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Comte du Pape written by Hector Malot

H >> Hector Malot >> Comte du Pape

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Ce qui les amusait surtout, c'etaient les paquets deposes sur le
fauteuil; ils se les montraient d'un coup d'oeil, et ils parlaient a
voix basse, en riant silencieusement.

Evidemment ils avaient devine ce qui se trouvait renferme dans ces
paquets, et cela leur paraissait profondement ridicule.

Onze heures avaient sonne depuis quelques minutes deja quand la porte
s'ouvrit devant un nouvel arrivant qui, bien qu'en retard, entra sans se
presser et d'un pas nonchalant, en homme qui ne prend pas souci qu'on
l'ait ou qu'on ne l'ait pas attendu.

Grande fut la surprise d'Aurelien, grande fut sa joie.

Le bienheureux hasard sur lequel il avait compte se realisait enfin:
celui qui venait n'etait autre que le fils de madame de la Roche-Odon,
le frere de Berengere,--le prince Michel Sobolewski.

Ils etaient donc en face l'un de l'autre.

Mais quel malheur que Vaunoise ne fut pas dans ce salon pour les mettre
en rapport!

Il fallait qu'Aurelien se presentat seul, et la chose etait assez
delicate.

En aurait-il le temps, d'ailleurs? Les portes n'allaient-elles pas
s'ouvrir pour l'audience; et apres avoir impatiemment attendu cette
audience, il desira qu'elle fut retardee.

Comment aborder Michel? que lui dire?

L'attitude qu'avait prise le jeune prince ne rendait pas la tache
facile.

Il s'etait assis sur un fauteuil, et les jambes allongees, la tete
renversee, il promenait tout autour du salon un regard dedaigneux et
ennuye.

Comment aller a lui? Sous quel pretexte?

Cependant Aurelien, venant a la fenetre pres de laquelle Michel s'etait
installe, se rapprocha peu a peu du siege que celui-ci occupait.

Il importait de ne pas s'exposer a une rebuffade et de proceder
sagement.

Comme il cherchait cette facon de proceder, le pretre qui tournait si
legerement sur ses talons vint a son tour dans l'embrasure de la fenetre
et se mit a regarder au loin par-dessus la ville, dans la direction ou
les yeux d'Aurelien semblaient diriges.

Puis se tournant vers celui-ci:

--Est-ce que ces montagnes la-bas, tout au loin, ne sont pas les
montagnes des Abruzzes? dit-il.

--Je le pense, dit Aurelien.

Il se fit un silence; puis bientot le pretre reprit:

--Cette longue galerie qui parait se diriger vers le chateau Saint-Ange,
c'est le corridor d'Alexandre VI, n'est-ce pas?

--Je le crois, dit Aurelien.

--C'etait la une utile precaution.

Mais Aurelien ne repondit pas et colla son nez contre la vitre.

Apres avoir regarde un moment la ville et la campagne, comme s'il les
voyait pour la premiere fois, le pretre tourna de nouveau sur ses talons
et rejoignit ses deux compagnons.

Alors Aurelien abandonna sa contemplation pour se rapprocher un peu
plus de Michel, il avait trouve son entree en matiere, et il pouvait
l'aborder. Mais Michel qui s'etait leve, le prevint.

--Pardon, monsieur, dit-il a voix basse, est-ce que cet abbe ne vous
demandait pas si cette galerie n'etait pas le corridor d'Alexandre VI?

--Oui, monsieur.

--Ah! elle est bien bonne!

--Pourquoi donc?

--Parce que ce monsieur, qui parait ne pas connaitre Rome, est un
chanoine de Saint-Pierre.

Et Michel se mit a rire a mi-voix.

--Mais vous n'avez pas repondu, et il en a ete pour ses frais
d'amabilite.

Puis, riant toujours, il allait regagner son siege, lorsque Aurelien
l'arreta.

--Voulez-vous me permettre, prince, d'aller au devant d'une formalite
qui s'accomplirait dans quelques jours?

--Vous me connaissez, monsieur.

--Et je vous demande la permission de me faire connaitre moi-meme: ma
mere a eu l'honneur de vous rencontrer dernierement chez madame votre
mere: Aurelien Pretavoine.

--Ah! oui, dit Michel apres avoir cherche un moment; madame Pretavoine,
de Conde-le-Chatel; je me rappelle parfaitement. Alors, monsieur, vous
etes un ami de ma petite soeur?

--J'ai cet honneur.

--Enchante de faire votre connaissance, monsieur.

Et il tendit la main a Aurelien.



VIII

Enfin la connaissance etait faite.

Mais cette banale poignee de main n'etait pas pour Aurelien un
engagement suffisant, et il importait qu'en cette premiere rencontre des
relations plus solides s'etablissent entre lui et le frere de Berengere.

--Est-ce que le Saint-Pere recoit a l'heure precise fixee par la lettre
d'audience? demanda-t-il.

--Ma foi, je n'en sais rien, c'est la premiere fois que je viens ici.

--Ah! vraiment.

--Cela vous parait drole que je n'aie pas encore vu le pape; cela est,
cependant. D'ailleurs, il me semble que c'est souvent ainsi que les
choses se passent; les habitants d'une ville n'ont jamais vu les
curiosites de leur pays que tous les etrangers connaissent. Enfin ca
devenait ridicule de n'etre pas encore venu au Vatican. J'ai fini par
faire demander une lettre d'audience, et me voila.

--Alors vous ne connaissez pas les habitudes pontificales?

--Pas plus que vous; seulement il me semble que l'exactitude est la
politesse des souverains; c'est comme cela qu'on dit, n'est-ce pas? Et
pour le moment je voudrais bien qu'il en fut ainsi, car je n'ai pas
dejeune.

Aurelien arreta ce mot au passage.

--Il est de fait que moi aussi je commence a avoir faim.

Cela n'etait peut-etre pas tres-exact, car il avait dejeune avant de
monter en voiture; mais c'etait un jalon qu'il pouvait etre utile de
planter des maintenant.

--Enfin, continua Michel, esperons que le pape va bientot nous recevoir.

Aurelien ne repondit pas, mais tout bas il fit des voeux pour que ce
moment n'arrivat pas de si tot.

Tout en parlant, Michel avait atteint sa lettre d'audience pour voir de
nouveau l'heure qu'elle fixait.

--Elle porte bien onze heures, dit-il.

Puis, du corps de la lettre, ses yeux allerent a une note imprimee en
marge.

Alors, montrant cette note a Aurelien, il lut en traduisant:

"Les dames seront recues en robe noire, avec un voile sur la tete, et
les hommes en uniforme ou en frac noir et en cravate blanche."

Et se mettant a rire:

--Est-ce que ces exigences ne sont pas etranges chez le vicaire de celui
qui a voulu naitre dans une etable? dit-il.

Avec tout autre, Aurelien aurait vertement releve cette observation
inconvenante, mais avec Michel, il garda un silence prudent; a quoi bon
engager une discussion qu'il n'aurait pas la liberte de mener a bonne
fin?

--Pendant qu'on prenait ces precautions d'etiquette, continua Michel, on
aurait bien du parler des gants: voila deux Francais, la-bas, qui vont
s'attirer des observations de quelque majordome, parce qu'ils sont
irreprochablement gantes; pourquoi n'avoir pas dit qu'on ne parait plus
gante devant le Saint-Pere depuis que Colonna mit sa main gantee sur la
joue d'un pape, lequel gant, au lieu d'etre en chevreau, etait en fer.

Cette fois Aurelien ne fut pas maitre de retenir sa langue.

--Vous savez que c'est une fable, dit-il; jamais Sciarra Colonna n'a
donne de soufflet a Boniface VIII.

--Vous croyez? je le veux bien; en realite, cela m'est egal.

Ils parlaient dans l'embrasure de la fenetre, tournes vers la ville, et
devant eux, dans la prairie qui s'etend au bas des jardins du Vatican
et va jusqu'au chateau Saint-Ange, des fantassins et des cavaliers de
l'armee italienne faisaient l'exercice; de temps en temps, quand la bise
soufflait, les roulements du tambour et les eclats du clairon faisaient
resonner les vitres.

--Vous voyez, dit Michel en etendant la main dans la direction de cette
prairie, qu'on peut en tout temps manquer de respect ou d'egard envers
un pape. Ces soldats, ce bruit du tambour et du clairon vous le
prouvent. J'aimerais mieux avoir recu un soufflet comme Boniface VIII,
que d'entendre tous les jours, comme Pie IX, ces clairons et ces
tambours.

--C'est une infamie.

--Je ne sais pas, mais a coup sur c'est une maladresse; il y a a Rome
d'autres places que cette prairie pour faire l'exercice du clairon et
du tambour; on ne parade pas sous les yeux de ceux qu'on a vaincus. Le
chanoine ne vous a pas parle de ces soldats?

--Nullement.

--Pourtant l'occasion etait bonne pour vous faire causer.

--Ne vous trompez-vous pas? etes-vous bien sur que cet ecclesiastique
soit un chanoine de Saint-Pierre?

--Oh! parfaitement sur; je ne sais pas son nom, mais je l'ai vu il y a
deux ou trois jours dans sa stalle de la chapelle Clementine, et je l'ai
remarque tout particulierement, a cause de sa desinvolture et de sa
facon de tourner sur les talons, quand il venait saluer l'autel. Je n'ai
pas des habitudes de devotion, mais je vais quelquefois, quand je n'ai
rien de mieux a faire, assister aux offices dans Saint-Pierre: on est
certain de rencontrer la des etrangeres plus ou moins jolies, qui sont
curieuses a etudier, quand elles cherchent a apercevoir les castrats
qui, dit-on, chantent encore dans la tribune.

--Vous avez ete distrait par ces etrangeres?

--Je vous assure que j'ai parfaitement reconnu votre chanoine, qui
maintenant fait metier de _mouton_, comme on dit dans les prisons. On a
voulu vous tater, et l'on ne vous a abandonne que quand on a vu que vous
ne vous livreriez pas.

Le temps s'ecoula; la demie, les trois quarts, midi sonnerent.

Michel declara qu'il allait attendre encore dix minutes, puis qu'il s'en
irait.

Il ne voulait pas _crever_ de faim; ah! non, par exemple.

Mais a midi cinq minutes la porte opposee a celle par laquelle ils
etaient entres s'ouvrit devant un camerier qui annonca que "Sa Saintete"
allait paraitre.

Il se produisit un mouvement general et un brouhaha.

Une voix dit:

--A genoux.

--Comment, a genoux? murmura Michel.

--Mais, sans doute, dit Aurelien.

--Au fait, qu'importe? je me trainerais bien a quatre pattes pour voir
le grand lama.

Et il s'agenouilla a son tour aupres d'Aurelien.

Ils etaient tous disposes sur une seule file: les trois ecclesiastiques
pres de la porte par laquelle le pape devait entrer, apres eux venaient
le monsieur au carnet, Aurelien, Michel, les deux Francais, et a la fin
le personnage aux paquets enveloppes de papier blanc.

On entendit un murmure de voix, puis comme le bruit d'un baton frappant
des coups irreguliers sur le parquet, et le pape parut entoure de
cardinaux en soutane noire ourlee de rouge, d'eveques en violet, d'un
majordome, de cameriers et de deux gardes-nobles.

Au milieu de ces costumes plus ou moins sombres, le pape, tout en blanc,
formait un centre lumineux; il s'avancait en s'appuyant sur une grosse
canne, trainant un peu la jambe, et sa figure, bien que pale, respirait
la sante et le contentement; la physionomie generale etait noblement
benigne avec quelque chose de spirituel et de malicieux dans le sourire.

Les deux pretres en soutanes neuves s'etaient prosternes devant lui et
ils tachaient de baiser ses souliers de cuir rouge brode d'or, mais il
les releva avec un geste qui disait que ces adorations n'etaient pas
pour lui plaire.

Alors ils lui tendirent une tabatiere, dans laquelle on entendit sonner
des pieces d'or; il la prit d'un air assez indifferent et la passa a une
des personnes de sa suite; puis doucement, avec bienveillance, il leur
adressa en francais quelques questions sur leur pays, qui etait le
Canada.

Le _monsignore_, qui le precedait, demandait les lettres d'audience aux
personnes agenouillees, et nommait ces personnes au pape, en disant par
qui elles etaient presentees.

--Que voulez-vous de moi? demanda le pape, en arrivant devant le
personnage au carnet.

Celui-ci parut interloque et hesita un moment.

--Presenter mes hommages a Votre-Saintete.

Le pape le regarda pendant une ou deux secondes.

--Il faut me demander quelque chose.

Il n'y eut pas de reponse.

Alors le pape le regarda plus attentivement; puis, lui mettant la main
sur le front:

--Eh bien! je vous donne ma benediction.

Et il passa a Aurelien, qu'il questionna assez longuement sur
l'universite de Louvain.

--Restez-vous longtemps a Rome?

--Je l'espere, Saint-Pere.

--Alors je vous reverrai.

A Michel, au contraire, il ne demanda rien, et lui donna seulement son
anneau a baiser en passant rapidement devant lui.

Mais avec les deux jeunes Anglais, il ne garda pas cette reserve, et il
leur adressa plusieurs questions en francais.

Puis, avant de s'eloigner d'eux, il les regarda en souriant:

--Puisque vous etes venus a moi, dit-il, il faut rester avec moi.

Ils montrerent un veritable ebahissement.

Alors il leur donna son anneau a baiser; puis, se tournant vers un des
cardinaux de sa suite, en gardant son sourire:

--Expliquez a ces jeunes gens, dit-il, le sens des paroles que je viens
de leur adresser; ils ont besoin d'etre catechises.

Et il ajouta en parlant a tous:

--Il faut qu'ils restent avec moi.

Il etait ainsi arrive au monsieur qui avait depose sur le fauteuil sa
provision de boites et de paquets.

Profitant de ce que personne ne faisait attention a lui, celui-ci avait
developpe ses papiers et avait etale autour de lui, sur le tapis, tout
un deballage de chapelets, de medailles, de statuettes, de madones; il
y avait des vierges en cuivre dore, une statuette en bronze d'apres le
saint Pierre de Saint-Pierre, des saints, des saintes.

Le nom que le _monsignore_ prononca ne fut pas celui d'un marchand
d'objets de piete, comme on aurait pu le supposer, ce fut celui d'un
dignitaire de la cour de Munich.

On se releva et on accompagna le pape jusqu'aux portiques de la cour
Saint-Damasse. Sur son passage les hallebardiers s'agenouillaient la
tete inclinee.

Aurelien n'avait eu garde de se separer de Michel.

Et ils descendirent ensemble l'escalier qui mene a la sortie.

--Il a l'esprit d'a-propos, le saint-pere, dit Michel; avez-vous vu
comme il a impose sa benediction a ce monsieur qui ne voulait pas la lui
demander, et les jeunes Anglais, les a-t-il bien colles! Je me retenais
pour ne pas rire.

Et libre maintenant, il se mit a rire aux eclats.

Mais tout a coup s'arretant:

--C'est egal, il a fallu payer ce plaisir trop cher; je meurs de faim;
jamais je ne pourrai gagner le Corso sans defaillance.

--Est-ce qu'il n'y a pas un cafe, un restaurant sur la place Rusticucci?

--Une gargote.

--Quand on meurt de faim... Pour moi, je m'arreterai la volontiers, et,
si vous voulez me faire l'honneur d'accepter le pauvre dejeuner que je
vais me faire servir, je serai heureux de le partager avec vous.

--Au fait, pourquoi pas; il est bon de tout connaitre.

Et comme deux amis, ils entrerent dans un restaurant qui, a vrai dire,
n'avait rien d'engageant.

Mais Aurelien avait bien souci de ce qu'on pouvait leur servir:
maintenant qu'il tenait le frere de Berengere, il s'agissait de ne pas
le laisser echapper.



IX

Malgre son air rogue, le jeune prince Michel etait d'humeur assez facile
avec ceux qui savaient le prendre.

Hableur, fanfaron, capricieux, jaloux de tout, mecontent des choses et
des personnes, orgueilleux comme un coq qui s'admire et ne supporte pas
de superiorite, ignorant et parlant haut de tout comme de tous, d'apres
ce qu'en disait le journal parisien, qui depuis son enfance avait fait
et faisait encore sa seule lecture; il ne manquait pas cependant de
noblesse dans les manieres et meme dans certaines facons de penser;
apres qu'il avait debite d'un ton superbe une niaiserie ou une
monstruosite dans un langage vulgaire, on etait tout surpris de
l'entendre emettre une idee genereuse ou soutenir une cause juste, sans
se preoccuper de savoir si elle etait triomphante ou vaincue;--si bien
que ceux qui connaissaient l'histoire de ses berceaux se demandaient
quelquefois s'il n'etait pas le fils de plusieurs peres.

Guide par ce que sa mere lui avait appris, d'autre part eclaire par ce
qu'il avait vu et entendu pendant le temps qu'il avait passe au Vatican,
Aurelien avait assez bien juge ce caractere complexe, et, s'il ne
l'avait pas penetre jusqu'au fond, il l'avait neanmoins assez bien
justement devine pour voir qu'en l'abordant par la flatterie, on etait a
peu pres certain d'en faire ce qu'on voudrait. Quoique precoce en tout,
ce n'etait qu'un jeune homme de vingt ans sans experience et qui ne
s'etait jamais heurte contre les difficultes de la vie.

En moins d'une heure, Aurelien avait fait sa conquete, et, avant la fin
du dejeuner, ils causaient les coudes sur la table, en face l'un de
l'autre, comme deux anciens camarades.

C'est-a-dire que Michel causait, tandis qu'Aurelien ecoutait, montrant
l'interet le plus vif, manifestant une veritable admiration au recit
que lui faisait son nouvel ami de ses amours avec une jeune modiste
du Corso, "qui avait du _chien_" et qui l'adorait au point que cela
devenait ennuyeux.

Ce recit arrange a la mode italienne, c'est-a-dire a l'ancienne mode,
parlait un peu trop de poignards et de cabinets sombres pour quelqu'un
qui eut exige de la vraisemblance et de la realite; mais Aurelien
n'exigeait qu'une chose, qui etait que Michel fut heureux d'avoir trouve
un auditeur complaisant, et c'etait a lui, non a Michel, de s'arranger
pour obtenir ce resultat.

--Je vous la ferai connaitre, dit Michel, nous passerons ensemble tantot
dans le Corso, et je vous la montrerai; vous me direz ce que vous en
pensez.

--Non tantot, dit Aurelien qui voulait se menager une nouvelle entrevue,
car j'ai pour cette apres-midi un rendez-vous important, mais demain, si
vous voulez bien; ce que vous venez de me raconter d'elle me donne un
vif desir de la voir.

--Oh! vous savez, pas de plaisanterie, n'est-ce pas, je la trouverais
mauvaise; assurement je ne suis pas jaloux, mais enfin je tiens a elle,
au moins pour quelques jours encore; elle m'amuse, et a Rome c'est
precieux.

Pour la premiere fois, Aurelien prit une figure scandalisee:

--Permettez-moi de vous dire que vous ne savez pas dans quels principes
j'ai ete eleve; je ne cours pas apres les femmes.

Michel secoua la tete par un geste qui disait que pour lui les principes
ne signifiaient absolument rien.

--Enfin, a demain, dit-il; de quatre a cinq heures vous me trouverez
dans le Corso, et elle nous regardera quand nous passerons.

Aurelien avait trouve cette histoire d'amour d'autant plus longue,
que depuis qu'il etait avec Michel, il y avait un point qu'il voulait
eclairer, et qu'il ne pouvait pas aborder tant qu'il serait question de
la modiste.

C'etait celui qui touchait les intentions de Michel quant au mariage de
sa soeur.

En disant a madame Pretavoine qu'il ne fallait pas que Berengere se
mariat sans avoir vu le monde, et qu'il se chargeait de lui trouver un
mari qui eut une grande situation ou qui eut un grand nom et qui fut
un peu beta, avait-il parle serieusement, ou bien ces paroles
n'avaient-elles ete qu'une boutade?

Il etait d'une importance capitale d'etre fixe a ce sujet.

Enfin par d'habiles detours il ramena la conversation vers Conde, et
tout naturellement lorsqu'ils en furent la, elle arriva a Berengere.

Apres avoir longtemps parle, Michel a son tour ecouta, et surtout
questionna.

Sa soeur etait-elle reellement une beaute, comme l'avait dit madame
Pretavoine? la petite fille qu'il se rappelait etait degingandee, et
elle n'avait alors de remarquable que des yeux et des cheveux.

Aurelien ne pouvait pas parler de Berengere avec la chaleur de sa
mere, c'eut ete se trahir; mais le portrait qu'il fit d'elle, long
et detaille, plutot exact qu'enthousiaste, donnait bien l'idee de ce
qu'elle etait reellement.

Michel se montra tres-satisfait de ce portrait, car il paraissait tenir
beaucoup a la beaute de sa soeur. Quelle eut de l'esprit, du coeur, de
la bonte, de la tendresse, il n'en prenait nul souci. Elle etait belle?
pour lui tout etait la.

Il n'etait pas bien difficile de deviner ce qui inspirait ce desir. Si
Berengere etait belle, on lui trouverait le mari a grand nom ou a grande
situation financiere qu'il voulait; car c'est avec la beaute comme
appat, plus qu'avec le coeur, la bonte ou la tendresse qu'on peche les
maris.

La seconde question sur laquelle il insista presque aussi longuement se
rapporta a la sante de M. de la Roche-Odon.

Comment le vieux comte portait-il ses soixante-seize ans? Etait-il
souvent malade? Que disaient de lui les medecins? Etait-il vrai qu'il se
fut astreint a un regime severe, afin de prolonger son existence au-dela
des limites permises? Cela etait bien ridicule.

Pour ces questions non plus, il n'etait pas bien difficile de deviner
le mobile qui les dictait: assurement ce n'etait point un interet
sympathique; et ce n'etait pas que le comte de la Roche-Odon vecut
longtemps encore que Michel souhaitait; tout au contraire, c'etait qu'il
mourut bientot en laissant sa fortune a Berengere.

Mais la-dessus il n'entrait pas dans les combinaisons d'Aurelien de lui
repondre comme il l'avait fait pour Berengere. Tout au contraire, il
s'appliqua a demolir les esperances que Michel pouvait avoir: le
comte portait gaillardement sa vieillesse, jamais il n'avait une
indisposition, le regime qu'il s'etait impose lui reussissait a
merveille, et tout le monde, meme les medecins, s'accordaient a dire
qu'il vivrait au-dela de cent ans.

A chacune de ces reponses Michel avait fait la grimace et a la derniere
il s'etait leve de table avec colere.

--Il y a les accidents, avait-il dit.

--Encore faut-il qu'on s'y expose.

--Au revoir, a demain.

Et, sans en dire ou en ecouter davantage, Michel etait sorti, avait fait
signe a un cocher et montant en voiture avait plante la son nouvel ami.

Aurelien s'etait bien doute que ses paroles ne seraient pas agreables a
Michel, mais les choses entre eux etaient assez avancees maintenant pour
qu'il risquat ces reponses, quel que put etre leur effet.

Michel pourrait en etre contrarie, mais il ne pourrait pas s'en facher;
et il importait qu'en meme temps que ses esperances relatives au mariage
de sa soeur se trouvaient confirmees et agrandies, ses calculs sur la
mort prochaine du comte de la Roche-Odon fussent radicalement detruits.

Jusqu'alors sa soeur lui avait paru bonne pour deux speculations.

Dans la premiere, le comte de la Roche-Odon mourait prochainement, et
Berengere heritiere de son grand-pere, venait vivre pres de sa mere et
de son frere, qui l'un et l'autre administraient la fortune de cette
petite fille jusqu'au jour de la majorite de celle-ci, et meme peut-etre
plus loin encore.

Dans la seconde, Berengere n'heritait pas, par cette raison que le comte
de la Roche-Odon ne mourait pas, mais elle se mariait a un mari riche,
"un beta", et Michel, qui avait fait le mariage, profitait de la fortune
en meme temps que de la betise de son beau-frere.

Tel etait le plan a double issue de ce jeune homme precoce et pratique,
qui avait jete un clair regard sur la vie, et qui attendait le succes de
l'une ou l'autre de ces combinaisons, pour prendre dans le monde le rang
qui lui appartenait.

Maintenant, eclaire comme il venait de l'etre, il renoncerait sans doute
a la combinaison n deg. 1, c'est-a-dire a celle qui reposait sur la mort
de M. de la Roche-Odon, et il reporterait toutes ses esperances sur
la combinaison n deg. 2, c'est-a-dire sur le mariage de sa soeur fait et
arrange par lui, dans les conditions qu'il desirait.

C'etait la un grand point d'obtenu.

Decidement cette journee avait encore ete bonne.

Ce fut le mot de madame Pretavoine quand Aurelien, revenu a _la
Minerve_, la lui raconta.

--La benediction de notre saint-pere vous a porte bonheur, dit-elle.



X

Si Aurelien employait utilement ses journees, madame Pretavoine ne
perdait pas les siennes.

Elle n'etait pas fiere, madame Pretavoine, et tous les instruments dont
elle pouvait tirer un son quelconque, si faible qu'il fut, lui etaient
bons.

Partant de ce principe, qu'on a souvent besoin d'un plus petit que soi,
qui avait ete le sien pendant sa vie commerciale et dont elle s'etait
toujours bien trouvee, elle avait, en attendant l'arrivee de Mgr de la
Hotoie, entrepris deux conquetes,--celle du signor Baldassare, le valet
de chambre, _custode_, homme a tout faire de Mgr de la Hotoie, et
celle de mademoiselle Emma, la femme de chambre, la confidente, la
complaisante de madame la vicomtesse de la Roche-Odon.

Mgr de la Hotoie occupait le premier etage d'un palais, oeuvre d'un
eleve de San-Gallo, situe entre le palais Farnese et le Ghetto, aux
environs de San-Vicenzo et du Tibre, dans un quartier miserable et
infect.

Il en etait de ce palais comme de la plupart de ceux qu'on voit a Rome,
il n'avait jamais ete termine; en effet, un grand nombre de ces palais
ont ete construits par des cardinaux qui, arrives tard a la fortune, ont
voulu se faire elever une habitation princiere: mais, surpris par la
mort, ils n'ont pu l'achever, et leurs heritiers, qui bien souvent
etaient de simples paysans sans orgueil, n'ont eu garde d'engloutir dans
de luxueuses constructions l'argent qu'ils venaient de recueillir. Que
leur importait le palais commence par leur oncle ou leur cousin, qu'ils
n'auraient pas pu habiter tous?

Mgr de la Hotoie avait loue une des ailes de ce palais au moment ou il
avait commence a former sa collection, et, dans dix grandes pieces qui
se suivaient, il avait etabli ses tableaux, ses statues, ses meubles,
ses armes, ses poteries, ses sarcophages, ses bas-reliefs, ses
medailles, dont la reunion formait un tres-curieux musee.

Le gardien de ce musee etait un pauvre diable nomme Baldassare, que Mgr
de la Hotoie avait trouve en 1870 au bagne de Civita-Vecchia, ou il
expiait un crime qui, en Italie, n'est nullement deshonorant, un coup de
couteau qui avait cause la mort d'une femme. Il est vrai que cette femme
etait la sienne. Mais c'etait la jalousie qui lui avait mis le couteau
a la main, et c'etait la une circonstance attenuante. Enfin, Mgr de la
Hotoie s'etait interesse a lui et avait obtenu sa grace peu de temps
avant l'invasion piemontaise.

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