
--Elle n'en avait jamais eu.
--Mais les aimait-elle?
--Oh! oui.
Et les yeux de l'enfant avaient jete des flammes.
--Eh bien, je vous en apporterai.
--Comme celles qu'on voit dans le Corso?
--Comme celles qu'on voit dans le Corso.
Et deux jours apres, sous pretexte de demander si Mgr de la Hotoie
n'avait pas ecrit, madame Pretavoine etait revenue, apportant un sac de
bonbons et une poupee achetee dans le Corso.
Cette fois, la porte, au lieu de s'entrouvrir devant elle, s'etait
ouverte toute grande, et Baldassare non-seulement l'avait fait entrer,
mais encore il lui avait avance un siege.
L'enfant avait parle entre les deux visites.
Grande fut la joie de la petite fille quand elle vit les bonbons et la
poupee, mais plus grande encore fut la joie du pere. L'enfant riait,
dansait; il riait aussi avec sa figure farouche, et volontiers il eut
danse avec elle.
--J'aime beaucoup les enfants, je les adore, je ne peux en voir un sans
desirer lui faire plaisir, dit madame Pretavoine, et votre petite fille
m'a paru si charmante que je n'ai pu resister a l'envie de lui apporter
une poupee. Vous n'avez pas d'autres enfants?
Baldassare avait envoye sa fille jouer dans la cour et il avait raconte
"son malheur" a cette bonne dame qui se montrait si gracieuse pour les
enfants.
La premiere fois qu'il avait repondu a madame Pretavoine, c'etait a
peine s'il s'etait servi de quelques mots francais, mais maintenant il
s'expliquait sinon facilement au moins suffisamment pour etre compris;
d'ailleurs madame Pretavoine se gardait bien de laisser paraitre qu'elle
ne le comprenait pas alors meme qu'elle cherchait ce qu'il avait voulu
dire; sa physionomie se modelait sur celle de Baldassare, souriant quand
il souriait, s'attristant quand il s'assombrissait.
Elle ne lui adressa pas une seule question qui eut rapport a Mgr de
la Hotoie, et ne montra d'interet ou de curiosite que pour ce qui le
touchait personnellement, lui Baldassare et "sa chere petite fille si
intelligente, si jolie."
Les Italiens sont fins, mais comment Baldassare se serait-il defie d'une
si bonne dame qui ne prononcait meme pas le nom de son maitre: elle
avait ete seduite par l'enfant, c'etait apres tout bien naturel.
Il parlait donc de l'enfant, de ce qu'il ferait d'elle, de ses
esperances, de son avenir, de ses parents, d'un de ses cousins Lorenzo
Picconi, qui etait aide de chambre au Vatican.
A ce mot, madame Pretavoine ouvrit les oreilles. Un valet de chambre
du Saint-Pere! quelle heureuse fortune! Decidement ce Baldassare etait
precieux.
Et tous les deux ou trois jours elle etait revenue pour voir "la petite
Cecilia", et toujours ses poches comme ses mains etaient pleines.
Avec mademoiselle Emma, la femme de chambre de madame de la Roche-Odon,
elle avait procede a peu pres de la meme facon; seulement, comme
mademoiselle Emma n'avait pas d'enfant, elle s'etait adressee a elle
directement, et a la place de la tendresse et de l'affection, elle avait
employe la flatterie.
Sachant par Aurelien l'heure a laquelle madame de la Roche-Odon allait
faire sa promenade quotidienne a la villa Borghese et au Pincio, elle
s'etait presentee un jour rue Gregoriana au moment ou elle etait bien
certaine de ne pas rencontrer la vicomtesse chez elle; puis elle s'etait
retiree.
Deux jours apres elle etait revenue a la meme heure, et bien entendu
elle n'avait pas trouve madame de la Roche-Odon.
Alors elle avait manifeste l'intention de l'attendre.
Puis elle avait demande a mademoiselle Emma la permission de lui
adresser une question relativement a la charmante robe que celle-ci
portait deux jours auparavant.
--Est-ce que cette robe avait ete faite a Rome?
Mademoiselle Emma eprouvait peu de sympathie pour madame Pretavoine,
mais elle etait sensible aux compliments, surtout a ceux qui
s'adressaient a ses graces, qui commencaient, helas! a se faner, car
elle n'avait pas derobe a sa maitresse le secret de celle-ci pour ne pas
vieillir.
Elle avait donc repondu que cette robe avait ete faite a Rome.
Madame Pretavoine avait paru tres-satisfaite de cette reponse, car
elle avait besoin de se commander deux robes et elle ne savait a qui
s'adresser; elle serait heureuse que mademoiselle Emma voulut bien lui
donner l'adresse de sa couturiere.
Mademoiselle Emma avait volontiers donne cette adresse.
Ce n'etait pas tout: madame Pretavoine avait encore un service
a reclamer d'elle, c'etait de vouloir bien la recommander tout
particulierement, car s'il etait facile d'habiller une personne qui
portait la toilette aussi bien que mademoiselle Emma, ce n'etait plus
meme chose d'habiller une vieille femme.
Mademoiselle Emma avait promis cette recommandation; elle irait le
lendemain chez la couturiere.
--A quelle heure, chere demoiselle? Si cela ne vous genait pas, je m'y
trouverais en meme temps que vous, et alors vous pourriez me presenter.
A tant de politesse, mademoiselle Emma avait du repondre elle-meme
poliment, et elle avait propose a madame Pretavoine d'aller la prendre a
son hotel. Madame Pretavoine s'etait defendue, mais elle avait fini par
ceder.
Le lendemain, quand mademoiselle Emma etait arrivee a la _Minerve_, elle
avait trouve madame Pretavoine, qui ne goutait jamais, sur le point de
s'asseoir devant une table sur laquelle etait servie une collation de
gateaux avec une bouteille de Marsala.
--Etes-vous bien pressee, chere demoiselle?
--Je suis tout a votre disposition, madame.
--Alors, chere demoiselle, faites-moi l'amitie de partager mon gouter;
un gateau seulement et un doigt de Marsala; oh! je vous en prie;
asseyez-vous donc. A la creme, le gateau? Non, sec. Tres-bien.
XI
Un matin, comme madame Pretavoine se preparait a sortir pour se rendre
a l'eglise, on frappa a sa porte quelques petits coups discrets qui
ne ressemblaient en rien a ceux par lesquels les gens de l'hotel
s'annoncaient ordinairement.
Elle alla ouvrir et se trouva en face du domestique de Mgr de la Hotoie.
--Comment c'est vous, monsieur Baldassare!
Dans la bouche de madame Pretavoine, le "Monsieur" prit une importance
considerable, qui montrait bien en quelle estime elle tenait la personne
a laquelle elle s'adressait.
--Je viens pour vous dire...
--Avant tout entrez, je vous prie, et dites-moi comment se trouve ce
matin votre charmante petite fille.
--Mais bien, je vous remercie: je viens pour vous dire...
--Vous me direz ce qui vous amene tout a l'heure: presentement je ne
veux qu'une chose, des nouvelles de votre chere, de ma chere Cecilia.
--Mais bien, tres-bien comme a l'ordinaire.
--Quel bonheur! figurez-vous que j'ai reve d'elle toute la nuit; cela
n'est pas etonnant, je pense si souvent a elle, je l'aime tant la
mignonne enfant, car elle est mignonne comme il n'est pas possible de
l'etre, j'ai donc reve d'elle; un reve affreux; elle etait malade.
--Ah! sainte Vierge, s'ecria Baldassare, superstitieux comme un vrai
Romain et voyant dans ces paroles un funeste presage.
--Alors je sortais ce matin pour aller chez vous prendre de ses
nouvelles; mais vous voila, vous me dites qu'elle est bien, cela me
rassure.
Si madame Pretavoine etait rassuree, Baldassare etait inquiet; on
ne reve pas ainsi qu'une enfant est malade sans que ce reve ait une
signification; il avait hate de rentrer pres de Cecilia, il se depecha
donc de dire a madame Pretavoine ce qui l'amenait a la _Minerve_;
Monseigneur venait d'arriver; il resterait chez lui toute la journee.
Puis il se sauva pour courir aupres de Cecilia, qui malgre le reve
de madame Pretavoine, etait en bonne sante comme a l'ordinaire et ne
pensait qu'a jouer, inquiete seulement de l'arrivee de monseigneur,
parce qu'il allait la reprendre lorsqu'elle oublierait qu'en francais
l'_u_ ne se prononce pas _ou_.
Madame Pretavoine avait longuement agite la question de savoir si elle
se ferait accompagner par Aurelien pour se presenter chez Mgr de la
Hotoie, ou bien si elle irait seule, et tout bien examine elle s'etait
arretee a ce dernier parti, la presence d'Aurelien pouvant rendre
l'entretien plus difficile.
Quand Baldassare ouvrit la porte a l'amie de sa fille, il commenca par
rassurer celle-ci sur la sante de Cecilia.
--Decidement le reve etait faux, l'enfant etait en bonne sante.
Puis cela dit, a la grande joie de madame Pretavoine qui montra sa
satisfaction d'une facon demonstrative, il la conduisit dans la piece ou
Mgr de la Hotoie donnait ses audiences.
Ne voulant pas exciter la jalousie, ce qui a Rome est tres grave, ni
s'exposer a la reputation de savant, ce qui ne l'est pas moins, Mgr de
la Hotoie avait trouve une maniere ingenieuse de faire entrevoir a ses
visiteurs sa belle collection, malgre lui et malgre eux. Pour cela il
avait etabli son cabinet de travail dans la piece situee a l'extremite
du palais, de sorte que pour arriver jusqu'a lui, il fallait traverser
une enfilade de neuf grandes salles dans lesquelles cette collection
etait exposee: salle des monnaies et des medailles, salle des antiquites
etrusques, salle des ustensiles de menage en terre et en bronze
analogues aux petits bronzes du musee de Naples, salle des antiquites
chretiennes provenant des catacombes, salle des inscriptions, salle des
tableaux, salle des livres, etc., etc. S'il n'avait obei qu'a ses gouts
il eut habite cette salle des livres. Mais voulant eloigner ce qui
pouvait rappeler le savant, il s'etait entoure de tout ce qui dans
sa collection etait simplement curiosite ou objet d'art, et par ses
meubles, par ses tableaux, par ses bronzes, par ses marbres, par ses
poteries, par ses faiences, par ses tentures, son cabinet etait plutot
le salon d'un amateur qu'un veritable cabinet de travail; la table sur
laquelle il ecrivait etait un simple petit gueridon sur lequel il n'y
avait place que pour un tout petit encrier, une plume et un cahier
de papier a lettre; assurement cela n'indiquait ni le savant, ni le
travailleur. Car il connaissait bien Rome, et savait qu'il n'est permis
qu'a celui qui ne veut rien et qui a renonce a l'ambition, d'etudier et
de travailler serieusement: le pere Secchi ne sera jamais que le pere
Secchi, un savant astronome, rien de plus; les peres Marchi et Tongiorgi
n'ont ete que de savants archeologues; et Mgr de la Hotoie ne voulait
pas n'etre qu'un savant.
Lorsque madame Pretavoine, precedee par Baldassare, entra dans ce salon,
elle trouva Mgr de la Hotoie assis devant ce gueridon et occupe a
ecrire.
Elle lui tendit la lettre de l'abbe Guillemittes, et pendant qu'il la
lisait elle l'examina a la derobee.
C'etait un homme de moyenne taille, un peu grosse, mais qui dans sa
jeunesse avait du etre elegante; la tete belle et noble, mais avec
quelque chose de bizarre dans les yeux qui troublait et inquietait; ces
yeux etaient la mobilite meme et ne se fixaient sur rien; on ne voyait
d'eux qu'un eclair aussitot eteint qu'allume; pendant la lecture de sa
lettre, qui etait longue, il est vrai, madame Pretavoine percut plus de
vingt fois la sensation de cet eclair qui glissait jusqu'a elle et
se voilait aussitot; cela la mit si mal a l'aise qu'elle n'osa plus
l'etudier, et vit seulement qu'il etait plus soigne, plus coquet que ne
le sont ordinairement les ecclesiastiques; par la manche de sa soutane
on voyait les manchettes en dentelle; ses cheveux etaient frises et
parfumes.
--Madame, je suis tout a votre disposition et entierement a vous aussi
bien qu'a Guillemittes; que puis-je pour vous?
Parlant ainsi, il tint ses yeux leves sur madame Pretavoine, ou plus
justement dans sa direction, car son regard, au lieu de s'arreter sur
elle, allait jusqu'a une glace de Venise a laquelle elle tournait le
dos.
C'etait en effet l'habitude de Mgr de la Hotoie de parler en se
regardant dans cette glace, et pour cette contemplation seulement, qui
sans doute lui etait agreable, ses yeux gardaient une certaine fixite;
son siege et celui qu'occupait la personne qui le visitait etaient
places a l'avance, de maniere a ce que le visiteur tournat le dos a
la glace, tandis que lui-meme lui faisait face, de sorte que, tout en
paraissant s'adresser a son interlocuteur et le regarder, c'etait a
lui-meme qu'il souriait avec des mines gracieuses qui etaient pour lui
seul.
Madame Pretavoine fut un moment interloquee par cette question directe
et precise qui lui etait posee de facon a l'obliger de s'expliquer
franchement, ce qu'elle n'aimait guere.
--Je croyais, dit-elle, que l'abbe Guillemittes...
--Guillemittes, dans sa lettre qui est un peu entortillee, me dit que
vous venez a Rome pour y trouver le moyen de marier, dans votre pays, M.
votre fils a une jeune personne appartenant a la haute noblesse; il faut
que pour cela vous obteniez de notre Saint-Pere un titre de noblesse
pour M. votre fils; il me demande donc de vous guider dans vos demarches
pour l'obtention de ce titre, et il me prie de mettre mon influence,
l'influence qu'il me suppose et que son amitie m'attribue, a votre
disposition. De plus, il me dit encore qu'il a besoin de mes services
pour lui-meme dans des conditions qui me seront expliquees par vous,
madame. Je vous prie donc de me dire comment je puis vous etre utile et
comment je puis servir Guillemittes. Pour vous, madame, aussi bien que
pour lui, je suis pret.
C'etait une confession entiere que l'eveque de Nyda voulait, et il etait
evident qu'il fallait la faire.
Madame Pretavoine la fit donc; seulement elle l'arrangea un peu dans
certaines parties.
--Son fils aimait passionnement mademoiselle Berengere de la Roche-Odon,
petite-fille du comte de la Roche-Odon.
--Celui qui, malgre son age, n'hesita pas a s'engager dans l'armee
pontificale et a combattre a Castelfidardo et a Ancone?
--Lui-meme.
--Par consequent, cette jeune personne est la fille de madame la
vicomtesse de la Roche-Odon, autrefois princesse Sobolewska, qui
presentement habite Rome?
--Precisement.
Et madame Pretavoine continua sa confession ou plutot son recit.
--Cette passion etait telle que si son fils n'obtenait pas la main
de mademoiselle de la Roche-Odon, il pouvait mourir de desespoir. Il
fallait donc que ce mariage reussit. Le principal obstacle, le seul
qu'on rencontrat, etait la naissance de mademoiselle de la Roche-Odon;
car, pour la fortune, il y avait a peu pres egalite; la jeune fille
ne possedant rien presentement, et la fortune du vieux comte de la
Roche-Odon, autrefois considerable, ayant ete gravement endommagee par
des dettes enormes que le vicomte avait contractees et que son pere
avait tenu a payer integralement. C'etait pour aplanir cet obstacle que
l'abbe Guillemittes avait pense, car l'idee venait de lui et de lui
seul, a obtenir du Saint-Pere un titre de noblesse.
Pendant que madame Pretavoine parlait, l'eveque continuait a se regarder
dans la glace; a cette conclusion, il se fit un signe de tete que madame
Pretavoine prit pour elle, et qu'elle interpreta comme un blame, ou tout
au moins comme un doute.
--Qu'elle voulut ce mariage qui devait assurer le bonheur de son fils,
cela etait tout naturel, car elle adorait ce fils qui etait tout pour
elle, sa consolation,--elle avait la douleur d'etre veuve,--et son
esperance. Mais ce n'etait point par des considerations de ce genre que
l'abbe Guillemittes desirait ce mariage, et l'appuyait de toutes ses
forces. C'etait parce qu'il devait puissamment venir en aide a la
religion menacee en France, a l'Eglise indignement persecutee. En effet,
c'etait pour etre le defenseur de la religion et de l'Eglise, que ce
fils avait ete eleve. C'etait la le but de sa vie, et la tache qu'il
s'etait imposee. Eleve de l'universite de Louvain, il s'etait
prepare, par de fortes etudes, a cette mission, et il la remplirait
courageusement sans se laisser distraire par aucun interet terrestre.
Quelle influence, quelle autorite n'aurait pas un homme ainsi prepare,
ainsi resolu, alors qu'il serait devenu le gendre du comte de la
Roche-Odon? Ainsi considere, ce mariage n'etait plus une affaire
personnelle du succes de laquelle dependait le bonheur de celui-ci et de
celle-la, c'etait le triomphe de la religion et de l'Eglise. Ce que M.
l'abbe Guillemittes demandait au Saint-Pere, ce n'etait point un vain
titre, c'etait une arme pour resister a l'envahissement des mauvais
principes, et assurer le triomphe des bons. Elle, mere, avait offert son
fils a Dieu; maintenant elle demandait au Saint-Pere de prendre ce fils
et d'en faire le soldat de l'Eglise.
XII
Lorsque madame Pretavoine fut arrivee au bout de son long discours, Mgr
de la Hotoie garda le silence pendant quelques minutes, puis, au lieu de
lui repondre, il lui adressa une nouvelle question:
--Et pourquoi Guillemittes a-t-il besoin de mes services dans des
conditions qui doivent m'etre expliquees par vous? demanda-t-il.
--M. l'abbe Guillemittes attache tant de prix a ce mariage, que, pour
etre mieux en situation de le faire reussir, il consent a accepter
l'eveche de Conde-le-Chatel, apres l'avoir pendant si longtemps refuse.
--Ah! vraiment.
--Vous savez quelles etaient les raisons de son refus, il ne voulait pas
abandonner les oeuvres qu'il avait fondees, son eglise, le patronat de
Saint-Joseph, son imprimerie catholique, sa serrurerie artistique,
son couvent de Sainte-Rutilie installe maintenant dans le chateau
de Rudemont; mais aujourd'hui que ces oeuvres ont ete benies par le
Seigneur, et qu'elles sont en pleine prosperite, il juge qu'il est de
son devoir de donner tous ses soins a une oeuvre nouvelle, dont il
attend le plus grand bien, c'est-a-dire au mariage de mon fils avec
mademoiselle de la Roche-Odon, et pour cela il desire l'eveche de Conde,
ce qui lui permettrait d'exercer une influence decisive sur la volonte
chancelante de M. le comte de la Roche-Odon. Vous savez que son
competiteur est notre premier vicaire general, M. l'abbe Fichon. Mais
cette rivalite ne l'effraye pas; il a de serieuses promesses, et il
pense que si vous pouviez faire dire un mot a S.E. le nonce de notre
Saint-Pere a Paris, cette recommandation assurerait sa nomination.
Dans l'attention que Mgr de la Hotoie avait accordee a madame
Pretavoine, il n'y avait eu tout d'abord que de la politesse; il avait
devant lui une solliciteuse qui lui etait recommandee par son ami
Guillemittes, il devait l'ecouter: et de fait il l'avait ecoutee; mais
peu a peu l'interet avait succede a la politesse, et il avait cesse de
s'admirer dans la glace, pour regarder cette vieille femme en noir qu'il
avait jugee insignifiante.
Decidement il avait ete trop vite dans ce jugement; non insignifiante
elle etait, mais curieuse au contraire, originale; assurement ce n'etait
point une femme banale comme on en rencontre chaque jour; elle avait une
personnalite, une valeur. Comment ne l'avait-il pas compris, en voyant
ces yeux ardents, ce front volontaire, ces levres minces, et ce geste de
main, sec, regulier, qui enfoncait les mots comme l'eut fait un marteau?
C'etait la une maitresse femme. Et s'il lui manquait l'education, elle
avait l'intelligence, la finesse, la souplesse, la volonte.
Comme elle avait habilement mele les interets de la religion et de
l'Eglise aux siens! car l'eveque de Nyda etait lui-meme trop fin pour
accepter le desinteressement dont elle avait fait montre.
Guillemittes etait-il sa dupe?
Ou bien voulait-il reellement ce mariage pour les raisons que madame
Pretavoine venait d'enumerer, ou pour d'autres inconnues?
C'etait la une question a reserver, qui devait etre eclaircie par une
correspondance directe, et non par l'entremise de cette femme, habile a
confondre ses interets avec ceux du ciel.
Avant de s'engager, il fallait donc attendre.
--Sans doute, dit-il, le Saint-Pere peut conferer des titres de
noblesse, et il arrive assez frequemment qu'il en confere a des
personnes qui ont rendu des services au saint-siege. Autrefois, avant
les temps desastreux dans lesquels nous vivons, il creait deux sortes
de nobles: aux uns il donnait un fief et un titre; aux autres un simple
titre. Depuis que par la perversite des mechants il a ete depouille du
patrimoine de saint Pierre, il ne peut plus donner de fiefs puisqu'il
ne possede plus de biens terrestres. Mais il est une prerogative dont
personne ne peut le depouiller, et il continue d'accorder des titres a
ceux qui se sont rendus dignes de cette grace. Il ne vous fait pas comte
de tel pays, de tel village, de tel chateau, puisqu'il ne possede plus
ni pays, ni village, ni chateau, il vous fait comte sans fief, et par
consequent sans particule. Ainsi que vos desirs soient exauces, monsieur
votre fils ne sera pas comte ou baron de Conde, il sera comte ou baron
Pretavoine.
En entendant ces derniers mots, madame Pretavoine ne put s'empecher de
joindre les mains par un mouvement extatique, les yeux leves au ciel, et
de murmurer les levres mi-closes:
--Comte Pretavoine, comte Pretavoine.
C'etait la premiere fois qu'elle entendait cette appellation formulee
a haute voix: comte Pretavoine! le ciel venait de s'ouvrir pour elle;
comte Pretavoine, son fils!
Et bien qu'elle nageat dans une joie celeste, elle eut un retour en
arriere, et se vit dans sa petite boutique sombre d'Hannebault servant
un cahier de deux sous a un gamin de l'ecole.
Comte Pretavoine!
--C'est ainsi, continua Mgr de la Hotoie, que N.-S.-P. le pape a fait un
certain nombre de nobles. Ainsi vous en trouverez en France dans l'armee
et notamment dans la diplomatie. Beaucoup d'attaches, de secretaires ne
sont venus a Rome que pour obtenir du Saint-Pere un titre de noblesse.
Ils etaient roturiers, de basse extraction, fils de marchands, ils
n'avaient quelquefois meme pas d'autre nom que celui qu'ils avaient recu
a leur bapteme, et Sa Saintete a daigne en faire des comtes: le comte
Paul, le comte Joseph. C'est ce que vous appelez en France, des barons,
des comtes du pape. Il y a deux sortes de titres, les uns qui sont
personnels et s'eteignent avec la personne a laquelle ils ont ete
conferes: pour ceux-la le droit de chancellerie est de 3,000 fr.
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