Le naturalisme au theatre: les theories et les exemples written by Emile Zola
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Emile Zola >> Le naturalisme au theatre: les theories et les exemples
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D'ou vient donc cet avortement a peu pres general? On a vingt ans, on
part pour la conquete des planches, on se croit tres hardi et tres neuf;
et pas du tout, lorsqu'on a accouche d'un drame ou d'une comedie, il
arrive presque toujours qu'on a pille le repertoire de Scribe ou de M.
d'Ennery. C'est tout au plus si, par maladresse, on a reussi a defigurer
les situations qu'on leur a prises. Et j'insiste sur l'innocence
parfaite de ces plagiats, on s'imagine de tres bonne foi avoir tente un
effort considerable d'originalite.
Les critiques qui font du theatre une science et qui proclament la
necessite absolue de la mecanique theatrale, expliqueront le fait en
disant qu'il faut etre ecolier avant d'etre maitre. Pour eux, il est
fatal qu'on passe par Scribe et M. d'Ennery, si l'on veut un jour
connaitre toutes les finesses du metier. On etudie naturellement dans
leurs oeuvres le code des traditions. Meme les critiques dont je parle
croiront tirer de cette imitation inconsciente un argument decisif en
faveur de leurs theories: ils diront que le theatre est a un tel point
une pure affaire de charpente, que les debutants, malgre eux, commencent
presque toujours par ramasser les vieilles poutres abandonnees pour en
faire une carcasse a leurs oeuvres.
Quant a moi, je tire de l'aventure des reflexions tout autres. Je
demande pardon si je me mets en scene; mais j'estime que les meilleures
observations sont celles que l'on fait sur soi. Pourquoi, lorsqu'a vingt
ans je revais des plans de drames et de comedies, ne trouvais-je jamais
que des coups de theatre las de trainer partout? Pourquoi une idee de
piece se presentait-elle toujours a moi avec des combinaisons connues,
une convention qui sentait le monde des planches? La reponse est simple:
j'avais deja l'esprit infecte par les pieces que j'avais vu jouer,
je croyais deja a mon insu que le theatre est un coin a part, ou les
actions et les paroles prennent forcement une deviation reglee d'avance.
Je me souviens de ma jeunesse passee dans une petite ville. Le theatre
jouait trois fois par semaine, et j'en avais la passion. Je ne dinais
pas pour etre le premier a la porte, avant l'ouverture des bureaux.
C'est la, dans cette salle etroite, que pendant cinq ou six ans j'ai
vu defiler tout le repertoire du Gymnase et de la Porte-Saint-Martin.
Education deplorable et dont je sens toujours en moi l'empreinte
ineffacable. Maudite petite salle! j'y ai appris comment un personnage
doit entrer et sortir; j'y ai appris la symetrie des coups de scene, la
necessite des roles sympathiques et moraux, tous les escamotages de
la verite, grace a un geste ou a une tirade; j'y ai appris ce code
complique de la convention, cet arsenal des ficelles qui a fini par
constituer chez nous ce que la critique appelle de ce mot absolu "le
theatre". J'etais sans defense alors, et j'emmagasinais vraiment de
jolies choses dans ma cervelle.
On ne saurait croire l'impression enorme que produit le theatre sur une
intelligence de collegien echappe. On est tout neuf, on se faconne la
comme une cire molle. Et le travail sourd qui se fait en vous, ne tarde
pas a vous imposer cet axiome: la vie est une chose, le theatre en est
une autre. De la, cette conclusion: quand on veut faire du theatre, il
s'agit d'oublier la vie et de manoeuvrer ses personnages d'apres une
tactique particuliere, dont on apprend les regles.
Allez donc vous etonner ensuite si les debutants ne lancent pas des
pieces originales! Ils sont deflores par dix ans de representations
subies. Quand ils evoquent l'idee de theatre, toute une longue suite de
vaudevilles et de melodrames defilent et les ecrasent. Ils ont dans le
sang la tradition. Pour se degager de cette education abominable, il
leur faut de longs efforts. Certes, je crois qu'un garcon qui n'aurait
jamais mis les pieds dans une salle de spectacle, serait beaucoup
plus pres d'un chef-d'oeuvre qu'un garcon dont l'intelligence a recu
l'empreinte de cent representations successives.
Et l'on surprend tres bien la comment la convention theatrale se forme.
C'est une autre langue que l'on apprend a parler. Dans les familles
riches, on a une gouvernante anglaise ou allemande qui est chargee de
parler sa langue aux enfants, pour que ceux-ci l'apprennent sans meme
s'en apercevoir. Eh bien, c'est de cette facon que se transmet la
convention theatrale. A notre insu, nous l'admettons comme une chose
courante et naturelle. Elle nous prend tout jeunes et ne nous lache
plus. Cela nous semble necessaire qu'on agisse autrement sur les
planches que dans la vie de tous les jours. Nous en arrivons meme a
marquer certains faits comme appartenant specialement au theatre. "Ca,
c'est du theatre", disons-nous, tellement nous distinguons entre ce qui
est et ce que nous avons accepte.
Le pis est que cette phrase: "Ca, c'est du theatre", prouve a quel point
de simple facture nous avons rabaisse notre scene nationale. Est-ce que
du temps de Moliere et de Racine, un critique aurait ose louer leurs
chefs-d'oeuvre, en disant: "C'est du theatre"? Aujourd'hui, quand on dit
qu'une piece est du theatre, il n'y a plus qu'a tirer l'echelle. C'est,
je le repete une fois encore, que l'intrigue et la charpente priment
tout, dans notre litterature dramatique. Le code theatral que le gout
public impose n'a pas cent ans de date, et j'enrage lorsque j'entends
qu'on le donne comme une loi revelee, a jamais immuable, qui a toujours
ete et qui sera toujours. Si l'on se contentait de voir dans ce pretendu
code une formule passagere qu'une autre formule remplacera demain, rien
ne serait plus juste, et il n'y aurait pas a se facher.
D'ailleurs, on peut bien accorder que la formule en question, celle qui
agonise en ce moment, a ete inventee par des hommes d'habilete et de
gout. En voyant le succes europeen qu'elle a eu, ils ont pu croire un
instant qu'ils avaient decouvert "le theatre", le seul, l'unique. Toutes
les nations voisines, depuis cinquante ans, ont pille notre repertoire
moderne et n'ont guere vecu que de nos miettes dramatiques. Cela vient
de ce que la formule de nos dramaturges et de nos vaudevillistes
convient aux foules, qu'elle les prend par la curiosite et l'interet
purement physique. En outre, c'est la une litterature legere, d'une
digestion facile, qui ne demande pas un grand effort pour etre comprise.
Le roman feuilleton a eu un pareil succes en Europe.
Certes, il ne faut pas etre fier, selon moi, de l'engouement de la
Russie et de l'Angleterre, par exemple, pour nos pieces actuelles. Ces
pays nous empruntent aussi les modes de nos femmes, et l'on sait que ce
ne sont pas nos meilleurs ecrivains qui y sont applaudis. Est-ce que
jamais les Russes et les Anglais ont eu l'idee de traduire notre
repertoire classique? Non; mais ils raffolent de nos operettes. Je le
dis encore, le succes en Europe de nos pieces modernes vient justement
de leurs qualites moyennes: un jeu de bascule heureux, un rebus qu'on
donne a dechiffrer, un joujou a la mode d'un maniement facile pour
toutes les intelligences et toutes les nationalites.
D'ailleurs, c'est chez les etrangers eux-memes que j'irai choisir
aujourd'hui mon dernier argument contre cette idee fausse d'un absolu
quelconque dans l'art dramatique. Il faut connaitre le theatre russe et
le theatre anglais. Rien d'aussi different, rien d'aussi contraire a
l'idee balancee et rythmique que nous nous faisons en France d'une
piece. La litterature russe compte quelques drames superbes, qui se
developpent avec une originalite d'allures des plus caracteristiques:
et je n'ai pas a dire quelle violence, quel genie libre regne dans le
theatre anglais. Il est vrai, nous avons infecte ces peuples de notre
joli joujou a la Scribe, mais leurs theatres nationaux n'en sont pas
moins la pour nous montrer ce qu'on peut oser.
En tout cas, les chefs-d'oeuvre dramatiques des autres nations prouvent
que notre theatre contemporain, loin d'etre une formule absolue, n'est
qu'un enfant batard et bien peigne. Il est l'expression d'une decadence,
il a perdu toutes les rudesses du genie et ne se sauve que par les
graces d'une facture adroite. Aussi est-il grand temps de le retremper
aux sources de l'art, dans l'etude de l'homme et, dans le respect de la
realite.
Un de mes bons amis me faisait des confidences dernierement. Il a ecrit
plus de dix romans, il marche librement dans un livre, et il me disait
que le theatre le faisait trembler, lui qui pourtant n'est pas un
timide. C'est que son education dramatique le gene et le trouble, des
qu'il veut aborder une piece. Il voit les coups de scene connus, il
entend les repliques d'usage, il a la cervelle tellement pleine de ce
monde de carton, qu'il n'ose faire un effort pour se debarrasser et etre
lui. Tout ce public qu'il evoque en imagination, les yeux braques sur
la scene, le jour ou l'on jouera son oeuvre, l'effare au point qu'il
devient imbecile et qu'il se sent glisser aux banalites applaudies. Il
lui faudrait tout oublier.
LES DEUX MORALES
La morale qui se degage de notre theatre contemporain, me cause toujours
une bien grande surprise. Rien n'est singulier comme la formation de
ces deux mondes si tranches, le monde litteraire et le monde vivant;
on dirait deux pays ou les lois, les moeurs, les sentiments, la langue
elle-meme, offrent de radicales differences. Et la tradition est telle
que cela ne choque personne; au contraire, on s'effare, on crie au
mensonge et au scandale, quand un homme ose s'apercevoir de cette
anomalie et affiche la pretention de vouloir qu'une meme philosophie
sorte du mouvement social et du mouvement litteraire.
Je prendrai un exemple, pour etablir nettement l'etat des choses. Nous
sommes au theatre ou dans un roman. Un jeune homme pauvre a rencontre
une jeune fille riche; tous les deux s'adorent et sont parfaitement
honnetes; le jeune homme refuse d'epouser la jeune fille par
delicatesse; mais voila qu'elle devient pauvre, et tout de suite il
accepte sa main, au milieu de l'allegresse generale. Ou bien c'est la
situation contraire: la jeune fille est pauvre, le jeune homme est
riche; meme combat de delicatesse, un peu plus ridicule; seulement,
on ajoute alors un raffinement final, un refus absolu du jeune homme
d'epouser celle qu'il aime quand il est ruine, parce qu'il ne peut plus
la combler de bien-etre.
Etudions la vie maintenant, la vie quotidienne, celle qui se passe
couramment sous nos yeux. Est-ce que tous les jours les garcons les plus
dignes, les plus loyaux, n'epousent pas des femmes plus riches qu'eux,
sans perdre pour cela la moindre parcelle de leur honnetete? Est-ce
que, dans notre, societe, un pareil mariage entraine, a moins de
complications odieuses, une idee infamante, meme un blame quelconque?
Mais il y a mieux, lorsque la fortune vient de l'homme, ne sommes-nous
pas touches de ce qu'on appelle un mariage d'amour, et la jeune fille
qui ferait des mines degoutees pour se laisser enrichir par l'homme
qu'elle adore, ne serait-elle pas regardee comme la plus desagreable des
peronnelles? Ainsi donc, le mariage avec la disproportion des fortunes
est parfaitement admis dans nos moeurs; il ne choque personne, il ne
fait pas question; enfin il n'est immoral qu'au theatre, ou il reste a
l'etat d'instrument scenique.
Prenons un second exemple. Voici un fils tres noble, tres grand, qui a
le malheur d'avoir pour pere un gredin. Au theatre, ce fils sanglote; il
se dit le rebut de la societe, il parle de s'enterrer dans sa honte, et
les spectateurs trouvent ca tout naturel. C'est ainsi qu'un pere qui ne
s'est pas bien conduit, devient immediatement pour ses enfants un
boulet de bagne. Des pieces entieres roulent la-dessus, avec, un luxe
incroyable de beaux sentiments, d'amertume et d'abnegations sublimes.
Transportons la situation dans la vie. Est-ce que, chez nous, un galant
homme est deshonore pour etre le fils d'un pere peu scrupuleux? Regardez
autour de vous, le cas est bien frequent, personne ne refusera la main
a un honnete garcon qui compte dans sa famille un brasseur d'affaires
equivoques ou quelque personnage de moralite douteuse. Le mot s'entend
tous les jours: "Ah! le pere X..., quel gredin! Mais le fils est un si
honnete garcon!" Je ne parle pas des peres qui ont des demeles avec la
justice, mais de cette masse considerable de chefs de famille dont la
fortune garde une etrange odeur de trafics inavouables-. On herite
pourtant de ces peres-la sans se croire deshonore et sans etre traite
de malhonnete homme. Je ne juge pas, je dis comment va la vie, j'expose
notre societe dans son travail, dans son fonctionnement reel.
Remarquez qu'il ne s'agit pas du theatre de fabrication. Ce sont nos
auteurs contemporains les plus applaudis et les plus dignes de l'etre
qui dissertent de la sorte a l'infini sur les facons delicates d'avoir
de l'honneur. Presque toutes les comedies de M. Augier, de M. Feuillet,
de M. Sardou reposent sur une donnee semblable: un fils qui reve la
redemption de son pere, ou deux amoureux qui font leur malheur en se
querellant a qui sera le plus pauvre. C'est un cliche accepte dans les
vaudevilles comme dans les pieces tres litteraires. J'en pourrais dire
autant du roman. Les ecrivains de talent pataugent dans ce poncif comme
les derniers des feuilletonistes.
Il y a donc la, quand on etudie de pres la mecanique theatrale, un
simple rouage accepte de tous, dont l'emploi est fixe par des regles, et
qui produit toujours le meme effet sur le public. La formule veut que
la question d'argent desespere les amoureux delicats; et des que deux
amoureux, dans les conditions requises, sont mis a la scene, l'auteur
dramatique emploie tout de suite la formule, comme il placerait une
piece decoupee dans un jeu de patience. Cela s'emboite, le public
retrouve l'idee toute faite, on s'entend a demi mots, rien de plus
commode; car on est dispense d'une etude serieuse des realites, on
echappe a toutes recherches et a toutes facons de voir originales. De
meme pour le fils qui meurt de la honte de son pere; il fait partie de
la collection de pantins que les theatres ont dans leurs magasins
des accessoires. On le revoit toujours avec plaisir, ce type du fils
vengeur, en bois ou en carton. La comedie italienne avait Arlequin,
Pierrot, Polichinelle, Colombine, ces types de la grace et de la
coquinerie humaines, si observes et si vrais dans la fantaisie; nous
autres, nous avons la collection la plus triste, la plus laide, la plus
faussement noble qu'on puisse voir, des bonshommes blemes, l'amant qui
crache sur l'argent, le fils qui porte le deuil des farces du pere, et
tant d'autres faiseurs de sermons, abstracteurs de quintessence morale,
professeurs de beaux sentiments. Qui donc ecrira les _Precieuses
ridicules_ de ce protestantisme qui nous noie?
J'ai dit un jour que notre theatre se mourait d'une indigestion de
morale. Rien de plus juste. Nos pieces sont petites, parce qu'au lieu
d'etre humaines, elles ont la pretention d'etre honnetes. Mettez donc la
largeur philosophique de Shakespeare a cote du catechisme d'honnetete
que nos auteurs dramatiques les plus celebres se piquent d'enseigner
a la foule. Comme c'est etroit, ces luttes d'un honneur faux sur des
points qui devraient disparaitre dans le grand cri douloureux de
l'humanite souffrante! Ce n'est pas vrai et ce n'est pas grand. Est-ce
que nos energies sont la? est-ce que le labeur de notre grand siecle se
trouve dans ces puerilites du coeur? On appelle cela la morale; non, ce
n'est pas la morale, c'est un affadissement de toutes nos virilites,
c'est un temps precieux perdu a des jeux de marionnettes.
La morale, je vais vous la dire. Toi, tu aimes cette jeune fille, qui
est riche; epouse-la si elle t'aime, et tire quelque grande chose de
cette fortune. Toi, tu aimes ce jeune homme, qui est riche; laisse-toi
epouser, fais du bonheur. Toi, tu as un pere qui a vole; apprends
l'existence, impose-toi au respect. Et tous, jetez-vous dans l'action,
acceptez et decuplez la vie. Vivre, la morale est la uniquement, dans sa
necessite, dans sa grandeur. En dehors de la vie, du labeur continu
de l'humanite, il n'y a que folies metaphysiques, que duperies et que
miseres. Refuser ce qui est, sous le pretexte que les realites ne sont
pas assez nobles, c'est se jeter dans la monstruosite de parti pris.
Tout notre theatre est monstrueux, parce qu'il est bati en l'air.
Dernierement, un auteur dramatique mettait cinquante pages a me prouver
triomphalement que le public entasse dans une salle de spectacle avait
des idees particulieres et arretees sur toutes choses. Helas! je le
sais, puisque c'est contre cet etrange phenomene que je combats. Quelle
interessante etude on pourrait faire sur la transformation qui s'opere
chez un homme, des qu'il est entre dans une salle de spectacle! Le voila
sur le trottoir: il traitera de sot tout ami qui viendra lui raconter la
rupture de son mariage avec une demoiselle riche, en lui soumettant
les scrupules de sa conscience; il serrera avec affection la main d'un
charmant garcon, dont le pere s'est enrichi en nourrissant, nos soldats
de vivres avaries. Puis, il entre dans le theatre, et il ecoute pendant
trois heures avec attendrissement le duo desole de deux amants que la
fortune separe, ou il partage l'indignation et le desespoir d'un fils
force d'heriter a la mort d'un pere trop millionnaire. Que s'est-il donc
passe? Une chose bien simple: ce spectateur, sorti de la vie, est tombe
dans la convention.
On dit que cela est bon et que d'ailleurs cela est fatal. Non cela ne
saurait etre bon, car tout mensonge, meme noble, ne peut que pervertir.
Il n'est pas bon de desesperer les coeurs par la peinture de sentiments
trop raffines, radicalement faux d'ailleurs dans leur exageration
presque maladive. Cela devient une religion, avec ses detraquements,
ses abus de ferveur devote. Le mysticisme de l'honneur peut faire des
victimes, comme toute crise purement cerebrale. Et il n'est pas vrai
davantage que cela soit fatal. Je vois bien la convention exister, mais
rien ne dit qu'elle est immuable, tout demontre au contraire qu'elle
cede un peu chaque jour sous les coups de la verite. Ce spectateur dont
je parle plus haut, n'a pas invente les idees auxquelles il obeit; il
les a au contraire recues et il les transmettra plus ou moins changees,
si on les transforme en lui. Je veux dire que la convention est faite
par les auteurs et que des lors les auteurs peuvent la defaire. Sans
doute il ne s'agit pas de mettre brusquement toutes les verites a la
scene, car elles derangeraient trop les habitudes seculaires du
public; mais, insensiblement, et par une force superieure, les verites
s'imposeront. C'est un travail lent qui a lieu devant nous et dont les
aveugles seuls peuvent nier les progres quotidiens.
Je reviens aux deux morales, qui se resument en somme dans la question
double de la verite et de la convention. Quand nous ecrivons un roman ou
nous tachons d'etre des analystes exacts, des protestations furieuses
s'elevent, on pretend que nous ramassons des monstres dans le ruisseau,
que nous nous plaisons de parti pris dans le difforme et l'exceptionnel.
Or, nos monstres sont tout simplement des hommes, et des hommes fort
ordinaires, comme nous en coudoyons partout dans la vie, sans tant nous
offenser. Voyez un salon, je parle du plus honnete: si vous ecriviez
les confessions sinceres des invites, vous laisseriez un document qui
scandaliserait les voleurs et les assassins. Dans nos livres, nous avons
conscience souvent d'avoir pris la moyenne, de peindre des personnages
que tout le monde recoit, et nous restons un peu interloques, lorsqu'on
nous accuse de ne frequenter que les bouges; meme, au fond de
ces bouges, il y a une honnetete relative que nous indiquons
scrupuleusement, mais que personne ne parait retrouver sous notre plume.
Toujours les deux morales. Il est admis que la vie est une chose et que
la litterature en est une autre. Ce qui est accepte couramment dans la
rue et chez soi, devient une simple ordure des qu'on l'imprime. Si nous
decoiffons une femme, c'est une fille; si nous nous permettons d'enlever
la redingote d'un monsieur, c'est un gredin. La bonhomie de l'existence,
les promiscuites tolerees, les libertes permises de langage et de
sentiments, tout ce train-train qui fait la vie, prend immediatement
dans nos oeuvres ecrites l'apparence d'une diffamation. Les lecteurs ne
sont pas accoutumes a se voir dans un miroir fidele, et ils crient au
mensonge et a la cruaute.
Les lecteurs et les spectateurs s'habitueront, voila tout. Nous avons
pour nous la force de l'eternelle moralite du vrai. La besogne du siecle
est la notre. Peu a peu, le public sera avec nous, lorsqu'il sentira le
vide de cette litterature alambiquee, qui vit de formules toutes
faites. Il verra que la veritable grandeur n'est pas dans un etalage de
dissertations morales, mais dans l'action meme de la vie. Rever ce qui
pourrait etre devient un jeu enfantin, quand on peut peindre ce qui est;
et, je le dis encore, le reel ne saurait etre ni vulgaire ni honteux,
car c'est le reel qui a fait le monde. Derriere les rudesses de nos
analyses, derriere nos peintures qui choquent et qui epouvantent
aujourd'hui, on verra se lever la grande figure de l'Humanite, saignante
et splendide, dans sa creation incessante.
LA CRITIQUE ET LE PUBLIC
I
Il faut que je confesse un de mes gros etonnements. Quand j'assiste a
une premiere representation, j'entends souvent pendant les entr'actes
des jugements sommaires, echappes a mes confreres les critiques. Il
n'est pas besoin d'ecouter, il suffit de passer dans un couloir; les
voix se haussent, on attrape des mots, des phrases entieres. La, semble
regner la severite la plus grande. On entend voler ces condamnations
sans appel: "C'est infect! c'est idiot! ca ne fera pas le sou!"
Et remarquez que les critiques ne sont que justes. La piece est
generalement grotesque. Pourtant, cette belle franchise me touche
toujours beaucoup, parce que je sais combien il est courageux de dire
ce qu'on pense. Mes confreres ont l'air si indigne, si exaspere par le
supplice inutile auquel on les condamne, que les jours suivants j'ai
parfois la curiosite de lire leurs articles pour voir comment leur bile
s'est epanchee. Ah! le pauvre auteur, me dis-je en ouvrant les journaux,
ils vont l'avoir joliment accommode! C'est a peine si les lecteurs
pourront en retrouver les morceaux.
Je lis, et je reste stupefait. Je relis pour bien me prouver que je ne
me trompe pas. Ce n'est plus le franc parler des couloirs, la verite
toute crue, la severite legitime d'hommes qu'on vient d'ennuyer et qui
se soulagent. Certains articles sont tout a fait aimables, jettent,
comme on dit, des matelas pour amortir la chute de la piece, poussent
meme la politesse jusqu'a effeuiller quelques roses sur ces matelas.
D'autres articles hasardent des objections, discutent avec l'auteur,
finissent par lui promettre un bel avenir. Enfin les plus mauvais
plaident les circonstances attenuantes.
Et remarquez que le fait se passe surtout quand la piece est signee d'un
nom connu, quand il s'agit de repecher une celebrite qui se noie. Pour
les debutants, les uns sont accueillis avec une bienveillance
extreme, les autres sont echarpes sans pitie aucune. Cela tient a des
considerations dont je parlerai tout a l'heure.
Certes, je ne fais pas un proces a mes confreres. Je parle en general,
et j'admets a l'avance toutes les exceptions qu'on voudra. Mon seul
desir est d'etudier dans quelles conditions facheuses la critique se
trouve exercee, par suite des infirmites humaines et des fatalites du
milieu ou se meuvent les juges dramatiques.
Il y a donc, entre la representation d'une piece et l'heure ou l'on
prend la plume pour en parler, toute une operation d'esprit. La
piece est exaltee ou ereintee, parce qu'elle passe par les passions
personnelles du critique. La bienveillance outree a plusieurs causes,
dont voici les principales: le respect des situations acquises, la
camaraderie, nee de relations entre confreres, enfin l'indifference
absolue, la longue experience que la franchise ne sert a rien.
Le respect des situations acquises vient d'un sentiment conservateur.
On plie l'echine devant un auteur arrive, comme on la plie devant un
ministre qui est au pouvoir; et meme, s'il a une heure de betise, on la
cache soigneusement, parce qu'il n'est pas prudent de deranger les idees
de la foule et de lui faire entendre qu'un homme puissant, maitre du
succes, peut se tromper comme le dernier des pleutres. Cela affaiblirait
le principe de l'autorite. On doit veiller au maintien du respect, si
l'on ne veut pas etre deborde par les revolutionnaires. Donc, on lance
son coup de chapeau quand meme, on pousse la foule sur le trottoir
banal, en lui deguisant l'ennui de la promenade.
La camaraderie est bien forte, elle aussi. On a dine la veille avec
l'auteur dans une maison charmante; on doit dejeuner le lendemain avec
lui, chez un ancien ami de college. Tout l'hiver, on le rencontre; on
ne peut entrer dans un salon sans le voir et sans lui serrer la main.
Alors, comment voulez-vous qu'on lui dise brutalement que sa piece est
detestable? Il verrait la une trahison, on mettrait dans l'embarras tous
les braves gens qui vous recoivent l'un et l'autre. Le pis est qu'il a
murmure a votre oreille:
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