Le naturalisme au theatre: les theories et les exemples written by Emile Zola
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Emile Zola >> Le naturalisme au theatre: les theories et les exemples
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--Je compte sur vous.
Et il peut y compter, en verite, car jamais on n'a le courage de dire
toute la verite a cet homme. Les critiques qui restent francs quand
meme, passent pour des gens mal eleves.
L'indifference absolue est un etat ou le critique arrive apres quelques
annees de pontificat. D'abord, il s'est jete dans la bataille, a mis
ses idees en avant, a livre des combats sur le terrain de chaque piece
nouvelle. Puis, en voyant qu'il n'ameliore rien, que la sottise demeure
eternelle, il se calme et prend un bel egoisme. Tout est bon, tout est
mauvais, peu importe. Il suffit qu'on boive frais et qu'on ne se fasse
pas d'ennemis. Il faut aussi ranger parmi ces beaux indifferents les
poetes et les ecrivains de grand style qui acceptent un feuilleton
dramatique. Ceux-la se moquent parfaitement du theatre. Ils trouvent
toutes les pieces abominables, odieuses. Et ils affectent un sourire de
bons princes, ils louent jusqu'aux vaudevilles ineptes, ils n'ont que
le souci de pomponner leurs phrases pour se faire a eux memes un joli
succes.
Quant a l'ereintement, il est presque toujours l'effet de la passion.
On ereinte une piece, parce qu'on est romantique, parce qu'on est
royaliste, parce qu'on a eu des pieces sifflees ou des romans vendus sur
les quais. Je repete que j'admets toutes les exceptions. Si je citais
des exemples, on m'entendrait mieux; mais je ne veux nommer personne. La
critique, si debonnaire pour les auteurs arrives, se montre tout d'un
coup enragee contre certains debutants. Ceux-la, on les massacre; et le
public, devant cette fureur, ne doit plus comprendre. C'est qu'il y a,
par derriere, une situation dont il faudrait d'abord debrouiller les
fils. Souvent, le debutant est un novateur, un garcon genant, un ours
vivant dans son trou, loin de toute camaraderie.
D'ailleurs, notre critique theatrale contemporaine a des reproches plus
graves a se faire. Ses severites et ses indulgences exagerees ne sont
que les resultats de la debandade, du manque de methode dans lequel
elle vit. Elle est la seule critique existante, puisque les journaux
dedaignent aujourd'hui de parler des livres, ou leur jettent l'aumone
derisoire d'un bout d'annonce griffonne par le redacteur des Faits
divers. Et j'estime qu'elle represente bien mal la sagacite et la
finesse de l'esprit francais. A l'etranger, on rit du tohu-bohu de ces
jugements qui se dementent les uns les autres, et qui sont souvent
rendus dans un style abominable. En Angleterre, en Russie, on dit tres
nettement que nous n'avons plus parmi nous un seul critique.
On doit accuser d'abord la fievre du journalisme d'informations. Quand
tous les critiques rendaient leur justice le lundi, ils avaient le temps
de preparer et d'ecrire leurs feuilletons. On choisissait pour cette
besogne des ecrivains, et si le plus souvent la methode manquait, chaque
article etait au moins un morceau de style interessant a lire. Mais on
a change cela, il faut maintenant que les lecteurs aient, le lendemain
meme, un compte rendu detaille des pieces nouvelles. La representation
finit a minuit, on tire le journal a minuit et demi, et le critique est
tenu de fournir immediatement un article d'une colonne. Necessairement,
cet article est fait apres la repetition generale, ou bien il est bacle
sur le coin d'une table de redaction, les yeux appesantis de sommeil.
Je comprends que les lecteurs soient enchantes de connaitre
immediatement la piece nouvelle. Seulement, avec ce systeme, toute
dignite litteraire est impossible, le critique n'est plus qu'un
reporter; autant le remplacer par un telegraphe qui irait plus vite. Peu
a peu, les comptes rendus deviendront de simples bulletins. On flatte la
seule curiosite du public, on l'excite et on la contente. Quant a son
gout, il ne compte plus; on a supprime les virtuoses pour confier leur
besogne a des journalistes qui acceptent volontiers de traiter le
Theatre comme ils traiteraient la Bourse ou les Tribunaux, en mauvais
style. Nous marchons au mepris de toute litterature. Il y a deux ou
trois journaux, sur le pave de Paris, qui sont coupables d'avoir
transforme les lettres en un marche honteux ou l'on trafique sur les
nouvelles. Quand la maree arrive, c'est a qui vendra la raie la plus
fraiche. Et que de raies pourries on passe dans le tas!
Comme il faut etre de son temps, j'accepterais encore cette rapidite
de l'information qui est devenue un besoin. Mais, puisqu'on a mis les
phrases a la porte, on devrait au moins rejeter les banalites, condenser
en quelques lignes des jugements motives, d'une rectitude absolue. Pour
cela, il faudrait que la critique eut une methode et sut ou elle va.
Sans doute, on doit tolerer les temperaments, les facons diverses de
voir, les ecoles litteraires qui se combattent. Le corps des critiques
dramatiques ne peut ressembler a un corps de troupe qui fait l'exercice.
Meme l'interet de la besogne est dans la passion. Si l'on ne se jetait
pas ses preferences a la tete, ou serait le plaisir, pour les juges et
pour les lecteurs? Seulement, la passion elle-meme est absente, et
le pele-mele des opinions vient uniquement du manque complet de vues
d'ensemble.
Le public est regarde comme souverain, voila la verite. Les meilleurs de
nos critiques se fient a lui, consultent presque toujours la salle avant
de se prononcer. Ce respect du public procede de la routine, de la peur
de se compromettre, du sentiment de crainte qu'inspire tout pouvoir
despotique. Il est tres rare qu'un critique casse l'arret d'une salle
qui applaudit. La piece a reussi, donc elle est bonne. On ajoute les
phrases clichees qui ont traine partout, on tire une morale a la portee
de tout le monde, et l'article est fait.
Comme il est difficile de savoir qui commence a se tromper, du public ou
de la critique; comme, d'autre part, la critique peut accuser le public
de la pousser dans des complaisances facheuses, tandis que le public
peut adresser a la critique le meme reproche: il en resulte que le
proces reste pendant et que le tohu-bohu s'en trouve augmente. Des
critiques disent avec un semblant de raison: "Les pieces sont faites
pour les spectateurs, nous devons louer celles que les spectateurs
applaudissent." Le public, de son cote, s'excuse d'aimer les pieces
sottes, en disant: "Mon journal trouve cette piece bonne, je vais la
voir et je l'applaudis." Et la perversion devient ainsi universelle.
Mon opinion est que la critique doit constater et combattre. Il lui faut
une methode. Elle a un but, elle sait ou elle va. Les succes et les
chutes deviennent secondaires. Ce sont des accidents. On se bat pour une
idee, on rapporte tout a cette idee, on n'est plus le flatteur jure
de la foule ni l'ecrivain indifferent qui gagne son argent avec des
phrases.
Ah! comme nous aurions besoin de ce reveil!
Notre theatre agonise, depuis qu'on le traite comme les courses, et
qu'il s'agit seulement, au lendemain d'une premiere representation, de
savoir si l'oeuvre sera jouee cent fois, ou si elle ne le sera que
dix. Les critiques n'obeiraient plus au bon plaisir du moment, ils
n'empliraient plus leurs articles d'opinions contradictoires. Dans la
lutte, ils seraient bien forces de defendre un drapeau et de traiter la
question de vie ou de mort de notre theatre. Et l'on verrait ainsi la
critique dramatique, des cancans quotidiens, de la preoccupation des
coulisses, des phrases toutes faites, des ignorances et des sottises,
monter a la largeur d'une etude litteraire, franche et puissante.
II
La theorie de la souverainete du public est une des plus bouffonnes que
je connaisse. Elle conduit droit a la condamnation de l'originalite
et des qualites rares. Par exemple, n'arrive-t-il pas qu'une chanson
ridicule passionne un public lettre? Tout le monde la trouve odieuse;
seulement, mettez tout le monde dans une salle de spectacle, et l'on
rira, et l'on applaudira. Le spectateur pris isolement est parfois un
homme intelligent; mais les spectateurs pris en masse sont un troupeau
que le genie ou meme le simple talent doit conduire le fouet a la main.
Rien n'est moins litteraire qu'une foule, voila ce qu'il faut etablir
en principe. Une foule est une collectivite malleable dont une main
puissante fait ce qu'elle veut.
Ce serait un bien curieux tableau, et tres instructif, si l'on dressait
la liste des erreurs de la foule. On montrerait, d'une part, tous les
chefs-d'oeuvre qu'elle a siffles odieusement, de l'autre, toutes les
inepties auxquelles elle a fait d'immenses succes. Et la liste serait
caracteristique, car il en resulterait a coup sur que le public est
reste froid ou s'est fache tontes les fois qu'un ecrivain original s'est
produit. Il y a tres peu d'exceptions a cette regle.
Il est donc hors de doute que chaque personnalite de quelque puissance
est obligee de s'imposer. Si la grande loi du theatre etait de
satisfaire avant tout le public, il faudrait aller droit aux niaiseries
sentimentales, aux sentiments faux, a toutes les conventions de la
routine. Et je defie qu'on puisse alors marquer la ligne du mediocre ou
l'on s'arreterait; il y aurait toujours un pire auquel on serait bientot
force de descendre. Qu'un ecrivain ecoute la foule, elle lui criera
sans cesse: "Plus bas! plus bas!" Lors meme qu'il sera dans la boue des
treteaux, elle voudra qu'il s'enfonce davantage, qu'il y disparaisse,
qu'il s'y noie.
Pour moi, les ecrivains revoltes, les novateurs, sont necessaires,
precisement parce qu'ils refusent de descendre et qu'ils relevent le
niveau de l'art, que le gout perverti des spectateurs tend toujours a
abaisser. Les exemples abondent. Apres la venue de chaque maitre, de
chaque conquerant de l'art qui achete cherement ses victoires, il y a
un moment d'eclat. Le public est dompte et applaudit. Puis, lentement,
quand les imitateurs du maitre arrivent, les oeuvres s'amollissent,
l'intelligence de la foule decroit, une periode de transition et de
mediocrite s'etablit. Si bien que, lorsque le besoin d'une revolution
litteraire se fait sentir, il faut, de nouveau, un homme de genie pour
secouer la foule et pour lui imposer une nouvelle formule.
Il est bon de consulter ainsi l'histoire litteraire, si l'on veut
debrouiller ces questions. Or, jamais on n'y voit que les grands
ecrivains aient suivi le public; ils ont toujours, au contraire,
remorque le public pour le conduire ou ils voulaient. L'histoire est
pleine de ces luttes, dans lesquelles la victoire reste infailliblement
au genie. On a pu lapider un ecrivain, siffler ses oeuvres, son heure
arrive, et la foule soumise obeit docilement a son impulsion. Etant
donne la moyenne peu intelligente et surtout peu artistique du public,
on doit ajouter que tout succes trop vif est inquietant pour la duree
d'une oeuvre. Quand le public applaudit outre mesure, c'est que l'oeuvre
est mediocre et peu viable; il est inutile de citer des exemples, que
tout le monde a dans la memoire. Les oeuvres qui vivent sont celles
qu'on a mis souvent des annees a comprendre.
Alors, que nous veut-on avec la souverainete du public au theatre! Sa
seule souverainete est de declarer mauvaise une piece que la posterite
trouvera bonne. Sans doute, si l'on bat uniquement monnaie avec le
theatre, si l'on a besoin du succes immediat, il est bon de consulter le
gout actuel du public et de le contenter. Mais l'art dramatique n'a
rien a demeler avec ce negoce. Il est superieur a l'engouement et aux
caprices. On dit aux auteurs: "Vous ecrivez pour le public, il faut donc
vous faire entendre de lui et lui plaire." Cela est specieux, car on
peut parfaitement ecrire pour le public, tout en lui deplaisant, de
facon a lui donner un gout nouveau; ce qui s'est passe bien souvent.
Toute la querelle est dans ces deux facons d'etre: ceux qui songent
uniquement au succes et qui l'atteignent en flattant une generation;
ceux qui songent uniquement a l'art et qui se haussent pour voir,
par-dessus la generation presente, les generations a venir.
Plus je vais, et plus je suis persuade d'une chose: c'est qu'au theatre,
comme dans tous les autres arts d'ailleurs, il n'existe pas de regles
veritables en dehors des lois naturelles qui constituent cet art. Ainsi,
il est certain que, pour un peintre, les figures ont fatalement un nez,
une bouche et deux yeux; mais quant a l'expression de la figure, a la
vie meme, elle lui appartient. De meme au theatre, il est necessaire que
les personnages entrent, causent et sortent. Et c'est tout; l'auteur
reste ensuite le maitre absolu de son oeuvre.
Pour conclure, ce n'est pas le public qui doit imposer son gout aux
auteurs, ce sont les auteurs qui ont charge de diriger le public. En
litterature, il ne peut exister d'autre souverainete que celle du genie.
La souverainete du peuple est ici une croyance imbecile et dangereuse.
Seul le genie marche en avant et petrit comme une cire molle
l'intelligence des generations.
III
Il est admis que les gens de province ouvrent de grands yeux dans nos
theatres, et admirent tout de confiance. Le journal qu'ils recoivent
de Paris a parle, et l'on suppose qu'ils s'inclinent tres bas, qu'ils
n'osent juger a leur tour les pieces centenaires et les artistes
applaudis par les Parisiens. C'est la une grande erreur.
Il n'y a pas de public plus difficile qu'un public de province. Telle
est l'exacte verite. J'entends un public forme par la bonne societe
d'une petite ville: les notaires, les avoues, les avocats, les medecins,
les negociants. Ils sont habitues a etre chez eux dans leur theatre,
sifflant les artistes qui leur deplaisent, formant leur troupe
eux-memes, grace a l'epreuve des trois debuts reglementaires. Notre
engouement parisien les surprend toujours, parce qu'ils exigent avant
tout d'un acteur de la conscience, une certaine moyenne de talent, un
jeu uniforme et convenable; jamais, chez eux, une actrice ne se
tirera d'une difficulte par une gambade; rien ne les choque comme ces
fantaisies que l'argot des coulisses a nommees des "cascades". Aussi,
quand ils viennent a Paris, ne peuvent-ils souvent s'expliquer la vogue
extraordinaire de certaines etoiles de vaudeville et d'operette. Ils
restent ahuris et scandalises.
Vingt fois, d'anciens amis de college, debarques a Paris pour huit
jours, m'ont repete: "Nous sommes alles hier soir dans tel theatre, et
nous ne comprenons pas comment on peut tolerer telle actrice ou tel
acteur. Chez nous, on les sifflerait sans pitie." Naturellement, je ne
veux nommer personne. Mais on serait bien surpris, si l'on savait pour
quelles etoiles les gens de province se montrent si severes. Remarquez
qu'au fond leurs critiques portent presque toujours juste. Ce qu'ils ne
veulent pas comprendre, c'est le coup de folie de Paris, cette flamme du
succes qui enleve tout, ces triomphes d'un jour que nous faisons surtout
aux femmes, lorsqu'elles ont, en dehors de leur plus ou de leur moins de
talent, le quelque chose qui nous gratte au bon endroit.
L'air de la province est autre. Les provinciaux ne vivent pas dans notre
air, et c'est pourquoi ils suffoquent a Paris. En outre, il faut faire
la part d'une certaine jalousie. Le point est delicat, je ne voudrais
pas insister; mais il est evident que la continuelle apotheose de Paris
finit par agacer les bons bourgeois des quatre coins de la France. On
ne leur parle que de Paris, tout est superbe a Paris; alors, lorsqu'ils
peuvent surprendre Paris en flagrant delit de mensonge et de betise, ils
triomphent. Il faut les entendre: Vraiment, les Parisiens ne sont pas
difficiles, ils font des succes a des cabotins que Marseille ou Lyon a
uses, ils s'engouent des rebuts de Bordeaux ou de Toulouse. Le pis est
que les provinciaux ont souvent raison. Je voudrais qu'on les ecoutat
juger en ce moment les troupes de l'Opera et de l'Opera-Comique. Et ils
retournent dans leurs villes, en haussant les epaules.
Ajoutez que le tapage de nos reclames irrite et deroute les gens qui, a
cent et deux cents lieues, ne peuvent faire la part de l'exageration.
Ils ne sont pas dans le secret des coulisses, ils ne devinent pas ce
qu'il y a sous une bordee d'articles elogieux, lancee a la tete du
premier petit torchon de femme venu. Nous autres, nous sourions, nous
savons ce qu'il faut croire. Eux, dans le milieu mort de leurs villes,
en dehors de notre monde, doivent tout prendre argent comptant. Pendant
des mois, ils lisent au cercle que mademoiselle X... est une merveille
de beaute et de talent. A la longue, ils prennent du respect pour
elle. Puis, quand ils la voient, leur desillusion est terrible. Rien
d'etonnant a ce qu'ils nous traitent alors de farceurs.
Et ce n'est pas seulement les artistes que les provinciaux jugent avec
severite, ce sont encore les pieces, jusqu'au personnel de nos theatres.
Je sais, par exemple, que l'importunite de nos ouvreuses les exaspere.
Un de mes amis, furibond, me disait encore hier qu'il ne comprenait pas
comment nous pouvions tolerer une pareille vexation. Quant aux pieces,
elles ne les satisfont presque jamais, parce que le plus souvent elles
leur echappent; je parle des pieces courantes, de celles dont Paris
consomme deux ou trois douzaines par hiver. On a dit avec raison qu'une
bonne moitie du repertoire actuel n'est plus compris au dela des
fortifications. Les allusions ne portent plus, la fleur parisienne se
fane, les pieces ne gardent que leur carcasse maigre. Des lors, il est
naturel qu'elles deplaisent a des gens qui les jugent pour leur merite
absolu.
Il ne faut donc pas croire a une admiration passive des provinciaux dans
nos theatres. S'il est tres vrai qu'ils s'y portent en foule, soyez
certains qu'ils reservent leur libre jugement. La curiosite les pousse,
ils veulent epuiser les plaisirs de Paris; mais ecoutez-les quand ils
sortent, et vous verrez qu'ils se prononcent tres carrement, qu'ils
ont trois fois sur quatre des airs dedaigneux et faches, comme si l'on
venait de les prendre a quelque attrape-nigauds.
Un autre fait que j'ai constate et qui est tres sensible en ce moment,
c'est la passion de la province pour les theatres lyriques. Un
provincial qui se hasardera a passer une soiree a la Comedie-Francaise
ira trois et quatre fois a l'Opera. Je veux bien admettre que ce soit
reellement la musique qui souleve une si belle passion. Mais encore
faut-il expliquer les circonstances qui entretiennent et qui accroissent
chaque jour un pareil mouvement. Nous ne sommes pas une nation assez
melomane pour qu'il n'y ait point a cela, en dehors de la musique, des
particularites determinantes.
La province va en masse a l'Opera pour une des raisons que j'ai dites
plus haut. Souvent les comedies, les vaudevilles lui echappent. Au
contraire, elle comprend toujours un opera. Il suffit qu'on chante, les
etrangers eux-memes n'ont pas besoin de suivre les paroles.
Je cours le risque d'ameuter les musiciens contre moi, mais je dirai
toute ma pensee. La litterature demande une culture de l'esprit, une
somme d'intelligence, pour etre goutee; tandis qu'il ne faut guere
qu'un temperament pour prendre a la musique de vives jouissances.
Certainement, j'admets une education de l'oreille, un sens particulier
du beau musical; je veux bien meme qu'on ne puisse penetrer les grands
maitres qu'avec un raffinement extreme de la sensation. Nous n'en
restons pas moins dans le domaine pur des sens, l'intelligence peut
rester absente. Ainsi, je me souviens d'avoir souvent etudie, aux
concerts populaires de M. Pasdeloup, des tailleurs ou des cordonniers
alsaciens, des ouvriers buvant beatement du Beethoven, tandis que des
messieurs avaient une admiration de commande parfaitement visible. Le
reve d'un cordonnier qui ecoule la symphonie en _la_, vaut le reve d'un
eleve de l'Ecole polytechnique. Un opera ne demande pas a etre compris,
il demande a etre senti. En tous cas, il suffit de le sentir pour s'y
recreer; au lieu que, si l'on ne comprend pas une comedie ou un drame,
on s'ennuie a mourir.
Eh bien, voila pourquoi, selon moi, la province prefere un opera a une
comedie. Prenons un jeune homme sorti d'un college, ayant fait son droit
dans une Faculte voisine, devenu chez lui avocat, avoue ou notaire.
Certes, ce n'est point un sot. Il a la teinture classique, il sait par
coeur des fragments de Boileau et de Racine. Seulement, les annees
coulent, il ne suit pas le mouvement litteraire, il reste ferme aux
nouvelles tentatives dramatiques. Cela se passe pour lui dans un
monde inconnu et ne l'interesse pas. Il lui faudrait faire un effort
d'intelligence, qui le derangerait dans ses habitudes de paresse
d'esprit. En un mot, comme il le dit lui-meme en riant, il est rouille;
a quoi bon se derouiller, quand l'occasion de le faire se presente au
plus une fois par an? Le plus simple est de lacher la litterature et de
se contenter de la musique.
Avec la musique, c'est une douce somnolence. Aucun besoin de penser.
Cela est exquis. On ne sait pas jusqu'ou peut aller la peur de la
pensee. Avoir des idees, les comparer, en tirer un jugement, quel labeur
ecrasant, quelle complication de rouages, comme cela fatigue! Tandis
qu'il est si commode d'avoir la tete vide, de se laisser aller a une
digestion aimable, dans un bain de melodie! Voila le bonheur parfait. On
est leger de cervelle, on jouit dans sa chair, toute la sensualite est
eveillee. Je ne parle pas des decors, de la mise en scene, des danses,
qui font de nos grands operas des feeries, des spectacles flattant la
vue autant que l'oreille.
Questionnez dix provinciaux, huit vous parleront de l'Opera avec
passion, tandis qu'ils montreront une admiration digne pour la
Comedie-Francaise. Et ce que je dis des provinciaux, je devrais
l'etendre aux Parisiens, aux spectateurs en general. Cela explique
l'importance enorme que prend chez nous le theatre de l'Opera; il recoit
la subvention la plus forte, il est loge dans un palais, il fait des
recettes colossales, il remue tout un peuple. Examinez, a cote, le
Theatre-Francais, dont la prosperite est pourtant si grande en ce
moment: on dirait une bicoque. Je dois confesser une faiblesse: le
theatre de l'Opera, avec son gonflement demesure, me fache. Il tient une
trop large place, qu'il vole a la litterature, aux chefs-d'oeuvre de
notre langue, a l'esprit humain. Je vois en lui le triomphe de la
sensualite et de la polissonnerie publiques. Certes, je n'entends pas
me poser en moraliste; au fond, toute decomposition m'interesse. Mais
j'estime qu'un peuple qui eleve un pareil temple a la musique et a la
danse, montre une inquietante lachete devant la pensee.
IV
Nos artistes de la Comedie-Francaise viennent de donner a Londres une
serie de representations. Le succes d'argent et de curiosite parait
indiscutable. On a publie des chiffres qui sont vrais sans doute. La
Comedie-Francaise a fait salle comble tous les soirs. C'est deja la un
fait caracteristique. J'ai vu une troupe anglaise jouer dans un theatre
de Paris; la salle etait vide, et les rares spectateurs pouffaient de
gaiete. Pourtant, la troupe donnait du Shakespeare. Il est vrai qu'a
part deux ou trois acteurs, les autres etaient bien mediocres. Mais
l'Angleterre pourrait nous envoyer ses meilleurs comediens, je crois que
Paris se derangerait difficilement pour aller les voir. Rappelez-vous
les maigres recettes realisees par Salvini. Pour nous, les theatres
etrangers n'existent pas, et nous sommes portes a nous egayer de ce qui
n'est point dans le genie de notre race. Les Anglais viennent donc de
nous donner un exemple de gout litteraire, soit que notre repertoire
et nos comediens leur plaisent reellement, soit qu'ils aient voulu
simplement montrer de la politesse pour la litterature d'un grand peuple
voisin.
Est ce bien, a la verite, un gout litteraire qui a empli chaque soir la
salle du Gaiety's Theatre? C'est ici que des documents exacts seraient
necessaires. Mais, avant d'etudier ce point, je dois dire que je n'ai
jamais compris la querelle qu'on a cherchee a la Comedie-Francaise,
lorsqu'il a ete question de son voyage a Londres. J'ai lu la-dessus
des articles d'une fureur bien etrange. Les plus doux accusaient nos
artistes de cupidite et leur deniaient le droit de passer la Manche.
D'autres prevoyaient un naufrage et se lamentaient. Avouez que
cela parait comique aujourd'hui. Une seule chose etait a craindre:
l'insucces, des salles vides, une diminution de prestige. Mais,
la-dessus, on pouvait etre tranquille; les recettes etaient quand meme
assurees, ce qui suffisait; car, pour le veritable effet produit par
les oeuvres et par les interpretes, il etait a l'avance certain, je
le repete, qu'on ne saurait jamais exactement a quoi s'en tenir. Les
journaux anglais ont ete courtois, et nos journaux francais se sont
montres patriotes. Des lors, la Comedie-Francaise avait mille
fois raison de se risquer; elle partait pour un triomphe, pour le
demi-million de recettes qu'on vient de publier. Certes, je ne suis
guere chauvin de mon naturel; mais, personnellement, j'ai vu avec
plaisir nos comediens aller faire une experience interessante dans un
pays ou ils etaient certains d'etre bien recus, meme s'ils ne plaisaient
pas completement.
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