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Clotilde Martory written by Hector Malot

H >> Hector Malot >> Clotilde Martory

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CLOTILDE MARTORY

PAR HECTOR MALOT



_AVERTISSEMENT_


_M. Hector Malot qui a fait paraitre, le 20 mai 1859, son premier roman_
"LES AMANTS", _va donner en octobre prochain son soixantieme volume_
"COMPLICES"; _le moment est donc venu de reunir cette oeuvre
considerable en une collection complete, qui par son format, les soins
de son tirage, le choix de son papier, puisse prendre place dans une
bibliotheque, et par son prix modique soit accessible a toutes les
bourses, meme les petites._

_Pendant cette periode de plus de trente annees, Hector Malot a touche
a toutes les questions de son temps; sans se limiter a l'avance dans
un certain nombre de sujets ou de tableaux qui l'auraient borne, il a
promene le miroir du romancier sur tout ce qui merite d'etre etudie,
allant des petits aux grands, des heureux aux miserables, de Paris a la
Province, de la France a l'Etranger, traversant tous les mondes, celui
de la politique, du clerge, de l'armee, de la magistrature, de l'art, de
la science, de l'industrie, meritant que le poete Theodore de Banville
ecrivit de lui "que ceux qui voudraient reconstituer l'histoire intime
de notre epoque devraient l'etudier dans son oeuvre"._

_Il nous a paru utile que cette oeuvre etendue, qui va du plus
dramatique au plus aimable, tantot douce ou tendre, tantot passionnee ou
justiciaire, mais toujours forte, toujours sincere, soit expliquee,
et qu'il lui soit meme ajoute une cle quand il en est besoin. C'est
pourquoi nous avons demande a l'auteur d'ecrire sur chaque roman une
notice que nous placerons a la fin du volume. Quand il ne prendra pas la
parole lui-meme, nous remplacerons cette notice par un article critique
sur le roman publie au moment ou il a paru, et qui nous paraitra
caracteriser le mieux le livre ou l'auteur._

_Jusqu'a l'achevement de cette collection, un volume sera mis en vente
tous les mois._

L'editeur,

E.F._

CLOTILDE

MARTORY

I



Quand on a passe six annees en Algerie a courir apres les Arabes, les
Kabyles et les Marocains, on eprouve une veritable beatitude a se
retrouver au milieu du monde civilise.

C'est ce qui m'est arrive en debarquant a Marseille. Parti de France en
juin 1845, je revenais en juillet 1851. Il y avait donc six annees que
j'etais absent; et ces annees-la, prises de vingt-trois a vingt-neuf
ans, peuvent, il me semble, compter double. Je ne mets pas en doute la
legende des anachoretes, mais je me figure que ces sages avaient depasse
la trentaine, quand ils allaient chercher la solitude dans les deserts
de la Thebaide. S'il est un age ou l'on eprouve le besoin de s'ensevelir
dans la continuelle admiration des oeuvres divines, il en est un aussi
ou l'on prefere les distractions du monde aux pratiques de la penitence.
Je suis precisement dans celui-la.

A peine a terre je courus a la Cannebiere. Il soufflait un mistral a
decorner les boeufs, et des nuages de poussiere passaient en tourbillons
pour aller se perdre dans le vieux port. Je ne m'en assis pas moins
devant un cafe et je restai plus de trois heures accoude sur ma table,
regardant, avec la joie du prisonnier echappe de sa cage, le mouvement
des passants qui defilaient devant mes yeux emerveilles. Le va-et-vient
des voitures tres-interessant; l'accent provencal harmonieux et doux;
les femmes, oh! toutes ravissantes; plus de visages voiles; des pieds
chausses de bottines souples, des mains finement gantees, des chignons,
c'etait charmant.

Je ne connais pas de sentiment plus miserable que l'injustice, et
j'aurais vraiment honte d'oublier ce que je dois a l'Algerie; ma croix
d'abord et mon grade de capitaine, puis l'experience de la guerre avec
les emotions de la poursuite et de la bataille.

Mais enfin tout n'est pas dit quand on est capitaine de chasseurs et
decore, et l'on n'a pas epuise toutes les emotions de la vie quand on a
eu le plaisir d'echanger quelques beaux coups de sabre avec les Arabes.
Oui, les nuits lumineuses du desert sont admirables. Oui, le _rapport_
est interessant... quelquefois. Mais il y a encore autre chose au monde.

Si comme toi, cher ami, j'avais le culte de la science; si comme toi
je m'etais jure de mener a bonne fin la triangulation de l'Algerie;
si comme toi j'avais parcouru pendant plusieurs annees l'Atlas dans
l'esperance d'apercevoir les montagnes de l'Espagne, afin de reprendre
et d'achever ainsi les travaux de Biot et d'Arago sur la mesure du
meridien, sans doute je serais desole d'abandonner l'Afrique.

Quand on a un pareil but il n'y a plus de solitude, plus de deserts, on
marche porte par son idee et perdu en elle. Qu'importe que les villages
qu'on traverse soient habites par des guenons ou par des nymphes, ce
n'est ni des nymphes ni des guenons qu'on a souci. Est-ce que dans notre
expedition de Sidi-Brahim tu avais d'autre preoccupation que de savoir
si l'atmosphere serait assez pure pour te permettre de reconnaitre la
sierra de Grenade? Et cependant je crois que nous n'avons jamais ete en
plus serieux danger. Mais tu ne pensais ni au danger, ni a la faim, ni
a la soif, ni au chaud; et quand nous nous demandions avec une certaine
inquietude si nous reverrions jamais Oran, tu te demandais, toi, si la
brume se dissiperait.

Malheureusement, tous les officiers de l'armee francaise, meme ceux de
l'etat-major, n'ont pas cette passion de la science, et au risque de
t'indigner j'avoue que j'ignore absolument les entrainements et les
delices de la triangulation; la mesure elle-meme du meridien me laisse
froid; et j'aurais pu, en restant deux jours de plus en Afrique,
prolonger l'arc francais jusqu'au grand desert que cela ne m'eut pas
retenu.

--Cela est inepte, vas-tu dire, grossier et stupide.

--Je ne m'en defends pas, mais que veux-tu, je suis ainsi.

--Qu'es-tu alors? une exception, un monstre?

--J'espere que non.

--Si la guerre ne te suffit pas, si la science ne t'occupe pas, que te
faut-il?

--Peu de chose.

--Mais encore?

La reponse a cet interrogatoire serait difficile a risquer en
tete-a-tete, et me causerait un certain embarras, peut-etre meme me
ferait-elle rougir, mais la plume en main est comme le sabre, elle donne
du courage aux timides.

--Je suis... je suis un animal sentimental.

Voila le grand mot lache, a lui seul il explique pourquoi j'ai ete si
heureux de quitter l'Afrique et de revenir en France.

De la, il ne faut pas conclure que je vais me marier et que j'ai deja
fait choix d'une femme, dont le portrait va suivre.

Ce serait aller beaucoup trop vite et beaucoup trop loin. Jusqu'a
present, je n'ai pense ni au mariage ni a la paternite, ni a la famille,
et ce n'est ni d'un enfant, ni d'un interieur que j'ai besoin pour me
sentir vivre.

Le mariage, je n'en ai jamais eu souci; il en est de cette fatalite
comme de la mort, on y pense pour les autres et non pour soi; les autres
doivent mourir, les autres doivent se marier, nous, jamais.

Les enfants n'ont ete jusqu'a ce jour, pour moi, que de jolies petites
betes roses et blondes, surtout les petites filles, qui sont vraiment
charmantes avec une robe blanche et une ceinture ecossaise: ca remplace
superieurement les kakatoes et les perruches.

Quant a la famille, je ne l'accepterais que sans belle-mere, sans
beau-pere, sans beau-frere ou belle-soeur, sans cousin ni _cousine_, et
alors ces exclusions la reduisent si bien, qu'il n'en reste rien.

Non, ce que je veux est beaucoup plus simple, ou tout au moins beaucoup
plus primitif,--je veux aimer, et, si cela est possible, je veux etre
aime.

Je t'entends dire que pour cela je n'avais pas besoin de quitter
l'Afrique et que l'amour est de tous les pays, mais par hasard il se
trouve que cette verite, peut-etre generale, ne m'est pas applicable
puisque je suis un animal sentimental. Or, pour les animaux de cette
espece, l'amour n'est point une simple sensation d'epiderme, c'est
au contraire la grande affaire de leur vie, quelque chose comme la
metamorphose que subissent certains insectes pour arriver a leur complet
developpement.

J'ai passe six annees en Algerie, et la femme qui pouvait m'inspirer un
amour de ce genre, je ne l'ai point rencontree.

Sans doute, si je n'avais voulu demander a une maitresse que de la
beaute, j'aurais pu, tout aussi bien que tant d'autres, trouver ce que
je voulais. Mais, apres? Ces liaisons, qui n'ont pour but qu'un plaisir
de quelques instants, ne ressemblent en rien a l'amour que je desire.

Maintenant que me voici en France, serai-je plus heureux? Je l'espere
et, a vrai dire meme, je le crois, car je ne me suis point fait un ideal
de femme impossible a realiser. Brune ou blonde, grande ou petite, peu
m'importe, pourvu qu'elle me fasse battre le coeur.

Si ridicule que cela puisse paraitre, c'est la en effet ce que je veux.
Je conviens volontiers qu'un monsieur qui, en l'an de grace 1851, dans
un temps prosaique comme le notre, demande a ressentir "les orages du
coeur" est un personnage qui prete a la plaisanterie.

Mais de cela je n'ai point souci. D'ailleurs, parmi ceux qui seraient
les premiers a rire de moi si je faisais une confession publique,
combien en trouverait-on qui ne se seraient jamais laisse entrainer par
les joies ou par les douleurs de la passion! Dieu merci, il y a encore
des gens en ce monde qui pensent que le coeur est autre chose qu'un
organe conoide creux et musculaire.

Je suis de ceux-la, et je veux que ce coeur qui me bat sous le sein
gauche, ne me serve pas exclusivement a pousser le sang rouge dans mes
arteres et a recevoir le sang noir que lui rapportent mes veines.

Mes desirs se realiseront-ils? Je n'en sais rien.

Mais il suffit que cela soit maintenant possible, pour que deja je me
sente vivre.

Ce qui arrivera, nous le verrons. Peut-etre rien. Peut-etre quelque
chose au contraire. Et j'ai comme un pressentiment que cela ne peut pas
tarder beaucoup. Donc, a bientot.

Un voyage au pays du sentiment, pour toi cela doit etre un voyage
extraordinaire et fantastique,--en tous cas il me semble que cela doit
etre aussi curieux que la decouverte du Nil blanc.

Le Nil, on connaitra un jour son cours; mais la femme, connaitra-t-on
jamais sa marche? Saura-t-on d'ou elle vient, ou elle va?



II

En me donnant Marseille pour lieu de garnison, le hasard m'a envoye en
pays ami, et nulle part assurement je n'aurais pu trouver des relations
plus faciles et plus agreables.

Mon pere, en effet, a ete prefet des Bouches-du-Rhone pendant les
dernieres annees de la Restauration, et il a laisse a Marseille, comme
dans le departement, des souvenirs et des amities qui sont toujours
vivaces.

Pendant les premiers jours de mon arrivee, chaque fois que j'avais a me
presenter ou a donner mon nom, on m'arretait par cette interrogation:

--Est-ce que vous etes de la famille du comte de Saint-Neree qui a ete
notre prefet?

Et quand je repondais que j'etais le fils de ce comte de Saint-Neree,
les mains se tendaient pour serrer la mienne.

--Quel galant homme!

--Et bon, et charmant.

--Quel homme de coeur!

Un veritable concert de louanges dans lequel tout le monde faisait sa
partie, les grands et les petits.

Il est assez probable que mon pere ne me laissera pas autre chose que
cette reputation, car s'il a toujours ete l'homme aimable et loyal que
chacun prend plaisir a se rappeler, il ne s'est jamais montre, par
contre, bien soigneux de ses propres affaires, mais j'aime mieux cette
reputation et ce nom honore pour heritage que la plus belle fortune. Il
y a vraiment plaisir a etre le fils d'un honnete homme, et je crois que
dans les jours d'epreuves, ce doit etre une grande force qui soutient et
preserve.

En attendant que ces jours arrivent, si toutefois la mauvaise chance
veut qu'ils arrivent pour moi, le nom de mon pere m'a ouvert les
maisons les plus agreables de Marseille et m'a fait retrouver enfin ces
relations et ces plaisirs du monde dont j'ai ete prive pendant six ans.
Depuis que je suis ici, chaque jour est pour moi un jour de fete, et je
connais deja presque toutes les villas du Prado, des Aygalades, de la
Rose. Pendant la belle saison, les riches commercants n'habitent pas
Marseille, ils viennent seulement en ville au milieu de la journee pour
leurs affaires; et leurs matinees et leurs soirees ils les passent a la
campagne avec leur famille. Celui qui ne connaitrait de Marseille
que Marseille, n'aurait qu'une idee bien incomplete des moeurs
marseillaises. C'est dans les riches chateaux, les villas, les bastides
de la banlieue qu'il faut voir le negociant et l'industriel; c'est dans
le cabanon qu'il faut voir le boutiquier et l'ouvrier. J'ai visite peu
de cabanons, mais j'ai ete recu dans les chateaux et les villas
et veritablement j'ai ete plus d'une fois ebloui du luxe de leur
organisation. Ce luxe, il faut le dire, n'est pas toujours de tres-bon
gout, mais le gout et l'harmonie n'est pas ce qu'on recherche.

On veut parler aux yeux avant tout et parler fort. N'a de valeur que ce
qui coute cher. Volontiers on prend l'etranger par le bras, et avec une
apparente bonhomie, d'un air qui veut etre simple, on le conduit devant
un mur quelconque:--Voila un mur qui n'a l'air de rien et cependant il
m'a coute 14,000 francs; je n'ai economise sur rien. C'est comme pour
ma villa, je n'ai employe que les meilleurs ouvriers, je les payais 10
francs par jour; rien qu'en ciment ils m'ont depense 42,000 francs.
Aussi tout a ete soigne et autant que possible amene a la perfection. Ce
parquet est en bois que j'ai fait venir par mes navires de Guatemala, de
la cote d'Afrique et des Indes; leur reunion produit une chose unique en
son genre; tandis que le salon de mon voisin Salary chez qui vous diniez
la semaine derniere lui coute 2 ou 3,000 francs parce qu'il est en
simple parqueterie de Suisse, le mien m'en coute plus de 20,000.

Mais ce n'est pas pour te parler de l'ostentation marseillaise que je
t'ecris; il y aurait vraiment cruaute a detailler le luxe et le confort
de ces chateaux a un pauvre garcon comme toi vivant dans le desert et
couchant souvent sur la terre nue; c'est pour te parler de moi et d'un
fait qui pourrait bien avoir une influence decisive sur ma vie.

Hier j'etais invite a la soiree donnee a l'occasion d'un mariage, le
mariage de mademoiselle Bedarrides, la fille du riche armateur, avec le
fils du maire de la ville. Bien que la villa Bedarrides soit une
des plus belles et des plus somptueuses (c'est elle qui montre
orgueilleusement ses 42,000 francs de ciment et son parquet de 20,000),
on avait eleve dans le jardin une vaste tente sous laquelle on devait
danser. Cette construction avait ete commandee par le nombre des invites
qui etait considerable. Il se composait d'abord de tout ce qui a un nom
dans le commerce marseillais, l'industrie et les affaires, c'etait la
le cote de la jeune femme et de sa famille, puis ensuite il comprenait
ainsi tout ce qui est en relations avec la municipalite--cote du mari.
En realite, c'etait le _tout-Marseille_ beaucoup plus complet que ce
qu'on est convenu d'appeler le _tout-Paris_ dans les journaux. Il
y avait la des banquiers, des armateurs, des negociants, des hauts
fonctionnaires, des Italiens, des Espagnols, des Grecs, des Turcs, des
Egyptiens meles a de petits employes et a des boutiquiers, dans une
confusion curieuse.

Retenu par le general qui avait voulu que je vinsse avec lui, je
n'arrivai que tres-tard. Le bal etait dans tout son eclat, et le coup
d'oeil etait splendide: la tente etait ornee de fleurs et d'arbustes
au feuillage tropical et elle ouvrait ses bas cotes sur la mer qu'on
apercevait dans le lointain miroitant sous la lumiere argentee de la
lune. C'etait feerique avec quelque chose d'oriental qui parlait a
l'imagination.

Mais je fus bien vite ramene a la realite par l'oncle de la mariee, M.
Bedarrides jeune, qui voulut bien me faire l'honneur de me prendre par
le bras, pour me promener avec lui.

--Regardez, regardez, me dit-il, vous avez devant vous toute la fortune
de Marseille, et si nous etions encore au temps ou les corsaires
barbaresques faisaient des descentes sur nos cotes, ils pourraient
operer ici une razzia generale qui leur payerait facilement un milliard
pour se racheter.

Je parvins a me soustraire a ces plaisanteries financieres et j'allai me
mettre dans un coin pour regarder la fete a mon gre, sans avoir a subir
des reflexions plus ou moins spirituelles.

Qui sait? Parmi ces femmes qui passaient devant mes yeux se trouvait
peut-etre celle que je devais aimer. Laquelle?

Cette idee avait a peine effleure mon esprit, quand j'apercus, a
quelques pas devant moi, une jeune fille d'une beaute saisissante.
Pres d'elle etait une femme de quarante ans, a la physionomie et a la
toilette vulgaires. Ma premiere pensee fut que c'etait sa mere.

Mais a les bien regarder toutes deux, cette supposition devenait
improbable tant les contrastes entre elles etaient prononces. La jeune
fille, avec ses cheveux noirs, son teint mat, ses yeux profonds et
veloutes, ses epaules tombantes, etait la distinction meme; la vieille
femme, petite, replete et couperosee, n'etait rien qu'une vieille femme;
la toilette de la jeune fille etait charmante de simplicite et de bon
gout; celle de son chaperon etait ridicule dans le pretentieux et le
cherche.

Je restai assez longtemps a la contempler, perdu dans une admiration
emue; puis, je m'approchai d'elle pour l'inviter. Mais force de faire un
detour, je fus prevenu par un grand jeune homme lourdaud et timide, gene
dans son habit (un commis de magasin assurement), qui l'emmena a l'autre
bout de la chambre.

Je la suivis et la regardai danser. Si elle etait charmante au repos,
dansant elle etait plus charmante encore. Sa taille ronde avait une
souplesse d'une grace feline; elle eut marche sur les eaux tant sa
demarche etait legere.

Quelle etait cette jeune fille? Par malheur, je n'avais pres de moi
personne qu'il me fut possible d'interroger.

Lorsqu'elle revint a sa place, je me hatai de m'approcher et je
l'invitai pour une valse, qu'elle m'accorda avec le plus delicieux
sourire que j'aie jamais vu.

Malheureusement, la valse est peu favorable a la conversation; et
d'ailleurs, lorsque je la tins contre moi, respirant son haleine,
plongeant dans ses yeux, je ne pensai pas a parler et me laissai
emporter par l'ivresse de la danse.

Lorsque je la quittai apres l'avoir ramenee, tout ce que je savais
d'elle, c'etait qu'elle n'etait point de Marseille, et qu'elle avait ete
amenee a cette soiree par une cousine, chez laquelle elle etait venue
passer quelques jours.

Ce n'etait point assez pour ma curiosite impatiente. Je voulus savoir
qui elle etait, comment elle se nommait, quelle etait sa famille; et je
me mis a la recherche de Marius Bedarrides, le frere de la mariee, pour
qu'il me renseignat; puisque cette jeune fille etait invitee chez lui,
il devait la connaitre.

Mais Marius Bedarrides, peu sensible au plaisir de la danse, etait au
jeu. Il me fallut le trouver; il me fallut ensuite le detacher de sa
partie, ce qui fut long et difficile, car il avait la veine, et nous
revinmes dans la tente juste au moment ou la jeune fille sortait.

--Je ne la connais pas, me dit Bedarrides, mais la dame qu'elle
accompagne est, il me semble, la femme d'un employe de la mairie. C'est
une invitation de mon beau-frere. Par lui nous en saurons plus demain;
mais il vous faut attendre jusqu'a demain, car nous ne pouvons pas
decemment, ce soir, aller interroger un jeune marie; il a autre chose a
faire qu'a nous repondre. Vous lui parleriez de votre jeune fille,
que, s'il vous repondait, il vous parlerait de ma soeur; ca ferait
un quiproquo impossible a debrouiller. Attendez donc a demain soir;
j'espere qu'il me sera possible de vous satisfaire; comptez sur moi.

Il fallut s'en tenir a cela; c'etait peu; mais enfin c'etait quelque
chose.



III

Je quittai le bal; je n'avais rien a y faire, puisqu'elle n'etait plus
la.

Je m'en revins a pied a Marseille, bien que la distance soit assez
grande. J'avais besoin de marcher, de respirer. J'etouffais. La nuit
etait splendide, douce et lumineuse, sans un souffle d'air qui fit
resonner le feuillage des grands roseaux immobiles et raides sur le bord
des canaux d'irrigation. De temps en temps, suivant les accidents du
terrain et les echappees de vue, j'apercevais au loin la mer qui, comme
un immense miroir argente, reflechissait la lune.

Je marchais vite; je m'arretais; je me remettais en route machinalement,
sans trop savoir ce que je faisais. Je n'etais pas cependant insensible
a ce qui se passait autour de moi, et en ecrivant ces lignes, il me
semble respirer encore l'apre parfum qui s'exhalait des pinedes que je
traversais. Les ombres que les arbres projetaient sur la route blanche
me paraissaient avoir quelque chose de fantastique qui me troublait;
l'air qui m'enveloppait me semblait habite, et des plantes, des arbres,
des blocs de rochers sortaient des voix etranges qui me parlaient un
langage mysterieux. Une pomme de pin qui se detacha d'une branche
et tomba sur le sol, me souleva comme si j'avais recu une decharge
electrique.

Que se passait-il donc en moi? Je tachai de m'interroger. Est-ce que
j'aimais cette jeune fille que je ne connaissais pas, et que je ne
devais peut-etre revoir jamais?

Quelle folie! c'etait impossible.

Mais alors pourquoi cette inquietude vague, ce trouble, cette emotion,
cette chaleur; pourquoi cette sensibilite nerveuse? Assurement, je
n'etais pas dans un etat normal.

Elle etait charmante, cela etait incontestable, ravissante, adorable.
Mais ce n'etait pas la premiere femme adorable que je voyais sans
l'avoir adoree.

Et puis enfin on n'adore pas ainsi une femme pour l'avoir vue dix
minutes et avoir fait quelques tours de valse avec elle. Ce serait
absurde, ce serait monstrueux. On aime une femme pour les qualites, les
seductions qui, les unes apres les autres, se revelent en elle dans une
frequentation plus ou moins longue. S'il en etait autrement, l'homme
serait a classer au meme rang que l'animal; l'amour ne serait rien de
plus que le desir.

Pendant assez longtemps, je me repetai toutes ces verites pour me
persuader que ma jeune fille m'avait seulement paru charmante, et que
le sentiment qu'elle m'avait inspire etait un simple sentiment
d'admiration, sans rien de plus.

Mais quand on est de bonne foi avec soi-meme, on ne se persuade pas par
des verites de tradition; la conviction monte du coeur aux levres et
ne descend pas des levres au coeur. Or, il y avait dans mon coeur un
trouble, une chaleur, une emotion, une joie qui ne me permettaient pas
de me tromper.

Alors, par je ne sais quel enchainement d'idees, j'en vins a me rappeler
une scene du _Romeo et Juliette_ de Shakspeare qui projeta dans mon
esprit une lueur eblouissante.

Romeo masque s'est introduit chez le vieux Capulet qui donne une fete.
Il a vu Juliette pendant dix minutes et il a echange quelques paroles
avec elle. Il part, car la fete touchait a sa fin lorsqu'il est entre.
Alors Juliette, s'adressant a sa nourrice, lui dit: "Quel est ce
gentilhomme qui n'a pas voulu danser? va demander son nom; s'il est
marie, mon cercueil pourrait bien etre mon lit nuptial."

Ils se sont a peine vus et ils s'aiment, l'amour comme une flamme les
a envahis tous deux en meme temps et embrases. Et Shakspeare humain et
vrai ne disposait pas ses fictions, comme nos romanciers, pour le seul
effet pittoresque. Quelle curieuse ressemblance entre cette situation
qu'il a inventee et la mienne! c'est aussi dans une fete que nous nous
sommes rencontres, et volontiers comme Juliette je dirais: "Va demander
son nom; si elle est mariee, mon cercueil sera mon lit nuptial."

Ce nom, il me fallut l'attendre jusqu'au surlendemain, car Marius
Bedarrides ne se trouva point au rendez-vous arrete entre nous. Ce fut
le soir du deuxieme jour seulement que je le vis arriver chez moi.
J'avais passe toute la matinee a le chercher, mais inutilement.

Il voulut s'excuser de son retard; mais c'etait bien de ses excuses que
mon impatience exasperee avait affaire.

--He bien?

--Pardonnez-moi.

--Son nom, son nom.

--Je suis desole.

--Son nom; ne l'avez-vous pas appris?

--Si, mais je ne vous le dirai, que si vous me pardonnez de vous avoir
manque de parole hier.

--Je vous pardonne dix fois, cent fois, autant que vous voudrez.

--He bien, cher ami, je ne veux pas vous faire languir: connaissez-vous
le general Martory?

--Non.

--Vous n'avez jamais entendu parler de Martory, qui a commande en
Algerie pendant les premieres annees de l'occupation francaise?

--Je connais le nom, mais je ne connais pas la personne.

--Votre princesse est la fille du general; de son petit nom elle
s'appelle Clotilde; elle demeure avec son pere a Cassis, un petit port a
cinq lieues d'ici, avant d'arriver a la Ciotat. Elle est en ce moment a
Marseille, chez un parent, M. Lieutaud, employe a la mairie; M. Lieutaud
avait ete invite comme fonctionnaire, et mademoiselle Clotilde Martory
a accompagne sa cousine. J'espere que voila des renseignements precis;
maintenant, cher ami, si vous en voulez d'autres, interrogez, je suis
a votre disposition; je connais le general, je puis vous dire sur son
compte tout ce que je sais. Et comme c'est un personnage assez original,
cela vous amusera peut-etre.

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