'Serena'
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Book Review: The Haunted Observatory
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Book Review: The Houdini Box
Serena is Ron Rashs fourth novel. For those unfamiliar with the elegantly fine-tuned voice of this Appalachian poet and storyteller, a writer whose reputation has been largely regional despite an O. Henry Prize and other honors, it will prompt instant

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Comte du Pape written by Hector Malot

H >> Hector Malot >> Comte du Pape

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D'un rapide coup d'oeil, elle reitera et appuya son appel d'etre
attentif a tous ses mouvements.

Puis vivement elle tira un papier de sa poche et le placa dans le
volume, qu'elle referma.

Alors, levant le volume de maniere a ce que le capitaine put en bien
lire le titre imprime en gros caracteres sur la couverture, elle le lui
presenta; puis, apres le temps necessaire pour cette lecture, elle le
reposa sur la table, et entassa vivement par-dessus lui trois ou quatre
livres qu'elle prit au hasard.

Cela fait legerement, rapidement, en moins d'une minute, elle s'avanca
de quelques pas, et s'adressant a son grand-pere:

--Je vais dans le jardin, dit-elle.

--Mais, mademoiselle..., interrompit le capitaine, qui voulait la
garder.

--Ne me retenez pas, je vous prie, j'execute une convention arretee avec
grand-papa, et si je n'etais pas sage, il ne me ramenerait plus.

Sans attendre une reponse, elle se dirigea vers la porte d'un pas leger,
et arrivee la elle se retourna et, posant un doigt sur ses levres
entr'ouvertes, elle sortit.

De ce que M. de la Roche-Odon lui dit ce jour-la, le capitaine
n'entendit pas, ou tout au moins ne comprit pas un seul mot.

Son esprit etait tout entier a ce livre et a cette lettre.

Que contenait cette feuille de papier?

A en juger par la physionomie de Berengere, par son sourire et son geste
d'encouragement, il y avait tout lieu de se laisser aller a l'esperance.

Mais encore?

Jusqu'ou esperer?

La nuit d'angoisse qu'il venait de passer avait si douloureusement tendu
ses nerfs, qu'il etait incapable d'appliquer sa pensee sur un seul
objet; son esprit affole allait d'une extremite a l'autre et ne se
fixait a rien, pas plus au doute qu'a la confiance. Son sort, sa vie,
son bonheur etaient dans cette lettre.

Et cependant il devait repondre de temps en temps a M. de la Roche-Odon,
sous peine de se trahir; il le faisait par quelques monosyllabes: "oui,
non", ou bien par quelques mots insignifiants: "peut-etre, sans doute,
je ne dis pas non".

A la fin, le comte comprit qu'il etait inutile de poursuivre davantage
un entretien qui, en realite, etait un vrai monologue qu'il debitait
seul.

--Je vois que vous etes preoccupe, dit-il en se levant.

--Il est vrai; mais je vous ecoute, je vous assure.

--Nous reprendrons cette conversation un autre jour. D'ailleurs,
Berengere m'attend, et, a regarder l'eau couler, elle trouverait le
temps long.

Tout en parlant, il s'etait appuye sur la table chargee de livres, et
machinalement il avait ouvert un volume.

Le capitaine etendit le bras par un mouvement instinctif; mais il se
retint, car il ne pouvait pas paraitre vouloir empecher le comte de
toucher a ses livres.

Heureusement telle n'etait pas l'intention de celui-ci; il n'y avait
aucune arriere-pensee dans son mouvement.

Ils sortirent.

Berengere etait assise sous le saule et elle s'amusait a jeter des
petits cailloux dans la riviere, comme une enfant qui fait des ronds.

Elle fit un signe discret au capitaine pour lui demander s'il avait lu
le papier cache dans le livre.

Il repondit que non de la meme maniere.

Alors elle eut un geste d'impatience, qu'elle corrigea d'ailleurs
aussitot par un sourire.

--Nous vous laissons a votre travail, dit-elle.

Et comme il les reconduisait, elle voulut lorsqu'ils passerent devant la
maison qu'il rentrat; mais il tint a aller jusqu'a la grille.

Les adieux ne furent pas longs, car Berengere se chargea elle-meme de
les abreger en prenant le bras de son grand-pere.

Il put alors courir a son cabinet de travail.

Les mains tremblantes, il ouvrit le volume; le billet n'etait pas
cachete:

"Voulez-vous vous trouver demain, a trois heures, dans les ruines du
temple; j'y serai seule.

BERENGERE."

Il relut ce billet a quatre ou cinq reprises, et a chaque fois il lui
donna une interpretation nouvelle.

Laquelle etait la vraie?

Il n'osait croire son coeur.

Cependant il y avait un fait certain:

--Ce n'etait pas fini.

Et apres la journee de la veille et la nuit qui l'avait suivie, apres
ce qu'il avait vu, apres ce qu'il avait souffert, c'etait le ciel qui
s'ouvrait devant ses yeux eblouis.



XXIX

Dans la seconde moitie du dix-huitieme siecle, a l'epoque ou le marquis
de Girardin publiait un livre sur la _Composition des paysages_ et sur
les _Moyens d'embellir la nature_, un comte de la Roche-Odon, qui etait
philosophe et amant de la nature, avait eu l'idee d'embellir sa terre
patrimoniale selon le gout du jour.

Choisissant dans sa foret de la Rouvraye, a peu de distance du parc
reserve, un monticule isole, une sorte de petite colline formee de
rochers eboules, du haut de laquelle on decouvrait un immense horizon,
il avait fait elever sur le point culminant un petit temple grec de
forme ronde, surmonte d'un dome reposant sur une colonnade; un escalier
trace en pente douce sur les flancs de la colline, a travers les blocs
de gres et les massifs de pins, de genevriers et de bouleaux, conduisait
a ce monument; au bas de cet escalier, on trouvait l'autel de l'Examen,
au milieu l'autel du Doute, et enfin, a son sommet, le temple de la
Philosophie, au milieu duquel etait erigee une statue de Montaigne.

Pendant une vingtaine d'annees, ce temple avait ete une des curiosites
du pays; mais, apres 89, les habitants de Conde et les paysans
d'alentour, n'admettant pas qu'on batit un temple rien que pour honorer
la philosophie (connais-tu ca, toi, sainte Lisophie?), s'etaient imagine
que le tresor de la Roche-Odon etait cache dans ce temple. Cette
croyance s'etait repandue, et, en 93, le club de l'Egalite, preside par
Fabu (qui plus tard devait devenir Fabu de Carquebut et beau-pere du
marquis de Rudemont), avait decide que des fouilles seraient faites dans
ce temple en vue de restituer a la nation les tresors des ci-devant
comtes de la Roche-Odon.

De tresors, on n'en avait point trouve; mais la colline avait ete si
bien fouillee que le temple s'etait ecroule et, dans sa chute, avait
ecrase trois travailleurs patriotes, dont la mort, selon l'opinion d'une
grande partie de la contree restee fidele a la religion, avait ete
causee par la vengeance de sainte Lisophie.

Quand les la Roche-Odon avaient repris possession de leur domaine, ils
n'avaient eu garde de relever le temple voue a Michel Montaigne, car
leurs croyances s'etaient epurees a l'experience de 93, et il ne
s'agissait plus pour eux de jouer a la philosophie, au doute, a l'examen
ou autres niaiseries de ce genre.

Pour le present comte de la Roche-Odon, cette partie de la foret qui
rappelait une defaillance d'un de ses ancetres, etait un endroit maudit.

Abandonnee aux forestiers, cette colline naguere embellie, etait donc
retournee a l'etat de nature; les mousses, les lichens, les orseilles,
les fougeres avaient recouvert les colonnes couchees sur la terre, les
marches de l'escalier s'etaient effondrees, les autels avaient ete
emportes pour devenir des auges a cochons, et partout les broussailles,
les ronces, et la vegetation foisonnante des bois sauvages avaient
remplace les savantes combinaisons de l'amant de la nature.

C'etait la que Berengere avait donne rendez-vous a Richard, certaine a
l'avance de n'y etre point surprise.

Toute la difficulte pour elle etait de s'y rendre; mais l'amour lui
avait inspire une hardiesse et une audace qu'elle n'avait pas au
temps ou elle avait prie le capitaine de Gardilane de venir dans le
saut-de-loup. Son intention n'etait pas d'inventer une combinaison plus
ou moins habile pour se debarrasser de la surveillance de miss Armagh.
Sans raison, sans pretexte, elle quitterait furtivement le chateau, et
sortant du parc elle se rendrait aux ruines. Si on s'inquietait d'elle,
ce qui etait probable, si on la cherchait, tant pis; l'essentiel etait
qu'on ne la trouvat point, et il y avait bien des chances pour qu'on ne
vint pas la relancer jusque dans les ruines du temple.

Vers deux heures elle sortit du chateau, et tout d'abord elle se dirigea
du cote oppose a celui ou se trouvaient les ruines, de facon que si l'on
demandait aux jardiniers ou elle etait, ils indiquassent une fausse
piste.

Tant qu'on put la voir elle marcha doucement d'un air indifferent comme
si elle se promenait sans trop savoir ou elle allait, puis lorsqu'elle
fut arrivee a un massif boise qui la cachait, elle prit une allee
laterale, et vivement elle se dirigea vers la sortie du parc.

Elle avait bien examine toutes ses chances, les bonnes comme les
mauvaises, et sa grande inquietude avait ete de trouver chez lui le
garde qui habitait le pavillon eleve a cette porte, car s'il la voyait
passer, il ne manquerait pas de donner des indications dangereuses a
ceux qui la chercheraient; heureusement a cette heure de la journee
il devait etre en tournee dans la foret, ses enfants devaient etre a
l'ecole, et comme il etait veuf, il y avait des probabilites pour que la
maison fut inoccupee.

Les choses se realiserent ainsi: les portes et les fenetres du pavillon
etaient fermees, et personne ne se trouva la pour la voir ouvrir et
refermer la porte.

Dans la foret elle etait sauvee.

Elle regarda l'heure a sa montre, la demie etait passee de cinq minutes;
comme il fallait un quart d'heure a peine pour atteindre la colline,
elle avait du temps devant elle.

Se disant cela elle voulut respirer, mais ce fut en vain, son coeur
etait trop serre par l'emotion.

C'etait chose si grave que celle qu'elle faisait.

C'etait sa vie, son honneur qu'elle engageait, sans avoir consulte
personne, de son propre mouvement, sinon par un coup de tete au moins
par un entrainement du coeur.

Elle voulut chasser ces idees et se mit a regarder autour d'elle, tout
en marchant a petits pas.

A travers les branches depouillees de feuilles, l'oeil s'etendait au
loin sous bois et se perdait dans la confusion grise des taillis. La
solitude etait profonde, et dans le silence de la foret, on n'entendait
que la plainte monotone du vent dans les grands chenes, et la chanson
harmonieuse que les sapins murmuraient en se balancant.

Cent fois elle avait parcouru ce chemin, et cependant jamais encore elle
n'avait remarque la profondeur de ces lointains.

Cent fois elle avait entendu le vent souffler dans ces arbres, et jamais
encore elle n'en avait ete emue comme en ce moment.

Que se passait-il donc de mysterieux en elle, d'inconnu?

Ses yeux voyaient plus loin.

Ces bois, ces arbres, ces nuages qui couraient dans la ciel, ces
murmures qui l'enveloppaient, ce silence de la foret, lui parlaient un
langage qu'elle ne connaissait point.

Comme ces voix etaient douces! elles la transportaient dans un autre
monde que celui ou elle avait vecu jusqu'a ce jour, et son ame avec de
delicieux frissons s'ouvrait a des sensations qui etaient nouvelles pour
elle.

De temps en temps elle murmurait un nom:

--Richard.

Et alors s'arretant, elle regardait autour d'elle pour voir si elle
n'apercevait point celui que son coeur appelait.

Puis elle reprenait sa marche.

Ce n'etait plus a la gravite de son action qu'elle pensait, c'etait a
lui, a lui qu'elle aimait, qu'elle adorait.

Elle arriva bientot au bas de la colline, et la encore elle s'arreta
pour ecouter et regarder autour d'elle.

Elle n'entendit que le bruit du vent, et au loin quelques cris
d'oiseaux.

Elle eut ete heureuse de le trouver arrive avant elle.

Mais peut-etre l'etait-il.

Et vivement elle gravit le sentier qui avait remplace l'escalier par
lequel on montait autrefois au temple de la philosophie.

Deux fois seulement elle se retourna pour voir s'il ne montait pas
derriere elle, et s'il n'allait pas la rejoindre.

Mais les tournants de ce sentier etaient assez petits, et la vue, genee
d'ailleurs par les amas de gres et par les buissons de genevriers
pousses entre leurs fentes, ne s'etendait pas bien loin.

Quelqu'un qui l'aurait rencontree, n'aurait pas eu besoin d'une grande
penetration pour deviner ou allait cette jeune fille, dont les pieds
foulaient a peine la mousse du chemin, et dont le regard rayonnant etait
perdu dans le ciel.

Elle atteignit bientot le sommet de la colline; mais par suite des
fouilles entreprises pour trouver le tresor des la Roche-Odon, ce
plateau avait ete completement bouleverse, des excavations avaient ete
creusees, de sorte que les amas de terre, meles aux ruines du temple,
avaient devoye l'ancien escalier, et le sentier qui serpentait
maintenant au milieu des amas de terre couverts de buissons et des blocs
de gres.

En sortant de derriere un de ces blocs elle apercut devant elle, a
quelques pas, debout, au milieu du chemin, l'attendant, Richard, arrive
depuis longtemps deja.

Elle ne fut pas maitresse de retenir le cri qui du coeur lui monta aux
levres, le nom qu'elle avait tant de fois prononce.

--Richard!

Vivement il vint a elle les mains tendues.

Mais il ne fit pas tout le chemin, car non moins vivement que lui, elle
s'avanca les mains tendues aussi.

Et ce fut par un meme mouvement que ces mains se poserent les unes dans
les autres et s'etreignirent.

Ils resterent ainsi les mains dans les mains, les yeux dans les yeux,
sans avoir conscience du temps qui s'ecoulait.

Enfin Berengere se degagea doucement.

--Et vous etiez-la, dit-elle, tandis que moi je me retournais pour voir
si vous ne veniez pas derriere moi.

--D'ici je vous voyais; vous vous etes arretee la-bas au pied de ce gros
chene, et puis la encore devant ce sapin.

--Et vous n'avez rien dit.

--Pouvais-je donc elever la voix?

--C'est vrai.

--Et vous avez pu venir.

--C'est-a-dire que j'ai pu m'echapper, car je me suis echappee sans
prevenir personne, et miss Armagh doit me chercher maintenant, mais
avant qu'elle ait la pensee de venir ici, nous avons du temps a nous,
le temps de causer, librement, sans craindre qu'on nous derange, comme
madame Pretavoine est venue nous deranger dans le saut-de-loup.

Elle parlait precipitamment, entassant les paroles les unes par-dessus
les autres, avec l'assurance voulue de ceux qui ne se sentent pas
maitres de leur emotion.

Elle se tut, puis elle regarda autour d'elle; une grosse pierre couverte
de mousse etait adossee a un enorme bloc de gres, placee la comme pour
faire un siege.

--Voulez-vous que nous nous asseyions la, dit-elle, nous serons bien
pour causer.

Il la conduisit a la pierre qu'elle venait de lui montrer.

Elle s'assit, et de la main elle l'engagea a prendre place pres d'elle.

Depuis qu'elle avait ecrit a Richard, elle n'avait eu qu'une pensee: ce
qu'elle dirait dans ce tete-a-tete. Elle s'etait bien preparee: "Elle
dirait ceci, elle ferait cela." Sans doute elle serait terriblement
emue, mais enfin quand a l'avance on a bien dispose son plan de conduite
et soigneusement choisi ses paroles, on doit se tirer mieux d'affaire
qu'alors qu'on se livre a l'improvisation.

Mais en comptant sur une emotion terrible, elle etait restee au-dessous
de la realite; celle qui l'etouffa au coeur et la serra a la gorge au
moment ou elle voulut prononcer le premier mot de ce qu'elle avait a
dire, fut si violente, qu'elle resta la bouche ouverte sans pouvoir
articuler un son.

Par un effort tout-puissant de sa volonte, elle reagit contre cet effet
physique, mais chose extraordinaire, quand elle chercha dans sa memoire
ce qu'elle avait si bien prepare, elle ne trouva rien: elle etait
emportee dans un tourbillon et incapable de se ressaisir.

Elle leva les yeux sur Richard, mais le regard qu'elle rencontra la
troubla encore plus profondement.

De nouveau elle baissa les yeux et se tut; mais a travers ses paupieres
abaissees elle sentait les yeux de Richard, de meme que sur ses joues
elle sentait son souffle qui la brulait.

Depitee contre elle-meme, effrayee aussi, elle se leva vivement et
faisant quelques pas en avant, elle vint sur le bord du plateau a
l'endroit ou la vue s'etendait librement sur la foret.

Le vent qui lui souffla frais au visage calma un peu les mouvements
precipites de son coeur, et ne sentant plus le regard de Richard, ne
respirant plus son haleine, n'etant plus sous l'influence du courant qui
par leurs mains jointes passait de lui en elle, il lui fut possible de
reagir contre l'ivresse qui l'avait gagnee.

Apres quelques secondes, elle revint a la pierre et se rasseyant pres de
Richard:

--Mon billet a du bien vous surprendre, dit-elle.

--Dites qu'il m'a rendu bien heureux, apres notre entretien
d'avant-hier, apres notre diner, apres notre soiree, je...

--Oh! ne parlez pas de cela, je vous en prie, si vous ne voulez pas que
je vous demande pardon de mon attitude pendant ce diner et cette soiree.
Ce n'est pas pour cela que je vous ai prie de venir ici, et ce n'etait
pas de cela que je voulais vous entretenir. Je ne sais comment
ces paroles sont venues sur mes levres; c'a ete involontairement,
insciemment. Cette attitude vous sera expliquee plus tard; mais, si je
commencais par la je ne pourrais vous dire ce que je veux... ce que je
dois vous dire.

Elle parlait d'une voix haletante, par mots entrecoupes; mais enfin elle
pouvait parler, et maintenant elle etait certaine d'aller jusqu'au bout.

Apres une courte pause, elle reprit:

--Vous savez quelles sont les inquietudes de grand-papa a mon egard.
Vous savez aussi quelles precautions il prend pour conserver sa sante,
c'est-a-dire la vie, jusqu'au jour...

Elle hesita.

--... Jusqu'au jour ou je serai libre, soit par l'emancipation, soit par
le mariage.

Elle avait prononce ces dernieres paroles lentement, peniblement,
mettant un silence entre chaque mot, mais cela dit, elle parla avec
volubilite comme si elle venait de debarrasser sa langue du baillon qui
la paralysait.

--Cette emancipation il l'avait esperee pour une date prochaine; mais,
par suite de formalites legales, mal comprise par lui, il parait qu'elle
est impossible. Je n'ai pas a vous expliquer cela, c'est inutile,
n'est-ce pas? Il y a un fait, je ne puis pas etre emancipee, je ne puis
etre que mariee. Mais precisement je ne veux pas qu'on me marie.

--Ah! vous ne voulez pas...

--Non, je veux me marier moi-meme; petite fille je disais que je
n'epouserais que l'homme que j'aurais choisi et que j'aimerais; grande
fille je n'ai pas change de sentiment.

Il se fit un silence.

Le capitaine ecoutait avec une anxiete si vive qu'il ne pensait pas a
interrompre ou a interroger.

Quant a Berengere, elle s'etait de nouveau laisse reprendre par
l'emotion qui, quelques instants auparavant, l'avait paralysee.

Cependant apres quelques secondes elle continua:

--Vous pensez bien, n'est-ce pas, que je ne suis pas fille a me laisser
donner un mari, meme quand ce serait pour assurer le repos et le bonheur
de mon pauvre grand-papa que j'aime tant; dites-moi que vous le pensez.

--Je le pense.

--Alors, puisqu'il en est ainsi, vous ne devez pas etre surpris que je
me sois resolue a me marier, et c'est pour vous annoncer mon mariage que
je vous ai demande ce rendez-vous.

--Vous vous mariez! s'ecria-t-il, bouleverse, eperdu.

--Oui, je me marie, heureuse et fiere du choix que librement j'ai fait.

Depuis qu'elle parlait, deux pensees absolument opposees l'avaient
alternativement transporte et accable; mais il n'osait accepter l'une,
et il ne pouvait s'abandonner a l'autre.

Ah! je vous en conjure, s'ecria-t-il, parlez serieusement.

--Serieusement! Regardez-moi donc et dites-moi si je ne suis pas
serieuse dans mes paroles.

Elle se pencha vers lui, tandis qu'il s'inclinait vers elle, et pendant
un espace de temps dont ils n'eurent pas conscience, ils resterent ainsi
face a face, les yeux dans les yeux.

Violemment il leva tout a coup les deux bras pour la prendre et
l'eteindre, mais un dernier effort de volonte et de raison le retint; il
ramena ses bras sur sa poitrine et se cacha la tete entre ses deux mains
pour ne plus voir ces yeux qui l'attiraient irresistiblement.

--Vous voyez donc bien que je parle serieusement, dit-elle.

Il balbutia quelques mots qu'elle n'entendit point.

Alors elle attendit un moment, puis elle poursuivit:

--Puisque vous etes mon confident, il faut que je vous dise qui j'ai
choisi; je m'etais imagine, en prenant cette resolution, que je n'aurais
pas cet aveu a vous faire, mais je vois que vous etes si peu brave que
vous ne me viendriez pas en aide. C'est...

Cette fois il ne fut plus maitre de lui, et tendant les deux bras vers
elle, il s'ecria:

--Berengere, chere Berengere!

--Richard, oui, Richard, c'est Richard.

Et, cedant a son emotion, elle se laissa aller vers lui et se coucha la
tete sur sa poitrine.

Il l'avait prise dans ses bras et, penche sur elle, le visage enfonce
dans ses cheveux, il la serrait passionnement.

Enfin Richard ayant denoue ses bras pour lui relever la tete et la
regarder, elle se degagea et se redressa.

Alors il se laissa glisser a ses genoux, et, lui prenant les deux mains,
relevant la tete et la haussant de maniere a effleurer presque son
visage:

--Ah! chere Berengere, dit-il, laissez-moi vous regarder ainsi, ces
beaux yeux dans les miens.

Elle le regarda comme il le demandait; puis, avec un sourire:

--Alors vous ne me connaissez pas encore? dit-elle.

--Mademoiselle de la Roche-Odon? oui, je la connais; mais celle que je
regarde en ce moment, celle que j'admire, celle que j'adore a genoux,
c'est ma femme, ma chere petite femme.

--Oh! Richard, mon Richard bien-aime!

Il est des heures dans la vie ou les yeux parlent un langage plus
eloquent, plus passionne que les levres, ou les mots sont inutiles et
ou, dans leur forme materielle, ils ont meme quelque chose d'incomplet
pour traduire des sentiments qui n'ont rien de materiel.

Pendant longtemps ils resterent ainsi perdus, ravis dans une muette
extase.

Ce qu'ils avaient a se dire, ils l'avaient dit.

Ils s'aimaient.

Et c'etait sa femme qu'il tenait dans ses bras.

Cependant il vint un moment ou cette pensee fut emportee dans les
mouvements tumultueux de sa passion, alors de peur de se laisser
entrainer, il voulut prendre la parole.

--Ainsi vous m'aimez!

--Il a fallu vous le dire, puisque, vous mettiez tant de mauvaise
volonte a me comprendre.

--Ah! Berengere.

--Il parait que ce qui etait difficile a dire pour vous, devait etre
facile pour moi.

--Pouvais-je vous dire que je vous aimais, quand j'avais creuse moi-meme
par mes paroles un abime entre nous?

--Et ce sont justement ces paroles, cher Richard, qui ont amene ma
resolution; en vous voyant si plein de loyaute et de franchise avec moi,
alors que vous compreniez tous les dangers de vos paroles, j'ai compris
que, moi aussi je devais etre loyale et franche avec vous. C'est vous
qui par votre heroisme m'avez montre mon devoir. Vous m'aimiez...

--Si je vous aimais!

--Oui, je le savais, je le sentais; vous m'aimiez, et cependant, au
risque de me perdre, vous n'avez pas hesite, quand je vous obligeais a
repondre, a le faire loyalement, sans detours, sans tromperie; cela m'a
dicte ma conduite; puisque, par ma faute, je vous empechais de jamais
pouvoir me dire que vous m'aimiez, j'ai compris que c'etait a moi de
venir a vous pour vous dire: je vous aime.

--Oh! Berengere encore ce mot, encore et toujours.

--Richard, je vous aime, Richard, je vous aime.

Et comme il voulait l'etreindre de nouveau, elle l'arreta doucement.

--Maintenant que vous connaissez mes sentiments, a vous, mon cher
Richard, d'agir en consequence.

--Mais...

--Oh! loyalement, franchement comme vous avez agi avec moi; ce que je
vous dis, c'est un seul mot: "je vous aime". Ce que je veux, c'est une
seule chose: "etre votre femme"; maintenant...

Mais tout a coup dans le silence de la foret eclata l'appel d'une voix
qui vint resonner dans les rochers et se repercuter dans leurs echos.

--On me cherche, s'ecria-t-elle.

Et vivement elle courut sur le bord du plateau.

Dans le chemin par lequel elle etait venue elle apercut, au bas de la
colline, un homme, un garde.

--C'est Cornu, dit-elle en revenant vivement vers Richard; il va monter
ici, il faut que je vous quitte, et que j'aille au devant de lui; vous,
restez la assis, afin qu'on ne vous apercoive pas,--et de la main, elle
le fit se rasseoir sur la pierre;--vous ne partirez que longtemps apres
que je serai rentree. Adieu, mon Richard,--mon bien-aime,--mon mari!

Et vivement elle lui effleura le front de ses levres.

Puis comme une biche effaree, les cheveux au vent, elle se lanca en
courant dans le sentier et disparut.



XXX

Elle arriva au bas du sentier au moment ou le garde y arrivait lui-meme
en sens contraire pour le monter.

En l'apercevant il s'arreta.

--Eh bien, Cornu, que se passe-t-il donc? demanda-t-elle.

--Je cherchais mademoiselle.

--Parce que?

--Oh! bien sur que ce n'est pas moi qui ai eu cette idee, c'est miss
Armagh qui a mis tout le monde en mouvement pour chercher mademoiselle,
les autres et moi; alors j'ai fait ce qu'on me disait.

--C'est bien, rentrez au chateau, dites que je ne suis pas perdue et que
je viens derriere vous.

Elle avait besoin d'etre seule.

Parler en ce moment etait une sorte de profanation pour elle; elle avait
besoin d'ecouter les echos des paroles enchanteresses qu'elle venait
d'entendre, de se recueillir, d'entendre encore, de voir encore par le
souvenir celui qu'elle aimait.

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