Comte du Pape written by Hector Malot
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Hector Malot >> Comte du Pape
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Pendant qu'elle cherchait ainsi, Berengere l'observait du coin de
l'oeil.
Enfin miss Armagh releva la tete:
--Je resterai de quelques pas en arriere, dit-elle.
Berengere voulut cacher son emotion sous le rire:
--Et vous n'ecouterez pas! dit-elle.
--Ah! mon enfant.
XXVI
Les choses etant ainsi arrangees, Berengere avait hate de se mettre en
route pour le chateau, c'est-a-dire de se trouver en tete-a-tete avec
Richard.
Elle entra dans la cuisine suivie de miss Armagh reflechissant toujours
a sa surprise, et apres avoir embrasse son filleul: "Adieu, Richard,
adieu, petit Richard, petit Richard adieu", ils prirent tous les trois
conge de Sophie.
Lorsqu'ils sortirent de la maisonnette, le soleil venait de s'abaisser
derriere la ligne des collines vaporeuses qui forment l'horizon du cote
de l'ouest, et dans le ciel d'un bleu pale, il avait ete remplace par la
lune dont le fin croissant se detachait sur de legers nuages
argentes qui, au bord de leurs contours dechiquetes, s'illuminaient
successivement et rapidement de toutes les nuances de l'iris, a mesure
que le soleil s'enfoncait.
--Ah! le joli coucher de soleil, dit Berengere; allons donc jusqu'au
bout de l'herbage, nous le verrons mieux.
--Vous allez vous mouiller les pieds dans l'herbe, dit miss Armagh.
--Je suis bien chaussee, repliqua Berengere; et vous, capitaine?
--Je n'ai pas peur de me mouiller.
--Moi j'ai cette peur, dit miss Armagh, je suivrai donc le sentier et
vous attendrai a l'allee du colombier.
--C'est cela, nous vous rejoignons tout a l'heure, dit Berengere.
Et tandis que miss Armagh retournait vers le chateau a petits pas en
suivant le sentier battu, Berengere et le capitaine coupant a travers
l'herbage, se dirigeaient rapidement vers l'endroit d'ou la vue
s'etendait plus librement sur la vallee et sans rideau d'aucune sorte
jusqu'a l'horizon.
Ils marcherent ainsi cote a cote, sans rien dire, puis lorsqu'ils furent
arrives a l'extremite de l'herbage, au point ou le terrain commence
a descendre vers la riviere, ils s'arreterent et resterent un moment
silencieux.
--Ce coucher de soleil est vraiment superbe! dit le capitaine, et je ne
comprends pas qu'il y ait des gens assez aveugles pour se plaindre de
la monotonie de la campagne pendant l'hiver: est-ce que ce n'est pas la
saison, au contraire, pendant laquelle le ciel change le plus souvent
d'aspect, quand par bonheur il n'est pas gris?
Mais Berengere n'etait pas venue la pour parler du coucher du soleil et
de l'aspect du ciel.
Elle resta un moment recueillie sans repliquer; puis tout a coup, se
tournant vers le capitaine et le regardant en face:
--Grand-papa m'a rapporte l'entretien qu'il avait eu avec vous,
dit-elle.
Le capitaine s'etait demande, en marchant, s'ils venaient vraiment la
pour voir le soleil se coucher, ou bien si Berengere n'avait pas quelque
chose de particulier a lui dire. Ce mot le fixa; il comprit de quoi il
allait etre question et se sentit fort mal assure.
--Quelle joie ce serait pour nous tous! continua Berengere.
Il ne repondit rien.
--Pour grand-papa et... pour moi, dit-elle en insistant.
Le capitaine n'avait pas besoin qu'elle lui expliquat a quelle joie elle
faisait allusion; il n'avait que trop bien compris ses paroles.
En examinant la situation que lui creait le projet de conversion du
comte, il n'avait pas eu l'idee qu'il aurait a soutenir un jour des
discussions avec Berengere.
Comment se defendre contre elle, que lui repondre?
L'angoisse lui etreignit le coeur.
Il ne pouvait pas avec elle, comme il l'avait essaye avec le comte,
tourner autour de cette question et se tenir dans des generalites plus
ou moins vagues.
De lui a elle, il ne devait y avoir aucune tromperie.
L'habilete meme eut ete un crime.
Tout devait etre entre eux loyal et franc.
Si elle devait etre sa femme un jour, il ne fallait pas, quand elle le
connaitrait bien, qu'elle eprouvat une deception et put croire qu'elle
avait ete abusee.
Si elle ne devait pas l'etre, il ne fallait pas que, par l'adresse
de ses paroles, il l'attirat a lui et lui inspirat des esperances
irrealisables.
Il ne s'agissait pas, a cette heure decisive, de s'abriter derriere les
convenances et la modestie, ni de se dire: "Elle ne m'aime pas et ne
m'aimera jamais"; le probable au contraire etait que si elle ne l'aimait
pas en ce moment, elle etait au moins poussee vers lui par un sentiment
de sympathie et de tendresse qui pouvait tres bien se changer en amour;
que fallait-il pour que cela se realisat? Tout simplement peut-etre
qu'elle put croire que son grand-pere reussirait dans l'oeuvre
de conversion qu'il avait entreprise, car enfin ce n'etait pas
inconsiderement qu'elle venait ainsi lui parler des esperances de son
grand-pere et meme des siennes: elle avait une raison, elle avait un
but.
La raison,--savoir ce qu'il pensait;
Le but--l'engager sans doute a ecouter la parole de M. de la Roche-Odon,
et a se laisser convaincre par elle.
Ce qu'il pensait, il devait le lui dire.
Mais lui promettre de se laisser convaincre par M. de la Roche-Odon, il
ne pouvait en prendre l'engagement.
Il n'y avait pas d'illusion a se faire: agir ainsi, c'etait la perdre;
et cependant il ne pouvait agir autrement sous peine de commettre une
infamie envers elle, et une lachete envers lui-meme.
Alors qu'il avait eu la pensee d'ecouter les enseignements du comte,
afin de prolonger son intimite avec Berengere, il s'etait dit qu'il ne
profiterait point des dernieres journees qu'ils passeraient ensemble
pour chercher a lui plaire, et qu'il ne ferait rien pour accentuer
dans un sens plus passionne les sentiments de tendresse qu'elle lui
temoignait; eh bien! l'heure etait venue de le tenir, cet engagement, et
quoi qu'il put arriver, il le tiendrait.
Il etait un soldat et il savait obeir a son devoir: plutot mourir que
trahir.
--Eh bien, dit-elle, voyant qu'il se taisait, vous ne repondez pas?
--C'est que je n'ai rien a repondre, ou plus justement ce que j'ai a
dire, j'aimerais mieux le taire.
--Ah! mon Dieu! s'ecria-t-elle en mettant sa main sur son coeur.
Elle le regarda; il baissa les yeux.
--Mais ce que grand-papa m'a rapporte... dit-elle.
--Je n'ai point eu avec M. le comte de la Roche-Odon, la franchise que
je veux... que je dois avoir avec vous.
--Vous!
Ce mot lui alla au coeur tant il disait clairement qu'elle le croyait
incapable de duplicite ou de tromperie; mais en meme temps qu'il lui fut
doux il lui fut douloureux aussi, car il lui rappela que, sous peine de
manquer a cette confiance, il devait parler avec franchise entiere et
absolue.
--Assurement je n'ai pas trompe M. votre grand-pere, mais tout ce que je
devais dire je ne l'ai pas dit, puisqu'il a pu croire qu'il reussirait
dans la tache qu'il entreprenait; pour etre franc, j'aurais du lui
avouer qu'il ne... reussirait point.
--Mais puisqu'il doit avoir avec vous des entretiens...
--Ces entretiens n'auront pas le resultat qu'il espere.
--Comment le savez-vous a l'avance, puisque vous ne l'avez pas encore
entendu?
--Parce qu'il ne s'adressera pas, ainsi qu'il se l'imagine, a un esprit
flottant et indecis, mais bien a un esprit reflechi et resolu.
--Alors... vous ne croyez point?
Elle avait hesite avant de poser cette question formelle, et sa voix
avait faibli lorsqu'elle s'etait enfin decidee a la formuler.
De son cote il hesita aussi avant de repondre, mais l'heure des
faiblesses etait passee, il devait parler.
--Je ne crois point.
Elle fut accablee par ce coup; cependant elle voulut faire un dernier
effort:
--Vous croirez.
Sans repondre il secoua la tete par un geste qui en disait plus que
toutes les paroles.
--Pourquoi vous prononcer ainsi, des maintenant, sans savoir?
--Ah! certes j'ai la plus profonde admiration pour M. votre grand-pere,
pour sa foi, pour sa bonte, pour sa haute intelligence, mais ce n'est
pas avec l'admiration qu'on persuade, c'est avec la raison.
--Et pourquoi ne croiriez-vous pas? s'ecria-t-elle avec un mouvement de
depit et de colere.
--Voulez-vous donc que nous entreprenions une discussion religieuse;
voulez-vous que je vous explique pourquoi je ne crois pas; voulez-vous
que je vous demontre que je ne peux pas croire, et cela au risque de
vous blesser dans vos convictions que je respecte, bien que je ne les
partage pas?
--Ce n'est pas une discussion que je veux, c'est un mot qui me fasse
comprendre ce que je ne comprends pas et qui... vous justifie par une
raison que je puisse me dire et me repeter.
Evidemment la question etant ainsi posee, mieux valait une explication
quelle qu'elle fut qu'une affirmation toute seche; le point capital
etait que cette explication ne blessat pas Berengere dans sa foi.
Trouble, profondement emu, il s'imagina qu'il pouvait obtenir ce
resultat en separant la religion de l'Eglise et mettre ainsi une sorte
de sourdine a l'expression de ses sentiments.
--Pour moi, l'Eglise catholique est epuisee; sa force d'expansion est
depuis longtemps eteinte et elle est arrivee a la senilite. Elle ne
compte plus ni dans les sciences, ni dans les arts, ni dans les lettres,
et depuis des annees, elle n'a pas eu une oeuvre, pas eu un homme qui
aient marque dans l'histoire de l'humanite.
--Il me semble que si vous ne voyez pas sa puissance et sa vitalite,
c'est que vous n'ouvrez pas les yeux, et des lors on pourrait vous
montrer ce que vous ne voyez pas.
Sur leur droite s'elevait un grand arbre, au tronc gris, marque de
plaques blanches, un tremble, dont la tete etait dessechee; Richard
etendit la main vers la cime de ce tremble:
--Regardez cet arbre, dit-il, il est bien evident pour vous, n'est-ce
pas, qu'il est frappe de mort; pour vous en convaincre vous n'avez qu'a
lever les yeux vers sa couronne, qui est dessechee; au contraire, si
vous regardez seulement a son pied, vous pourrez croire qu'il est vivant
en comptant les vigoureux gourmands qui poussent ca et la, aussi loin
que s'etendent ses racines: ce qui lui reste de vitalite s'est concentre
desormais dans cette vegetation envahissante. Que produit cette
vegetation? Des broussailles qui encombrent le terrain et empechent
qu'on le cultive, rien de plus. Cet arbre est l'image de l'Eglise.
Elle joignit les mains par un geste desesperee, puis d'une voix desolee:
--Oh! mon Dieu! dit-elle, mon Dieu!
Il fut emu jusqu'au fond du coeur par ce geste et par ce cri, mais il ne
repliqua pas. Que dire, en effet?
Ils resterent ainsi a cote l'un de l'autre, ne parlant pas, ne se
regardant pas.
Enfin elle etendit le bras vers l'horizon:
--Le soleil est couche, dit-elle; voici la nuit, rejoignons miss Armagh.
Il la suivit sans parler; la nuit s'etait fait aussi dans son coeur.
XXVII
Elle pressait le pas, et il marchait pres d'elle.
Elle allait droit son chemin a travers les herbes dessechees par
l'hiver, les yeux baisses, sans les relever et sans les tourner vers
lui.
Et de son cote il ne la regardait pas davantage.
Quant a prendre la parole, ni l'un ni l'autre n'en avaient l'idee,
chacun suivant sa pensee interieure et reflechissant a ce qui venait de
se dire.
--Il ne croit pas, se disait Berengere, il ne m'aime donc pas.
--Pourra-t-elle m'aimer maintenant? se demandait le capitaine.
Il aurait eu cent choses a dire et a expliquer, mais telle etait la
situation, que precisement il ne devait rien dire de ce qui aurait pu la
ramener a d'autres sentiments que ceux qu'il venait de provoquer.
Et justement ils n'avaient que quelques secondes a eux avant de
rejoindre miss Armagh, qui se promenait en long et en large a la croisee
des deux allees, et encore eussent-ils du baisser la voix pour qu'elle
ne les entendit pas.
Ce fut la vieille institutrice qui prit la parole et qui, heureusement
pour leur embarras, la garda jusqu'au chateau.
--Assurement elle aimait, elle admirait les couchers de soleil, mais
elle en avait vu sur le Mangerton de plus beaux que ce pays pouvait en
offrir, et puis, d'autre part, elle avait peur de se mouiller les pieds.
Et jusqu'au chateau elle fit les frais de la conversation, car une fois
qu'elle avait aborde en Irlande, il n'etait pas facile de l'en faire
partir.
Ce bavardage leur fut un soulagement; au moins ils n'avaient pas besoin
de parler, et comme l'ombre s'etait epaissie, ils pouvaient lever les
yeux sans avoir a craindre que leurs regards, se rencontrant, trahissent
leur trouble et leur emotion.
Ordinairement Berengere s'installait dans le salon aussitot que le
capitaine etait arrive, mais ce soir-la elle monta a son appartement,
d'ou elle ne descendit que pour se mettre a table; encore les convives
etaient assis depuis quelques instants, et deja servis.
Elle prit sa place accoutumee aupres du capitaine, mais apres avoir
porte a sa bouche sa cuiller pleine de potage, elle la reposa dans son
assiette; sa gorge etait tellement contractee qu'elle ne pouvait avaler.
Cependant il fallut qu'elle repondit a ceux qui lui adressaient la
parole: au marquis de la Villeperdrix, a Dieudonne de la Fardouyere, au
comte, a la comtesse O'Donoghue, a la presidente, qui comme toujours
l'accabla de politesses; elle le fit d'un mot, d'un signe de tete, puis
elle s'enferma dans le silence qu'elle garda pendant tout le diner, ne
tournant meme pas la tete du cote de Richard et repondant aux rares
paroles qu'il lui dit par un oui ou par un non.
Bien qu'en ces derniers temps elle se fut souvent montree a table d'une
humeur bizarre, une telle attitude ne pouvait pas ne pas eveiller la
surprise et la curiosite.
Ses manieres surtout vis-a-vis M. de Gardilane etaient veritablement
etranges, et la tenue de celui-ci n'etait pas moins etonnante.
Que s'etait-il donc passe entre eux?
Etaient-ils faches?
S'ils se fachaient ainsi, ils etaient donc dans des conditions qui
permettaient la brouille ou la bouderie?
Quelles etaient ces conditions?
De toutes les personnes qui se posaient ces questions, miss Armagh etait
celle qui etait la plus inquiete.
Avant leur tete-a-tete, Berengere et M. de Gardilane causaient librement
et gaiment, et maintenant ils avaient l'air de deux adversaires ou de
deux complices.
Que s'etait-il donc dit, dans ce tete-a-tete?
Berengere ne serait-elle pas la petite fille qu'elle croyait?
Dans ce cas, elle se serait donc moquee d'elle avec sa surprise?
Tout cela etait grave.
Heureusement pour Berengere et le capitaine, le bon abbe Colombe etait
venu a leur secours en accaparant la conversation.
Il avait ete a Hannebault dans la journee, et il avait vu le modele
de l'eglise que l'abbe Guillemittes faisait executer en cuivre a
la serrurerie artistique, pour etre offert a Sa Saintete; c'etait
admirable, merveilleux, miraculeux.
Et, dans son enthousiasme, il se laissait entrainer jusqu'a adresser la
parole d'un bout de la table a l'autre a ceux qui l'interrogeaient.
Quelle felicite! quelle gloire!
Puis, tout naturellement, du modele de l'eglise d'Hannebault, il en vint
a parler de madame Pretavoine et du bon jeune homme: c'etait pour offrir
ce modele au Saint-Pere qu'ils restaient a Rome.
Le bon jeune homme figurait dans toutes les ceremonies du Vatican.
Quelles delices!
On gagna ainsi le dessert.
Lorsqu'on quitta la table, Berengere alla s'asseoir au piano, et elle ne
cessa de jouer pendant toute la soiree; un pianiste loue au cachet n'eut
pas eu autant de zele.
Plusieurs fois le capitaine s'approcha d'elle, mais elle ne
s'interrompit pas, et, a la facon nerveuse dont elle jouait, il pouvait
suivre son trouble et sa fievre.
L'heure vint de se retirer; deja presque tous les convives etaient
partis; allait-il quitter la Rouvraye sans echanger un mot avec elle, un
regard tout au moins?
Comme il se disposait a prendre conge du comte, celui-ci appela
Berengere; mais elle ne s'interrompit pas, n'ayant pas sans doute
entendu son grand-pere.
Alors M. de la Roche-Odon eleva la voix:
--Le capitaine va partir, dit-il, ne veux-tu pas qu'il te fasse ses
adieux?
Il fallait quitter le piano.
D'ordinaire le capitaine lui tendait la main, mais comme elle se tenait
droite devant lui, les yeux baisses, et les deux bras colles contre sa
robe, il n'osa pas avancer la main.
Quoi dire? Adieu? Au revoir?
Il n'osait, dans cette circonstance derniere, employer l'un ou l'autre
de ces deux mots.
--Mademoiselle, j'ai l'honneur de vous souhaiter le bonsoir.
--Bonsoir, monsieur.
--Au revoir, mon cher capitaine, dit le comte. A demain matin, j'irai
vous voir avant dejeuner.
Le capitaine sortit bouleverse.
--Fini, c'etait fini.
Il s'eloigna a grands pas, marchant avec violence, la tete perdue, le
coeur brise, se repetant tout haut machinalement:
--Fini, c'est fini.
Puis quand il fut arrive au bout de l'avenue, il revint sur ses pas
jusqu'a la grille, et la, s'appuyant contre un chene, il resta a
regarder les fenetres du chateau, et parmi ces fenetres celles de la
chambre de Berengere, qui etaient eclairees.
Ah! comme il l'aimait! Pour la premiere fois, par la douleur, il sentait
toute la puissance de son amour, c'etait la mort qui lui apprenait
combien lui etait chere celle qu'il avait perdue.
Car elle etait perdue, a jamais perdue, et par sa faute.
Pourquoi avait-il parle? Ne pouvait-il se taire? Quelle stupidite avait
ete la sienne!
Et il entra dans une colere folle contre lui-meme; il s'accabla de
reproches et d'injures; il se frappa la poitrine a grands coups.
Le temps s'ecoula.
Peu a peu les lumieres qui eclairaient les fenetres du chateau s'etaient
eteintes les unes apres les autres, et, dans sa facade sombre, il n'y
avait plus qu'un point lumineux: sa chambre.
Elle ne s'etait point couchee; elle ne dormait point.
A quoi pensait-elle? A qui?
A lui, a sa reponse.
Et elle s'indignait sans doute.
N'avait-elle pas raison, cent fois raison, mille fois raison?
Si pendant le diner et pendant la soiree, il s'etait fache de l'attitude
qu'elle gardait avec lui, il se disait maintenant que cette attitude
avait ete ce qu'elle devait etre.
Berengere etait venue a lui, elle lui avait tendu la main; il l'avait
repoussee; elle s'etait retiree blessee, et d'autant plus profondement
qu'elle lui avait temoigne plus de tendresse.
--C'etait fini, bien fini.
Et ce mot etait celui qui terminait ses reflexions, et toutes les
hypotheses qu'il tournait et retournait dans sa tete comme dans son
coeur.
--Je lui fais horreur.
Cependant s'il avait pu traverser l'espace et voir ce qui se passait
dans cette chambre, il n'eut pas repete avec la meme desesperance:
"Fini, c'est fini."
Ce mot avait ete aussi celui de Berengere, lorsque, rentree chez elle,
elle avait pu s'abandonner aux mouvements de son ame.
Et pendant longtemps, marchant dans sa chambre, elle l'avait repete
comme le capitaine au pied de son chene, et avec le meme accent, avec la
meme douleur.
Mais tandis qu'il s'etait dit et repete que l'irreparable etait
accompli, elle en etait arrivee a la longue a se dire qu'il ne fallait
pas que ce qui s'etait passe entre eux fut irreparable.
Car le sentiment d'horreur qu'il croyait avoir eveille en elle ne se
trouvait pas dans son coeur.
Elle avait ete blessee par sa reponse, elle en avait eprouve un
sentiment de colere, mais nullement d'horreur.
Si elle se disait: "c'est fini," ce n'etait point parce que depuis qu'il
lui avait parle, elle le jugeait indigne d'etre son mari, mais parce
qu'elle croyait que son grand-pere le jugerait tel, quand il apprendrait
la verite.
Pour elle, il fallait bien qu'elle s'avouat qu'elle l'aimait toujours,
apres comme avant, et qu'elle reconnut combien profondement elle
l'aimait.
Elle ne voulait donc pas que "ce fut fini."
Une partie de la nuit se passa a chercher comment renouer ce qui avait
ete brise, et peu a peu elle en vint a se persuader que s'il avait su
qu'elle l'aimait, il n'aurait point parle comme il l'avait fait.
--S'il savait que je l'aime, il ne penserait pas comme il pense.
Et, lorsqu'enfin elle s'endormit, elle prononca son nom a plusieurs
reprises, tendrement, avec espoir.
XXVIII
Le lendemain matin, au moment ou M. de la Roche-Odon allait partir pour
Conde, Berengere parut devant lui habillee, chaussee, et la toque en
plumes sur la tete, en tout une toilette pour sortir.
--Bonjour, grand-papa, veux-tu de moi dans ta promenade?
--Mais je vais a Conde.
--Je sais bien; c'est pour cela que je te demande si tu veux que je
t'accompagne.
--Tu as besoin a Conde?
--Oui, chez les demoiselles Ledoux pour mon filleul, et comme miss
Armagh m'assassine toujours d'observations quand je veux acheter quelque
chose pour Richard, il me serait agreable de faire une fois dans ma vie
mes acquisitions tranquillement, librement, et avec toi je suis
assuree d'avoir cette liberte. Tu me laisseras choisir sans me parler
d'economie, de modestie, de convenances, de position mediocre, etc.,
etc.
--Mais j'ai besoin d'aller chez le capitaine; je lui ai fixe un
rendez-vous.
--Liberte pour liberte; tu me laisseras libre chez les demoiselles
Ledoux, je te laisserai libre chez le capitaine; si vous avez a vous
entretenir de choses serieuses, je me promenerai dans le jardin.
M. de la Roche-Odon ne savait rien refuser a sa fille.
--Partons, dit-il.
Et par l'avenue de chenes ils gagnerent la grande route.
--Sais-tu que je suis, jusqu'a un certain point, peu satisfait de te
conduire chez M. de Gardilane, dit le comte; tu as ete si bizarre avec
lui hier, que je me demandais si vous etiez en querelle.
--Si j'ai ete bizarre avec M. de Gardilane, je l'ai ete avec tout le
monde, il me semble.
--Cela est tres-vrai: qu'avais-tu donc?
--J'etais nerveuse.
--Eh bien, ma chere mignonne, laisse-moi te dire qu'il ne faut pas
s'abandonner ainsi a ses nerfs, car alors il arrive fatalement qu'au
lieu de nous obeir comme cela se doit, c'est nous qui leur obeissons et
qui devenons leurs esclaves; cela n'est pas d'une jeune fille de ton
age.
--Tu as raison, grand-papa, et je t'assure que je n'ai pas attendu ton
observation pour me dire que j'avais ete parfaitement ridicule.
--Ridicule?
--Si, grand-papa, je l'ai ete, je te soutiens que je l'ai ete, et je
veux m'en excuser aupres de M. de Gardilane.
--Ne va pas d'un exces a l'autre, je te prie.
--Sois tranquille, je ne veux pas lui faire de plates excuses; j'ai ete
desagreable avec lui hier, je veux etre aimable aujourd'hui, voila tout.
--Bien, mon enfant; il faut toujours savoir reparer sa faute.
Ils ne tarderent pas a arriver a l'entree de la ville.
--Et par ou commencons-nous nos visites? demanda le comte.
--N'as-tu pas rendez-vous avec M. de Gardilane?
--Oui.
--Eh bien! il ne faut pas le faire attendre; nous irons chez les
demoiselles Ledoux en sortant de chez lui; d'ailleurs, j'avoue que j'ai
hate de reparer ma faute.
Ils trouverent le capitaine dans son cabinet, ne travaillant pas, mais
se promenant en long et en large, le visage pale, les yeux battus,
portant dans toute sa personne les marques d'une preoccupation
fievreuse.
Lorsqu'il vit entrer Berengere derriere son grand-pere, il s'arreta
stupefait et ne pensa meme pas a prendre la main que le comte lui
tendait.
Il etait reste les yeux attaches sur Berengere, les sourcils eleves, la
bouche ouverte, le regard fixe, cloue sur place.
Comme elle etait restee derriere son grand-pere, de telle sorte
que celui-ci ne pouvait pas voir ses mouvements, elle fit signe au
capitaine, avec un sourire, de prendre la main que le comte lui tendait.
Puis passant au premier plan, elle lui offrit elle-meme la main a son
tour.
--Comment allez-vous, ce matin?
Il balbutia quelques mots tant sa stupefaction etait profonde.
Il avait cru ne jamais la revoir, et il avait passe la nuit en proie
a cette affreuse pensee; tout au contraire, elle etait la, souriante
devant lui.
Elle lui pressa les doigts doucement, longuement, et la joie la plus
vive qu'il eut jamais ressentie fit bondir son coeur.
Alors?
Mais il n'etait pas en etat, pas plus qu'il n'etait en situation
d'examiner cette question et de voir ce qu'il y avait dans ce changement
prodigieux.
Elle etait la, il la voyait, il l'entendait, il ressentait dans ses
veines les chaudes vibrations qu'avait soulevees son etreinte, et dans
son trouble de joie, il etait incapable de raisonner froidement.
D'ailleurs il lui fallait repondre a M. de la Roche-Odon, et c'etait la
une tache deja bien assez difficile.
Il fit un effort pour se remettre et trouver quelque chose de
raisonnable a dire, mais son esprit etait emporte par un irresistible
tourbillon.
Ce que disait le comte, il ne l'entendait meme pas.
Berengere, apres lui avoir serre la main, avait recule de quelques pas,
et elle etait restee debout derriere son grand-pere.
Comme si elle ne savait que faire, elle se mit a prendre des livres les
uns apres les autres, a les feuilleter negligemment et a les reposer sur
la table.
Puis; tout a coup levant un doigt en l'air, elle fit signe au capitaine
d'etre attentif.
Il n'avait pas besoin de cet appel, ne la quittant pas des yeux.
Alors, ayant abaisse sa main levee, elle la glissa dans la poche de sa
robe, tandis que de sa main gauche, elle ouvrait un volume pose a plat
sur la table.
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