Comte du Pape written by Hector Malot
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Hector Malot >> Comte du Pape
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--Ce que je vous demande, c'est un oui ou un non.
--Et justement c'est ce qui me rend hesitant. Que je vous reponde:
"Non, je ne suis plus l'homme que j'etais alors," ma reponse ne
paraitrait-elle pas dictee plutot par mon amour que par ma conscience?
Au contraire, que je vous reponde: "Oui, je suis toujours cet homme," ne
pourrez-vous pas supposer que, me sentant fort de l'aveu que m'a fait
celle que j'aime, j'espere violenter votre consentement? De la mon
embarras, mon angoisse, monsieur le comte, et jamais je n'en ai supporte
de plus douloureuse. Ne m'ecoutez pas comme un juge severe...
--N'en ai-je pas le droit?
--Je me soumets a ce droit, mais cependant j'ose faire appel a l'amitie
que vous vouliez bien me temoigner, et ce que je vous demande, c'est de
m'ecouter comme un ami, comme un pere.
De la main M. de la Roche-Odon lui fit signe de parler.
--Ne vous offensez pas de mon premier mot, il faut que je le dise,
il faut que je l'affirme: j'aime mademoiselle Berengere d'un amour
tout-puissant. Comment cet amour est ne, je ne saurais le dire: a mon
insu j'ai ete gagne par sa grace, par sa beaute, par sa bonte, par le
charme de son esprit, par les qualites de son coeur, par cette seduction
irresistible qui se degage d'elle tout naturellement comme le parfum de
la fleur, et qui penetre, qui enivre ceux qui l'approchent. Enfin un
jour j'ai constate que cet amour etait dans mon coeur. Je ne m'y suis
point abandonne. J'ai voulu l'arracher, car je savais qu'entre elle et
moi, ou plus justement entre vous et moi, il y avait un abime. Je n'ai
point reussi et j'ai senti qu'il m'avait envahi tout entier par des
racines si nombreuses et si fortes, que je ne les briserais jamais, et
que contre lui, raison aussi bien que volonte seraient impuissantes. Je
n'ai pu qu'une chose: le cacher, l'enfermer au plus profond de mon
coeur et veiller a ce qu'il ne se trahit, aux yeux de celle qui l'avait
inspire, ni par un geste ni par une parole. Sur mon honneur je vous
affirme, monsieur le comte, que tout ce qui etait humainement possible,
je l'ai fait. Je n'ai pas reussi; celle a laquelle je voulais le cacher
l'a senti, car entre ceux qui s'aiment il n'est pas besoin de gestes ni
de paroles pour se comprendre et s'entendre, et quand le mot d'amour a
echappe a nos levres, elles n'ont fait que repeter ce que nos coeurs
s'etaient dit depuis longtemps. Maintenant je sais que mademoiselle
Berengere m'aime, elle sait que je l'aime; je sais qu'elle consent a
etre ma femme, je sais qu'elle le desire; je sais qu'il n'y a entre elle
et moi qu'un obstacle; eh bien! monsieur le comte, si je ne dis pas le
mot qui leverait cet obstacle, c'est que je ne peux pas le dire. D'un
cote il y a mon amour, ma vie, mon bonheur, le bonheur de celle que
j'aime; de l'autre il y a l'honneur et la loyaute, et ce n'est pas
vous, monsieur le comte, qui me conseillerez de preferer le bonheur a
l'honneur. Lorsque nous nous sommes separes, son dernier mot a ete
pour me dire: "Je veux etre votre femme; agissez en consequence, mais
franchement, loyalement." C'est a elle que j'obeis en vous repondant
comme je le fais.
Le comte se cacha le visage dans ses deux mains, et quelques mots
entrecoupes s'echapperent de ses levres fremissantes.
--Oh! mon enfant, ma pauvre enfant!
Puis il resta silencieux, adosse au marbre de la cheminee, la tete
inclinee en avant, ses longs cheveux blancs tombant sur ses mains et sur
son visage.
Ce ne fut qu'apres un temps assez long qu'il releva la tete:
--Monsieur de Gardilane, dit-il, nous sommes dans une situation terrible
que je ne puis trancher dans un sens ou dans l'autre. Vous continuerez
donc de venir a la Rouvraye, mais a une condition, qui est de me jurer
que vous serez avec ma fille ce que vous etiez avant la journee d'hier.
Le capitaine mit la main sur son coeur, et d'une voix ferme:
--Je vous en donne ma parole d'honneur.
XXXII
Berengere avait entendu son grand-pere sortir, et de derriere son rideau
elle avait vu, a la pale clarte de l'aube naissante, qu'il se dirigeait
vers la grande avenue.
Il allait donc a Conde.
C'est-a-dire chez Richard.
Elle n'avait pas eu une seconde de doute a ce sujet.
Aussi jusqu'au retour de son grand-pere, son anxiete avait-elle ete
poignante.
Que se serait-il passe entre eux?
Ce que Richard aurait repondu, elle le savait a l'avance, et sa passion
lui faisait admettre qu'il aurait assurement tenu le langage qu'il
devait tenir; il ne pouvait pas se tromper, il ne pouvait pas faillir,
n'avait-il pas toutes les qualites, tous les merites, toutes les
perfections, puisqu'il etait aime.
Ce qui la tourmentait c'etait de deviner quelles avaient pu etre les
exigences de son grand-pere.
Sans doute lui aussi etait aime, et d'une ardente tendresse, mais ce
n'est pas l'amour filial qui produit le phenomene du mirage avec ses
illusions merveilleuses.
Si elle n'avait pas d'inquietudes au sujet de Richard, elle en avait par
contre de fievreuses et cruelles au sujet de son grand-pere.
Qu'avait-il dit?
Qu'avait-il exige?
Elle s'habilla devant sa fenetre, ne quittant pas l'avenue des yeux,
et quand elle fut habillee, elle resta derriere la vitre, guettant,
attendant le retour de son grand-pere.
Elle se disait que maintenant qu'il savait qu'elle aimait Richard, il
aurait une indulgence qu'il n'aurait pas eue auparavant.
Mais d'autre part, elle se disait aussi qu'il n'y avait qu'un point sur
lequel il ne pouvait etre indulgent,--la foi,--et que pour tout ce que
lui commanderait cette foi, il etait homme a obeir, si penible que lui
fut l'obeissance, et dut-elle meme aller jusqu'au martyre.
Vingt fois elle crut l'apercevoir, et vingt fois elle dut reconnaitre
qu'elle s'etait trompee.
Enfin elle le vit revenir, marchant a pas lents dans l'avenue, la tete
basse, portant de temps en temps la main gauche a son visage et la
laissant tout a coup retomber.
Vivement elle descendit pour courir au-devant de lui.
Pendant une grande partie de la nuit, elle s'etait demande comment elle
oserait soutenir son regard apres l'aveu qu'elle lui avait fait; car si
elle avait ose parler de son amour pour Richard, c'avait ete dans un
mouvement d'exaltation qu'elle ne retrouverait pas, et elle etait bien
certaine maintenant de n'eprouver que de l'embarras ou de la confusion.
Mais quand elle l'apercut revenant de chez Richard, elle ne pensa plus a
cet embarras ni a cette confusion, et n'eut qu'une idee: savoir ce qui
s'etait decide entre eux--son pere et son mari, son Richard.
--Tu viens de Conde? s'ecria-t-elle.
--Qui te l'a dit?
--Mon coeur; tu as vu Rich..., M. de Gardilane?
--Je l'ai vu.
--Et...?
J'ai demande a M. de Gardilane d'etre avec toi, ce qu'il avait ete avant
la journee d'hier, et il m'a donne sa parole d'honneur de se conformer a
cette condition. Toi, de ton cote, tu vas me faire la meme promesse.
--Oh! grand-papa!
--Si tu veux me jurer de ne pas adresser une parole de tendresse a M.
de Gardilane et d'etre pour lui ce qu'une jeune fille modeste doit
etre pour un ami de son pere, cela et rien de plus; M. de Gardilane
continuera a etre recu ici le jeudi, jusqu'au jour ou j'aurai pris une
resolution definitive. Peut-etre serait-il plus sage a moi de ne plus
recevoir M. de Gardilane, cependant je veux avoir encore confiance en
vous, en lui comme en toi, si tu me fais le serment que je te demande.
--Mais... grand-papa...
--Je ne veux pas de discussion a ce sujet, comprends-le.
--Cependant...
--Tu jures, il vient; tu refuses de jurer, il ne vient pas. A toi de
decider si tu veux le voir.
Berengere comprit que toute discussion serait inutile.
Elle verrait Richard.
Tout etait la, et apres les craintes qu'elle venait d'eprouver, c'etait
un grand point d'obtenu, c'etait le triomphe.
Le reste viendrait plus tard.
Une rupture immediate etait possible; puisqu'elle n'avait pas eu lieu,
il n'y avait pas a craindre qu'elle se produisit dans la suite; ce
serait a elle, ce serait a Richard de l'empecher, et sans chercher a
s'entretenir de leur amour ou de leur mariage, ils arriveraient bien
a s'entendre tacitement a ce sujet; leurs coeurs n'etaient-ils pas
d'accord?
--Je te jure d'etre ce que tu veux que je sois, dit-elle.
--Bien; maintenant qu'il ne soit plus question de M. de Gardilane entre
nous, c'est encore une condition que je t'impose.
Vingt ans plus tot, M. de la Roche-Odon n'eut pas adopte cette ligne de
conduite avec le capitaine; il eut dit:
"Vous aimez ma fille, vous voulez l'epouser, c'est bien,
convertissez-vous, sinon elle ne sera jamais votre femme, et en
attendant cette conversion vous ne mettrez pas les pieds chez moi; a
vous de voir si vous etes presse de vous marier."
C'etait a peu pres ainsi qu'il avait procede avec son fils lorsque
celui-ci etait venu lui annoncer qu'il desirait epouser la princesse
Sobolewska.
Mais c'etait precisement la fermete qu'il avait eue en cette occasion
qui faisait sa faiblesse maintenant; il avait recu de la passion une
terrible lecon qu'il n'avait point oubliee.
Berengere venait de prouver que le sang de son pere coulait dans ses
veines; que ferait-elle s'il s'opposait fermement a son amour?
A la pensee de la voir malheureuse, desesperee, malade peut-etre, son
coeur s'amollissait.
Il n'en venait pas, il est vrai, jusqu'a se dire qu'il donnerait sa
fille a un homme qui n'etait pas catholique; mais enfin il se disait
que si cet homme n'avait pas la foi en ce moment, il n'y avait aucune
impossibilite a ce qu'il l'eut plus tard. Pourquoi l'amour ne ferait-il
pas ce miracle? La ou il n'avait pas reussi, lui, par insuffisance sans
doute, pourquoi Berengere ne reussirait-elle pas? Dans les nombreux
entretiens qu'il avait eus avec le capitaine, rien ne lui avait
absolument demontre que ce succes etait impossible. Le capitaine s'etait
toujours defendu, mais par des arguments qui, aux yeux du comte,
n'avaient aucune valeur. La foi d'ailleurs n'etait-elle pas plutot un
elan du coeur qu'un resultat de savants raisonnements? Ce coeur echauffe
par la tendresse ne s'ouvrirait-il pas a la voix de la femme aimee? Que
cela se realisat, c'etait non-seulement le bonheur et la securite de sa
fille qu'il assurait par ce mariage, mais c'etait encore le salut de ce
brave jeune homme, pour lequel il eprouvait une si vive amitie.
Dans ces conditions, il ne fallait donc pas se decider brusquement;
la raison disait qu'il fallait au contraire attendre, voir venir les
choses, les etudier, les peser et, dans une situation mauvaise, naviguer
de maniere a eviter le pire; incontestablement il y avait des dangers a
laisser Berengere et le capitaine se voir chaque semaine, mais n'y
en aurait-il pas de plus grands encore a les empecher de se voir
completement? La demarche a laquelle Berengere s'etait laisse entrainer
montrait bien qu'il ne s'agissait pas d'un caprice plus ou moins leger;
c'etait la passion qui l'avait poussee, et avec la passion tout est
possible, meme l'impossible.
Ces deux journees avaient ete terribles pour lui; lorsque Berengere
l'embrassa le soir, elle remarqua qu'il avait le visage plus colore qu'a
l'ordinaire, mais, comme il ne se plaignait point, elle n'attacha point
grande importance a cette remarque: il avait ete assez agite pour avoir
un peu de fievre.
Dans le milieu de la nuit, elle se reveilla en sursaut croyant entendre
des gemissements; effrayee, elle ecouta. La chambre qu'elle occupait
etait celle que sa grand'mere avait habitee autrefois, et elle n'etait
separee de celle du comte que par un grand cabinet sur lequel chaque
chambre avait une porte.
Tout d'abord, n'entendant rien, elle crut s'etre trompee; mais bientot
elle crut entendre son nom prononce d'une voix faible et plaintive, avec
l'accent de l'appel.
Cette voix venait de la chambre de son grand-pere.
En moins de trois secondes elle alluma une lumiere, passa un peignoir et
arriva dans la chambre de son grand-pere.
--Ah! mon Dieu! Berengere, dit-il d'une voix empatee, c'est toi?
Elle courut a lui.
--Qu'as-tu? s'ecria-t-elle, grand-papa, qu'as-tu?
--Un etourdissement, une congestion; je me suis senti etourdi, puis
il m'a semble qu'une dechirure se faisait dans ma tete; j'ai voulu
t'appeler, mais je n'ai pas pu et j'ai perdu connaissance.
--Je vais appeler... un medecin.
--Non, n'appelle pas, il ne faut pas, je te le defends; je sais ce qu'il
me faut; j'avais pris mes precautions a l'avance; mets-moi de l'eau
froide sur la tete avec une compresse et des sinapismes aux jambes; il y
en a dans le tiroir de la table de citronnier; mouille-les et pose-les
toi-meme; j'ai voulu me lever, je n'ai pas pu.
Sans perdre la tete, malgre son emotion, elle fit vivement ce qui lui
etait demande.
--Cache la lumiere, dit-il, et ouvre une fenetre, doucement, sans bruit;
il ne faut pas qu'on sache que j'ai eu cette congestion.
--Mais le medecin...
--Non, pas de medecin, je te le defends; cela va mieux, d'ailleurs; je
ne pouvais pas remuer le bras tout a l'heure, je le leve maintenant.
Il resta pendant longtemps calme et silencieux; puis, l'appelant:
--Mets-moi une autre compresse, dit-il, et renouvelle-la souvent;
qu'elle soit toujours bien froide; tu changeras ensuite les sinapismes
de place.
Et de nouveau il garda le silence.
Elle eut voulu appeler, car elle etait epouvantee, se demandant avec une
horrible anxiete si les soins qu'elle lui donnait etaient bons, et s'il
n'y aurait pas mieux a faire; mais devant sa defense nettement formulee
et repetee, elle n'osait.
De meme, elle n'osait pas non plus le questionner.
Pendant plus de deux heures, elle continua ces soins, encouragee,
rassuree par le mieux qui se manifestait peu a peu.
Enfin il declara qu'il se trouvait tout a fait bien.
--Ce ne sera rien, dit-il, pour cette fois; nous en serons quitte pour
la peur; ce n'a ete qu'une tres-legere attaque; tu vois que j'ai bien
fait de te defendre d'appeler.
--Et pourquoi me l'as-tu defendu?
--Parce qu'une attaque est generalement suivie d'une ou deux autres
attaques avant la derniere; si l'on savait que j'ai eu la premiere, il y
a une personne qui compterait sur la derniere pour une epoque prochaine,
et qui, speculant la-dessus, refuserait son consentement a ton mariage.
Il faut donc que tout le monde ignore ce qui s'est passe cette nuit, car
une indiscretion serait assurement commise. Je n'ai pas confiance, pour
la discretion, dans les medecins de Conde. Cependant, comme je veux tout
faire pour empecher ou tout au moins eloigner la seconde attaque, nous
irons demain a Paris consulter Carbonneau; je suis sur que lui ne
parlera pas.
XXXIII
Tandis qu'a la Rouvraye les choses semblaient prendre une tournure
favorable au mariage de Berengere et du capitaine de Gardilane,--a Rome
elles s'arrangeaient de facon a assurer le succes des combinaisons de
madame Pretavoine.
Mais Berengere et le capitaine ignoraient entierement comment a Rome ils
etaient menaces dans leurs esperances.
Et, de son cote, madame Pretavoine ne savait pas combien la situation
qui, en son absence, s'etait etablie a la Rouvraye, etait dangereuse
pour elle: les rapports qu'elle recevait l'inquietaient, il est vrai,
mais pas au point cependant de la faire revenir a Conde. Elle etait a
Rome, elle croyait pouvoir y rester a travailler au triple resultat
qu'elle poursuivait: la nomination de l'abbe Guillemittes a l'eveche
de Conde-le-Chatel; surtout l'obtention d'un titre de noblesse pour
Aurelien; et enfin l'appui et le consentement de la vicomtesse de la
Roche-Odon. Cela fait, elle reviendrait a la Rouvraye, et alors elle
trouverait bien moyen de combattre l'influence qu'aurait pu gagner ce
grand dadais d'officier. Qu'avait-il pour lui? Pas de relations pour le
soutenir; pas de roueries, pas de detours, pas de finesse. Le coeur de
Berengere serait peut-etre avec lui. Eh bien! on s'arrangerait pour
briser ce coeur. Voila tout. Quand il n'y aurait plus que cela a
trouver, on serait bien pres du but; c'est chose si delicate et si
fragile qu'un coeur de jeune fille!
Obligee d'attendre le modele de l'eglise d'Hannebault, que l'abbe
Guillemittes faisait fabriquer par sa serrurerie artistique, elle se
trouvait frappee d'inaction vis-a-vis du Saint-Pere; tout ce qu'elle
pouvait, c'etait poursuivre son intimite avec Baldassare et preparer
la terrain du cote de Lorenzo Picconi, l'aide de chambre du Vatican;
c'etait continuer ses pieuses visites aux basiliques et aux couvents
avec la soeur Sainte-Julienne, enfin c'etait mettre en oeuvre les
conseils qui lui avaient ete donnes par monseigneur de la Hotoie.
Mais cela n'employait ni tout son temps ni toutes ses forces.
De sorte qu'en attendant l'arrivee de ce fameux modele, elle avait
concentre toute son activite sur la vicomtesse de la Roche-Odon, car,
s'il etait important d'obtenir du Saint-Pere un titre de comte ou de
baron qui decidat le comte de la Roche-Odon a donner sa petite-fille
a Aurelien, il ne l'etait pas moins d'obtenir le consentement de la
vicomtesse, ces deux points se tenaient etroitement, et il fallait
reussir a les enlever l'un et l'autre, non l'un ou l'autre; sans le
consentement de la vicomtesse, le titre de comte ne decidait rien; sans
le titre de comte, le consentement de la vicomtesse n'avait aucun effet
utile; la situation etait telle qu'il fallait les obtenir tous les
deux en meme temps ou presque en meme temps, et cela compliquait,
singulierement une entreprise deja pleine de difficultes de tout genre.
Mais, parce qu'une chose est difficile, il ne s'en suit pas qu'elle est
impossible; elle demande seulement plus d'adresse, plus d'application,
plus de perseverance.
En se liant avec la vicomtesse et en la voyant sur le pied de
l'intimite, elle eut eu de bonnes chances pour arriver a son but;
malheureusement cette maniere de proceder etait impraticable, d'abord
parce que la vicomtesse ne paraissait pas du tout disposee a permettre
cette intimite, et puis ensuite parce qu'alors meme qu'elle l'eut
permise, madame Pretavoine n'eut pas pu l'accepter sous peine de
compromettre a l'avance la reputation de piete, de saintete qu'elle
etait en train de batir dans l'opinion publique. Comment admettre qu'une
femme pieuse telle que cette madame Pretavoine, qui edifiait la ville de
Rome, voyait intimement une femme dissolue telle que cette vicomtesse de
la Roche-Odon, qui scandalisait toutes les bonnes ames? Il y avait la
quelque chose de tout a fait incompatible et meme d'inexplicable, a
moins...
C'etait justement cet "a moins" qu'il fallait soigneusement eviter, si
grand interet qu'il y eut a voir frequemment la vicomtesse.
Heureusement s'il y avait impossibilite a se lier avec la maitresse,
il n'y avait pas les memes dangers a frequenter la femme de chambre,
personne obscure sur laquelle tout le monde n'avait pas les yeux fixes
comme sur la vicomtesse.
Et puis, d'autre part, cette facon detournee d'aborder les difficultes
etait plus dans les gouts et dans les habitudes de madame Pretavoine,
qu'une attaque directe et franche. Avec une subalterne elle etait
certaine de developper tous ses moyens, et elle ne subissait point cette
sorte de fascination qu'une haute situation due a la naissance ou a la
fortune avait toujours exercee et exercait meme encore sur elle.
Sans doute cette demoiselle Emma paraissait etre une fine mouche,
d'esprit plus delie que sa maitresse, mais madame Pretavoine, qui avait
confiance dans sa propre finesse pour l'avoir souvent exercee, n'avait
pas peur de celle des autres; et elle aimait mieux avoir a lutter contre
l'habilete, meme contre la rouerie de cette fine mouche que contre
l'elegance et les grandes manieres de la vicomtesse: un mot, un simple
regard de cette femme du monde la paralysaient, tandis qu'avec cette
femme de chambre elle etait sure d'elle-meme.
Instruite par l'experience elle n'avait plus tente d'aller vite avec
mademoiselle Emma, ni de l'interroger plus ou moins directement sur le
compte de sa maitresse.
Mais lentement, insensiblement, pas a pas, elle avait cherche a gagner
son amitie et a capter sa confiance, puis un beau jour, quand elle avait
juge son acheminement souterrain assez avance, elle avait risque une
nouvelle attaque.
--J'ai une grace a vous demander, ma chere demoiselle.
--A moi, madame?
--Oui, ma chere demoiselle.
L'amitie n'avait pas amene la familiarite et c'etait toujours avec les
formes les plus respectueuses que madame Pretavoine adressait la parole
a "cette chere demoiselle."
--Et a quoi puis-je vous etre utile?
--A moi, personnellement, vous ne me seriez pas utile, et cependant la
joie que vous me causeriez serait bien douce a mon ame.
--Alors, je suis toute disposee a faire ce que vous desirez.
--C'est que cela peut paraitre si etrange, au moins, pour certaines
personnes qui... enfin pour des personnes qui ne sont pas pieuses.
--Vous voulez que j'aille a la messe! s'ecria Emma en riant.
--Cela, oui, je le voudrais de tout mon coeur, car alors il ne vous
manquerait plus rien pour etre une personne accomplie, cependant ce
n'est pas de vous que je veux parler en ce moment.
--Alors, c'est de madame? demanda Emma avec inquietude.
Mais madame Pretavoine n'etait pas assez simple pour repondre ainsi tout
de suite a une question directe posee en ces termes.
--Pour vous, continua-t-elle, je suis rassuree, vous avez votre place
dans mes prieres et vous etes une trop digne et trop honnete personne
pour que Notre-Seigneur ne m'exauce pas un jour.
--Mais alors?
--Vous ne voudrez pas.
--Avant de vous rien promettre, faut-il que je sache de quoi il s'agit.
--Je voudrais... je n'ose pas.
La curiosite d'Emma etant assez surexcitee, madame Pretavoine se decida
enfin a s'expliquer:
--Ce que j'ai a vous demander serait bien simple pour vous et bien
facile, il ne faudrait qu'un peu de volonte et l'intention d'etre utile
a madame la vicomtesse, pour laquelle vous montrez un devouement si
admirable, ce serait...
Elle fit une pause.
--... Ce serait de coudre dans les robes qu'elle porte ordinairement
des saintes medailles de notre bonne mere qui est au ciel, que je vous
donnerais.
Emma ne fut pas maitresse de retenir un eclat de rire.
Madame Pretavoine ne se facha pas, mais joignant les mains et levant les
yeux au ciel en remuant vite les levres, elle parut demander pardon a
Dieu d'un pareil blaspheme.
Puis apres un moment reprenant la parole:
--Vous riez parce que vous ne savez pas quels miracles ces medailles
peuvent accomplir. Si vous saviez comme moi, et par des exemples
vivants, combien leur grace est efficace, vous seriez la premiere a m'en
demander. Tenez, voici ce que m'a raconte un saint pretre qui etait
vicaire dans notre paroisse: le neveu de notre cure etait atteint d'une
melancolie qui menacait de l'envoyer au tombeau, melancolie causee
par un amour sans espoir; M. l'abbe Colombe, c'est le nom de ce saint
pretre, s'entendit avec le domestique de ce jeune homme pour faire
coudre une medaille dans la doublure de son gilet; au bout de huit jours
le jeune homme etait gueri et peu de temps apres il epousait, lui qui
n'avait rien, la jeune personne qu'il aimait, laquelle avait plusieurs
centaines de mille francs de rente.
--Mais madame la vicomtesse n'est pas malade, elle n'a pas besoin d'etre
guerie.
--Ce n'est pas seulement le corps que ces saintes medailles guerissent,
c'est aussi l'ame.
Emma voulut eviter une conversation sur ce sujet.
--Elle ne veut pas non plus se marier, dit-elle en souriant.
--Helas! C'est justement pour qu'elle le veuille que que je vous demande
de coudre ces medailles dans ses robes.
Puis tout de suite et avec une volubilite qui ne permettait pas la plus
petite interruption, elle continua:
--Vous devez bien penser que depuis que je suis a Rome, je n'ai pas ete
sans entendre parler de madame la vicomtesse; justement parce que les
quelques personnes que je connais, savent qu'elles sont mes relations
avec le comte de la Roche-Odon et avec mademoiselle Berengere, toutes
m'ont parle et reparle de Madame la vicomtesse. Et ce sont ces propos,
confirmes par les voix les plus graves, qui m'ont donne l'idee de
m'adresser a vous, ne pouvant m'adresser directement a madame la
vicomtesse. Vous devez donc bien penser que je sais tout ce qui a
rapport a lord Harley et a ce comedien, a ce chanteur dont je ne veux
pas prononcer le nom. Ne voudrez-vous pas m'aider a faire cesser ce
scandale? Pretez-moi votre concours, et j'ai la conviction que la grace
touchera madame la vicomtesse; ce chanteur sera congedie par elle, et
elle fera consacrer par les liens sacres du mariage sa liaison avec lord
Harley. Ah! quelle felicite si nous pouvions ainsi rendre une mere a son
enfant, a cette chere petite Berengere que j'aime tant, car c'est pour
elle, apres Dieu, que j'agis en tout ceci et que je vous demande d'agir
vous-meme. Pourquoi ce mariage ne se ferait-il pas? madame la vicomtesse
est assez belle et assez jeune pour que cet Anglais soit heureux de
devenir son mari, et d'ailleurs Dieu ne peut-il pas tout? Quelle
satisfaction si j'avais ete l'humble instrument de cette reparation!
Si mademoiselle Emma avait mieux connu madame Pretavoine, elle aurait su
qu'avec elle la meilleure maniere de deviner ce qu'elle voulait obtenir,
c'etait bien souvent de prendre juste le contre-pied de ce qu'elle
demandait.
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