Comte du Pape written by Hector Malot
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Hector Malot >> Comte du Pape
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--C'est bien difficile.
--Tout est difficile; seulement, j'ai toujours vu qu'avec de l'adresse
et de la perseverance on reussissait ce qu'on voulait fermement.
--J'hesite.
--Ah! je comprends cela; cependant il y a un moment ou l'hesitation
devient une sorte de complicite.
--C'est ce que je me dis.
--Votre idee, n'est-ce pas, l'idee que surement vous avez eue, c'est de
faire surprendre ce chanteur aupres de madame la vicomtesse, par cette
fille d'au-dela du Tibre, cette... j'ai oublie le nom.
--C'est la justement qu'est la difficulte.
--Est-ce que ce chanteur ne vient pas ici?
--Il n'y vient que trop.
--Est-ce qu'il ne reste pas quelquefois... la nuit?
Emma ne voulut pas repondre, mais elle fit un signe affirmatif.
--Et vous ne savez jamais a l'avance quand il doit venir, quand il doit
rester?
--Oui, quelquefois; ainsi je suis certaine qu'il viendra d'aujourd'hui
en huit et qu'il restera, c'est sa fete, et madame veut la lui
souhaiter; en sortant de son theatre il se rendra ici pour souper.
--Eh bien! alors?
--Certainement je n'aurais qu'a faire prevenir cette Rosa Zampi, et la
constatation de l'infidelite de son amant serait facile pour elle; mais
ce n'est pas pour cette fille que cette constatation est utile, c'est
pour madame.
--Je ne comprends pas.
--Que m'importe que Rosa Zampi se fache avec Cerda; ce que je voudrais,
ce serait que madame se fachat avec Cerda.
--Comment, vous croyez que si par une lettre anonyme vous preveniez
cette fille que, dans huit jours, c'est-a-dire lundi, n'est-ce pas, a
minuit, elle pourra surprendre son amant aupres d'une dame et dans une
position a ne laisser aucun doute sur leur intimite; que pour cette
surprise elle n'aura qu'a monter au premier etage d'une maison via
Gregoriana, n deg. 81; a sonner, a ecarter vivement le jeune domestique
qui viendra lui ouvrir et a entrer; vous croyez qu'apres que madame la
vicomtesse aurait vu cette fille faire une scene a son amant, ce serait
seulement une rupture entre la Transteverine et le chanteur qui se
produirait?
--Evidemment non, si les choses se passaient ainsi; mais il me parait
bien difficile, pour ne pas dire impossible, que toutes ces previsions
se realisent.
--Et pourquoi cela? Il est certain, n'est-ce pas, que cette fille, en
recevant votre lettre ecrite par un ecrivain public, accourt ici. Il est
certain, n'est-ce pas, qu'elle peut facilement repousser votre petit
domestique. Alors est-ce qu'il n'est pas tout naturel qu'en entendant ce
bruit, vous qui etes occupee a servir le souper des deux coupables, vous
ouvriez la porte de la piece ou ils sont; et alors, est-ce qu'il n'est
pas tout naturel aussi que cette fille se precipite par cette porte? Ce
qui vous parait difficile me parait, a moi, aller tout seul. Il est
vrai que je n'entends rien a ces intrigues. Cependant il y a une chose
certaine que je vois, c'est la liberte de madame la vicomtesse.
--Cela, oui.
--Ce que je vois encore, c'est que c'est vous, vous seule qui la sauvez,
et dans des conditions telles que personne ne peut decouvrir quel a ete
votre role, et meme si vous en avez joue un; car ouvrir une porte en
entendant un bruit insolite ne constitue pas une intervention.
Madame Pretavoine n'ajouta pas un mot, car elle avait dit l'essentiel;
la reflexion completerait ce qu'elle avait indique.
Se levant, elle mit les medailles dans sa poche.
--Maintenant je vois que je puis les emporter, c'est vous qui ferez le
miracle que j'attendais d'elles.
Puis, arrivee a la porte elle s'arreta.
--Voulez-vous me permettre une question; tout ce que vous me dites est
si extraordinaire et s'ecarte tellement de nos moeurs bourgeoises, que
je n'y comprends rien; comment se fait-il que madame la vicomtesse
recoive ainsi ce chanteur chez elle; lord Harley peut revenir a
l'improviste, il me semble.
--Jamais sans prevenir.
--Alors il n'a pas de clef?
--Si; mais lord Harley est un gentleman qui pousse a l'extreme la
delicatesse; il ne se presenterait pas ici sans se faire annoncer.
--C'est superbe, cela.
--Ah! madame l'a bien eleve.
XLI
Madame Pretavoine avait obtenu beaucoup plus qu'elle n'avait tout
d'abord espere et imagine.
Il etait bien certain que mademoiselle Emma ecrirait la lettre dont elle
venait de lui inspirer l'idee.
Il etait certain que le lundi suivant Rosa Zampi, penetrant au n deg. 81 de
la via Gregoriana, surprendrait son amant soupant en tete-a-tete avec
madame de la Roche-Odon.
Et il etait certain encore que de cette surprise resulterait une scene
terrible, dans laquelle se diraient et se feraient toutes sortes de
choses dramatiques.
Enfin il etait non moins certain que cette scene ne resterait pas
circonscrite aux seuls acteurs qui la joueraient: il y aurait du bruit,
du scandale, peut-etre meme des blessures, et lord Harley serait
surement informe de ce qui, en son absence, se serait passe chez celle
qu'il aimait.
Tout cela c'etait ce que madame Pretavoine avait prevu et arrange en
expliquant a Emma l'idee que celle-ci "avait surement eue."
Mais l'entretien qu'elle avait dirige, avait si heureusement tourne
qu'elle pouvait maintenant pousser ses avantages beaucoup plus loin.
Ce n'etait plus d'informer lord Harley de ce qui se serait passe en son
absence chez sa maitresse, qu'il s'agissait, c'etait de le rendre temoin
de ce qui s'y passerait sous ses yeux, c'etait de lui faire entendre ce
qui s'y dirait.
Tout se trouvait change et, par bonheur, dans un sens favorable a ses
desseins.
Sachant ce qu'elle savait maintenant, elle pourrait meme se passer du
concours de Rosa Zampi; en effet, il suffisait que lord Harley, arrivant
dans la nuit, trouvat Cerda et madame de la Roche-Odon en tete-a-tete,
soupant galamment, pour rompre avec sa maitresse infidele.
Mais il n'y avait aucun inconvenient a aller au dela du simple
suffisant.
Bien qu'elle se connut mal aux choses de l'amour, elle savait cependant
que les amants sont faibles et que qui dit amoureux dit aveugle et sourd
de parti pris, aveugle a ne pas voir ce qui creve les yeux, sourd a ne
pas entendre ce qui dechire les oreilles.
Elle etait habile, la vicomtesse; qu'elle fut surprise a table avec
Cerda, et elle etait femme a trouver une explication a ce tete-a-tete;
tandis que si lord Harley survenait au moment ou Rosa Zampi reprocherait
a la vicomtesse de lui avoir enleve son amant, ou bien arracherait les
yeux a Cerda, toutes les explications du monde ne prevaudraient pas
contre cette scene qui se passerait devant lui; ce que son amour credule
admettrait, son orgueil justement exaspere le repousserait; un homme
comme lord Harley meprise la femme assez faible pour vous donner
comme rival un comedien et pour s'exposer aux injures d'une fille du
Transtevere; il y avait la une promiscuite a soulever le coeur le moins
delicat.
Il etait donc important, puisque les circonstances le permettaient, que
lord Harley, Rosa Zampi et Cerda se rencontrassent tous les trois au
meme moment chez la vicomtesse.
Pour Cerda il n'y a pas a s'en occuper, ce serait madame de la
Roche-Odon qui l'inviterait elle-meme.
Pour Rosa Zampi, il n'y avait qu'a laisser mademoiselle Emma agir; si
une catastrophe arrivait et si la scene ne se renfermant pas dans les
paroles degenerait en actes de violence qui amenassent des recherches
judiciaires, Emma seule serait compromise; n'etait-ce pas elle qui seule
avait eu l'idee de debarrasser sa maitresse de Cerda; n'etait-ce pas
elle qui avait fait ecrire la lettre de Rosa; ne serait-ce pas elle
enfin qui aurait ouvert la porte par laquelle la Transteverine en fureur
aurait penetre aupres de madame de la Roche-Odon? Emma, Emma seule,
aurait tout concu; Emma seule aurait tout execute. Ou voir une autre
main? Ou lui trouver une complice?
Pour lord Harley, au contraire, il fallait se decider a intervenir
directement et personnellement.
Assurement cela etait facheux, et il eut ete grandement a souhaiter
qu'elle eut etabli, soit par elle-meme, soit par Aurelien, des relations
avec cet Anglais, car alors elle eut pu manoeuvrer avec lui, comme elle
venait de le faire avec madame de la Roche-Odon, se tenant dans la
coulisse, et mettant en avant des intermediaires inconscients du role
qu'on leur donnait a jouer; mais enfin, puisque cela n'avait pas ete
prepare en temps, il etait trop tard maintenant; ce n'etait pas en huit
jours qu'on pouvait trouver des amis complaisants qui se chargeraient de
prevenir lord Harley qu'il etait trompe et que pour avoir la preuve de
cette tromperie il n'avait qu'a penetrer chez sa maitresse le lundi
suivant, a minuit, en se servant pour la premiere fois de sa clef.
Dans ces conditions, il n'y avait donc qu'a agir soi-meme, et cela sans
perdre de temps.
Le seul moyen qui lui parut sur etait celui qu'elle employait deja avec
Rosa Zampi, une lettre anonyme, que la poste se chargerait de remettre
sans inquietude de savoir ce qu'elle portait.
Mais un embarras se presentait pour madame Pretavoine, qui, ne sachant
ni l'italien ni l'anglais, ne pouvait ecrire sa lettre qu'en francais;
or se servir de cette langue a Rome en parlant a un Anglais etait une
grosse imprudence, qui tout d'abord restreignait les recherches a un
petit nombre de personnes.
Il etait donc d'une importance capitale que cette lettre fut en anglais
ou en italien, et qu'elle fut ecrite par quelqu'un qu'on ne put pas
trouver, si on se livrait a des recherches.
Cela realise, on n'aurait plus qu'une mauvaise chance de son cote; celle
resultant de l'etonnement d'Emma en voyant surgir lord Harley; mais
contre celle-la, il n'y avait rien a faire au moins preventivement; si
plus tard Emma demandait comment lord Harley avait ete prevenu, on se
defendrait, et cela serait d'autant plus facile qu'on la tiendrait par
la lettre qu'elle aurait ecrite elle-meme a Rosa.
C'etait en revenant de la via Gregoriana chez les soeurs Bonnefoy que
madame Pretavoine avait ainsi examine la situation; arrivee dans sa
chambre, elle se mit a sa table et vivement elle atteignit ce qui lui
etait necessaire pour ecrire: son plan etait arrete, elle avait trouve
celui qui ecrirait cette lettre en anglais, sans qu'on put jamais le
decouvrir.
C'etait un vieil employe qu'elle avait eu pendant vingt ans dans sa
maison de banque, ou il faisait la correspondance anglaise; elle avait
pleine confiance en lui, le sachant incapable d'une indiscretion, si
legere qu'elle fut, et, en mettant les choses au pire, il n'etait pas
possible d'admettre qu'on allat le chercher jamais a Hannebault pour
l'interroger.
"Mon cher Duvau,
"Je vous prie de me rendre le service que voici: vous me traduirez
en anglais la lettre ci-jointe, en ecrivant votre traduction sur une
feuille de papier ordinaire ne portant aucun signe, soit comme en-tete,
soit dans la pate; puis vous mettrez cette lettre dans une enveloppe,
sur laquelle vous ecrirez: Mylord Harley, Ardea, et vous me l'enverrez
dans une seconde enveloppe plus grande; vous me repondrez poste pour
poste; l'affaire est importante, de plus elle demande une grande
discretion; je vous l'expliquerais si je n'etais moi-meme en tout
ceci qu'un simple intermediaire; et c'est justement cette qualite
d'intermediaire qui fait que je vous prie de me renvoyer cette lettre
et celle a traduire, afin que je puisse les remettre a la personne que
cette affaire interesse, laquelle ne connaissant pas, comme moi, vos
hautes qualites de probite et de discretion, ne sera rassuree qu'en
detruisant elle-meme ces deux lettres.
"Recevez mes remerciements et croyez a mon affection devouee.
"Veuve PRETAVOINE."
A cette lettre etait jointe celle que Duvau devait traduire.
"Mylord,
"Un ami a qui vous avez dix fois ferme la bouche lorsqu'il a cherche a
aborder un sujet delicat, vous ecrit pour vous donner un avertissement
qui vous touche dans votre honneur et dans vos sentiments les plus
chers; ne vous en prenez qu'a vous, si au lieu de vous donner cet
avertissement de vive voix il est contraint de recourir a une lettre.
"Revenez lundi d'Ardea sans prevenir personne et sans qu'on puisse
soupconner votre intention de retour; allez via Gregoriana; penetrez
avec votre clef deux minutes apres minuit dans la chambre de celle
que je ne veux pas nommer, et vous verrez si votre honneur n'est pas
gravement compromis.
"Si vous voulez savoir qui vous donne cet avis, cherchez parmi vos
amis celui qui vous est le plus devoue, qui vous aime le plus, et vous
trouverez. Au reste venez a lui, lorsque les choses seront accomplies,
dites-lui un mot, un seul de cette lettre, et il s'en reconnaitra
aussitot l'auteur; s'il ne la termine pas par son nom c'est pour que
vous ne la repoussiez pas, comme deja tant de fois vous avez repousse
ses avertissements."
Le samedi matin, par la premiere distribution, elle recut la reponse
qu'elle attendait.
Avec sa regularite habituelle, Duvau s'etait conforme aux instructions
qu'il avait recues: sous la meme enveloppe se trouvaient la lettre a
lord Harley et celles de madame Pretavoine.
La lettre adressee a lord Harley n'etant pas cachetee, madame Pretavoine
l'ouvrit, mais sans pouvoir la lire, puisqu'elle ne savait pas
l'anglais; cependant, en l'examinant et en la tournant entre ses doigts,
elle remarqua que Duvau avait ecrit mylord en deux mots: My Lord; et sur
l'adresse elle remarqua aussi un changement; au lieu de mylord Harley:
il y avait The Right hon. Lord Harley.
Et alors elle s'applaudit d'avoir eu recours a Duvau, car pleine de
confiance en lui, elle se dit que c'etait ainsi sans doute que les
choses devaient se faire. Sa lettre paraitrait ecrite par un Anglais, et
avec la precaution qu'elle avait eu le soin de prendre, de parler au nom
de l'amitie, il n'y avait guere a craindre que les soupcons arrivassent
jusqu'a elle. Lord Harley chercherait parmi ses amis celui qui aurait pu
lui ecrire cette lettre, et jamais l'idee ne viendrait a personne que
c'etait elle, madame Pretavoine. Pourquoi l'eut-elle ecrite? Dans quel
but! On ne le connaissait pas, ce but. Comment supposer qu'il y avait
quelqu'un qui avait interet a amener une rupture entre lord Harley
et madame de la Roche-Odon, afin d'obtenir de celle-ci, reduite a la
misere, de consentir au mariage de sa fille? On n'imagine pas facilement
des combinaisons si compliquees; on va au plus pres; et dans ces
circonstances, le plus pres c'etait quelque rivalite, quelque jalousie
de femme a propos de ce chanteur.
Persuadee qu'Emma ecrirait a Rosa Zampi, madame Pretavoine n'avait eu
garde de retourner chez la vicomtesse; malgre tout le desir et toute
l'impatience qu'elle avait d'etre fixee a ce sujet, il fallait eviter
qu'on put constater qu'elle avait cherche a savoir si Rosa avait ete
prevenue.
D'ailleurs, alors meme que celle-ci ne l'aurait pas ete, ce qui n'etait
guere probable, cela n'empecherait pas lord Harley de surprendre Cerda
en tete-a-tete avec madame de la Roche-Odon, et c'etait deja un assez
bon resultat pour qu'on lui envoyat la lettre de Duvau.
Elle cacheta donc cette lettre, et elle la porta elle-meme a la poste
de la piazza Colonna; si lord Harley ne la recevait pas le soir, il la
recevrait au moins le lendemain dimanche, et il aurait tout le temps
necessaire pour venir a Rome le lundi soir.
Elle attendit le lundi soir avec une fievreuse impatience, et de bonne
heure elle se retira dans sa chambre disant a la soeur Sainte-Julienne,
ainsi qu'a Aurelien, qu'elle desirait se coucher.
Mais au lieu de se coucher, elle atteignit un grand manteau noir a
capuchon et l'ayant dispose sur une table, elle souffla la lumiere.
Puis cela fait, elle s'installa dans un fauteuil et resta la immobile,
comptant les heures de sa pendule qui resonnaient dans le silence de la
nuit.
Lorsque la demie sonna apres onze heures, elle endossa vivement son
manteau mais sans faire de bruit, et sortant a pas glisses elle
descendit, au grand etonnement de mademoiselle Bonnefoy la jeune, qui
n'etait point encore couchee.
--Etes-vous donc indisposee? demanda mademoiselle Bonnefoy.
La question n'etait peut-etre pas en situation, car si madame Pretavoine
avait ete indisposee, elle ne serait pas sortie a onze heures et demie;
mais comme mademoiselle Bonnefoy n'osait pas demander franchement:
"Ou allez-vous en pareille heure?" elle se servait de la question qui
s'offrait a son esprit.
--Non, pas du tout; je vous remercie, repondit madame Pretavoine.
Et, sans en dire davantage, elle sortit vivement.
De la place Barberini a la via Gregoriana, la course n'est pas longue;
en peu de minutes, madame Pretavoine arriva devant la maison de madame
de la Roche-Odon.
Les fenetres de l'appartement de la vicomtesse etaient eclairees, et par
les fentes des rideaux on apercevait des jets de lumiere; c'etait la un
signe favorable: evidemment Cerda etait attendu.
Comme madame Pretavoine ne pouvait pas s'etablir en faction devant cette
maison, elle s'eloigna de quelques pas, marchant le long des murs,
enveloppee dans son manteau, la tete si bien cachee dans son capuchon
qu'il aurait fallu braquer une lanterne en plein visage pour la
reconnaitre.
La rue d'ailleurs etait deserte, et comme il n'y avait pas de lune au
ciel, elle se trouvait assez mal eclairee par le gaz qui laissait ca
et la des places dans l'ombre; c'etait dans cette ombre que se tenait
madame Pretavoine, ralentissant alors le pas et ne l'allongeant que
lorsqu'elle recevait en plein la lumiere.
Une autre femme eut pu avoir peur dans cette rue silencieuse et deserte,
mais c'etait un sentiment que madame Pretavoine ne connaissait pas quand
elle n'avait pas des grosses sommes d'argent ou des valeurs sur elle.
C'etait meme parce qu'elle etait bien certaine a l'avance de n'avoir pas
peur, qu'elle n'avait pas pris une voiture pour venir s'embusquer devant
la maison de la vicomtesse: cette voiture aurait eu un cocher, et ce
cocher, surpris de cette etrange station aurait pu devenir un temoin
genant; mieux valait etre seule dans la rue.
Il y avait a peine dix minutes qu'elle etait arrivee, lorsqu'elle vit
venir a elle un homme qui marchait avec nonchalance et sans se presser.
Lorsqu'il ne fut plus qu'a quelques pas d'elle et sous la lumiere du bec
de gaz, elle reconnut en lui le jeune homme qu'elle avait vu chez
madame de la Roche-Odon la premiere fois qu'elle s'y etait presentee,
c'est-a-dire Cerda.
Il passa pres d'elle, sans meme la regarder; puis, arrive a la porte de
la vicomtesse, il sonna et entra.
Madame Pretavoine allait revenir sur ses pas lorsqu'elle apercut au loin
dans l'ombre une forme confuse qui s'avancait rapidement en rasant les
murs.
Alors elle continua lentement son chemin.
La forme confuse s'etait nettement dessinee, c'etait une femme; sa
tete etait couverte d'un chale brun; elle passa si vite pres de madame
Pretavoine que celle-ci ne put voir son visage; elle entendit seulement
sa respiration, qui etait haletante.
Mais elle n'avait pas besoin de la voir, elle savait que c'etait Rosa
Zampi.
Arrivee devant le n deg. 81, celle-ci s'arreta un moment.
Qu'allait-elle faire?
Les gens du peuple, a Rome, ne sont pas habitues a avoir affaire aux
concierges, qui sont rares dans cette ville et ne se rencontrent guere
que dans les maisons louees aux etrangers: sans doute Rosa se demandait
comment entrer; mais son hesitation ne fut pas longue; elle tira la
sonnette; la porte s'ouvrit et se referma; elle etait entree.
Madame Pretavoine, qui s'etait arretee, revint vivement sur ses pas, et,
traversant la rue, se blottit dans l'ombre d'une grande porte, vis-a-vis
la maison de la vicomtesse; puis, elle resta la immobile, epiant,
regardant, ecoutant comme le chasseur a l'affut.
Et de fait, le gibier qu'elle poursuivait n'etait-il pas tombe dans son
embuscade?
L'heure sonna et frappa sur le coeur de madame Pretavoine.
C'etait beaucoup d'avoir amene Cerda et Rosa chez madame de la
Roche-Odon, mais maintenant il fallait que lord Harley arrivat.
Si son angoisse fut vive, elle ne fut pas de longue duree; un bruit de
pas retentit sur les dalles sonores.
Un homme se montra, il marchait a pas incertains, et de temps en
temps il portait la main a son front; arrive devant la maison de la
vicomtesse, il s'arreta et etendit le bras vers la sonnette; mais au
lieu de sonner, il resta le bras suspendu.
Son geste n'avait pas besoin d'etre traduit pour madame Pretavoine;
c'etait celui de l'hesitation.
N'allait-il pas entrer?
Il laissa retomber sa main sans sonner et s'eloigna de quelques pas.
--Le lache! murmura madame Pretavoine, il n'ose pas.
De nouveau il s'arreta, l'irresolution, la perplexite et l'angoisse se
trahissaient dans ses mouvements incoherents.
Tout a coup il traversa vivement la rue et se trouva presque face a face
avec madame Pretavoine.
Mais il ne prit pas garde a elle; se retournant il regarda les fenetres
de la vicomtesse; des ombres fantastiques simulant des grands bras et
des mouvements violents se dessinaient sur les rideaux; en meme temps on
entendit des eclats de voix.
D'un bond lord Harley sauta la rue et ayant sonne, il entra vivement.
Enfin, enfin!
Ils etaient donc en presence les uns des autres, et si de son affut elle
ne voyait point et n'entendait point ce qui se passait et se disait
entre-eux, elle pouvait cependant, par les ombres qui se dessinaient sur
les rideaux et par les eclats de voix qui retentissaient dans le silence
de la nuit, suivre assez clairement la scene pour deviner ce qu'elle
etait.
Terrible sans doute; mais cela n'epouvantait pas madame Pretavoine, bien
au contraire.
Il n'y avait que quelques minutes que la porte s'etait refermee sur lord
Harley quand elle se rouvrit devant lui; il s'arreta un moment sur le
trottoir comme si tout a coup la nuit s'etait faite devant ses yeux.
Poussee par la curiosite, madame Pretavoine avait quitte l'embrasure de
la porte dans laquelle elle se cachait, et elle avait avance de deux
pas, le cou tendu.
Brusquement, lord Harley traversa la rue et venant a elle, il lui dit
d'une voix furieuse deux ou trois mots en anglais qu'elle ne comprit
pas.
Elle se garda de repondre.
Alors il se pencha sur elle pour la regarder, mais dans l'ombre il ne
put pas voir son visage qu'elle avait d'ailleurs detourne.
Avant qu'elle eut pu se defendre, il la saisit par le bras et l'entraina
au milieu de la rue, sous la lumiere du bec de gaz, et la tenant
solidement d'une main malgre les efforts qu'elle faisait pour se
degager, de l'autre il abaissa le capuchon dans lequel elle se cachait.
Puis se penchant de nouveau sur elle, il la regarda.
Mais presque instantanement il lui abandonna le bras, et sans un mot il
s'eloigna.
Bien qu'elle ne fut pas peureuse, son saisissement avait ete si vif,
qu'elle resta un moment sans trop savoir ou elle etait, apres que lord
Harley se fut eloigne.
Mais elle n'avait pas l'habitude de s'abandonner a ses emotions pas plus
qu'a l'ebranlement de ses nerfs.
Elle reagit vivement et vigoureusement contre la surprise qui, durant
quelques secondes, l'avait paralysee, et se dit qu'elle avait ete bien
bete de se laisser surprendre ainsi.
L'action de lord Harley, incomprehensible tout d'abord, s'expliquait
facilement en l'examinant: malgre sa preoccupation, il l'avait vue,
lorsque traversant la rue avant de sonner, il s'etait presque jete sur
elle, et lorsqu'en sortant il l'avait retrouvee a la meme place, l'idee
lui etait venue qu'elle etait la pour l'observer; donc puisqu'elle
savait qu'il allait arriver, c'etait elle qui devait avoir ecrit la
lettre anonyme.
Cela se deduisait logiquement, et le reste etait tout aussi clair.
S'il l'avait ainsi brusquement entrainee sous le bec de gaz, c'etait
dans l'esperance de la reconnaitre, et s'il s'etait eloigne avec un
geste de fureur, c'etait parce que le visage qu'il avait vu ne lui avait
rien dit.
Mais ayant echappe a ce danger, il etait imprudent de s'exposer a un
autre: Cerda et Rosa, qui, eux aussi, pouvaient l'avoir vue en passant,
allaient peut-etre venir a elle en la retrouvant la lorsqu'ils
descendraient, et il n'etait pas du tout certain qu'ils se
contenteraient du geste de fureur de lord Harley: les italiens ont
le sang plus bouillant que les Anglais, et leur main est prompte au
couteau.
Elle s'eloigna donc, si vive que fut son envie de voir la fin de cette
scene, qui avait si bien commence.
Ce qu'elle avait vu, d'ailleurs, etait pour elle le point essentiel,
celui-la meme qu'elle avait desire et poursuivi,--c'est-a-dire le depart
de lord Harley.
Le reste etait affaire de simple curiosite. Ce n'etait pas la querelle
de Cerda avec madame de la Roche-Odon ou de Rosa avec Cerda, qui devait
faire le mariage d'Aurelien; c'etait celle de lord Harley avec la
vicomtesse.
Et pour celle-la, elle etait fixee.
Sans avoir vu comment les choses s'etaient passees, elle pouvait
surement reconstituer leur marche.
En penetrant chez la vicomtesse, lord Harley avait entendu et vu la
scene que Rosa faisait a Cerda, et, aux premiers mots, il avait tout
compris. Alors, sans faire lui-meme une scene a sa maitresse, il etait
sorti.
Cela resultait jusqu'a l'evidence du peu de temps qu'il avait passe dans
la maison. Bien certainement il s'etait contente de ce qu'il avait vu et
entendu, et s'il avait dit un mot, c'avait ete un seul: "Tout est fini!"
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