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Comte du Pape written by Hector Malot

H >> Hector Malot >> Comte du Pape

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--Je dois vous dire, continua madame Pretavoine, comment ces faits
sont venus a ma connaissance, vous verrez alors qu'ils ne sont
malheureusement que trop vrais. Ayant garde la chambre pendant toute la
matinee, malade de chagrin a la lettre de mon fils, je suis allee a
la Banque de Rome vers quatre heures, pour une affaire que j'avais a
traiter avec le directeur. En parlant celui-ci m'a appris qu'il avait
le matin paye un cheque de dix mille francs tire par mon fils, c'etait
assez pour me reveler un faux; mon fils ne tire pas des cheques de cette
importance sans que j'en sois informee. De plus, la date confirmait ma
certitude, puisque mon fils etait a Naples, il ne pouvait pas dater un
cheque de Rome. On me montra la piece. Je prouvai qu'elle etait fausse.
Alors le directeur me dit qu'il allait deposer une plainte pour faire
arreter celui qui avait touche ce cheque et qui l'avait fabrique,--le
prince Michel Sobolewski. Comme vous, madame, mon premier mouvement fut
de m'ecrier: c'est impossible! Je dus me rendre a l'evidence. Alors je
suppliai le directeur de ne pas deposer sa plainte. Je lui demandai de
me charger de cette affaire. J'eus le plus grand mal a le decider. Enfin
il me confia cette piece. Avant de venir vous trouver, je rentrai chez
moi pour voir le carnet de cheques de mon fils. Je le trouvai sur son
bureau, avec cette feuille manquant. De plus, on me dit que le prince
etait venu le matin et qu'il etait monte chez mon fils. Voila les faits.

Madame de la Roche-Odon resta sans parler, accablee, ecrasee sous ce
coup, car ce n'etait pas une mere pleine de confiance en son fils qui
venait de le recevoir, c'etait au contraire une mere qui connaissait ce
fils, et mieux que personne savait de quoi il etait capable.

Pour madame Pretavoine, elle n'avait plus rien a dire, au moins pour le
moment; elle n'avait qu'a voir venir sa victime.

Comme elles restaient ainsi en face l'une de l'autre sans se regarder,
un bruit de pas retentit dans le salon, et la porte de la chambre
s'ouvrit, brusquement poussee: c'etait Michel qui rentrait et qui venait
debarrasser sa mere de cette "vieille sorciere" dont on lui avait
annonce la presence, afin de diner au plus vite.

Mais un coup d'oeil lui suffit pour voir que tout etait decouvert, et il
s'arreta.

Madame Pretavoine avait baisse les yeux et les tenait attaches sur une
fleur du tapis; madame de la Roche-Odon, au contraire, les avait leves,
et elle regardait son fils, qui restait immobile, le front contracte,
les levres serrees, les paupieres abaissees et mi-closes, regardant
en-dessous, avouant son crime par son attitude et l'expression de son
visage.

--Alors, cette chose horrible est donc vraie? s'ecria la vicomtesse.

Il releva la tete, et, regardant sa mere en face, il haussa les epaules:

--Voila de bien grands mots, dit-il, pour une chose en realite toute
simple.

--Simple! s'ecria madame de la Roche-Odon.

Madame Pretavoine ne dit rien, mais elle joignit les mains et leva les
yeux au ciel.

--Je comptais sur Pretavoine, continua Michel, je ne l'ai pas trouve,
son carnet de cheques etait sur son bureau, j'en ai pris un, je l'ai
rempli et j'ai touche la somme dont j'avais besoin: voila tout.

--Et tu en conviens ainsi!

--Parbleu! il n'y a pas a nier.

--Une plainte va etre deposee.

--Pretavoine ne fera pas une pareille betise; j'allais d'ailleurs lui
ecrire pour le prevenir.

--Ce n'est pas mon fils qui doit deposer cette plainte, dit madame
Pretavoine intervenant, c'est la banque de Rome, car c'est elle qui a
ete...

Elle s'arreta.

--Volee, acheva la vicomtesse.

--Encore les grands mots; il n'y a vol que quand il y a prejudice, et
Pretavoine sera rembourse.

--Et le faux, qui l'effacera? demanda madame de la Roche-Odon, pale et
fremissante; toi, toi, tu as pu faire un faux!

De nouveau Michel haussa les epaules, mais cette fois avec colere; puis
il fit quelques pas a travers la chambre, et, venant se camper devant sa
mere, les bras croises, la tete haute:

--Il ne faudrait pas cependant, s'ecria-t-il, m'obliger a dire ce que je
ne veux pas dire: j'avais besoin de cette somme.

--Il ne fallait pas jouer.

--Il me fallait au contraire jouer, et, ayant perdu, il me fallait
payer, ceci devrait etre compris et non demande.

Il lanca ces quelques paroles a la face de sa mere; puis, continuant
avec une violence qui a chaque mot allait croissant:

--Si j'avais eu mon patrimoine, j'aurais pris dessus l'argent necessaire
pour soutenir cette lutte. Mais qu'est-il devenu? A qui la faute si j'ai
fait arme de tout? Donc, pas de reproches.

--Des reproches!

--Pas d'accusation; chacun a ses vices, et ce n'est que justice d'etre
indulgent les uns pour les autres.

Madame de la Roche-Odon s'etait affaissee dans son fauteuil, car chacune
de ces paroles l'avait atteinte en plein corps.

Dans leur forme vague elles etaient pour elle d'une terrible precision,
et il n'etait rien de ce qu'il avait voulu dire, qu'elle n'eut compris.

Ce justicier c'etait son fils, son fils faussaire, rejetant sur elle une
part de son crime.

--Pourquoi ai-je joue?

--Pour qui?

--Pourquoi n'ai-je pas paye?

Les reponses a ces horribles questions elle les trouvait en elle.

Elle leva ses deux mains pour cacher son visage, mais dans ce moment ses
yeux rencontrerent le visage extatique de madame Pretavoine.

Elle avait oublie qu'ils n'etaient pas seuls; il fallait s'observer
devant elle et contre elle se defendre.

Dans sa vie agitee madame de la Roche-Odon s'etait trouvee plus d'une
fois au milieu de situations difficiles et douloureuses, jamais plus
horribles cependant, jamais plus cruelles que celle au milieu de
laquelle elle venait d'etre precipitee par la main de son fils;
ce n'etait pas seulement le present, c'etait encore le passe qui
accablaient, qui ecrasaient la femme et la mere.

Sans repondre a son fils, elle se tourna vers madame Pretavoine:

--Madame, vous aviez un but en venant me denoncer ce... faux?

--Empecher le prince de passer en cour d'assises.

--Madame! s'ecria Michel menacant.

Mais on n'intimidait pas madame Pretavoine; sans se troubler, elle
repondit:

--C'est la cour d'assises qui juge les faussaires, et c'est l'intention
des directeurs de la banque de Rome de deposer leur plainte pour que
vous soyez poursuivi.

Sans en avoir l'air elle appuyait sur les mots terribles.

--Et comment comprenez-vous qu'on puisse empecher ce proces, madame?
demanda la vicomtesse; pour cela je suis prete a tout; ce qu'on
demandera je le donnerai, ce qu'on exigera je le ferai.

--Il n'y a qu'a payer, dit Michel.

--Vous croyez? demanda madame Pretavoine.

--Parbleu!

--Le faux est-il efface par la reparation du prejudice cause?

--C'est la plainte qui constatera... ce que vous appelez un faux et ce
qui est tout simplement un emprunt.

--Et qui empechera le depot de cette plainte?

Michel ne repondit pas.

--Eh bien, continua madame Pretavoine, vous voyez que les choses ne sont
pas aussi simples que vous dites; aussi, comme vous ne paraissez pas
vouloir comprendre leur gravite, je vous demande de me laisser traiter
cette question avec madame votre mere, qui, elle, en sent toute la
gravite.

--Oh! comme vous voudrez, dit Michel en se dirigeant vers la porte.

Mais d'un geste, madame Pretavoine l'arreta.

--Je ne sais quelles sont vos vraies intentions, dit-elle, seulement je
vous previens qu'au cas ou vous voudriez quitter Rome, ce serait une
grosse imprudence qui vous exposerait a y etre ramene malgre vous.



XLIX

Pendant que le prince Michel sortait de la chambre, madame Pretavoine
eut une tentation.

Les choses avaient si bien marche qu'elles avaient depasse ses
esperances.

Pourquoi ne profiterait-elle pas de ses avantages?

Pourquoi ne ferait-elle point payer a madame de la Roche-Odon et les
17,500 fr., montant de la dette contractee par ce jeune coquin au profit
d'Aurelien, et les 10,000 francs, montant du cheque faux?

En realite, il avait indument touche 27,500 francs; et c'est une belle
somme, agreable a recouvrer.

Que fallait-il pour cela?

Un peu d'habilete, et la vicomtesse payait ces 27,500 francs.

Devait-elle risquer cette aventure?

Elle avait, il est vrai, fait son deuil de cet argent, qui, ainsi
debourse, etait une simple avance de fonds destinee a s'assurer la main
de Berengere et l'heritage du vieux comte de la Roche-Odon.

Cette consideration financiere la determina a renoncer a cette affaire.
La risquer serait s'ecarter de la regle qui avait dirige sa vie, celle
"du gagne-petit".

--Vous pensez peut-etre que j'ai ete bien severe avec monsieur votre
fils, dit-elle d'un ton benevole.

Sans repondre, madame de la Roche-Odon fit un signe negatif.

--Mon Dieu, poursuivit madame Pretavoine, il faut juger humainement les
choses humaines; il est certain qu'a la faute de ce pauvre jeune homme,
on peut trouver des circonstances attenuantes, et meme des excuses.
Ainsi qu'il l'a dit lui-meme, si mon fils avait ete chez lui, ce faux
n'aurait pas ete fabrique, mon fils aurait prete ces dix mille francs
comme il en avait deja prete dix-sept mille cinq cents.

--Ces dix mille francs et ces dix-sept mille francs vous seront rendus
par moi, madame.

Certes l'occasion etait bien tentante, cependant madame Pretavoine la
refusa une fois encore.

--Ce n'est pas de cela qu'il s'agit, au moins pour le moment, dit-elle;
en tout cas, si nous parlons de ce remboursement, que ce soit pour bien
marquer qu'il arrive comme une excuse. Ainsi d'une part, le prince est
certain que si mon fils etait a Rome, il lui preterait ces dix mille
francs; et d'autre part il est certain aussi que ces dix mille francs
seront payes par vous. Ces deux certitudes changent considerablement,
vous en conviendrez, les conditions dans lesquelles s'est accompli le...
je veux dire l'accident. Ce n'est plus du tout le crime dont me parlait
le directeur de la banque de Rome et que par ses yeux j'avais vu tout
d'abord: le prince s'introduisant chez mon fils, derobant un cheque, le
couvrant d'une ecriture et d'une signature fausses, et le presentant
a la banque pour voler une somme de dix mille francs. Ou est le vol,
puisqu'il n'y avait plus intention de s'approprier ces dix mille francs?
ou est le faux, puisque mon fils, s'il avait ete chez lui, aurait
rempli ce cheque et l'aurait signe exactement comme le prince l'a fait
lui-meme? Non veritablement, non, je ne puis voir dans tout cela ni un
vol, ni un faux.

Madame de la Roche-Odon buvait ces paroles qui repondaient trop bien
a son propre sentiment, pour qu'elle eut la force de les arreter au
passage et de les examiner.

S'il etait habile de s'engager dans cette voie, il ne fallait cependant
pas aller trop loin, sous peine de depasser le but; madame Pretavoine
s'arreta.

--Mes sentiments se sont si bien modifies en serrant de pres cette
question, dit-elle, que j'en reviens a l'idee a laquelle je m'etais
arretee ce matin apres avoir recu la lettre de mon fils, et dont je vous
faisais part tout a l'heure.

--Quelle idee?

--Celle qui s'applique aux projets de mon fils.

--C'est de ce malheureux cheque qu'il s'agit.

--Sans doute, et c'est de lui aussi que je veux parler. Ainsi ce cheque
aurait ete un faux nettement caracterise, comme je le croyais en
venant ici, avec la circonstance aggravante d'escroquerie, que bien
certainement j'aurais renonce a cette idee. Je vous l'ai dit et vous le
savez d'ailleurs, je suis une femme chretienne, comme mon fils est un
jeune homme sincerement chretien, nous ne pourrions donc ni lui ni moi
nous allier a une famille dont un membre aurait commis un crime. Vous me
direz que la charite ordonne de pardonner: assurement; mais c'est
aux autres qu'il faut etre indulgent, non aux siens, c'est-a-dire a
soi-meme. Le crime auquel je croyais n'existant plus, je puis donc
revenir a mon idee.

--Mais, madame...

--Vous ne comprenez pas que je veuille aujourd'hui ce que j'ai naguere
combattu de toutes mes forces. Cependant le changement qui s'est fait
en moi est, il me semble, bien explicable. Tant que j'ai cru que je
pourrais detourner mon fils de son projet, je n'ai rien epargne pour
lui opposer une vive resistance. Mais je vois aujourd'hui que je suis
vaincue. Aujourd'hui mon fils m'annonce que je ne le reverrai plus
et qu'il s'expatriera en Chine ou il recherchera le martyre, s'il ne
devient pas le mari de celle qu'il aime jusqu'a en mourir. Dans ces
conditions desesperees, la mere l'emporte en moi sur la femme d'argent,
et j'ai l'honneur de vous demander la main de mademoiselle votre fille
pour mon fils.

--Ma fille! s'ecria madame de la Roche-Odon.

Et cette seule exclamation en apprit plus a madame Pretavoine qu'un long
discours: la vicomtesse ne voulait pas marier sa fille et surtout elle
ne voulait pas la donner a M. Aurelien Pretavoine.

Cependant, la situation etait telle que madame de la Roche-Odon devait
se contenir et menager celle qui avait entre les mains ce terrible
cheque.

--Ma fille, dit-elle, mais, madame, je ne sais si elle veut se marier;
je ne sais si elle accepterait monsieur votre fils pour mari; je ne
sais...

--Ce n'est pas que vous me donniez mademoiselle Berengere que je
demande, c'est que vous me donniez votre consentement a son mariage avec
mon fils. Gagner mademoiselle Berengere, toucher son coeur, se faire
aimer d'elle, cela regarde mon fils; ce qui me regarde, moi, c'est
d'obtenir votre consentement, et c'est ce seul consentement que je vous
demande.

--Mais, madame, encore une fois, c'est de mon fils qu'il s'agit en ce
moment, non de ma fille; pour elle nous verrons plus tard; je ne puis
vous repondre ainsi.

--Nous nous comprenons mal ou plutot nous ne nous comprenons pas du
tout; si je vous parle de mademoiselle votre fille, cela n'empeche pas
qu'il s'agisse de monsieur votre fils: ils sont en ce moment solidaires
l'un de l'autre. Vous avez trop d'experience pour ne pas voir que je
veux en ce moment profiter des avantages que le hasard, disons mieux,
que la Providence divine a mis entre mes mains. Je n'ai qu'un mot a
dire, que cent pas a faire pour que le prince Michel, votre fils, soit
arrete comme faussaire et passe aux assises. Ce mot, assurement, je
ne le dirai pas, je ne pourrais pas le dire, s'il s'applique au futur
beau-frere de mon fils. Mais ne sentez-vous pas que si ma demande etait
accueillie par un refus dedaigneux, mes sentiments pourraient etre
changes? De quoi n'est pas capable une mere qui veut assurer le bonheur
de son enfant, et c'est le bonheur, c'est la vie de mon fils qui sont
en jeu en ce moment. Reflechissez a cela, madame, je vous en prie, dans
votre interet, dans celui de votre fils, reflechissez avant de repondre
a ma demande.

Pour la premiere fois, madame de la Roche-Odon comprenait ce que pouvait
etre cette femme de manieres douces a laquelle elle n'avait jamais
daigne preter attention; mais plus elle etait a craindre, plus il
fallait se montrer prudent avec elle.

--Vous avez raison, dit-elle, je reflechirai, et demain, en vous portant
les 27,500 francs qui vous sont dus, je repondrai a votre demande, que
j'aurai pu examiner.

--Soit, madame, a demain.

Et madame Pretavoine se leva.

La vicomtesse se crut sauvee, mais madame Pretavoine ne sortit pas.

--Si j'accepte demain, dit-elle, c'est pour la reponse et non pour les
27,500 fr. En effet, je ne prendrai pas cette somme.

--Elle vous est due.

--Elle serait due a une etrangere, mais demain, j'en ai la conviction,
vous aurez compris que je ne puis pas etre une etrangere pour vous.
J'aurai l'honneur de vous attendre jusqu'a trois heures. Pour ces 27,500
francs, je n'accepterai de vous qu'une seule chose: une reconnaissance
de cette somme payable a presentation. Pour ma demande, je n'accepterai
aussi qu'une seule chose: un consentement a ce mariage passe par vous
devant le chancelier de la legation. Avant demain trois heures, vous
aurez eu tout le temps de reflechir, et si ce que je vous demande ne
vous parait pas possible, il sera inutile que vous preniez la peine de
vous deranger. A quatre heures, la plainte en faux sera deposee avec ce
cheque a l'appui. Elle ne le serait avant que si vous jugiez a propos de
quitter Rome ce soir, par exemple, ou demain matin, avec monsieur
votre fils, et vous le comprenez, que le prince Michel Sobolewski soit
condamne pour faux par contumace ou contradictoirement, c'est exactement
la meme chose, au moins au point de vue de l'honneur.

--Mais c'est un egorgement! s'ecria madame de la Roche-Odon qui se
sentait prise dans un etau dont cette femme a la voix onctueuse
manoeuvrait la vis avec une main de fer.

--Ce qui en serait un, ce serait de faire le malheur de mon fils, qui
adore mademoiselle votre fille, et qui sera pour vous, madame, le gendre
le plus tendre, le plus affectueux, le plus soumis; pres de lui, pres
de votre fille, vous pourrez continuer la grande existence qui vous est
necessaire, car sa fortune, je vous l'ai deja dit, est considerable, et
de plus Sa Saintete daigne lui conferer dans quelques jours le titre de
comte. Que si dans vos reflexions vous vous preoccupez, comme cela est
naturel, du bonheur de votre fille, vous devez ecarter tout souci a
ce sujet. Encore une fois, ce n'est pas vous, madame, qui marierez
mademoiselle votre fille, ce sera son grand-pere, le comte de la
Roche-Odon, pres duquel elle vit, et qui, vous le pensez bien, ne lui
donnera pas un mari indigne d'elle; ce sera elle-meme qui choisira
librement son mari. Tout ce que je vous demande, c'est votre
consentement legal, et apres avoir reflechi, vous verrez, j'en suis
certaine, les avantages qu'il y a pour tous a l'accorder, et les
dangers, au contraire, qu'il y aurait a le refuser.

Et sur ce mot, ayant salue humblement, elle se dirigea vers la porte.



L

En sortant de chez madame de la Roche-Odon, madame Pretavoine retourna a
la banque de Rome, car il fallait prevoir le cas, probable d'ailleurs,
ou la vicomtesse voudrait faire une tentative aupres des directeurs de
cette banque afin d'empecher le depot de la plainte en faux.

La banque etait fermee, mais madame Pretavoine obtint l'adresse du
directeur a qui elle avait eu affaire dans la journee, et elle alla
immediatement le relancer a son domicile particulier, via Venti
Settembre.

--Eh bien, madame, demanda le directeur lorsqu'il vit quelle etait la
personne qui l'avait derange.

--Eh bien, j'ai l'esperance d'etre payee demain; seulement je pense que
demain matin on viendra vous demander, vous supplier de ne pas deposer
de plainte, et moi je viens ce soir vous demander de ne pas recevoir
madame de la Roche-Odon.

--Voulez-vous donc que la plainte soit deposee?

Madame Pretavoine comprit que cet homme d'affaires cherchait a deviner
quel interet elle pouvait avoir a s'occuper si activement de ce faux,
et elle voulut lui donner une raison qui expliquat et justifiat son
intervention.

--Il faut vous dire, continua-t-elle, que le prince Michel Sobolewski
doit a mon fils une somme de 17,500 francs, et je profite de cet
incident du cheque faux pour me faire payer, en meme temps que les
10,000 francs, montant du cheque, cette somme de 17,500 francs.

--Ah! parfaitement, dit le banquier, comprenant alors l'intervention de
madame Pretavoine dans une affaire qui, en apparence, ne la touchait que
d'une facon incidente. Vous avez bien raison de saisir cette occasion,
car vos 17,500 francs seraient perdus, tandis que les 27,500 francs
seront payes.

--Alors?

--Alors, vous pouvez compter sur moi; vous m'avez rendu service en vous
occupant de cette negociation, je vous en rendrai demain un du meme
genre en ne m'occupant de rien. Vous avez commence cette affaire, vous
la terminerez; je n'interviendrais que pour deposer la plainte s'il y
avait lieu. Il faut bien s'entr'aider, que diable! Soyez donc rassuree
pour demain; si madame de la Roche-Odon me cherche, elle ne me trouvera
pas, je serai a chasser dans la foret de Laurentum, et je ne rentrerai a
Rome que tard dans la soiree; il faudra donc qu'elle s'adresse a vous.

Et madame Pretavoine, pleinement rassuree, rentra diner de bon appetit:
elle avait bien employe sa journee quoiqu'elle fut restee au lit une
grande partie de la matinee.

Tandis que madame Pretavoine dinait tranquillement, madame de la
Roche-Odon restait livree a de terribles angoisses, se demandant si elle
devait abandonner son fils pour sauver sa fille ou sacrifier sa fille
pour sauver son fils.

Car il n'y avait pas a se bercer dans l'illusion, cette femme noire
serait implacable; elle voulait ce mariage, et s'il lui echappait alors
qu'elle croyait le tenir, elle se vengerait en deposant cette plainte en
faux.

Les sentiments que madame de la Roche-Odon eprouvait pour sa fille
n'etaient point ceux d'une mere passionnee; elle avait peu vu cette
enfant, et entrainee dans le tourbillon de sa vie de plaisir, elle
l'avait bien souvent oubliee. Mais cette vie de plaisir venait d'etre
brusquement interrompue, et le desespoir qu'elle eprouvait avait amolli
son coeur; elle etait seule maintenant, car elle ne pouvait pas compter
sur Michel, et l'exces de son propre malheur la rendait plus tendre au
malheur d'autrui qu'elle ne l'eut ete quelques semaines auparavant.

Il ne fallait pas, elle ne devait pas consentir a ce mariage.

Il n'y avait qu'un moyen pour ne pas donner ce consentement, c'etait de
payer la banque de Rome, afin d'empecher le depot de la plainte.

Elle sonna sa femme de chambre; et lui dit qu'il fallait tout de suite
prendre sur ses diamants ce qui etait necessaire pour se procurer une
somme de vingt huit mille francs.

Mais Emma, qui avait son franc-parler avec sa maitresse, declara
nettement qu'elle ne se chargerait pas d'une pareille negociation.

--Je ne peux pas empecher madame de se reduire a la misere pour son
fils, mais j'aimerais mieux me couper la main que de vendre ses
diamants; d'ailleurs les vendre en ce moment c'est avouer que les bruits
qui ont couru Rome sont vrais; madame n'a pas pense a cela.

Certes, oui, la vicomtesse avait pense a cela, mais elle n'avait pas
d'autres moyens pour se procurer cette somme que de vendre ou tout au
moins que d'engager ses diamants, seule epave qui lui restat de son
naufrage et des millions qu'elle avait dissipes.

Il lui en coutait de dire la verite a Emma qui detestait deja Michel si
profondement; cependant comme elle avait besoin de son concours, elle
s'y decida; seulement elle arrangea le faux comme madame Pretavoine
l'avait arrange lorsqu'elle avait voulu l'excuser.

Emma fut epouvantee, car si dans cette terrible affaire elle ne vit pas
la main de madame Pretavoine, elle la devina, comme elle l'avait devinee
dans l'arrivee de lord Harley.

Elle ouvrit la bouche pour dire ses soupcons, mais la reflexion la
retint; elle ne pouvait pas accuser madame Pretavoine sans s'accuser
elle-meme, et son repentir n'allait pas jusqu'a se confesser. Comment la
vicomtesse prendrait-elle cette confession dans l'etat de crise ou
elle etait? D'ailleurs elle avait mieux a faire; c'etait de sauver sa
maitresse.

--Madame pense bien que je ne suis pas sans avoir fait quelques
economies; j'ai quarante mille francs a moi en diverses valeurs; je les
deposerai demain chez un banquier, j'emprunterai dessus les vingt-huit
mille francs, de sorte que madame pourra payer ainsi et les dix mille
francs du cheque et dix-sept mille cinq cents francs reclames par madame
Pretavoine.

Pendant que ceci se passait entre madame de la Roche-Odon et sa femme de
chambre, le prince Michel se faisait servir a diner "parce qu'il etait
diablement presse, ayant sa revanche a prendre avec les mille francs qui
lui restaient."

Cependant il ne put pas sortir aussitot qu'il en avait l'intention, sa
mere le retint pour lui expliquer les menaces de madame Pretavoine.

--Pourquoi ne pas lui donner ce consentement? dit-il, le Pretavoine est
riche et il est assez bete pour faire un precieux mari; maintenant qu'il
va etre comte, rien ne s'oppose a ce qu'on l'accepte; en tous cas, cela
vaudrait mieux que de prendre l'argent de cette gueuse d'Emma, qui est
surement de l'argent vole, car enfin on ne me fera jamais accroire
qu'une femme de chambre peut economiser quarante mille francs; pourquoi
payer ces 27,500 francs quand on peut ne pas les payer? donne donc ton
consentement; si Berengere ne veut pas du Pretavoine elle le refusera.

Et il s'en alla fort satisfait de la tournure que prenait son affaire,
car en aucun cas il n'avait rien a craindre, et que sa mere donnat les
27,500 francs ou qu'elle donnat son consentement, le cheque serait
toujours rendu,--ce qui pour lui etait le seul point a considerer.

Le lendemain matin, a dix heures, Emma apportait 28,000 francs a
sa maitresse, et celle-ci courait a la banque de Rome; mais, a ses
questions, on repondait que le directeur etait absent de Rome, pour
toute la journee, sans qu'on sut ou il etait. A qui s'adresser? Elle
ne pouvait pas parler de ce cheque aux caissiers et aux employes.
D'ailleurs a quoi bon, ils n'auraient pas pu prendre une resolution.

La situation etait cruelle.

Si penible que fut la demarche, il fallait aller demander a madame
Pretavoine d'attendre jusqu'au lendemain.

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