'Serena'
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Book Review: The Haunted Observatory
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Book Review: The Houdini Box
Serena is Ron Rashs fourth novel. For those unfamiliar with the elegantly fine-tuned voice of this Appalachian poet and storyteller, a writer whose reputation has been largely regional despite an O. Henry Prize and other honors, it will prompt instant

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Cara written by Hector Malot

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CARA

PAR

HECTOR MALOT

E.D.

PARIS

E. DENTU, EDITEUR

_Libraire de la Societe des Gens de Lettres_

PALAIS ROYAL, 15-17-19, GALERIE D'ORLEANS

1878




Dedie

A FERDINAND FABRE

Son ami

H.M.




CARA

PREMIERE PARTIE

HAUPOIS-DAGUILLON (Ch. P.), ** _orfevre fournisseur des cours
d'Angleterre, d'Espagne, de Belgique, de Grece_, rue Royale, maisons a
Londres Regent street, et a Madrid, calle de la Montera.--(0)
1802-6-19-23-27-31-44-40.--(P.M.) Londres, 1851.--(A) New-York,
1853.--Hors concours, Londres 1862 et Paris 1867.

C'est ainsi que se trouve designee dans le _Bottin_ une maison
d'orfevrerie qui, par son anciennete,--pres d'un siecle
d'existence,--par ses succes artistiques,--(0)(A) medailles d'or et
d'argent a toutes les grandes expositions de la France et de
l'etranger,--par sa solidite financiere, par son honorabilite, est une
des gloires de l'industrie parisienne.

Jusqu'en 1840, elle avait ete connue sous le seul nom de Daguillon; mais
a cette epoque l'heritier unique de cette vieille maison etait une
fille, et celle-ci, en se mariant, avait ajoute le nom de son mari a
celui de ses peres: Haupois-Daguillon.

Ce Haupois (Ch. P.) etait un Normand de Rouen venu, dans une heure
d'enthousiasme juvenile, de sa province a Paris pour etre statuaire,
mais qui, apres quelques annees d'experience, avait, en esprit avise
qu'il etait, pratique et industrieux, abandonne l'art pour le commerce.

Il n'eut tres-probablement ete qu'un mediocre sculpteur, il etait devenu
un excellent orfevre, et sous sa direction, qui reunissait dans une
juste mesure l'inspiration de l'artiste a l'intuition et a la prudence
du marchand, les affaires de sa maison avaient pris un developpement qui
aurait bien etonne le premier des Daguillon si, revenant au monde, il
avait pu voir, a partir de 1850, la chiffre des inventaires de ses
heritiers.

Il est vrai que dans cette direction il avait ete puissamment aide par
sa femme, personne de tete, intelligente, courageuse, resolue, apre au
gain, dure a la fatigue, en un mot, une de ces femmes de commerce qu'il
n'etait pas rare de rencontrer il y a quelques annees dans la
bourgeoisie parisienne, assises a leur comptoir ou derriere le grillage
de leur caisse, ne sortant jamais, travaillant toujours, et n'entrant
dans leur salon, quand elles en avaient un, que le dimanche soir.

En unissant ainsi leurs efforts, le mari et la femme n'avaient point eu
pour but de quitter au plus vite les affaires, apres fortune faite, pour
vivre bourgeoisement de leurs rentes. Vivre de ses rentes, l'heritiere
des Daguillon l'eut pu, et meme tres-largement, a l'epoque a laquelle
elle s'etait mariee. Pour cela elle n'aurait eu qu'a vendre sa maison de
commerce. Mais l'inaction n'etait point son fait, pas plus que les
loisirs d'une existence mondaine n'etaient pour lui plaire. C'etait
l'action au contraire qu'il lui fallait, c'etait le travail qu'elle
aimait, et ce qui la passionnait c'etaient les affaires, c'etait le
commerce pour les emotions et les orgueilleuses satisfactions qu'ils
donnent avec le succes.

Il etait venu ce succes, grand, complet, superbe, et a mesure qu'etaient
arrivees les medailles et les decorations, a mesure qu'avait grossi le
chiffre des inventaires, les satisfactions orgueilleuses etaient venues
aussi, de sorte que d'annees en annees le mari et la femme, avaient ete
de plus en plus fiers de leur nom: Haupois-Daguillon, c'etait tout dire.

Deux enfants etaient nes de leur mariage, une fille, l'ainee, et, par
une grace vraiment providentielle, un fils qui continuerait la dynastie
des Daguillon.

Mais les reves ou les projets des parents ne s'accordent pas toujours
avec la realite. Bien que ce fils eut ete eleve en vue de diriger un
jour la maison de la rue Royale et de devenir un vrai Daguillon, il
n'avait montre aucune disposition a realiser les esperances de ses
parents, et la gloire de sa maison avait paru n'exercer aucune
influence, aucun mirage sur lui.

Cette froideur s'etait manifestee des son enfance; et alors qu'il
suivait les cours du lycee Bonaparte et qu'il venait le jeudi ou pendant
les vacances passer quelques heures dans les magasins, on ne l'avait
jamais vu prendre interet a ce qui se faisait ni a ce qui se disait
autour de lui. Combien etait sensible la difference entre la mere et le
fils, car les distractions les plus agreables de son enfance, c'etait
dans ce magasin que mademoiselle Daguillon les avait trouvees, ecoutant,
regardant curieusement les clients, admirant les pieces d'orfevrerie
exposees dans les vitrines, et la plus heureuse petite fille du monde
lorsqu'on lui permettait d'en prendre quelques-unes (de celles qui
n'etaient pas terminees bien entendu) pour jouer a la marchande avec ses
camarades.

Mais etait-il sage de s'inquieter de l'apathie d'un enfant? plus tard la
raison viendrait, et, quand il comprendrait la vie, il ne resterait
assurement pas insensible aux avantages que sa naissance lui donnait.

L'age seul etait venu, et lorsque, ses etudes finies, Leon etait entre
dans la maison paternelle, il avait garde son apathie et son
indifference, restant de glace pour les joies commerciales, insensible
aux bonnes aussi bien qu'aux mauvaises affaires.

Sans doute il n'avait pas nettement declare qu'il ne voulait point etre
commercant, car il n'etait point dans son caractere de proceder par des
affirmations de ce genre. D'humeur douce, ayant l'horreur des
discussions, aimant tendrement son pere et sa mere, enfin etant habitue
depuis son enfance a entendre les esperances de ses parents, il ne
s'etait pas senti le courage de dire franchement que la gloire d'etre un
Daguillon ne l'eblouissait pas, et qu'il ne sentait pas la vocation
necessaire pour remplir convenablement ce role.

Mais, ce qu'il n'avait pas dit, il l'avait laisse entendre, sinon en
paroles, au moins en actions, par ses manieres d'etre avec les clients,
avec les employes, les ouvriers, avec tous et dans toutes les
circonstances.

Si M. et madame Haupois-Daguillon avaient exige de leur fils le zele et
l'exactitude d'un commis ou d'un associe, ils auraient pu s'expliquer
son apathie et son indifference par la paresse; mais cette explication
n'etait malheureusement pas possible.

Leon n'etait pas paresseux; collegien, il avait figure parmi les
laureats du grand concours; eleve de l'Ecole de droit, il avait passe
tous ses examens regulierement et avec de bonnes notes; enfin, dans
l'atelier ou il avait appris le dessin, il avait acquis une habilete et
une surete de main qu'une longue application peut seule donner.

Et puis, d'autre part, ce n'etait pas du zele, ce n'etait meme pas du
travail qu'ils lui demandaient. Le jour ou ils l'avaient fait entrer
dans leur maison, ils ne lui avaient pas dit: "Tu travailleras depuis
sept heures et demie du matin jusqu'a neuf heures du soir, et tu
emploieras ton temps sans perdre une minute." Loin de la. Car ce jour
meme ils lui avaient offert un appartement de garcon luxueusement
amenage, avec deux chevaux dans l'ecurie, un pour la selle, l'autre pour
l'attelage, voiture sous la remise, cocher, valet de chambre; et un
pareil cadeau, qui lui permettait de mener desormais l'existence d'un
riche fils de famille, n'etait pas compatible avec de rigoureuses
exigences de travail. Aussi ces exigences n'existaient-elles ni dans
l'esprit du pere ni dans celui de la mere. Qu'il s'amusat. Qu'il prit
dans le monde parisien la place qui selon eux appartenait a l'heritier
de leur maison, cela etait parfait; ils en seraient heureux; mais par
contre cela n'empechait pas (au moins ils le croyaient) qu'il
s'interessat aux affaires de cette maison, qui en realite serait un
jour, qui etait deja la sienne.

C'etait la seulement ce qu'ils attendaient, ce qu'ils esperaient, ce
qu'ils exigeaient de lui.

Cependant si peu que cela fut, ils ne l'obtinrent pas.

A quoi pouvait tenir son indifference, d'ou venait-elle?

Ce furent les questions qu'ils agiterent avec leurs amis et
particulierement avec le plus intime, un commercant nomme Byasson, mais
sans leur trouver une reponse satisfaisante, chacun ayant un avis
different.

Ils s'arreterent donc a cette idee, que les choses changeraient si,
comme l'avait soutenu leur ami Byasson, on donnait a Leon un role plus
important dans la direction de la maison, plus d'initiative, plus de
responsabilite, et pour en arriver a cela, ils deciderent de s'eloigner
de Paris pendant quelque temps.

Depuis plusieurs annees, les medecins conseillaient a M. Haupois d'aller
faire une saison aux eaux de Balaruc, dans l'Herault. Il avait toujours
resiste aux medecins. Il ceda. La femme accompagna le mari.

Leon, reste seul maitre de la maison, serait bien force de prendre
l'habitude de diriger tout et de commander a tous; meme aux vieux
employes, qui jusqu'a ce jour l'avaient traite un peu en petit garcon.

Cependant il ne dirigea rien et ne commanda a personne, ni aux jeunes ni
aux vieux employes.




II


Le depart de son pere et de sa mere lui avait impose une obligation
qu'il avait du accepter, si desagreable qu'elle fut: c'etait
d'abandonner son appartement de la rue de Rivoli pour coucher rue
Royale.

Lorsque le dernier des Daguillon, qui etait le pere de madame Haupois,
avait quitte le quartier du Louvre, ou sa maison avait ete fondee, pour
la transferer rue Royale, il avait installe son appartement a cote de
ses magasins; mais plus tard lorsque, sous la direction de M. Haupois,
les affaires de la maison s'etaient developpees et avaient atteint leur
apogee, il avait fallu prendre cet appartement pour le transformer en
salons d'exposition, en bureaux, en magasins. De ce qui jusqu'a ce jour
avait servi a l'habitation particuliere on n'avait conserve qu'une
chambre avec une cuisine. Et pour loger la famille on avait du louer un
appartement rue de Rivoli, entre la rue de Luxembourg et la rue
Saint-Florentin. C'etait la que les enfants avaient grandi, en bon air,
au soleil, les yeux egayes par la verdure des Tuileries. Mais cet
appartement confortable, madame Haupois-Daguillon ne l'avait guere
habite, car obligee de rester rue Royale, ou l'oeil du maitre etait
necessaire, elle avait conserve sa chambre aupres de ses magasins, la
premiere levee, la derniere couchee, ne vivant de la vie de famille que
le dimanche seulement.

Tant que durerait l'absence de ses parents, Leon devait habiter cette
chambre, remplacer ainsi sa mere, et comme elle faire bonne garde sur
toutes choses.

Mais pour coucher rue Royale Leon ne s'etait pas trouve oblige a
s'occuper plus attentivement des affaires de la maison: il avait rempli
le role de gardien, voila tout, et encore en dormant sur les deux
oreilles.

Pour le reste, il avait laisse les choses suivre leur cours, et quand le
vieux caissier, le venerable Savourdin, bonhomme a lunettes d'or et a
cravate blanche le priait chaque soir de verifier la caisse, il
s'acquittait de cette besogne avec une nonchalance veritablement
inexplicable. Quelle difference entre la mere et le fils! et le bonhomme
Savourdin, qui avait des lettres, s'ecriait de temps en temps: _O
tempora, o mores!_ en se demandant avec angoisse a quels abimes courait
la societe.

Il y avait deja douze jours que M. et madame Haupois-Daguillon etaient
partis pour les eaux de Balaruc, lorsqu'un jeudi matin, en classant le
courrier que le facteur venait d'apporter, le bonhomme Savourdin trouva
une lettre adressee a M. Leon Haupois, avec la mention "personnelle et
pressee" ecrite au haut de sa large enveloppe.

Aussitot il appela un garcon de bureau:

--Portez cette lettre a M. Leon.

--M. Leon n'est pas leve.

--Eh bien, remettez-la a son domestique en lui faisant remarquer qu'elle
est pressee.

--Ce ne sera pas une raison pour que M. Joseph prenne sur lui d'eveiller
son maitre.

--Vous lui direz, ajouta le caissier en haussant doucement les epaules
par un geste de pitie, que ce n'est pas une lettre d'affaires;
l'ecriture de l'adresse est de la main de M. Armand Haupois, l'oncle de
M. Leon, et le timbre est celui de Lion-sur-Mer, village aupres duquel
M. l'avocat general habite ordinairement avec sa fille pendant les
vacances pour prendre les bains. Cela decidera sans doute Joseph, ou
comme vous dites "M. Joseph", a reveiller son maitre.

Le garcon de bureau prit la lettre et, secouant la tete en homme bien
convaincu qu'on lui fait faire une course inutile, il sortit du magasin
et alla frapper a une petite porte batarde,--celle de la cuisine,--qui
ouvrait directement sur l'escalier.

Une voix lui ayant repondu de l'interieur, il entra: deux hommes se
trouvaient dans cette cuisine; l'un d'eux, en veste de velours bleu,
evidemment un commissionnaire, etait en train de cirer des bottines;
l'autre, en gilet a manches, assis sur deux chaises, les pieds en l'air,
etait occupe a lire le journal.

--Tiens! monsieur Pierre, dit ce dernier en abandonnant sa lecture.

--Moi-meme, monsieur Joseph, qui me fais le plaisir de vous apporter une
lettre pour M. Leon.

--Monsieur n'est pas eveille.

Et comme le commissionnaire qui cirait les bottines avait ralenti le
mouvement de son bras droit:

--Frottez donc, pere Manhac; vous avez deja batte les vetements tout a
l'heure, n'ayez pas peur d'appuyer sur le cuir, vous savez: ce n'est pas
monsieur qui paye, c'est moi, donnez-m'en pour mon argent.

Puis se tournant vers le garcon de bureau:

--Ma parole d'honneur, c'est agacant de ne pouvoir pas avoir une minute
de tranquillite; si vous vous relachez de votre surveillance, rien ne va
plus.

Pendant cette observation faite d'un ton rogue, le pere Manhac avait
acheve de cirer les bottines; les ayant posees delicatement sur une
table, il sortit le dos tendu en homme qui trouve plus sage de fuir les
observations que de les affronter.

--Ne portez-vous pas ma lettre a M. Leon? demanda le garcon de bureau.

--Non, bien sur.

--Ce n'est pas une lettre d'affaires.

--Quand meme ce serait une lettre d'amour, je ne le reveillerais pas.

--C'est une lettre de famille, le bonhomme Savourdin a reconnu
l'ecriture; il dit qu'elle est de M. Armand Haupois, l'avocat general de
Rouen, l'oncle de M. Leon; ce qui est assez etonnant, car les deux
freres ne se voient plus; mais ils veulent peut-etre se reconcilier; M.
Armand Haupois a une fille tres jolie, mademoiselle Madeleine, que M.
Leon aimait beaucoup.

--Elle n'a pas le sou, votre fille tres-jolie; cela m'est donc bien egal
que M. Leon l'ait aimee, car l'heritier de la maison Haupois-Daguillon
n'epousera jamais une femme pauvre; je suis tranquille de ce cote, les
parents feront bonne garde, ils ont d'autres idees, que je partage
d'ailleurs jusqu'a un certain point.

--Oh! alors....

--Est-ce que vous vous imaginez, mon cher, qu'un homme comme moi aurait
accepte M. Leon Haupois si j'avais admis la probabilite, la possibilite
d'un mariage prochain? Allons donc! Ce qu'il me faut, c'est un garcon
qui mene la vie de garcon; c'est une regle de conduite. Voila pourquoi
je suis entre chez M. Leon; c'etait un fils de bourgeois enrichi et je
m'etais imagine qu'il irait bien: mais il m'a trompe.

--Il ne va donc pas?

Joseph haussa les epaules.

--Pas de femmes, hein? insista le garcon de bureau en clignant de
l'oeil.

--Mon cher, les hommes ne sont pas ruines par les femmes, ils le sont
par une; plusieurs femmes se neutralisent; une seule prend cette
influence decisive qui conduit aux folies.

--Eh bien, vous m'etonnez, car, a l'epoque ou M. Leon n'etait encore que
collegien, je croyais qu'il irait bien, comme vous dites. Il venait
souvent le jeudi au magasin avec un de ses camarades, le fils Clergeau,
et, tout le temps qu'ils etaient la, ils restaient le nez ecrase contre
les vitres a regarder le defile des voitures qui vont au Bois ou qui en
reviennent, et qui naturellement passent sous nos fenetres. De ma place
je les entendais chuchoter, et ils ne parlaient que des cocottes a la
mode; ils savaient leur nom, leur histoire, avec qui elles etaient, et,
en les ecoutant, je me disais a part moi: "Il faudra voir plus tard, ca
promet." Je suis joliment surpris de m'etre trompe. En tout cas, si j'ai
raisonne faux, pour le fils, j'ai tombe juste pour la fille.

--Mademoiselle Haupois-Daguillon s'occupait aussi des cocottes?

--Quelle betise! Comme son frere, mademoiselle Camille restait aussi le
nez colle contre les vitres, mais le defile qu'elle regardait, c'etait
celui des gens titres. Tout ce qui avait un nom dans le grand monde
parisien, elle le connaissait; il n'y avait que ces gens-la qui
l'interessaient; elle parlait de leur naissance; elle savait sur le bout
du doigt leur parente; elle annoncait leur mariage, et alors comme pour
le frere je me disais: "Il faudra voir;" j'ai vu; elle a epouse un
noble.

--Baronne Valentin, la belle affaire en verite.

--Enfin elle a des armoiries, et la preuve c'est qu'on vient de lui
finir a la fabrique une garniture de boutons en or pour un de ses
paletots, avec sa couronne de baronne gravee sur chaque bouton; c'est
tres-joli.

--Ridicule de parvenu, mon cher, voila tout; on fait porter ses armes
par ses valets, on ne les porte pas soi-meme.

Un coup de sonnette interrompit cette conversation.




III


Lorsque Joseph entra dans la chambre de son maitre, celui-ci etait
debout, le dos appuye contre un des chambranles de la fenetre, occupe a
allumer une cigarette: les manches de la chemise de nuit retroussees, le
col rejete de chaque cote de la poitrine, les cheveux ebouriffes, il
apparaissait, dans le cadre lumineux de la fenetre, comme un grand et
beau garcon, au torse vigoureux, avec une tete aux traits reguliers,
harmonieux, aux yeux doux, a la physionomie ouverte et bienveillante.

--Une lettre pour monsieur, dit Joseph. L'adresse porte: "Personnelle et
pressee."

--Donnez, dit-il nonchalamment.

Mais aussitot qu'il eut jete les yeux sur l'adresse, l'interet remplaca
l'indifference.

--Vite une voiture, s'ecria-t-il en jetant cette lettre sur la table, un
cheval qui marche bien; courez.

Comme Joseph se dirigeait vers la porte, son maitre le rappela:

--Savez-vous a quelle heure part l'express pour Caen?

--A neuf heures.

--Quelle heure est-il presentement?

--Huit heures quarante.

--Allez vite; trouvez-moi un bon cheval; quand la voiture sera a la
porte, courez rue de Rivoli et mettez-moi dans un sac a main du linge
pour trois ou quatre jours, puis revenez en vous hatant de maniere a me
remettre ce sac.

Tout en donnant ces ordres d'une voix precipitee, il s'etait mis a sa
toilette; en quelques minutes il fut habille et pret a partir.

Alors, sortant vivement de sa chambre, il passa dans les magasins et se
dirigea vers la caisse:

--Savourdin, je pars.

--C'est impossible. J'ai des signatures a vous demander.

--Vous vous arrangerez pour vous en passer.

Le vieux caissier leva au ciel ses deux bras par un geste desespere,
mais Leon lui avait deja tourne le dos.

--Monsieur Leon, cria le bonhomme, monsieur Leon, je vous en prie, au
nom du ciel....

Mais Leon avait gagne le vestibule et descendait l'escalier.

Au moment ou il franchissait la porte cochere, une voiture, avec Joseph
dedans, s'arretait devant le trottoir.

--A la gare Saint-Lazare! dit Leon, montant brusquement dans la voiture,
et aussi vite que vous pourrez!

Le cheval, enleve par un vigoureux coup de fouet, partit au grand trot;
aussitot Leon voulut reprendre la lecture de la lettre, dont les
premieres lignes l'avaient si profondement bouleverse.

Mais la voiture franchit en moins de cinq minutes la distance qui separe
la rue Royale de la rue Saint-Lazare: quand elle entra dans la cour de
la gare, il n'avait pas encore tourne le premier feuillet; l'horloge
allait sonner neuf heures.

Il etait temps: on ferma derriere lui le guichet de distribution des
billets.

Ce fut seulement quand il se trouva installe dans son wagon, ou il etait
seul, qu'il reprit sa lecture, non au point ou il l'avait interrompue,
mais a la premiere ligne:

"Mon cher Leon,

"Ma depeche telegraphique d'hier, par laquelle je te demandais si tu
serais a Paris libre de toute occupation pendant la fin de la semaine, a
du te surprendre jusqu'a un certain point.

"En voici l'explication:

"Je vais mourir, et tu es la seule personne au monde, mon cher neveu,
qui puisse assister ma fille, ta cousine; dans cette circonstance, il
fallait donc que je fusse certain qu'aussitot prevenu tu pourrais
accourir pres d'elle.

"Cette certitude, ta reponse me la donne, et, comme d'avance je suis sur
de ton coeur, je puis maintenant accomplir ma resolution.

"Tu connais ma position, je n'ai pas de fortune. Nes de parents pauvres,
ton pere et moi nous n'avons pas eu de patrimoine. Mais tandis que ton
pere, jetant un clair regard sur la vie, embrassait la carriere
commerciale au lieu d'etre artiste, comme il l'avait tout d'abord
souhaite, j'entrais dans la magistrature. Et, d'autre part, tandis que
ton pere epousait une femme riche qui lui apportait des millions, j'en
epousais une qui n'avait pour dot et pour tout avoir qu'une cinquantaine
de mille francs.

"Cette dot avait ete placee dans une affaire industrielle; je ne
changeai point ce placement, car il ne me convenait pas de defaire ce
qui avait ete fait par mon beau-pere, et d'un autre cote j'etais bien
aise de tirer de ces cinquante mille francs un revenu assez gros pour
que ma femme et ma fille n'eussent point trop a souffrir de la
mediocrite de mon traitement de substitut.

"C'est grace a ce revenu qu'apres avoir perdu ma femme au bout de quatre
annees de mariage, je pus garder ma fille pres de moi, et qu'elle a ete
elevee sous mes yeux, sur mon coeur.

"En la mettant dans un pensionnat, j'aurais pu faire de serieuses
economies, car, lorsqu'on prend, pour instruire un enfant dans la maison
paternelle, les meilleurs professeurs dans chaque branche d'instruction,
pour la peinture un peintre de merite, pour la musique des artistes de
talent, cela coute cher, tres-cher, et en employant utilement ces
economies, soit a former un capital, soit a constituer une assurance sur
la vie, payable entre les mains de ma fille le jour de son mariage, je
serais arrive a lui constituer une dot moitie plus forte que celle que
sa mere avait recue. Mais je n'ai point cru que c'etait la le meilleur.
Plusieurs raisons d'ordre different me determinerent: j'aimais ma fille,
et ce m'eut ete un profond chagrin de me separer d'elle; je n'etais pas
partisan de l'education en commun pour les filles; jeune encore, je ne
voulais pas m'exposer a la tentation de me remarier, ce qui eut pu
arriver si je n'avais pas eu ma fille pres de moi; enfin je me disais
que, si les hommes ne cherchent trop souvent qu'une dot dans le mariage,
il en est cependant qui veulent une femme, et c'etait une femme que je
voulais elever; toi qui connais Madeleine, ses qualites d'esprit et de
coeur, tu sais si j'ai reussi.

"Tu as passe quelques-unes de tes vacances avec nous; tu sais quelle
etait notre vie dans notre petite maison du quai des Curandiers et notre
etroite intimite dans le travail comme dans le plaisir; tu as assiste a
nos soirees de lecture, a nos seances de musique, a nos reunions entre
amis, je n'ai donc rien a te dire de tout cela; a le faire je
m'attendrirais dans ces souvenirs si doux, si charmants, et je ne veux
pas m'attendrir.

"Cependant, en rappelant ainsi un passe que tu connais dans une certaine
mesure, je dois relever un point que tu ignores peut-etre, et qui a son
importance: nos depenses depasserent chaque annee mes previsions et
m'entrainerent dans des embarras d'argent qui furent les seuls tourments
de ces annees si heureuses; mais ton pere me vint en aide, et, grace a
son concours fraternel, je pus en sortir a mon honneur.

"Malgre ces embarras d'argent causes le plus souvent par des besoins
imprevus, mais dans plus d'une circonstance aussi, je l'avoue, par une
mauvaise administration, j'esperais pouvoir suivre jusqu'au bout le plan
que je m'etais trace pour l'education de Madeleine, quand un incident
desastreux vint bouleverser toutes mes combinaisons: la maison dans
laquelle notre capital etait place se trouva en mauvaises affaires, et
de telle sorte que si nous n'apportions pas une nouvelle mise de fonds
tout etait perdu. Sans economies, sans ressources autres que celles
provenant de mon traitement, il m'etait difficile, pour ne pas dire
impossible, de me procurer la somme necessaire pour cet apport. J'aurais
pu, il est vrai, la demander a ton pere; mais j'en etais empeche par des
raisons, a mes yeux decisives: ton pere m'ayant deja aide dans plusieurs
circonstances, je ne pouvais m'adresser a lui sans augmenter les
obligations que j'avais deja contractees a son egard dans des
proportions qui n'etaient nullement en rapport avec ma situation
financiere; en un mot, je n'empruntais plus, je me faisais donner;
enfin, je ne voulais pas m'exposer a voir nos relations fraternelles
genees par des questions d'argent, et meme a voir les liens d'amitie qui
nous unissaient brises par ces questions. Mais ce que je n'avais pas
voulu faire, un de nos cousins le fit a mon insu, et ton pere apprit les
difficultes de ma situation; il vint a Rouen et voulut regler cette
affaire d'apres certains principes de commerce qui n'etaient pas les
miens. Une discussion s'ensuivit entre nous; tu sais combien nos idees
sont differentes sur presque tous les points; cette discussion
s'envenima et se termina par une rupture complete, telle que nos
relations ont ete brisees et que depuis ce jour nous ne nous sommes pas
revus, malgre certaines avances que j'ai cru devoir faire, mais qui ont
trouve ton pere implacable.

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