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Comte du Pape written by Hector Malot

H >> Hector Malot >> Comte du Pape

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OEUVRES COMPLETES D'HECTOR MALOT

ABREGE _DES_ CAUSES CELEBRES _ET INTERESSANTES_, _AVEC LES JUGEMENS QUI
LES ONT DECIDEES._ Par Mr. P.F. B**** SIXIEME EDITION.

_TOME SECOND_

AN 1806.



COMTE DU PAPE

PAR

HECTOR MALOT


COMTE DU PAPE[1]

[Footnote 1: L'episode qui precede _Comte du Pape_ a pour titre: _Un bon
Jeune Homme_.]



I


Rome.

Qu'il soit ignorant ou savant, chretien ou athee, artiste ou bourgeois,
ce n'est pas de sang-froid que l'etranger approche de la Ville
Eternelle.

L'ignorant s'attendrit a l'idee du pape captif qui gemit sur la paille
d'un cachot; le savant fouille la campagne romaine; l'artiste reve des
_stanze_ de Raphael; le bourgeois qui a use quelques fonds de culotte
sur les bancs du college pense au fameux S.P.Q.R.

Qu'on monte en wagon a Pise, a Ancone ou a Florence pour venir a Rome,
et l'on aura des chances pour voir ces divers sentiments se traduire sur
la physionomie des compagnons de voyage que le hasard vous a donnes.

L'aube blanchit les lointains, et deja de chaque cote de la voie les
arbres, les buissons et les broussailles emergent de l'ombre avec des
formes distinctes.

Quelques voyageurs s'eveillent, et ceux qui occupent les coins du wagon
ecrasent le bout de leur nez contre les glaces, apres avoir essuye la
buee qui les recouvre au moyen du petit rideau de laine bleue.

Les plus curieux baissent la glace et regardent au loin; l'air froid du
matin se precipite dans le wagon et reveille les dormeurs. Il en est peu
qui se plaignent. Les uns se penchent par la glace ouverte; les autres
se mettent debout, et a la lueur vacillante qui tombe de la lampe du
plafond, ils tachent de lire quelques lignes de leur _Hands Books_ de
Murray, de leur _Baedeker_ ou de leur _Joanne_, selon la nationalite a
laquelle ils appartiennent.

Une montagne se detachant d'un massif sombre se montre au loin, blanche
de neige.

--C'est le mont Soracte, dit une voix.

Et un personnage au visage rase et a l'air grave, magistrat ou
professeur, murmure le vers d'Horace:

Vides ut alta stet nive candidum Soracte.

A Horace un autre oppose Virgile:

Summe deum, sancti custos Soractis Avollo.

Cependant a droite de la voie une riviere roule ses eaux rapides et
jaunes entre des berges escarpees.

--C'est le Tibre.

Et l'on se penche pour regarder, en se frottant les yeux, et en se
demandant si l'on ne se trompe pas.

Des vapeurs blanches se trainent, au-dessus de la vallee, au milieu
desquelles flottent ca et la quelques monticules couronnes d'une pauvre
cabane ou d'un bouquet de hetres. Cela n'est pas beau, mais c'est
peut-etre au pied de ces hetres que "Tityre _lentus in umbra_ a appris
aux echos a repeter le nom de la belle Amaryllis."

Et les souvenirs classiques donnent du style aux paysages qui defilent
le long de la route, meme alors qu'ils sont insignifiants.

--Monte-Rotondo, crient les employes du chemin de fer.

C'est a quelques pas de la que se trouve Mentana, ou les chassepots
francais "firent merveille" pour la premiere et la derniere fois.

Plus d'arbres, plus d'arbustes, des collines nues et des champs onduleux
que recouvre a peine une herbe maigre et jaunie; pas de villages, pas
de fermes, pas de maisons, ca et la seulement une ruine ou l'arche
croulante d'un aqueduc effondre.

Cependant les yeux courent curieusement sur ces mornes solitudes.

C'est la campagne romaine!

Et ces boeufs gris, aux longues cornes fines et ecartees qui se
promenent en troupeaux a travers ces patis, sont les descendants de
ceux qu'Attila et ses Huns laisserent en Italie lorsqu'ils reculerent
effrayes devant le pape Leon Ier, ainsi que cela resulte du tableau de
Raphael qu'on verra bientot dans la chambre d'Heliodore.

Il est rare que dans les trains qui d'Ancone, de Florence et de Pise se
dirigent vers Rome, c'est-a-dire dans ceux qui portent des etrangers,
cette curiosite ne se manifeste pas une heure ou deux avant l'arrivee,
et souvent meme plus tot encore.

Dans un de ces trains venant d'Ancone pour arriver a Rome vers huit
heures du matin, une dame d'une cinquantaine d'annees, vetue et gantee
de noir, a l'air discret et recueilli, s'etait collee a la glace de son
wagon des la station d'Orti.

De temps en temps elle cessait de regarder le paysage motivant qui se
deroulait devant elle dans les brumes confuses de l'aube, pour tourner
les yeux vers un jeune homme qui, a demi etendu sur la banquette
vis-a-vis d'elle, dormait a poings fermes.

Plusieurs fois elle s'etait penchee sur lui, mais il ne s'etait point
reveille.

Il etait evident qu'elle trouvait ce sommeil intempestif.

Enfin, n'y tenant plus, elle posa doucement sa main sur le poing ferme
du dormeur.

--Aurelien, Aurelien.

Il se souleva.

--Ah! comme je dormais bien, dit-il d'un ton de regret, et je revais
encore; un reve charmant!

--Alors vous etes fache?

--Je suis fache que vous m'ayez enleve Berengere, chere maman, voila
tout.

La mere mit vivement un doigt sur ses levres, en montrant d'un coup
d'oeil rapide les compagnons de voyage qui occupaient le coin oppose au
leur.

--Il n'y a pas de danger, dit-il en souriant a demi.

Et de fait, il ne paraissait point que ces compagnons de voyage pussent
etre attentifs a ce qui se passait autour d'eux.

C'etaient deux ecclesiastiques italiens qui etaient montes a Spolete.
Comme il faisait nuit a ce moment, ils s'etaient installes, chacun dans
son coin, et ils etaient restes en face l'un de l'autre, n'echangeant
que quelques paroles de temps a autre. Mais quand le jour s'etait leve,
ils avaient tire leurs breviaires de leurs poches et ils s'etaient mis
a lire dedans a voix basse, articulant seulement les mots des levres et
faisant le signe de la croix aux endroits obliges, discretement et a
la derobee. Mais peu a peu ils s'etaient laisses aller a la force de
l'habitude, et, se tassant dans leur compartiment, comme dans une
stalle, allongeant leurs jambes devant eux, renversant la tete en
arriere, ils avaient eleve la voix, alternant l'un l'autre, et se
repondant comme s'ils etaient dans leur chapelle et celebraient
publiquement l'office. Les signes de croix se faisaient a pleins bras,
et les _Dominus_, les _Deus_, les _Amen_ ronflaient a pleine voix avec
cette prononciation italienne qui donne tant de sonorite aux mots.

Il n'y avait pas apparence que ces deux pretres primitifs s'amusassent a
ecouter la conversation de leurs voisins.

--C'est egal, dit la mere en tournant les yeux de leur cote, mais sans
tourner sa face.

Et tout de suite elle aborda un autre sujet de peur que son fils parlat
"de Berengere."

--Ne voulez-vous pas connaitre les pays que nous traversons? dit-elle.

--Ma foi, chere maman, repondit-il gaiement, je ne suis pas
malheureusement comme vous, qui ne connaissez ni la faim ni la soif, ni
le sommeil, ni la fatigue.

--Il y a temps pour tout; quand il n'y a rien a voir, je dors; quand il
fait jour, j'ouvre les yeux et je regarde; nous devons tout utiliser,
meme nos plaisirs.

--Alors utilisons-les, chere maman, dit-il en riant. Et, abaissant la
glace, il se mit a regarder le pays qu'ils traversaient.

--Cette riviere aux eaux jaunes, c'est le Tibre, dit-il.

--Le Tibre?

--Oui, la riviere qui traverse Rome.

--Je vous en prie, dit-elle en baissant la voix, quand vous me parlez
de quelque chose ou de quelqu'un, d'une riviere, d'un monument, d'un
personnage, faites-le de facon a ce que je vous comprenne sans que j'aie
besoin de vous interroger. Vous savez que par malheur je n'ai pas eu
d'instruction. Et cependant je vis dans un monde ou je dois paraitre ne
rien ignorer de ce que l'on sait generalement. A quelles difficultes je
me heurte, vous ne le croiriez jamais. Cela va etre encore plus sensible
dans cette ville, ou tout, le passe comme le present, m'est inconnu.
Cependant il est important, il est d'une importance capitale pour vous
que je ne dise pas de sottises et que je n'en fasse pas. Guidez-moi,
vous qui savez. Ainsi tout a l'heure, pourquoi ne m'avez-vous pas dit:
"Cette riviere que nous longeons est celle qui traverse Rome, c'est le
Tibre." Je n'aurais pas eu besoin de vous interroger, et je vous assure
que j'aurais retenu ce que vous m'auriez dit. Tachez a l'avenir de
proceder de cette maniere, surtout quand nous sommes en public. Sans
doute c'est le monde renverse: ordinairement ce sont les parents qui
instruisent les enfants, et ce que je vous demande, c'est que le fils
instruise la mere. Le voulez-vous?

--Mais assurement, chere maman.

Cependant le train avait continue de rouler, et, apres avoir traverse
la campagne romaine, il etait arrive en vue d'un rempart de briques
noircies par le temps; puis, apres avoir passe a travers ce rempart, il
avait ralenti sa vitesse et bientot il s'etait arrete.

On etait a Rome.

Apres s'etre tant bien que mal defendus contre les cochers, les
domestiques de place, les guides, les porteurs, la mere et le fils
avaient fini par s'installer dans l'omnibus de l'_hotel de la Minerve_,
et, en un quart d'heure, a travers des rues etroites et rapides, ils
etaient arrives a cet hotel.

Ils trouverent au second etage le salon et les deux chambres qui leur
etaient necessaires.

--Madame mange-t-elle a table d'hote? demanda le secretaire.

--Certainement.

--A quelle table?

--Comment a quelle table!

--A celle servie en maigre ou a celle servie en gras; c'est aujourd'hui
vendredi?

--A celle servie en maigre.

--Madame?...

--Madame Pretavoine et M. Aurelien Pretavoine.



II

--Et maintenant, dit doucement madame Pretavoine, lorsqu'elle se trouva
seule avec son fils dans le salon, sur lequel ouvraient leurs deux
chambres, maintenant mon avis est que nous nous partagions le travail;
pendant que j'irai faire visite a madame la vicomtesse de la Roche-Odon
et lui parlerai de Berengere, vous irez a l'ambassade voir votre ancien
camarade, M. de Vaunoise, et vous lui parlerez, surtout vous le ferez
parler de madame de la Roche-Odon, il pourra nous etre utile; par lui
vous apprendrez les bruits du monde sur madame de la Roche-Odon et sur
son fils, le prince Michel Sobolewski, avec qui M. de Vaunoise a du se
rencontrer. Peut-etre meme M. de Vaunoise pourra-t-il vous mettre en
relation avec ce jeune homme. Une camaraderie qui s'etablirait tout
naturellement entre vous et le frere de votre future femme vaudrait
mieux qu'une liaison qui viendrait a la suite d'une presentation
officielle. Si vous voulez que votre mariage reussisse...

--Si je le veux?

--Je pense que vous le voulez, mais je dis que pour cela il ne faut pas
que nous eprouvions ici un echec comme nous en avons eprouve un a Conde.
Il est donc important de manoeuvrer avec prudence et de n'avancer que
pas a pas. Aujourd'hui, preparons le terrain du cote de madame de la
Roche-Odon et de son fils. Plus tard, nous agirons ailleurs.

--En tous cas, dit Aurelien, nous ne pouvons faire ces visites qu'apres
dejeuner.

--Assurement.

De tous les hotels de Rome, la _Minerve_ est assurement le plus curieux.

D'autres situes sur la place du Peuple et sur la place d'Espagne, dans
le Corso ou dans la via del Babbuino sont plus elegants, ont plus de
distinction, ou plus de respectabilite, comme disent les Anglais, mais
ce ne sont que des hotels cosmopolites, comme on en trouve dans toutes
les grandes villes d'Europe; la _Minerve_ au contraire a un caractere
propre; elle heberge les ecclesiastiques et les Francais qui, de pres
ou de loin, touchent au monde devot. A vrai dire, il n'est pas
indispensable, pour y etre recu, de presenter un billet de confession au
portier, et deux tables sont servies les jours d'abstinence, l'une en
gras, l'autre en maigre, ce qui indique la presence d'un certain nombre
d'incredules et de mecreants; mais enfin, la clientele prise en masse,
est plutot clericale. Pour s'en convaincre, il n'y a qu'a traverser un
de ses longs corridors. Les domestiques qui brossent la les vetements de
leurs maitres, le font discretement avec des caresses de main, en gens
habitues a plier les surplis, les aubes, les etoles et les chasubles.
Ces vetements eux-memes, si l'on y prend attention, ont une tournure
particuliere; ils sont noirs; le drap est plus epais que celui qu'on
voit sur les epaules du vulgaire; les redingotes sont plus longues, les
pantalons sont plus larges; devant les portes on trouve plus de souliers
que de bottines, et encore beaucoup de ces souliers sont-ils a boucles.
Les gens qu'on rencontre dans les escaliers et dans les vestibules ont
entre eux, pour la plupart, comme un air de famille: visages rases; yeux
baisses; pas glisses; meme les jeunes filles semblent sur le point de
faire une genuflexion devant le Saint-Sacrement.

Et a la table du dejeuner ce sont de discrets _Benedicite_ et de rapides
signes de croix.

A cote d'un voyageur de commerce qui se retient pour ne pas chanter le
_Fils du pape_, est assis un eveque servi par son domestique, qui se
tient derriere sa chaise. Un bon cure de village est a la droite de sa
chatelaine qui lui a paye le voyage de Rome, et il lui parle humblement,
avec un coeur plein de gratitude pour cette generosite; dans la poche de
sa soutane il a une lettre que le portier vient de lui remettre; elle
vient de l'_Anticamera pontifica_ et le _maestro di camera di S. S._
le previent que le lendemain _Sa Saintete_ daignera le recevoir a son
audience. Quelle felicite! Aussi la beatitude dans laquelle il nage lui
a-t-elle coupe l'appetit. Ce n'est pas seulement pour lui qu'il est
heureux, c'est encore pour sa paroisse, a laquelle il va reporter la
benediction du Saint-Pere. Quel malheur qu'une _avvertenza_ placee au
bas de cette lettre dise que _E proibito di prensentare al santo padre
domande in inscritto per Indulgenze, Facolta, Privilegi_; mais enfin
chaque chose doit se faire en son temps et en son lieu.

Ca et la, autour de la table, sont assis d'autres ecclesiastiques, des
cures, des doyens a l'air important, de jeunes abbes avec leurs eleves,
auxquels ils expliquent les vers latins cites dans leurs guides.

Puis tout au bout, comme un president, un gros personnage, qui semble
troner sur ses sacs d'ecus, et qui, tout en mangeant fortement, hausse
les epaules en regardant le voyageur de commerce chaque fois qu'il voit
quelqu'un faire le signe de la croix, en homme qui n'a peur de rien, et
qui se demande comment on peut etre assez arriere pour se livrer encore
a ces vaines pratiques.

En se trouvant au milieu de ce monde, madame Pretavoine se sentit a
son aise; evidemment elle etait dans son milieu. Elle fit une courte
genuflexion en passant a cote de l'eveque; mais, comme elle savait faire
aussi bien que voir plusieurs choses a la fois, elle apercut a ce moment
meme le sourire moqueur et le haussement d'epaules du gros personnage
qui mangeait au bout de la table.

Elle etait femme de resolution, et dans sa vie elle avait tenu tete a
des gens assis sur de plus gros sacs d'ecus que celui qui se moquait
d'elle en ce moment; elle s'arreta et attacha sur lui deux yeux qui,
bien qu'il ne parut pas facile a intimider, lui firent baisser le nez
dans son assiette.

Et comme a ce moment le maitre d'hotel qui s'etait approche, lui
indiquait les places du bout de la table.

--Non, dit-elle, a haute voix de maniere a etre entendue de tout le
monde, pas de ce cote, mais ici.

Et de la main elle indiqua deux chaises libres a une courte distance de
l'eveque.

Les sourires du gros personnage et le coup d'oeil de madame Pretavoine
avaient ete remarques par plusieurs personnes, et notamment par
l'eveque.

La facon dont elle eleva la voix acheva de bien preciser la situation.

Il y eut comme un discret murmure d'approbation.

Et l'eveque, se tournant vers madame Pretavoine, lui fit une longue
inclinaison de tete.

Cependant madame Pretavoine et son fils etaient restes debout derriere
leurs chaises.

Avant de s'asseoir, ils se tournerent tous deux vers le gros personnage,
mais sans le regarder; puis, ostensiblement et cependant sans
affectation, ils firent le signe de la croix et reciterent leur
_Benedicite_ avec recueillement. Lorsqu'ils l'eurent acheve, ils se
signerent de nouveau et s'assirent.

Tous les yeux etaient fixes sur eux, et l'on avait cesse de manger.

--C'etaient la de vrais chretiens, cette mere et son fils, que le
respect humain n'empechait pas de confesser leur foi.

--Quelle etait cette dame?

L'eveque fit un signe a son domestique et celui-ci s'etant penche, il
lui dit un mot a l'oreille.

Aussitot le domestique sortit et au bout de deux minutes a peine il
revint, rapportant un petit carre sur lequel un nom etait ecrit: "Madame
Pretavoine."

Cependant l'eveque avait acheve son dejeuner, il se leva, et avant de se
retirer il adressa un salut a madame Pretavoine et a Aurelien.

Et apres lui toutes les personnes qui quitterent la table saluerent
aussi la mere et le fils.

De la fin de leur dejeuner a l'heure a laquelle ils pouvaient faire
leurs visites, madame Pretavoine et Aurelien avaient du temps a eux.

En regardant par sa fenetre madame Pretavoine vit qu'elle avait une
eglise devant elle, elle se dit que son temps ne pouvait pas etre mieux
employe qu'a faire une station dans cette eglise.

C'etait la premiere fois qu'elle penetrait dans une eglise romaine; mais
si elle voyait tout ce qui se passait autour d'elle elle ne pretait
guere d'attention aux monuments. Pour elle cela n'avait pas d'utilite
immediate et pratique, et une eglise quelle qu'elle fut n'etait qu'une
eglise.

Cependant elle avait remarque ces lourdes portieres en cuir, qu'un
mendiant vous souleve pour vous permettre d'entrer et de sortir; en
sortant elle donna a celui qui lui souleva cette portiere une piece
d'argent assez grosse, le mendiant, ebloui de cette generosite, se
confondit en bruyantes benedictions.

--Pendant que vous vous faites conduire chez madame de la Roche-Odon,
dit Aurelien, je vais aller chez Vaunoise.

--Conduisez-moi plutot chez madame de la Roche-Odon, dit-elle, et vous
irez ensuite chez M. de Vaunoise; cela nous fera une heure de voiture au
lieu de deux courses.

Si Aurelien n'avait pas connu sa mere comme il la connaissait, il aurait
ete assurement surpris de la voir donner une grosse piece a un mendiant
et en economiser une petite sur une course de voiture; mais, s'il ne
devinait pas la cause de cette prodigalite apparente, il savait qu'elle
etait voulue et calculee: a coup sur c'etait un placement.



III

Le quartier de Rome habite par les etrangers, par les _forestiers_,
comme on dit, est celui de la place d'Espagne, avec ses rues
environnantes, via Sistina, via Gregoriana. En effet, il n'y a guere
que la qu'on trouve un peu de confort dans le logement et dans son
ameublement; ailleurs, les appartements sont generalement distribues et
meubles a la romaine, c'est-a-dire d'une facon un peu trop primitive
pour qui veut faire un long sejour a Rome. Et puis, raison meilleure
encore, ce quartier est a la mode.

C'etait rue Gregoriana que demeurait madame la vicomtesse de la
Roche-Odon, dans une maison neuve et de belle apparence.

Ce fut a la porte de cette maison qu'Aurelien deposa sa mere.

Au coup de sonnette discret de madame Pretavoine, un petit domestique
italien de treize a quatorze ans vint ouvrir la porte.

--Madame la vicomtesse de la Roche-Odon?

Il parut hesitant, mais il y avait cela de particulier dans son
hesitation qu'il se montrait beaucoup plus dispose a rejeter la porte
sur le nez de la personne qui se tenait devant lui, qu'a la lui ouvrir.

Mais madame Pretavoine ne lui permit pas d'accomplir son dessein, car se
glissant vivement et adroitement par la porte entre-baillee, elle etait
dans le vestibule avant qu'il se fut decide.

Il la regarda un moment interloque, puis lui tournant le dos, il alla a
une porte et il appela avec son accent italien:

--Mademoiselle Emma.

Presque aussitot arriva une personne de tournure imposante, agee de
quarante ans environ, paree, attifee avec pretention, et qui devait etre
une femme de chambre maitresse ou une dame de compagnie.

Madame Pretavoine lui exposa son desir, qui etait de voir madame la
vicomtesse de la Roche-Odon.

Pendant qu'elle parlait, mademoiselle Emma la toisait des pieds a la
tete et la devisageait.

Cet examen ne fut sans doute pas favorable, car mademoiselle Emma
repondit que sa maitresse ne pouvait pas recevoir.

Madame Pretavoine reprit ses explications, d'une voix douce, et elle
entra dans des details qui devaient faire comprendre a cette femme de
chambre l'importance qu'elle lui reconnaissait.

--Elle venait de Conde-le-Chatel, le pays de M. le comte de la
Roche-Odon, beau-pere de madame la vicomtesse.

--Il y a longtemps que je suis avec madame; je connais M. de la
Roche-Odon, dit la femme de chambre d'un ton qui montrait que le moyen
pour se mettre bien avec elle, n'etait pas de lui parler "du beau-pere
de la vicomtesse."

--Alors, poursuivit madame Pretavoine sans s'emouvoir, vous devez
connaitre M. Filsac, avoue a Conde, et qui s'est occupe des affaires
de madame la vicomtesse; c'est de sa part que je me presente avec une
lettre de lui.

Disant cela, elle tira en effet une lettre de sa poche.

--C'est different, je vais alors prevenir madame; mais en tous cas, elle
est occupee en ce moment.

--J'attendrai.

Mademoiselle Emma la fit entrer dans un tout petit salon qui
communiquait avec le vestibule; puis elle se retira pour aller prevenir
sa maitresse, et en s'en allant elle tira la porte de ce vestibule, mais
neanmoins sans la fermer completement.

Madame Pretavoine s'etait tout d'abord assise, et elle avait tire de
sa poche un petit livre relie en chagrin noir qui devait etre un livre
d'heures ou de prieres, qu'elle avait ouvert; mais la femme de chambre
partie, au lieu de se mettre a lire dans son livre, elle le posa tout
ouvert sur une table qui etait devant elle, et se levant vivement,
en marchant avec precaution sur le tapis, elle commenca a examiner
curieusement les choses qui l'entouraient, meubles, tentures et gravures
de la calcographie accrochees aux murs.

Mais ce qui provoqua surtout son attention, ce furent des cartes de
visite jetees pele-mele dans une coupe de bronze.

Elle les prit et commenca a les lire, mais les noms qu'elles portaient
etant pour la plupart etrangers et par suite assez difficiles a retenir;
elle tira un carnet de sa poche et se mit a les copier rapidement.

Pour ce qu'elle se proposait, il pouvait lui etre utile de savoir avec
qui madame de la Roche-Odon etait en relations, et puisqu'une sotte
habitude permet qu'on fasse ostentation des cartes qu'on recoit, elle
eut ete bien simple de ne pas profiter de cette bonne occasion.

Un coup de sonnette vint l'interrompre dans son travail; rapidement elle
abandonna les cartes et reprit son livre, de peur d'etre surprise par un
nouvel arrivant.

En reculant d'un pas, il se trouva que par la porte entre-baillee elle
pouvait voir dans le vestibule.

Son livre a sa main, elle glissa ses yeux jusque-la.

Le petit domestique qui l'avait recue venait d'ouvrir la porte, mais en
reconnaissant celui qui se presentait, il lui avait fait signe qu'on ne
pouvait entrer, en l'arretant d'une main et en mettant l'autre sur ses
levres.

Ce nouvel arrivant etait un jeune homme vetu avec elegance, portant au
cou une cravate voyante et aux mains des pierreries qui jetaient des
feux; son visage etait rase comme celui d'un pretre ou d'un comedien,
ses cheveux noirs etaient frises.

Comme le dialogue qui s'etait engage entre lui et le petit groom, avait
lieu a voix basse et en italien, madame Pretavoine n'entendait pas
les paroles qu'ils echangeaient rapidement, et deux mots seulement
arrivaient jusqu'a elle: "mylord et Ardea."

Mais lorsque deux Italiens s'expliquent, il n'est pas indispensable bien
souvent d'entendre ce qu'ils disent, pour les comprendre il n'y a qu'a
les regarder, tant leur mimique est expressive.

Et madame Pretavoine ne perdait pas un de leurs mouvements.

--Ma maitresse est avec "mylord," disait le groom, vous ne pouvez pas
entrer.

La-dessus la physionomie du jeune elegant avait exprime un vif
mecontentement.

--Ardea, avait-il dit en accompagnant ce nom de pays d'autres mots que
madame Pretavoine n'avait pas entendus.

--Revenu a l'improviste, avait replique le groom.

--Et va-t-il bientot s'en aller?

Deux bras grands ouverts, la tete baissee en avant furent une reponse
qui n'avait pas besoin de traduction.

Pendant ce temps mademoiselle Emma etait arrivee et apercevant celui qui
se tenait dans la porte entrebaillee, elle avait laisse echapper une
sourde exclamation de mecontentement.

Puis s'avancant vivement:

--Mylord est revenu d'Ardea, dit-elle.

--Reste-t-il?

--Je crois qu'il va repartir; je vous ferai prevenir.

Et moitie par persuasion, moitie par force, elle l'avait repousse et lui
avait mis la porte sur le nez.

Immediatement madame Pretavoine avait repris son livre, et s'asseyant
elle s'etait plongee dans une lecture si attentive, qu'elle allait
jusqu'a prononcer des levres les mots qu'elle lisait.

Bien lui avait pris de se hater, car Emma, apres avoir congedie le
visiteur, s'etait retournee, et elle avait apercu la porte du salon
entre-baillee.

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