Comte du Pape written by Hector Malot
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Hector Malot >> Comte du Pape
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Madame Pretavoine avait reussi: elle avait l'aureole et elle n'avait pas
le martyre.
Cependant elle continuait sa vie simple, ne se montrant que dans les
eglises et s'enfuyant humblement aussitot que quelqu'un essayait de lui
parler de sa gloire.
--Dieu ne m'a pas jugee digne de souffrir pour lui, disait-elle
modestement.
Quelques jours apres que les journaux eurent commence leur tapage, elle
recut la visite de Lorenzo Picconi qui venait lui apprendre que les
choses avaient change d'aspect et qu'on esperait maintenant obtenir ce
qu'elle avait demande.
A peine Lorenzo etait-il sorti qu'on lui monta une depeche
telegraphique.
Elle etait de l'abbe Guillemittes et ne contenait que six mots; mais
quels mots!
"Tout va bien; voyez notre ami."
Bien que cette depeche fut encourageante, madame Pretavoine ne voulut
pourtant pas voir l'eveque de Nyda, comme le lui conseillait le nouvel
eveque de Conde.
Il lui paraissait plus sage d'attendre.
Elle n'attendit pas longtemps.
Le lendemain Baldassare lui apporta une lettre de Mgr de la Hotoie.
"Je suis invite a vous conduire demain au Vatican, j'aurai l'honneur de
vous attendre a midi; veuillez revetir la toilette d'etiquette pour les
audiences."
Elle voulut que Baldassare emportat un souvenir pour "cette chere petite
Cecilia"; cependant dans son trouble, de joie, elle eut la force de se
renfermer dans une generosite temperee par la reflexion: elle allait
bientot quitter Rome; il n'y avait plus necessite a gaspiller l'argent;
elle n'en avait que trop depense.
Bien entendu elle avait fait revenir Aurelien de Naples, et quoiqu'il
ne put l'aider a rien, elle voulait qu'il fut la pour jouir du triomphe
qu'elle lui avait menage.
Quand elle partit pour se rendre chez l'eveque de Nyda, elle l'envoya au
Vatican.
--Informez-vous dans quelle salle je serai recue et tenez-vous a la
sortie de cette salle afin que je puisse vous dire tout de suite ce qui
se sera passe.
Quand Mgr de la Hotoie la vit entrer a midi moins cinq minutes, il
l'accabla de compliments.
--Mes felicitations, chere madame; ce n'est pas une action d'eclat,
c'est un coup de maitre. Toutes les difficultes sont aplanies.
Vous n'avez plus que des amis; on ne parle que de vous; Mgr le
cardinal-vicaire est vivement touche de vos charites et monseigneur (il
nomma le personnage que Lorenzo Picconi avait mis en action) fait votre
eloge et celui de votre fils avec un feu d'autant plus flatteur pour
vous qu'il ne vous connait pas personnellement; il me disait encore
hier: "C'est un plaisir rare et delicat de pouvoir servir une personne
meritante qu'on ne connait pas et qu'on n'a jamais vue"; et je sais de
source certaine que Son Eminence n'a rien neglige pour que vous obteniez
la grace que vous sollicitez; il faudra l'en remercier.
--Je ne veux devoir qu'a vous, monseigneur, qu'a vous seul.
L'eveque de Nyda avait de la finesse, il comprit ce mot normand, qui
voulait dire: Je m'acquitterai envers ceux qui m'ont servi, mais a vous,
le peu que je dois, je le devrai toujours.
--Vous voyez, dit-il, que le vrai merite est toujours recompense.
C'etait la une parole bien mondaine pour un eveque; madame Pretavoine le
corrigea:
--Je vois que les prieres de ceux qui mettent leur espoir en Dieu sont
toujours exaucees, dit-elle, lorsqu'elles ont pour elles l'intercession
d'un saint.
Mgr de la Hotoie ne repondit que par un discret sourire, mais tout bas
il se dit que cette brave dame etait vraiment superieure a ce qu'il
avait cru en ces derniers temps: elle avait du sens et de l'esprit;
tant il vrai qu'il n'y a pas de gens fins devant une flatterie, si bete
qu'elle soit.
Il se montra plein de deference pour elle en montant le doux escalier de
marbre qui conduit a la salle Mathilde, et les gardes devant lesquels
ils passerent purent croire que c'etait une grande dame, peut-etre meme
une princesse, que ce monsignore accompagnait.
Arrives dans la salle d'audience, il ne la quitta point, restant pres
d'elle jusqu'au moment ou Sa Saintete parut.
Quand au bout de vingt-cinq minutes madame Pretavoine sortit de cette
audience, elle etait reellement transfiguree; elle n'avait jamais ete
belle, meme a vingt ans; elle l'etait en ce moment.
Aurelien l'attendait comme elle lui avait recommande, elle se jeta dans
ses bras, tremblante, eperdue.
--Eh bien? murmura-t-il, ne pouvant contenir son impatience.
Elle l'embrassa de nouveau, et pendant qu'elle le tenait ainsi, elle lui
dit vivement, a voix basse, dans l'oreille:
--Comte, camerier de cape et d'epee, chevalier de l'ordre de
Saint-Sylvestre.
Quelle joie! Quel triomphe! quand ils purent s'entretenir librement.
Mais madame Pretavoine ne s'endormit pas dans son ivresse.
--A quelle heure part ce soir le train pour la France? demanda-t-elle.
--A dix heures trente-cinq minutes.
--Alors cela me donne neuf heures.
--Eh quoi! voulez vous donc partir?
--Assurement, ce soir meme: nous n'avons pas de temps a perdre, nous
n'en avons deja que trop perdu; il faut que je rentre a Conde pour voir
ce qui s'y passe, surtout ce qui se passe a la Rouvraye. Maintenant il
s'agit de reussir aupres du vieux comte de la Roche-Odon, comme nous
venons de reussir aupres du Saint-pere; heureusement l'abbe Guillemittes
est eveque de Conde, et il nous servira. Pour vous, bien entendu vous
restez a Rome. Le pelerinage de notre diocese arrivera dans dix jours;
il faut que vous soyez ici pour qu'on vous voie dans votre gloire;
c'est la place que vous occuperez dans la maison du Saint-Pere qui
vous imposera comme candidat politique dans les elections prochaines.
Maintenant, mon cher enfant, votre fortune est faite, vous n'avez plus
qu'a marcher seul.
--Et vous ne voulez pas rester pres de moi?
--J'ai ete a la peine, il n'est pas necessaire que je sois a l'honneur;
et puis pour vous, dans votre interet, il vaut mieux que vous paraissiez
seul; je n'ai que trop agi jusqu'a ce jour; desormais il sera bon que
vous agissiez vous-meme, il faut qu'on prenne confiance en vous, et pour
cela je dois m'effacer.
Neuf heures pour tout ce que madame Pretavoine avait a faire, c'etait
peu: prendre conge des personnes chez lesquelles elle avait ete recue;
faire ses adieux a Mgr de la Hotoie; porter un dernier cadeau a
Baldassare et a Cecilia; regler avec Lorenzo Picconi les honoraires du
service rendu par lui et ses protecteurs; enfin se presenter chez madame
de la Roche-Odon, pour toute autre que pour elle, il y avait de quoi
employer plusieurs journees. Mais madame Pretavoine connaissait l'art
d'economiser les mouvements et les paroles inutiles; a cinq heures du
soir il ne lui restait plus a faire que la visite a la vicomtesse de la
Roche-Odon: il est vrai que ce n'etait pas la partie la plus agreable et
la plus facile de sa tache.
Elle n'avait revu la vicomtesse qu'une fois depuis la remise du
consentement au mariage, et cette entrevue dans laquelle madame la
Roche-Odon avait accueilli Aurelien comme un futur gendre, avait ete
plus que froide.
Devant cette grande dame, madame Pretavoine n'avait jamais ete a son
aise, et une seule fois, ayant aux mains le faux de Michel, elle l'avait
dominee; mais chose bizarre, puisqu'elle possedait toujours cette arme,
c'etait la vicomtesse maintenant qui la dominait: elle avait notamment
une maniere de la regarder de haut en relevant la tete qui la troublait
et soulevait en elle comme un sentiment de malaise, et cependant, si
une de ces deux femmes devait rougir devant l'autre, madame Pretavoine
croyait bien sincerement que c'etait madame de la Roche-Odon et non
elle-meme.
Cette seconde entrevue ne fut pas plus expansive que ne l'avait ete la
premiere; au recit que fit madame Pretavoine des insignes faveurs que
daignait leur accorder le Saint-Pere, madame de la Roche-Odon repondit
seulement par quelques signes de tete et, quand ce recit fut termine,
par un mot de felicitation adresse a Aurelien; encore ce mot fut-il une
blessure:
--Cette recompense etait bien due aux vertus de madame votre mere,
dit-elle; ce sont elles que Sa Saintete a voulu anoblir.
Heureusement Michel, qui etait la, intervint pour sauver la situation:
il n'avait pas garde rancune a madame Pretavoine, lui, et meme il
trouvait que c'etait bien joue. Au point ou en etaient les choses
maintenant, le prompt mariage de sa soeur lui paraissait une bonne
affaire, et puisque "l'imbecile de Pretavoine" se presentait, autant lui
qu'un autre; il y avait de la ressource en lui, et quand il serait un
beau-frere pour de bon, on pourrait en tirer quelque chose.
--Ne m'invitez-vous pas a aller en deplacement de sport chez vous, ma
chere madame Pretavoine? dit-il gaiment. Je serai bien aise de voir
vos courses. On dit que le saut de votre riviere est curieux pour les
chevaux qui courent mieux qu'ils ne sautent.
--Ne serez-vous pas chez votre soeur, chez vous, mon prince?
--C'est entendu. D'ailleurs, je commence a en avoir assez de Rome, ca
pue la ruine.
A neuf heures et demie, madame Pretavoine se separa des soeurs Bonnefoy
en les embrassant, et, a la porte, sous la madone, elle embrassa aussi
la soeur Sainte-Julienne, qui pleurait, la pauvre fille, desolee de ne
pas pouvoir la conduire jusqu'au chemin de fer, mais madame Pretavoine
avait voulu etre seule avec son fils.
Lorsqu'ils furent ensemble dans la voiture qui les conduisait a la gare,
elle ne dit rien cependant, et elle resta a le regarder, perdue dans une
muette admiration. Tout a coup elle lui prit la main, et, comme si elle
suivait sa pensee interieure:
--Comte! monsieur le comte! s'ecria-t-elle.
L'episode qui suit _Comte du Pape_ et termine les _Batailles du Mariage_
a pour titre: _Marie par les Pretres_.
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