Le naturalisme au theatre: les theories et les exemples written by Emile Zola
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Emile Zola >> Le naturalisme au theatre: les theories et les exemples
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Cela me ramene a analyser les raisons qui ont amene le public anglais en
foule. Je ne crois pas a une passion litteraire bien forte. Il y a eu
plutot un courant de mode et de curiosite. Nous tenons, a cette heure,
en Europe, une situation litteraire de combat. Non seulement on nous
pille, mais on nous discute. Notre litterature souleve toutes sortes de
points sociaux, philosophiques, scientifiques; de la, le bruit qu'un de
nos livres ou qu'une de nos pieces fait a l'etranger. L'Allemagne et
l'Angleterre, par exemple, ne peuvent nous lire sans se facher souvent.
En un mot, notre litterature sent le fagot. Je suis persuade qu'une
bonne partie du public anglais a ete attiree par le desir de se rendre
enfin compte d'un theatre qu'il ne comprend pas. C'etait la les gens
serieux. Ajoutez les curieux mondains, ceux qui ecoutent une tragedie
francaise comme on ecoute un opera italien, ceux encore qui se piquent
d'etre au courant de notre litterature, et vous obtiendrez la foule qui
a suivi les representations du Gaiety's Theatre.
Et ce qui s'est passe prouve bien la verite de ce que j'avance. Tous les
critiques ont constate que nos tragedies classiques ont eu le succes
le plus vif. C'est que nos tragedies sont des morceaux consacres; les
Anglais sachant le francais les connaissent pour les avoir apprises par
coeur. Apres les tragedies, ce seraient les drames lyriques de Victor
Hugo qu'on aurait applaudis, et rien de plus explicable ici encore: la
musique du vers a tout emporte, ces drames ont passe comme des livrets
d'opera, grace a la voix superbe des interpretes, sans qu'on s'avisat
un instant de discuter la vraisemblance. Mais, arrives devant les
Fourchambault, de M. Emile Augier, et devant tout le theatre de M.
Dumas, les Anglais se sont cabres. On les derangeait brutalement dans
leur facon d'entendre la litterature, et ils n'ont plus montre qu'une
froide politesse.
L'experience est faite aujourd'hui. J'en suis bien heureux. Le voyage
de la Comedie-Francaise a Londres n'aurait-il que prouve ou en
est l'Angleterre devant la formule naturaliste moderne, que je le
considererais comme d'une grande utilite. Il est entendu que le peuple
qui a produit Shakespeare et Ben Jonson, pour ne citer que ces deux
noms, en est tombe a ne pouvoir plus supporter aujourd'hui les
hardiesses de M. Dumas.
Je ne puis resumer ici l'histoire de la litterature anglaise. Mais
lisez l'ouvrage si remarquable de M. Taine, et vous verrez que pas
une litterature n'a eu un debordement plus large ni plus hardi
d'originalite. Le genie saxon a depasse en vigueur et en crudite tout ce
qu'on connait. Et c'est maintenant cette litterature anglaise, apres la
longue action du protestantisme, qui en est arrivee a ne plus tolerer a
la scene un enfant naturel ou une femme adultere. Tout le genie libre
de Shakespeare, toute la crudite superbe de Ben Jonson ont abouti a des
romans d'une mediocrite ecoeurante, a des melodrames ineptes dont nos
theatres de barriere ne voudraient pas.
J'ai lu pres d'une cinquantaine de romans anglais ecrits dans ces
dernieres annees. Cela est au-dessous de tout. Je parle de romans signes
par des ecrivains qui ont la vogue. Certainement, nos feuilletonistes,
dont nous faisons fi, ont plus d'imagination et de largeur. Dans les
romans anglais, la meme intrigue, une bigamie, ou bien un enfant perdu
et retrouve, ou encore les souffrances d'une institutrice, d'une
creature sympathique quelconque, est le fond en quelque sorte hieratique
dont pas un romancier ne s'ecarte. Ce sont des contes du chanoine
Schmidt, demesurement grossis et destines a etre lus en famille. Quand
un ecrivain a le malheur de sortir du moule, on le conspue. Je viens,
par exemple, de lire la _Chaine du Diable_, un roman que M. Edouard
Jenkins a ecrit contre l'ivrognerie anglaise; comme oeuvre d'observation
et d'art, c'est bien mediocre; mais il a suffi qu'il dise quelques
verites sur les vices anglais, pour qu'on l'accablat de gros mots.
Depuis Dickens, aucun romancier puissant et original ne s'est revele.
Et que de choses j'aurais a dire sur Dickens, si vibrant et si intense
comme evocateur de la vie exterieure, mais si pauvre comme analyste de
l'homme et comme compilateur de documents humains!
Quant au theatre anglais actuel, il existe a peine, de l'avis de tous.
Nous n'avons jamais eu l'idee, a part deux ou trois exceptions, de
faire des emprunts a ce theatre; tandis que Londres vit en partie
d'adaptations faites d'apres nos pieces. Et le pis est que le theatre
est la-bas plus chatre encore que le roman. Les Anglais, a la scene, ne
tolerent plus la moindre etude humaine un peu serieuse. Ils tournent
tout a la romance, a une certaine honnetete conventionnelle. De la, a
coup sur, la mediocrite ou s'agite leur litterature dramatique. Ils
sont tombes au melodrame, et ils tomberont plus bas, car on tue une
litterature, lorsqu'on lui interdit la verite humaine. N'est-il pas
curieux et triste que le genie anglais, qui a eu dans les siecles passes
la floraison des plus violents temperaments d'ecrivains, ne donne
plus naissance, a la suite d'une certaine evolution sociale, qu'a des
ecrivains emascules, qu'a des bas bleus qui ne valent pas Ponson
du Terrail? Et cela juste a l'heure ou l'esprit d'observation et
d'experience emporte notre siecle a l'etude et a la solution de tous les
problemes.
Nous nous trouvons donc devant une consequence de l'etat social, qu'il
serait trop long d'etudier. Remarquez que la convention dans les
personnages et dans les idees est d'autant plus singuliere que le public
anglais exige le naturalisme dans le monde exterieur. Il n'y a pas de
naturaliste plus minutieux ni plus exact que Dickens, lorsqu'il decrit
et qu'il met en scene un personnage; il refuse simplement d'aller au
dela de la peau, jusqu'a la chair. De meme, les decors sont merveilleux
a Londres, si les pieces restent mediocres. C'est ici un peuple
pratique, tres positif, exigeant la verite dans les accessoires, mais se
fachant des qu'on veut dissequer l'homme. J'ajouterai que le mouvement
philosophique, en Angleterre, est des plus audacieux, que le positivisme
s'y elargit, que Darwin y a bouleverse toutes les donnees anciennes,
pour ouvrir une nouvelle voie ou la science marche a cette heure. Que
conclure de ces contradictions? Evidemment, si la litterature anglaise
reste stationnaire et ne peut supporter la conquete du vrai, c'est que
l'evolution ne l'a pas encore atteinte, c'est qu'il y a des empechements
sociaux qui devront disparaitre pour que le roman et le theatre
s'elargissent a leur tour par l'observation et l'analyse.
J'en voulais venir a ceci, que nous n'avons pas a nous emouvoir des
opinions portees par le public anglais sur nos oeuvres dramatiques. Le
milieu litteraire n'est pas le meme a Paris qu'a Londres, heureusement.
Que les Anglais n'aient pas compris Musset, qu'ils aient juge M. Dumas
trop vrai, cela n'a d'autre interet pour nous que de nous renseigner sur
l'etat litteraire de nos voisins. Nous sommes, eux et nous, a des points
de vue trop differents. Jamais nous n'admettrons qu'on condamne une
oeuvre, parce que l'heroine est une femme adultere, au lieu d'etre une
bigame. Dans ces conditions, il n'y a qu'a remercier les Anglais d'avoir
fait a nos artistes un accueil si flatteur; mais il n'y a pas a vouloir
profiter une seconde des jugements qu'ils ont pu exprimer sur nos
oeuvres. Les points de depart sont trop differents, nous ne pouvons nous
entendre.
Voila ce que j'avais a dire, d'autant plus qu'un de nos critiques
declarait dernierement qu'il s'etait beaucoup regale d'un article paru
dans le _Times_ contre le naturalisme. Il faut renvoyer simplement le
redacteur du _Times_ a la lecture de Shakespeare, et lui recommander
le _Volpone_, de Ben Jonson. Que le public de Londres en reste a notre
theatre classique et a notre theatre romantique, cela s'explique par
l'impossibilite ou il se trouve de comprendre notre repertoire moderne,
etant donnes l'education et le milieu social anglais. Mais ce n'est pas
une raison pour que nos critiques s'amusent des plaisanteries du _Times_
sur une evolution litteraire qui fait notre gloire depuis Diderot.
Quant au redacteur du _Times_, il fera bien de mediter cette pensee:
Les batards de Shakespeare n'ont pas le droit de se moquer des enfants
legitimes de Balzac.
DES SUBVENTIONS
Lors de la discussion du budget, tout le monde a ete frappe des sommes
que l'Etat donne a la musique, sommes enormes relativement aux sommes
modestes qu'il accorde a la litterature. Les subventions de la
Comedie-Francaise et de l'Odeon, mises en regard des subventions des
theatres lyriques, sont absolument ridicules. Et ce n'etait pas tout,
on parlait alors de la creation de nouvelles salles lyriques, la presse
entiere s'interessait au sort des musiciens et de leurs oeuvres, il
y avait une veritable pression de l'opinion sur le gouvernement pour
obtenir de lui de nouveaux sacrifices en faveur de la musique. De la
litterature, pas un mot.
J'ai deja dit que je voyais, dans cette apotheose de l'opera chez nous,
la haine des foules contre la pensee. C'est une fatigue que d'aller a
la Comedie-Francaise, pour un homme qui a bien dine; il faut qu'il
comprenne, grosse besogne. Au contraire, a l'Opera, il n'a qu'a se
laisser bercer, aucune instruction n'est necessaire; l'epicier du coin
jouira autant que le melomane le plus raffine. Et il y a, en outre, la
feerie dans l'opera, les ballets avec le nu des danseuses, les decors
avec l'eblouissement de l'eclairage. Tout cela s'adresse directement aux
sens du spectateur et ne lui demande aucun effort d'intelligence. De la
le temple superbe qu'on a bati a la musique, lorsque presque en face, a
l'autre bout d'une avenue, la litterature est en comparaison logee comme
une petite bourgeoise froide, ennuyeuse, raisonneuse, et qui serait
deplacee dans ce luxe d'entretenue. C'est le mot, on entretient la
musique en France. Rien de moins viril pour la sante intellectuelle d'un
peuple.
Devant cette disproportion des sommes consacrees a la litterature et a
la musique, il s'est donc trouve un grand nombre de personnes qui ont
reclame. Il semble juste que les subventions soient reparties plus
equitablement. Si l'on aborde le cote pratique, les resultats obtenus,
la surprise est aussi grande; car on en arrive a etablir que les
centaines de mille francs jetees dans le tonneau sans fond des theatres
lyriques, se trouvent encore insuffisantes et n'ont guere amene que des
faillites. L'Opera lui-meme, qui reste une entreprise particuliere tres
prospere, n'a plus produit de grandes oeuvres depuis longtemps et doit
vivre sur son repertoire, avec une troupe que la critique competente
declare de plus en plus mediocre. N'importe, on s'entete. Quand un
theatre lyrique croule, ce qui se presente a chaque saison, on s'ingenie
aussitot pour en ouvrir un autre. La presse entre en campagne, les
ministres se font tendres. Il nous faut des orchestres et des danseuses,
dussent-ils nous ruiner. Singulier art qu'on ne peut etayer qu'avec
des millions, plaisir si cher qu'on ne parvient pas a le donner aux
Parisiens, meme en le payant avec l'argent de tous les Francais!
Des lors, le raisonnement est simple. Pourquoi s'enteter? Pourquoi
donner des primes aux faillites? La musique tiendrait moins de place que
cela ne serait pas un mal. Je ne puis, personnellement, passer
devant l'Opera sans eprouver une sourde colere. J'ai une si parfaite
indifference pour la litterature qu'on fait la dedans, que je trouve
exasperant d'avoir loge des roulades et des ronds de jambe dans ce
palais d'or et de marbre qui ecrase la ville.
Et je me joins donc tres volontiers aux journalistes que cet etat de
choses a blesses. Qu'on partage les subventions entre la musique et la
litterature; qu'on augmente surtout la subvention de l'Odeon, pour lui
permettre de risquer des tentatives avec les jeunes auteurs dramatiques;
qu'on essaye meme de creer un theatre de drames populaires, ouvert a
tous les essais. Rien de mieux.
Voila pour le principe. Maintenant, en pratique, je ne crois pas a la
puissance de l'argent, lorsqu'il s'agit d'art. Voyez ce qui se passe
pour la musique; les subventions sont devorees comme des feux de paille,
et les directeurs se trouvent forces de deposer leur bilan. Si les
subventions etaient plus fortes, ils mangeraient davantage, voila tout,
pour faire prosperer un theatre, il ne faut pas des millions, il faut de
grandes oeuvres; des millions ne peuvent soutenir des oeuvres mediocres,
tandis que de grandes oeuvres apportent precisement des millions avec
elles. Je ne veux pas parler musique, je ne cherche pas a savoir si les
theatres lyriques ne traversent point en ce moment la meme crise que les
theatres de drames. C'est la question litteraire que je desire traiter,
et j'y arrive.
D'abord, j'enregistre un aveu. Voici trois ans que je ne cesse de
repeter que le drame se meurt, que le drame est mort. Lorsque j'ai dit
que les planches etaient vides, on m'a repondu que j'insultais nos
gloires dramatiques; a entendre la critique, jamais le theatre n'aurait
jete un tel eclat en France. Et voila brusquement que l'on confesse
notre pauvrete et notre mediocrite. On me donne raison, apres s'etre
fache et m'avoir quelque peu injurie. On constate la crise actuelle, on
se lamente sur le malheureux sort de la Porte-Saint-Martin, vouee
aux ours et aux baleines; de la Gaiete, agonisant avec la feerie; du
Chatelet et du Theatre-Historique, vivant de reprises; de l'Ambigu, ou
les directions se succedent sous une pluie battante de protets. Eh bien!
nous sommes donc enfin d'accord. Tout va de mal en pis, le drame est en
train de disparaitre, si on ne parvient pas a le ressusciter. Je n'ai
jamais dit autre chose.
Seulement, je crois fort que nous differons absolument sur le remede
possible. La queue romantique, inquiete et irritee de la disparition
du drame selon la formule de 1830, s'est avisee de declarer que, si le
drame mourait, cela venait simplement de ce qu'on n'avait point assez
d'argent pour le faire vivre. Mon Dieu! c'etait bien simple; si l'on
voulait une renaissance, il s'agissait simplement d'ouvrir un nouveau
theatre qui jouerait, aux frais de l'Etat, toutes les oeuvres
dramatiques de debutants, dans lesquelles on trouverait des promesses
plus ou moins nettes de talent. En un mot, les oeuvres existent; ce qui
manque, ce sont les theatres.
Vraiment, de qui se moque-t-on? Ou sont-elles, les oeuvres? Je demande
a les voir. C'est justement parce qu'il n'y a pas d'oeuvres que les
theatres se ruinent. Je n'ai jamais cru aux chefs d'oeuvre inconnus.
Toutes sortes de legendes mauvaises circulent sur l'impossibilite ou est
un debutant d'arriver au public. Ce qu'il faut dire, c'est que toute
bonne piece a ete jouee, c'est qu'on ne pourrait citer un drame ou une
comedie de merite qui n'ait eu son heure et son succes. Voila la verite,
la verite consolante, qui est bonne pour les forts, si elle gene les
incompris et les impuissants.
Certes, les directeurs se trompent souvent, et ils penchent
naturellement davantage vers les succes d'argent que vers les
speculations litteraires pures. Mais quel est le directeur qui
repousserait une bonne piece, s'il la croyait bonne? Il faudra toujours
passer par un jugement, meme dans un theatre ouvert expres pour les
debutants; et il y aura une coterie, et il y aura des sottises. Sottise
pour sottise, celle de l'homme qui defend sa bourse est encore plus
soucieuse de la reussite. Aujourd'hui, tous les directeurs en sont a
chercher des pieces; ils sentent, leurs fournisseurs habituels vieillir,
ils s'inquietent, ils voudraient du nouveau. Questionnez-les, ils vous
diront qu'ils feraient le voyage de toutes les mansardes de Paris, s'ils
savaient qu'un garcon de talent se cachat quelque part. Ils ne trouvent
rien, rien, rien, telle est la triste verite.
Or, c'est l'instant que l'on choisit pour reclamer l'ouverture d'un
nouveau theatre. La Porte-Saint-Martin, l'Ambigu, le Theatre-Historique
ne trouvent plus de drames; vite ouvrons une salle nouvelle, pour
elargir la disette des bonnes pieces. Et qu'on ne vienne pas dire que,
systematiquement, les directeurs repoussent les tentatives; ils ont
tout essaye, les drames a panaches, les drames historiques, les drames
tailles sur le patron de 1830. S'ils ont abandonne la partie, c'est que
le public s'est desinteresse de ces formules anciennes, c'est que les
pretendus jeunes, les poetes figes qui leur apportent ces pastiches,
n'ont absolument aucune originalite dans le ventre. On ne galvanise
pas le passe. Au theatre surtout, il n'est pas permis de retourner en
arriere. C'est l'epoque, c'est le milieu ambiant, c'est le courant des
esprits qui font les pieces vivantes.
Et ce n'est pas tout. Il n'y a pas que les pieces qui manquent, les
acteurs eux aussi font defaut. Je ne veux nommer aucun theatre, mais
presque toutes les troupes sont pitoyables, si l'on excepte quelques
artistes de talent. Les traditions du drame romantique se perdent; il
faut attendre qu'une generation de comediens apporte l'esprit nouveau.
En attendant, si un grand theatre s'ouvrait, il aurait toutes les peines
du monde a reunir une troupe convenable.
Oui, le drame d'hier est mort; oui, il n'y a plus de directeur pour le
recevoir, plus d'artistes pour le jouer, plus de public pour l'entendre.
Mais c'est une idee baroque que de vouloir le ressusciter a coups de
billets de banque. L'Etat donnerait des millions qu'il ne mettrait pas
debout ce cadavre. Il n'y a qu'une facon de rendre au drame tout son
eclat: c'est de le renouveler. Le drame romantique est aussi mort que la
tragedie. Attendez que l'evolution s'acheve, qu'on trouve le theatre de
l'epoque, celui qui sera fait avec notre sang et notre chair, a nous
autres contemporains, et vous verrez les theatres revivre. Il faut de
la passion dans une litterature. Quand une formule tombe aux mains
des imitateurs, elle disparait vite. Nous avons besoin de createurs
originaux.
Ce sont la des idees bien simples, d'une verite presque puerile tant
elle est evidente, et je m'etonne que j'aie besoin de les repeter si
souvent pour convaincre le monde. Il est certain que chaque periode
historique a sa litterature, son roman et son theatre. Pourquoi veut-on
alors que nous ayons la litterature de Louis-Philippe et de l'empire?
Depuis 1870, apres une catastrophe epouvantable qui a retourne
profondement la nation, nous vivons dans une epoque nouvelle. Des hommes
politiques nouveaux se sont produits, ont mis la main sur le pouvoir
et ont aide a l'evolution qui nous emporte vers la formule sociale de
demain. Des lors, il doit se produire en litterature une evolution
semblable; nous allons, nous aussi, a une formule qui triomphera demain;
des hommes nouveaux travaillent a son succes, fatalement, jouant le role
qu'ils sont venus jouer. Tout cela est mathematique, tout cela est regi
par des lois que nous ne connaissons pas encore bien, mais que nous
commencons a entrevoir.
Il serait aussi ridicule de vouloir revenir au mouvement romantique que
de songer a recommencer les journees de 1830. Aujourd'hui, la liberte
est conquise, et nous tachons d'asseoir le gouvernement et la
litterature sur des donnees scientifiques. Je jette ici au courant de la
plume de grosses idees, sur lesquelles j'aimerais a m'etendre un jour.
Donc, pour conclure, si je ne vois pas d'inconvenient a ce qu'on
subventionne la litterature, si je trouve tres bon qu'on entretienne un
peu moins galamment l'Opera pour donner davantage a l'Odeon, je suis
absolument persuade que l'argent ne fera pas naitre un homme de genie
et ne l'aidera meme pas a se produire; car le propre du genie est de
s'affirmer au milieu des obstacles. Donnez de l'argent, il ira aux
mediocres, aux farceurs de l'histoire et du patriotisme; peut-etre meme
cela causera-t-il plus de tort que de bien, mais il faut que tout le
monde vive. Seulement, l'avenir se fera de lui-meme, en dehors de vos
patronages et de vos subventions, par l'evolution naturaliste du siecle,
par cet esprit de logique et de science qui transforme en ce moment le
corps social tout entier. Que les faibles meurent, les reins casses;
c'est la loi. Quant aux forts, ils ne relevent que d'eux-memes; ils
apportent un appui a l'Etat et ils n'attendent rien de lui.
LES DECORS ET LES ACCESSOIRES
I
Je veux parler du mouvement naturaliste qui se produit au theatre,
simplement au point de vue des decors et des accessoires. On sait qu'il
y a deux avis parfaitement tranches sur la question: les uns voudraient
qu'on en restat a la nudite du decor classique, les autres exigent
la reproduction du milieu exact, si compliquee qu'elle soit. Je suis
evidemment de l'opinion de ceux-ci; seulement, j'ai mes raisons a
donner.
Il faut etudier la question dans l'histoire meme de notre theatre
national. L'ancienne parade de foire, le mystere joue sur des treteaux,
toutes ces scenes dites en plein vent d'ou sont sorties, parfaites et
equilibrees, les tragedies et les comedies du dix-septieme siecle, se
jouaient entre trois lambeaux tendus sur des perches. L'imagination du
public suppleait au decor absent. Plus tard, avec Corneille, Moliere et
Racine, chaque theatre avait une place publique, un salon, une foret, un
temple; meme la foret ne servait guere, je crois. L'unite de lieu, qui
etait une regle strictement observee, impliquait ce peu de variete.
Chaque piece ne necessitait, qu'un decor; et comme, d'autre part, tous
les personnages devaient se rencontrer dans ce decor, les auteurs
choisissaient fatalement les memes milieux neutres, ce qui permettait
au meme salon, a la meme rue, au meme temple de s'adapter a toutes les
actions imaginables.
J'insiste, parce que nous sommes la aux sources de la tradition. Il
ne faudrait pas croire que cette uniformite, cet effacement du decor,
vinssent de la barbarie de l'epoque, de l'enfance de l'art decoratif. Ce
qui le prouve, c'est que certains operas, certaines pieces de gala,
ont ete montees alors avec un luxe de peintures, une complication de
machines extraordinaire. Le role neutre du decor etait dans l'esthetique
meme du temps.
On n'a qu'a assister, de nos jours, a la representation d'une tragedie
ou d'une comedie classique. Pas un instant le decor n'influe sur la
marche de la piece. Parfois, des valets apportent des sieges ou une
table; il arrive meme qu'ils posent ces sieges au beau milieu d'une rue.
Les autres meubles, les cheminees, tout se trouve peint dans les fonds.
Et cela semble fort naturel. L'action se passe en l'air, les personnages
sont des types qui defilent, et non des personnalites qui vivent. Je ne
discute pas aujourd'hui la formule classique, je constate simplement que
les argumentations, les analyses de caractere, l'etude dialoguee des
passions, se deroulant devant le trou du souffleur sans que les milieux
eussent jamais a intervenir, se detachaient d'autant plus puissamment
que le fond avait moins d'importance.
Ce qu'il faut donc poser comme une verite demontree, c'est que
l'insouciance du dix-septieme siecle pour la verite du decor vient de ce
que la nature ambiante, les milieux, n'etaient pas regardes alors
comme pouvant avoir une influence quelconque sur l'action et sur les
personnages. Dans la litterature du temps, la nature comptait peu.
L'homme seul etait noble, et encore l'homme depouille de son humanite,
l'homme abstrait, etudie dans son fonctionnement d'etre logique et
passionnel. Un paysage au theatre, qu'etait-ce cela? on ne voyait pas
les paysages reels, tels qu'ils s'elargissent par les temps de soleil ou
de pluie. Un salon completement meuble, avec la vie qui l'echauffe et
lui donne une existence propre, pourquoi faire? les personnages ne
vivaient pas, n'habitaient pas, ne faisaient que passer pour declamer
les morceaux qu'ils avaient a dire.
C'est de cette formule que notre theatre est parti. Je ne puis faire
l'historique des phases qu'il a parcourues. Mais il est facile de
constater qu'un mouvement lent et continu s'est opere, accordant
chaque jour plus d'importance a l'influence des milieux. D'ailleurs,
l'evolution litteraire des deux derniers siecles est tout entiere dans
cet envahissement de la nature. L'homme n'a plus ete seul, on a cru que
les campagnes, les villes, les cieux differents meritaient qu'on les
etudiat et qu'on les donnat comme un cadre immense a l'humanite. On
est meme alle plus loin, on a pretendu qu'il etait impossible de bien
connaitre l'homme, si on ne l'analysait pas avec son vetement, sa
maison, son pays. Des lors, les personnages abstraits ont disparu. On
a presente des individualites, en les faisant vivre de la vie
contemporaine.
Le theatre a fatalement obei a cette evolution. Je sais que certains
critiques font du theatre une chose immuable, un art hieratique dont
il ne faut pas sortir. Mais c'est la une plaisanterie que les faits
dementent tous les jours. Nous avons eu les tragedies de Voltaire, ou le
decor jouait deja un role; nous avons eu les drames romantiques qui
ont invente le decor fantaisiste et en ont tire les plus grands effets
possibles; nous avons eu les bals de Scribe, danses dans un fond de
salon; et nous en sommes arrives au cerisier veritable de l'_Ami Fritz_,
a l'atelier du peintre impressionniste de la _Cigale_, au cercle si
etonnamment exact du _Club_. Que l'on fasse cette etude avec soin,
on verra toutes les transitions, on se convaincra que les resultats
d'aujourd'hui ont ete prepares et amenes de longue main par l'evolution
meme de notre litterature.
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