Isidora written by George Sand
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14 [Illustration: 00.png]
ISIDORA
NOTICE
A Paris, 1845. C'etait une tres-belle personne, extraordinaire ment
intelligente, et qui vint plusieurs fois _verser son coeur a mes pieds_,
disait-elle. Je vis parfaitement qu'elle _posait_ devant moi et ne
pensait pas un mot de ce qu'elle disait la plupart du temps. Elle eut pu
etre ce qu'elle n'etait pas. Aussi n'est-ce pas elle que j'ai depeinte
dans _Isidora_.
GEORGE SAND.
Nohant, 17 janvier 1853.
PREMIERE PARTIE.
JOURNAL D'UN SOLITAIRE A PARIS.
Il y a quelques annees, un de nos amis partant pour la Suisse nous
chargea de ranger des papiers qu'il avait laisses a la campagne, chez
sa mere, bonne femme peu lettree, qui nous donna le tout, pele-mele, a
debrouiller. Beaucoup des manuscrits de Jacques Laurent avaient deja
servi a faire des sacs pour le raisin, et c'etait peut-etre la premiere
fois qu'ils etaient bons a quoique chose. Cependant nous eumes le
bonheur de sauver deux cahiers qui nous parurent offrir quelque interet.
Quoiqu'ils n'eussent rien de commun ensemble, en apparence, la meme
ficelle les attachait, et nous primes plaisir a mettre en regard les
interruptions d'un de ces manuscrits avec les dates de l'autre; ce qui
nous conduisit a en faire un tout que nous livrons a votre discretion
bien connue, amis lecteurs. Nous avons designe ces deux cahiers par les
numeros 1 et 2, et par les titres de _Travail_ et _Journal_. Le premier
etait un recueil de notes pour un ouvrage philosophique que Jacques
Laurent n'a pas encore termine et qu'il ne terminera peut-etre jamais.
Le second etait un examen de son coeur et un recit de ses emotions qu'il
se faisait sans doute a lui-meme.
CAHIER N deg. 1.--TRAVAIL.
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.....................................................
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TROISIEME QUESTION.
_La femme est-elle ou n'est elle pas l'egale de l'homme dans les
desseins, dans la pensee de Dieu?_
La question est mal posee ainsi; il faudrait dire: _L'espece humaine
est-elle composee de deux etres differents, l'homme et la femme?_ Mais
dans cette redaction j'omets la pensee divine, et ce n'est pas mon
intention. _En creant l'espece humaine, Dieu a-t-il forme deux etres
distincts et separes, l'homme et la femme?_
Revoir cette redaction dont je ne suis pas encore content.
CAHIER N deg.2. JOURNAL.
25 decembre.
J'ai passe toute ma soiree d'hier a poser la premiere question, et je
me suis couche sans l'avoir redigee de maniere a me contenter, je me
sentais lourd et mal dispose au travail, j'ai feuillete mes livres pour
me reveiller, j'ai trop reussi, je me suis laisse aller au plaisir de
comparer, d'analyser. J'ai oublie la formule de mon sujet pour les
details. C'est parfois un grand ennemi de la meditation que la lecture.
26 decembre.
Je n'ai pu travailler hier soir, le vent a tourne au nord. Je me suis
senti paralyse de corps et d'ame. Les nuits sont si froides et le bois
coute si cher ici! Quand je devrais mourir a la peine, je ne sortirai
pas de cette pauvre mansarde, je ne quitterai pas ce sombre et dur Paris
sans avoir resolu la question qui m'occupe. Elle n'est pas de mediocre
importance dans mon livre: regler _les rapports de l'homme et de la
femme dans la societe, dans la famille, dans la politique!_ Je n'irai
pas plus avant dans mon traite de philosophie, que je n'aie trouve une
solution aux divers problemes que cette formule souleve en moi. J'admire
comme ils l'ont cavalierement et lestement tranchee tous ces auteurs,
tous ces utopistes, tous ces metaphysiciens, tous ces poetes! Ils ont
toujours place la femme trop haut ou trop bas. Il semble qu'ils aient
tous ete trop jeunes ou trop vieux.--Mais moi-meme, ne suis-je pas trop
jeune? Vingt-cinq ans, et vingt-cinq ans de chastete presque absolue,
c'est-a-dire d'inexperience presque complete! Il y en a qui penseraient
que cela m'a rendu trop vieux. Il est des moments ou, dans l'horreur de
mon isolement, je suis epouvante moi-meme de mon peu de lumiere sur
la question. Je crains d'etre au-dessous de ma tache; et si je m'en
croyais, je sauterais ce chapitre, sauf a le faire, et a l'intercaler en
son lieu, quand mon ouvrage sera termine a ma satisfaction sur tous les
autres points.
26 decembre au soir.
L'idee de ce matin n'etait, je crois, pas mauvaise. J'essaierai de
passer outre, afin de m'eclairer sur ce point par la lumiere que je
porterai dans toutes les parties de mon oeuvre et que j'en ferai
jaillir. Je me sens un peu ranime par cette esperance... J'ignore si
c'est le froid, le ciel noir et le vent, qui siffle sur ces toits,
qui tiennent mon ame captive; mais il y a des moments ou je n'ai plus
confiance en moi-meme, et ou je me demande serieusement si je ne ferais
pas mieux de planter des choux que de m'egarer ainsi dans les apres
sentiers de la metaphysique.
CAHIER N deg.1. TRAVAIL.
QUATRIEME QUESTION.
_Quelle sera l'education des enfants_ dans ma republique ideale?
C'est-a-dire d'abord _a qui sera confiee l'education des enfants?_
REPONSE.
A l'Etat. La societe est la mere abstraite et reelle de tout citoyen,
depuis l'heure de sa naissance jusqu'a celle de sa mort. Elle lui
doit... (Voir pour plus ample expose, mon cahier numero 3, ou ce
principe est suffisamment developpe.)
INSTITUTION.
_La premiere enfance de l'homme sera exclusivement confiee a la
direction de la femme._
QUESTION.
_Jusqu'a quel age?_
REPONSE.
_Jusqu'a l'age de cinq ans._
C'est trop peu. Un enfant de cinq ans serait trop cruellement prive des
soins maternels.
_Jusqu'a l'age de dix ans._
C'est trop. L'education intellectuelle peut et doit commencer beaucoup
plus tot.
REPONSE.
_ A partir de l'age de cinq ans, jusqu'a celui de dix ans, l'education
des males sera alternativement confiee a des femmes et a des hommes._
QUESTION.
_Quelle sera la part d'education attribuee a la femme?_
Je l'ai trop exclusivement supposee purement hygienique. J'ai semble
admettre, dans le titre precedent, que l'homme seul pouvait donner
l'enseignement scientifique. La femme ne doit-elle pas preparer, meme
avant l'age de cinq ans, cette jeune intelligence a recevoir les hauts
enseignements de la science, de la morale et de l'art?
Cela me fait aussi songer que j'etablis _a priori_ une distinction
arbitraire entre l'education des males et celle des femelles, presque
des le berceau. Il faudrait commencer par definir la difference
intellectuelle et morale de l'homme et de la femme...
CAHIER N deg.2. JOURNAL.
27 decembre.
Cette difficulte m'a arrete court; je vois que j'etais fou de vouloir
passer a la quatrieme question avant d'avoir resolu la troisieme. Jamais
je ne fus si pauvre logicien. Je gage que le froid me rend malade, et
que je ne ferai rien qui vaille tant que soufflera ce vent du nord!
Lugubre Paris! mortel ennemi du pauvre et du solitaire! tout ici est
privation et souffrance pour quiconque n'a pas beaucoup d'argent. Je
n'avais pas prevu cela, je n'avais pas voulu y croire, ou plutot je
ne pouvais pas y songer, alors que l'ardeur du travail, la soif des
lumieres et le besoin imperieux de _nager_ dans les livres me poussaient
vers toi, Paris ingrat, du fond de ma vallee champetre! A Paris, me
disais-je, je serai a la source de toutes les connaissances; au lieu
d'aller emprunter peniblement un pauvre ouvrage a un ami erudit par
hasard, ou a quelque bibliotheque de province, ouvrage qu'il faut rendre
pour en avoir un autre, et qu'il faut copier aux trois quarts si l'on
veut ensuite se reporter au texte, j'aurai le puits de la science
toujours ouvert; que dis-je, le fleuve de la connaissance toujours
coulant a pleins bords et a flots presses autour de moi! Ici je suis
comme l'alouette qui, au temps de la secheresse, cherche une goutte de
rosee sur la feuille du buisson, et ne l'y trouve point. La-bas, je
serai comme l'alcyon voguant en pleine mer. Et puis, chez nous, on ne
pense pas, on ne cherche pas, on ne vit point par l'esprit. On est trop
heureux quand on a seulement le necessaire a la campagne! On s'endort
dans un tranquille bien-etre, on jouit de la nature par tous les pores;
on ne songe pas au malheur d'autrui. Le paysan lui-meme, le pauvre qui
travaille aux champs, au grand air, ne s'inquiete pas de la misere et du
desespoir qui ronge la population laborieuse des villes. Il n'y croit
pas; il calcule le salaire, il voit qu'en fait c'est lui qui gagne le
moins, et il ne tient pas compte du denument de celui qui est force de
depenser davantage pour sa consommation. Ah! s'il voyait, comme je les
vois a present, ces horribles rues noires de boue, ou se reflete la
lanterne rougeatre de l'echoppe! S'il entendait siffler ce vent qui,
chez nous, plane harmonieusement sur les bois et sur les bruyeres, mais
qui jure, crie, insulte et menace ici, en se resserrant dans les angles
d'un labyrinthe maudit, et en se glissant par toutes les fissures de
ces toits glaces! S'il sentait tomber sur ses epaules, sur son ame, ce
marteau de plomb que le froid, la solitude et le decouragement nous
collent sur les os!
Le bonheur, dit-on, rend egoiste... Helas! ce bonheur reserve aux uns au
detriment des autres doit rendre tel, en effet. O mon Dieu! le bonheur
partage, celui qu'on trouverait en travaillant au bonheur de ses
semblables, rendrait l'homme aussi grand que sa destinee sur la terre,
aussi bon que vous-meme!
Je fuyais les heureux, craignant de ne trouver en eux que des egoistes,
et je venais chercher ici des malheureux intelligents. Il y en a
sans doute; mais mon indigence ou ma timidite m'ont empeche de les
rencontrer. J'ai trouve mes pareils abrutis ou depraves par le malheur.
L'effroi m'a saisi et je me suis retire seul pour ne pas voir le mal et
pour rever le bien; mais chercher seul, c'est affreux, c'est peut-etre
insense.
Je croyais acquerir ici tout au moins l'experience. Je connaitrai les
hommes, me disais-je, et les femmes aussi. Chez nous (en province), il
n'y a guere qu'un seul type a observer dans les deux sexes: le type de
la prudence, autrement dit de la poltronnerie. Dans la metropole du
monde je verrai, je pourrai etudier tous les types. J'oubliais que moi
aussi, provincial, je suis un poltron, et je n'ai ose aborder personne.
Je puis cependant me faire une idee de l'homme, en m'examinant, en
interrogeant mes instincts, mes facultes mes aspirations. Si je suis
classe dans un de ces types qui vegetent sans se fondre avec les autres,
du moins j'ai en moi des moyens de contact avec ceux de mon espece. Mais
la femme! ou en prendrai-je la notion psychologique? Qui me revelera cet
etre mysterieux qui se presente a l'homme comme maitre ou comme esclave,
toujours en lutte contre lui? Et je suis assez insense pour demander si
c'est un etre different de l'homme!...
CAHIER Nš 1. TRAVAIL.
TROISIEME QUESTION.
_Quelles sont les facultes et les appetits gui differencient l'homme et
la femme dans l'ordre de la creation?_
On est convenu de dire que, dans les hautes etudes, dans la metaphysique
comme dans les sciences exactes, la femme a moins de capacites
que l'homme. Ce n'est point l'avis de Bayle, et c'est un point
tres-controversable. Qu'en savons-nous? Leur education les detourne des
etudes serieuses, nos prejuges les leur interdisent... Ajoutez que nous
avons des exemples du contraire.
Quelle logique divine aurait donc preside a la creation d'un etre si
necessaire a l'homme, si capable de le gouverner, et pourtant inferieur
a lui?
Il y aurait donc des ames femelles et des ames males? Mais cette
difference constituerait-elle l'inegalite? On est convenu de les
regarder comme superieures dans l'ordre des sentiments, et je croirais
volontiers qu'elles le sont, ne fut-ce que par le sentiment maternel...
O ma mere!...
S'il est vrai qu'elles aient moins d'intelligence et plus de coeur, ou
est l'inferiorite de leur nature? J'ai demontre cela en traitant de la
nature de l'homme, deuxieme question.
CAHIER Nš 2. JOURNAL.
27, minuit.
Quel temps a porter la mort dans l'ame!... Encore ce soir, j'ai trop
lu et trop peu travaille. Heloise, sainte Therese, divines figures,
creations sublimes du grand artiste de l'univers!
Des sons lamentables assiegent mon oreille. Ce n'est pas une voix
humaine, ce grognement sourd. Est-ce le bruit d'un metier?
J'ai ouvert ma fenetre, malgre le froid, pour essayer de comprendre ce
bruit desagreable qui m'eut empeche de dormir si je n'en avais decouvert
la cause.
J'ai entendu plus distinctement: c'est le son d'un instrument qu'on
appelle, je crois, une contre-basse.
La voix plus claire des violons m'a explique que cela, faisait partie
d'un orchestre jouant des contredanses. Il y a des gens qui dansent par
un temps pareil! quand la, mort semble planer sur cette ville funeste!
Comme elle est triste, entendue ainsi a distance, et par rafales
interrompues, leur musique de fete!
Cette basse, dont la vibration penetre seule, par le courant d'air de ma
cheminee, et qui repete a satiete sa lugubre ritournelle, ressemble au
gemissement d'une sorciere volant sur mon toit pour rejoindre le sabbat.
Je m'imagine que ce sont des spectres qui dansent ainsi au milieu d'une
nuit si noire et si effrayante!
30 decembre.
Mon travail n'avance pas; l'isolement me tue. Si j'etais sain de corps
et d'esprit, la foi reviendrait. La confiance en Dieu, l'amour de Dieu
qui a fait tant de grands saints et de grands esprits, et que ce siecle
malheureux ne connait plus, viendrait jeter la lumiere de la synthese
sur les diverses parties de mon oeuvre. Oui, je dirais a Dieu: Tu es
souverainement juste, souverainement bon; tu n'as pas pu asservir, dans
tes sublimes desseins, l'esclave au maitre, le pauvre au riche, le
faible au fort, la femme a l'homme par consequent; et je saurais alors
etablir ces differences qui marquent les sexes de signes divins, et qui
les revetent de fonctions diverses sans elever l'un au-dessus de l'autre
dans l'ordre des etres humains. Mais je ne sais point expliquer ces
differences, et je ne suis assez lie avec aucune femme pour qu'elle
puisse m'ouvrir son ame et m'eclairer sur ses veritables aptitudes.
Etudierai-je la femme seulement dans l'histoire? Mais l'histoire n'a
enregistre que de puissantes exceptions. Le role de la femme du
peuple, de la masse feminine, n'a pas d'initiative intellectuelle dans
l'histoire.
Depuis huit jours que la boue et le _froid noir_ me retiennent
prisonnier, je n'ai pas vu d'autre visage feminin que celui de ma
vieille portiere: serait-ce la une femme? Ce monstre me fait horreur.
C'est l'embleme de la cupidite, et pourtant elle est d'une probite a
toute epreuve; mais c'est la probite parcimonieuse des ames de glace,
c'est le respect du tien et du mien pousse jusqu'a la frenesie, jusqu'a
l'extravagance.
Etre reduit par la pauvrete a regarder comme un bienfaiteur un etre
semblable, parce qu'il ne vous prend rien de ce qui n'est pas son
salaire!
Mais quelle aprete au salaire resulte de ce respect fanatique pour la
propriete! Elle ne me volerait pas un centime, mais elle ne ferait point
trois pas pour moi sans me les taxer parcimonieusement. Avec quelle
cruaute elle retient les nippes des malheureux qui habitent les
mansardes voisines lorsqu'ils ne peuvent payer leur terme! Je sais
que cette cruaute lui est commandee; mais quels sont donc alors les
bourreaux qui font payer le loyer de ces demeures maudites? et n'est-il
pas honteux qu'on arme ainsi le frere contre le frere, le pauvre contre
le pauvre! Eh quoi! les riches qui ont tout, qui paient si cher aux
etages inferieurs, dans ces riches quartiers, ne suffisent pas pour le
revenu de la maison, et on ne peut faire grace au proletaire qui n'a
rien, de cinquante francs par an! on ne peut pas meme le chasser sans le
depouiller!
Ce matin on a saisi les haillons d'une pauvre ouvriere qui s'enfuyait:
un chale qui ne vaut pas cinq francs, une robe qui n'en vaut pas trois!
Le froid qui regne n'a pas attendri les executeurs. J'ai rachete les
haillons de l'infortunee. Mais de quoi sert que quelques etres senses
aient l'intention de reparer tant de crimes? Ceux-la sont pauvres.
Demain, si on fait deloger le vieillard qui demeure a cote de ma
cellule, je ne pourrai pas l'assister. Apres-demain, si je n'ai pas
trouve de quoi payer mon propre loyer, on me chassera moi-meme, et on
retiendra mon manteau.
Ce matin, la portiere qui range ma chambre m'a dit en m'appelant a la
fenetre:
"Voici madame qui se promene dans son jardin."
Ce jardin, vaste et magnifique, est separe par un mur du petit jardin
situe au-dessous de moi. Les deux maisons, les deux jardins sont la meme
propriete, et, de la hauteur ou je suis loge, je plonge dans l'une comme
dans l'autre. J'ai regarde machinalement. J'ai vu une femme qui m'a
paru fort belle, quoique tres-pale et un peu grasse. Elle traversait
lentement une allee sablee pour se rendre a une serre dont j'apercois
les fleurs brillantes, quand un rayon de soleil vient a donner sur le
vitrage.
Encore irrite de ce qui venait de se passer, j'ai demande a la sorciere
si sa maitresse etait aussi mechante qu'elle.
--Ma maitresse? a-t-elle repondu d'un air hautain, elle ne l'est pas: je
ne connais que monsieur, je ne sers que _monsieur_.
--Alors, c'est monsieur qui est impitoyable?
--Monsieur ne se mele de rien; c'est son premier locataire qui commande
ici, heureusement pour lui; car monsieur n'entend rien a ses affaires et
acheverait de se _faire devorer_.
Voila un homme en grand danger, en effet, si mon voisin lui fait
banqueroute de vingt francs!
CAHIER N deg. 4.--TRAVAIL.
.....Je ne puis nier ces differences, bien que je ne les apercoive pas
et qu'il me soit impossible de les constater par ma propre experience.
L'etre moral de la femme differe du notre, a coup sur, autant que son
etre physique. Dans le seul fait d'avoir accepte si longtemps et si
aveuglement son etat de contrainte et d'inferiorite sociale, il y a
quelque chose de capital qui suppose plus de douceur ou plus de timidite
qu'il n'y en a chez l'homme.
Cependant le pauvre aussi, le travailleur sans capital, qui certes n'est
pas generalement faible et pusillanime, accepte depuis le commencement
des societes la domination du riche et du puissant. C'est qu'il n'a pas
recu, plus que la femme, par l'education, l'initiation a l'egalite...
Il y a de mysterieuses et profondes affinites entre ces deux etres, le
pauvre et la femme.
La femme est pauvre sous le regime d'une communaute dont son mari est
chef; le pauvre est femme, puisque l'enseignement, le developpement, est
refuse a son intelligence, et que le coeur seul vit en lui.
Examinons ces rapports profonds et delicats qui me frappent, et qui
peuvent me conduire a une solution.
Les voies incidentes sont parfois les plus directes. Recherchons
d'abord.
CAHIER N deg. 2.--JOURNAL.
29.
--J'ai ete interrompu ce matin par une scene douloureuse et que j'avais
trop prevue. Le vieillard, dont une cloison me separe, a ete somme, pour
la derniere fois, de payer son terme arriere de deux mois, et la voix
discordante de la portiere m'a tire de mes reveries pour me rejeter dans
la vie d'emotion. Ce vieux malheureux demandait grace.
Il a des neveux assez riches, dit-il, et qui ne le negligeront pas
toujours. Il leur a ecrit. Ils sont en province, bien loin; mais ils
repondront, et il paiera si on lui et donne le temps.
Sans avoir de neveux, je suis dans une position analogue. Le notaire qui
touche mon mince revenu de campagne m'oublie et me neglige. Il ne le
ferait pas si j'etais un meilleur client, si j'avais trente mille livres
de rente. Heureusement pour moi, mon loyer n'est pas arriere; mais je
me trouve dans l'impossibilite maintenant de payer celui de mon vieux
voisin. J'ai offert d'etre sa caution; mais la malheureuse portiere,
cette triste et laide madame Germain, que la necessite condamne a faire
de sa servitude une tyrannie, a jete un regard de pitie sur mes pauvres
meubles, dont maintes fois elle a dresse l'inventaire dans sa pensee;
et d'une voix apre, avec un regard ou la defiance semblait chercher
a etouffer un reste de pitie, elle m'a repondu que je n'avais pas un
mobilier a repondre pour deux, et qu'il lui etait interdit d'accepter
la caution des locataires du cinquieme les uns pour les autres. Alors,
touche de la situation de mon voisin, j'ai ecrit au proprietaire un
billet dont j'attache ici le brouillon avec une epingle.
"Madame,
"Il y a dans votre maison de la rue de ***, n deg. 4, un pauvre homme qui
paie quatre-vingts francs de loyer, et qu'on va mettre dehors parce que
son paiement est arriere de deux mois. Vous etes riche, soyez pitoyable;
ne permettez pas qu'on jette sur le pave un homme de soixante-quinze
ans, presque aveugle, qui ne peut plus travailler, et qui ne peut
meme pas etre admis a un hospice de vieillards, faute d'argent et de
recommandation. Ou prenez-le sous votre protection (les riches ont
toujours de l'influence), et faites-le admettre a l'hopital, ou
accordez-lui son logement. Si vous ne voulez pas, acceptez ma caution
pour lui. Je ne suis pas riche non plus, mais je suis assure de pouvoir
acquitter sa dette dans quelque temps. Je suis un honnete homme; ayez un
peu de confiance, si ce n'est un peu de generosite."
"JACQUES LAURENT."
CAHIER N deg. 1.--TRAVAIL.
Un etre qui ne vivrait que par le sentiment, et chez qui l'intelligence
serait totalement inculte, totalement inactive, serait, a coup sur, un
etre incomplet. Beaucoup de femmes sont probablement dans ce cas. Mais
n'est-il pas beaucoup d'hommes en qui le travail du cerveau a totalement
atrophie les facultes aimantes? La plupart des savants, ou seulement des
hommes adonnes a des professions purement lucratives, a la chicane, a
la politique ambitieuse, beaucoup d'artistes, de gens de lettres, ne
sont-ils pas dans le meme cas? Ce sont des etres incomplets, et, j'ose
le dire, le plus facheusement, le plus dangereusement incomplets de
tous! Or donc, l'induction des pedants, qui concluent de l'inaction
sociale apparente de la femme, qu'elle est d'une nature inferieure, est
d'un raisonnement...
CAHIER N deg. 2.--JOURNAL.
30 decembre.
Absurde! Evidemment je l'ai ete. Ces valets m'auront pris pour un galant
de mauvaise compagnie, qui venait risquer quelque insolente declaration
d'amour a la dame du logis. Vraiment, cela me va bien! Mais je n'en ai
pas moins ete d'une simplicite extreme avec mes bonnes intentions. La
dame m'a paru belle quand je l'ai apercue dans son jardin. Son mari est
jaloux, je vois ce que c'est... Ou peut-etre ce proprietaire n'est-il
pas un mari, mais un frere. Le concierge souriait dedaigneusement quand
je lui demandais a parler a madame la comtesse; et cette soubrette qui
m'a repousse de l'antichambre avec de grands airs de prude... Il y avait
un air de mystere dans ce pavillon entre cour et jardin, dont j'ai a
peine eu le temps de contempler le peristyle, quelque chose de noble et
de triste comme serait l'asile d'une ame souffrante et fiere... Je
ne sais pourquoi je m'imagine que la femme qui demeure la n'est pas
complice des crimes de la richesse. Illusion peut-etre! N'importe, un
vague instinct me pousse a mettre sous sa protection le malheureux
vieillard que je ne puis sauver moi-meme.
3l janvier.
Je ne sais pas si j'ai fait une nouvelle maladresse, mais j'ai risque
hier un grand moyen. Au moment ou j'allais fermer ma fenetre, par
laquelle entrait un doux rayon de soleil, le seul qui ait paru depuis
quatre mortels jours, j'ai jete les yeux sur le jardin voisin et j'y ai
vu mon _innominata_. Avec son manteau de velours noir double d'hermine,
elle m'a paru encore plus belle que la premiere fois. Elle marchait
lentement dans l'allee, abritee du vent d'est par le mur qui separe les
deux jardins. Elle etait seule avec un charmant levrier gris de perle.
Alors j'ai fait un coup de tete! J'ai pris mon billet, je l'ai attache a
une buchette de mon poele et je l'ai adroitement lance, ou plutot laisse
tomber aux pieds de la dame, car ma fenetre est la derniere de la
maison, de ce cote. Elle a releve la tete sans marquer trop d'effroi ni
d'etonnement. Heureusement j'avais eu la presence d'esprit de me retirer
avant que mon projectile fut arrive e terre, et j'observais, cache
derriere mon rideau. La dame a tourne le dos sans daigner ramasser le
billet. Certainement elle a deja recu des missives d'amour envoyees
furtivement par tous les moyens possibles, et elle a cru savoir ce que
pouvait contenir la mienne. Elle y a donc donne cette marque de mepris
de la laisser par terre. Mais heureusement son chien a ete moins
collet-monte; il a ramasse mon placet et il l'a porte a sa maitresse
en remuant la queue d'un air de triomphe. On eut dit qu'il avait le
sentiment de faire une bonne action, le pauvre animal! La dame ne s'est
pas laisse attendrir. "Laissez cela, Fly, lui a-t-elle dit d'une voix
douce, mais dont je n'ai rien perdu. Laissez-moi tranquille!" Puis elle
a disparu au bout de l'allee, sous des arbres verts. Mais le chien l'y
a suivie, tenant toujours mon envoi par un bout du baton, avec beaucoup
d'adresse et de proprete. La curiosite aura peut-etre decide la dame a
examiner mon style, quand elle aura pu se satisfaire sans deroger a la
prudence. Quand ce ne serait que pour rire d'un sot amoureux, plaisir
dont les femmes, dit-on, sont friandes! Esperons! Pourtant je ne vois
rien venir depuis hier. Mon pauvre voisin! je ne te laisserai pas
chasser, quand meme je devrais mettre mon _Origene_ ou mon _Bayle_ en
gage.
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