Le naturalisme au theatre: les theories et les exemples written by Emile Zola
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Emile Zola >> Le naturalisme au theatre: les theories et les exemples
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Que voulez-vous? l'illusion ne se produit pas pour moi, et des lors je
ne puis gouter aucun plaisir. Il m'est impossible d'empecher ma raison
de fonctionner. Dans les endroits les plus pathetiques, ce sont des
reflexions, des revoltes du bon sens, qui me gatent absolument les
meilleures scenes. Pourquoi tel personnage fait-il cela? pourquoi tel
autre dit-il ceci? c'est ridicule, c'est pueril, et le reste. Je passe
les soirees, dans mon fauteuil, a couver de grosses coleres, lorsque
naturellement je ne demanderais pas mieux que de m'amuser en digne
bourgeois. Une scene vraie arrive-t-elle, je suis pris tout entier, et
je sens bien que la salle est prise comme moi. La verite est donc la
grande force au theatre, la seule force qui impose l'illusion complete,
qui donne a l'art dramatique l'intensite, du reel. Et je ne demande pas
autre chose, je demande a ce qu'on me prenne tout entier, sans laisser
a ma raison le loisir de critiquer en moi mon emotion, a mesure qu'elle
voudrait naitre. Toute la theorie du theatre est la.
La _Reine Margot_ est d'un art absolument inferieur. J'y vois une
exhibition, un carnaval historique, pas davantage; cela pourrait tres
bien se jouer dans une baraque de foire, si la baraque avait les
dimensions convenables. Mais, ceci pose, il est evident que l'oeuvre
a ete fabriquee par des mains habiles, qu'elle contient meme quelques
scenes puissantes, ou l'on reconnait la griffe d'Alexandre Dumas, cet
inepuisable conteur d'une invention si extraordinaire. Je vais tacher
d'indiquer ce qui me plait et ce qui me deplait.
J'ai beaucoup entendu vanter l'exposition, la rencontre de Coconnas et
de La Mole, le soir meme de la Saint-Barthelemy, leur combat, la fuite
de La Mole jusque dans la chambre de la reine Marguerite, enfin le roi
Charles IX tirant un coup d'arquebuse par une des fenetres du Louvre.
C'est une course, un pietinement, une bousculade a travers trois
tableaux. Beaucoup de bruit, des corteges, des coups de fusil, du
mouvement a coup sur, mais de la vie, pas le moins du monde! Il ne faut
pas confondre la vie avec le mouvement. Je suis certain qu'un simple
tableau, largement concu, poserait beaucoup mieux la Saint-Barthelemy
que ce tourbillon de gens qui se precipitent, sans que nous ayons le
temps de faire connaissance avec eux. Il y a simplement la un interet de
bruit, une enfilade de scenes destinees a agir sur le gros public. C'est
l'art des treteaux, avec les ressources de la mise en scene moderne.
Je ne parle pas de la verite. Une des choses qui m'ont le plus stupefie,
c'a ete de voir une troupe de gardes, les gardes de la duchesse de
Nevers, passer par la chambre a coucher de la reine de Navarre. La
duchesse traverse la chambre, il est vrai; mais est-il acceptable que
les gardes la traversent aussi? Je me demande encore ce que ces gardes
font la. Une chose bien etrange aussi, c'est la facon dont le roi tire
sur le peuple. Il dirige d'abord son arme sur Henri de Navarre, puis
reculant pour ne pas ceder a une pensee criminelle, il s'ecrie: "Il faut
pourtant que je tue quelqu'un!" Et il tire par la fenetre. Remarquez que
le Charles IX du drame est un personnage sympathique; les auteurs ne lui
ont donne que cet acces de ferocite, pour utiliser la legende: c'est un
placage visible, d'un effet qui consterne. Le pis est qu'on charge si
fortement l'arquebuse, afin d'emouvoir la salle sans doute, que le roi a
l'air de tirer un coup de canon.
La partie la plus puissante du drame est l'empoisonnement de Charles IX,
a l'aide d'un livre de chasse, dont Catherine de Medicis a trempe les
pages dans une solution d'arsenic et qu'elle destinait a Henri de
Navarre. La fatalite vengeresse veut que la mere tue ainsi son propre
fils. Ajoutez que le duc d'Alencon, le frere du roi, surprenant celui-ci
en train de s'empoisonner, en mouillant son doigt afin de tourner les
pages, le laisse tranquillement continuer, jugeant l'occasion bonne pour
monter sur le trone. Une famille interessante, vraiment! A ce propos, je
faisais une reflexion. Pourquoi, au theatre, permet-on tous les crimes
dans les familles royales? Le theatre classique nous montre les rois
grecs s'egorgeant entre eux avec la plus belle facilite du monde. Les
drames romantiques abusent aussi des rois chenapans. Dans les drames
bourgeois, au contraire, les trop gros crimes indignent la salle. Sans
doute, il faut porter couronne pour etre un gredin a son aise.
Je ne parle toujours pas de verite. Rien n'est plus comique, au fond,
que ce roi empoisonne qui se promene encore dans une demi-douzaine de
tableaux, avec des acces de coliques de temps a autre. Il finit par
savoir qu'il a de l'arsenic dans le corps, et Rene, un savant medecin,
lui ayant dit qu'il n'y avait rien a faire, il ne fait rien pour lutter
contre la mort. Cela est inacceptable, l'arsenic est un poison que l'on
combat parfaitement. J'ai ete obsede par cette idee pendant toute la
deuxieme partie du drame: "Mais pourquoi Charles IX n'est-il pas dans
son lit?" C'est un souci vulgaire, une preoccupation bourgeoise, je le
sais; mais je ne puis rien contre les habitudes de mon esprit. Lisez
donc _Madame Bovary_, voyez comment on meurt par l'arsenic, vous me
direz ensuite si Charles IX n'est pas tres drole. Non seulement aucun
des symptomes n'est observe, mais encore il est impossible que le roi
ne se mette pas entre les mains des medecins, en leur disant de tenter
quand meme la guerison.
Les personnages de Coconnas et de La Mole, qui ont fait autrefois le
succes du drame, sont des silhouettes enluminees de tons vifs pour les
spectateurs peu lettres. D'ailleurs, la partie purement romanesque tient
fort peu de place, et l'on regrette l'histoire, cette Marguerite si
belle, que tout son siecle a adoree. Comme elle est reduite la-dedans
a un role de poupee vulgaire! Elle, la savante, la spirituelle,
l'amoureuse, c'est a peine si elle est un rouage dans cette machine
dramatique. Tout se rapetisse et s'aplatit. On dirait un theatre
mecanique. Le plus grand defaut de ces vastes pieces populaires,
decoupees dans des romans, c'est de reduire ainsi les personnages les
plus importants a des emplois d'utilites; il ne reste guere que de la
figuration; toute la chair de l'oeuvre s'en va pour ne laisser voir que
la carcasse. D'autre part, on ne comprend plus que difficilement, on
doit sans cesse suppleer a ce que les heros n'ont pas le temps de nous
dire.
Le succes de la _Reine Margot_ a ete tres vif autrefois, et il est
possible que la reprise soit fructueuse. Sans doute, pour gouter une
oeuvre pareille il faut une naivete d'impressions que je n'ai plus. Si
je pouvais retrouver mes seize ans, mes durs commencements de jeune
homme, et reprendre une place en haut, a une des galeries, je serais
sans doute moins severe. Mais trop d'etudes ont passe sur moi, trop
d'analyse et trop d'observation, pour que je puisse me plaire a une
oeuvre qui m'ennuie par sa puerilite et qui me fache par ses mensonges.
Je suis meme d'avis que, si le peuple s'amuse a un pareil spectacle,
on devrait l'en sevrer, car il ne peut qu'y fausser son jugement et y
desapprendre notre histoire nationale.
V
La reprise du _Batard_, a la Porte-Saint-Martin, vient de remettre pour
un instant en lumiere la figure d'Alfred Touroude. Il paraissait bien
oublie; la mort, en une seule annee, l'avait pris tout entier, et il a
fallu le chomage des grosses chaleurs, l'embarras des critiques qui
ne savent comment emplir leurs articles, pour ressusciter cet auteur
dramatique deja couche dans le neant.
La mort d'Alfred Touroude a ete un deuil pour ses amis. Mais l'art
n'avait deja plus a pleurer en lui, malgre sa jeunesse, un talent dans
la fleur de ses promesses. Il est peu d'exemples d'une carriere
si courte et si bornee. Acclame a ses debuts, il avait prouve son
impuissance, des sa troisieme ou quatrieme piece. Il decourageait
ceux qui esperaient en son temperament, il montrait de plus en plus
l'impossibilite radicale ou il etait de mettre debout une oeuvre
litteraire. Chaque nouveau pas etait une chute. Quand il est mort,
a moins d'un de ces prodiges de souplesse dont sa nature brutale ne
semblait guere capable, on n'osait plus attendre de lui une de ces
oeuvres completes et decisives qui classent un homme.
Et veut-on savoir ou etait sa plaie, a mon sens? Il ne savait pas
ecrire, il fabriquait ses pieces comme un menuisier fabrique une table,
a coups de scie et de marteau. Son dialogue etait stupefiant de phrases
incorrectes, de tournures ampoulees et ridicules. Et il n'y avait pas
que le style qui montrat le plus grand dedain de l'art, la contexture
des pieces elle-meme indiquait un esprit depourvu de litterature,
incapable d'un arrangement equilibre de poete. Il faisait en un mot du
theatre pour faire du theatre, comme certains critiques veulent qu'on en
fasse, sans se soucier d'autre chose que de la mecanique theatrale.
Quel exemple plein d'enseignements, si les critiques en question
voulaient bien etre logiques! Je leur ai entendu dire que Touroude avait
le don, c'est-a-dire qu'il apportait ce metier du theatre, sans lequel,
selon eux, on ne saurait ecrire une bonne piece. Un joli don, en verite,
si ce don conduit aux derniers drames de Touroude! On voit par lui a
quoi sert de naitre auteur dramatique, lorsqu'on ne nait pas en meme
temps ecrivain et poete. Il serait grand temps de proclamer une verite:
c'est qu'en litterature, au theatre comme dans le roman, il faut d'abord
aimer les lettres. L'ecrivain passe le premier, l'homme de metier ne
vient qu'au second rang.
Je retombe ici dans l'eternelle querelle. Notre critique contemporaine a
fait du theatre un terrain ferme ou elle admet les seuls fabricants, en
consignant a la porte les hommes de style. Le theatre est ainsi devenu
un domaine a part, dans lequel la litterature est simplement toleree.
D'abord, sachez-fabriquer une machine dramatique selon le gout du
jour; ensuite, ecrivez en francais si vous pouvez, mais cela n'est pas
absolument necessaire. Meme cela gene, car il est passe en axiome qu'un
ecrivain de race est un geneur sur les planches; les directeurs se
sauvent, les acteurs sont paralyses, jusqu'au pompier de service qui
sourit avec mepris!
Il n'y a qu'en France, a coup sur, qu'on se fait une si etrange idee du
theatre. Et encore cette idee date-t-elle uniquement de ce siecle. Notre
critique a rabaisse la question au point de vue des besoins de la foule.
Il faut des spectacles, et l'on a imagine une formule expeditive pour
fabriquer des spectacles qui puissent plaire au plus grand nombre. De
cette maniere, notre critique s'occupe seulement de la fabrication
courante, des pieces qui alimentent, au jour le jour, nos scenes
populaires, de cette masse enorme d'oeuvres de camelote destinees a
vivre quelques soirees et a disparaitre pour toujours. La necessite du
metier est nee de la. Le pis est que la critique veut ramener au metier
les ecrivains d'esprit libre qui cherchent ailleurs et veulent devant
eux le champ vaste des compositions originales.
Cherchez dans notre histoire litteraire, vous ne trouverez pas ce mot de
metier avant Scribe. C'est lui qui a invente l'article Paris au theatre,
les vaudevilles bacles a la douzaine d'apres un patron connu. Est-ce que
Moliere savait "le metier"? On l'accuse aujourd'hui de ne jamais avoir
trouve un bon denouement. Est-ce que Corneille se doutait de la facon
compliquee dont on doit charpenter une oeuvre dramatique? Le pauvre
grand homme disait simplement et fortement ce qu'il avait a dire, ses
tragedies etaient de purs developpements litteraires.
Il y a plus, tout ce qui vit au theatre, tout ce qui reste, c'est
le morceau de style, c'est la litterature. Notre theatre classique,
Moliere, Corneille, Racine, est un cours de grammaire et de rhetorique.
Certes, personne ne s'avise de celebrer l'habilete de la charpente,
tandis que tout le monde se recrie sur les beautes du style. Un exemple
plus frappant encore est celui du _Mariage de Figaro_. La, Beaumarchais
a ete habile, complique, savant dans la facon de nouer et de denouer sa
piece. Mais qui songe aujourd'hui a lui faire un honneur de sa science?
L'adresse du metier est devenue le petit cote de la piece, les
passages celebres sont les tirades de Figaro, l'au dela litteraire et
philosophique de l'oeuvre. Et l'on pourrait continuer cette revue. J'ai
souvent demande aux critiques de bonne foi de m'indiquer une piece
que le seul metier du theatre ait fait vivre. Quant a moi, je leur en
citerai une douzaine, auxquelles l'art d'ecrire a souffle une eternelle
vie. Ne prenons que les adorables proverbes de Musset. La fantaisie y
tient lieu de science, les scenes s'en vont a la debandade dans le pays
du bleu, la poesie s'y moque des regles. N'est-ce pas la pourtant du
theatre exquis, autrement serieux au fond que le theatre bien charpente?
Quel est l'auteur qui n'aimerait pas mieux avoir ecrit _On ne badine
pas avec l'amour_, que telle ou telle piece, inutile a nommer, balie
solidement selon les regles du theatre contemporain?
J'ai toujours ete tres etonne qu'un public lettre ne se contentat pas au
theatre d'une belle langue, d'une composition litteraire developpee par
un poete ou par un penseur. Au dix-septieme siecle, on discutait les
vers d'une tragedie, la philosophie et la rhetorique de l'oeuvre, sans
demander a l'auteur s'il avait, oui ou non, Je don du theatre.
Est-il donc si difficile de passer une soiree dans un fauteuil, a
ecouter de la belle prose, savamment ecrite, et a regarder une action
qui se deroule selon le caprice de l'ecrivain? Que cette action aille a
gauche ou a droite, qu'importe! Elle peut meme cesser tout a fait, l'art
reste, qui suffit a passionner. Avec un poete, avec un penseur, on ne
saurait s'ennuyer, on le suit partout, certain de pleurer ou de rire.
Mais non, les choses ont change. On ne s'asseoit plus que bien rarement
dans un fauteuil pour gouter un plaisir litteraire. En dehors du style,
en dehors des peintures humaines, on demande les secousses d'une
intrigue. On s'est habitue a la recreation d'un spectacle mouvemente, la
routine est venue, les pieces qui sortent du patron adopte paraissent
ennuyeuses ou bizarres. Et ce n'est pas seulement le gros public qui a
besoin aujourd'hui de ces parades de foire, le public delicat lui-meme
a ete atteint et reclame des oeuvres amusantes comme des histoires
de revenants ou de voleurs. La litterature ne suffit plus, elle fait
bailler.
Ajoutez a cela notre esprit latin, notre besoin de symetrie, et vous
comprendrez comment le theatre est devenu chez nous un probleme
d'arithmetique, une maniere d'accommoder un fait, de la meme facon qu'on
resout une regle de trois. Un code a ete ecrit, les auteurs dramatiques
sont devenus des arrangeurs, se moquant de la verite, de la litterature
et du bon sens.
Alfred Touroude est donc, selon moi, une victime du metier. La critique,
en declarant solennellement qu'il avait le don, l'a gonfle d'un orgueil
immense. Des lors, il s'est cru le maitre du theatre, il s'est enfonce
dans les sujets les plus etranges, il s'est imagine qu'il lui suffisait
de charpenter un fait pour composer un chef-d'oeuvre. Je me souviens du
premier acte de _Jane_. Cela etait tres saisissant, en effet. Une femme
venait d'etre violee. La toile se levait, et on la voyait evanouie apres
l'attentat, revenant lentement a elle, avec l'horreur du souvenir qui
s'eveillait. Puis, lorsque son mari entrait, elle lui disait tout, dans
une scene tres puissante. Mais comme cela etait gate par la langue,
comme l'auteur tirait un pauvre parti de la situation, uniquement parce
qu'il ne savait pas la developper! Donnez ce premier acte a un ecrivain,
el vous verrez quel tableau complet il en fera. Cela deviendra une
tragedie eternelle de verite et de beaute.
La conclusion est aisee. Touroude ne vivra pas, parce qu'il n'a pas ete
ecrivain. Le don du theatre n'est rien sans le style. Il peut arriver
qu'une piece solidement fabriquee ait un succes; mais ce succes est une
surprise et ne saurait durer, si la piece manque de merite litteraire.
VI
On se souvient du succes obtenu autrefois par _Jean la Poste_, le gros
melodrame de M. Dion Boucicault, adapte a la scene francaise par M.
Eugene Nus. L'Ambigu a repris dernierement ce melodrame.
Je ne le connaissais pas, j'ai donc pu le juger dans toute la fraicheur
d'une premiere impression. Eh bien! mon sentiment, pendant les dix
tableaux, a ete un sentiment de grande tristesse. Je trouve absolument
facheux que, sous pretexte de lui plaire, on serve au peuple des oeuvres
d'un art si inferieur, ou la verite est blessee a chaque scene, ou l'on
ne saurait sauver au passage dix phrases justes et heureuses.
Je comprends d'ailleurs tres bien le succes d'une pareille machine. Rien
n'est plus touchant que l'intrigue: cette Nora se laissant accuser de
vol pour sauver un proscrit, un noble dont elle est la soeur naturelle,
et ce Jean se devouant pour sa fiancee Npra, prenant le vol a son
compte, se faisant condamner a etre pendu. Cela remue les plus beaux
sentiments: l'amour, l'abnegation, le sacrifice. Ajoutez que le traitre
Morgan est precipite dans la mer au denoument, tandis que Jean peut
enfin consommer son mariage en brave et honnete garcon. Et le succes a
d'autres raisons encore: deux tableaux sont tres vivants, tres bien mis
en scene; celui de la noce irlandaise, avec ses fleurs et ses couplets
alternes, et celui du conseil de guerre, ou le public joue un role si
familier et si bruyant. Enfin, il y a le decor machine de la fin: Jean
s'echappant de son cachot, montant le long de la tour pour rejoindre
Nora qui chante sur la plate-forme; puis la vue de la mer immense, avec
la trainee lumineuse de la lune. Voila, certes, des elements d'emotion
nombreux et puissants. Je suis sans doute trop difficile; car, tout en
m'expliquant la grande reussite d'une oeuvre semblable, je persiste a
en etre triste et a souhaiter pour les spectateurs des petites places,
qu'on entend evidemment flatter, des oeuvres d'une verite plus virile et
d'une qualite litteraire plus elevee.
Pour moi, je lache le mot, un pareil drame n'est qu'une parade. Les
interpretes sont fatalement des queues-rouges qui grimacent des rires ou
des larmes. Cela n'est pas meme mauvais, cela n'existe pas. Les jours
de rejouissances publiques, on dresse des theatres militaires sur
l'esplanade des Invalides, ou des soldats representent des batailles.
Eh bien! _Jean-la-Posle_, ou tout autre melodrame de ce genre, pourrait
etre ainsi represente. La piece gagnerait meme a etre mimee, car on
eviterait ainsi une depense exageree de mauvais style. Les acteurs
n'auraient qu'a mettre la main sur leur coeur pour confesser leur amour.
Je connais des pantomimes qui en disent certainement plus long sur
l'homme que l'oeuvre de M. Dion-Boucicaut: Pierrot est plus profond que
Jean, son heros, et Colombine est plus femme que sa Nora. Ce qui me
consterne, dans un drame pretendu populaire, ce sont les peintures de
surface, les personnages plantes comme des mannequins, le mensonge
continu, etale, triomphant. Entre un theatre forain et un grand theatre
des boulevards, il n'y a, a mes yeux, qu'une difference de bonne tenue.
Je causais justement de ces choses, et l'on me repondait que le succes
de la Porte-Saint-Martin etait dans ces pieces grossierement enluminees,
faites pour les treteaux. Est-ce bien vrai? Est-il absolument
necessaire, par exemple, qu'un certain major, dans _Jean-la-Poste_, ait
une attitude de pieu coiffe d'un chapeau galonne? Est-il necessaire que
Jean parle comme un poete incompris, en phrases fleuries qui sont le
comble du ridicule dans la bouche d'un cocher? Est-il necessaire que
chaque personnage enfin soit tout bon ou tout mauvais, sans la moindre
souplesse? Je ne le crois pas. Notre theatre populaire est dans
l'enfance, voila la verite. On raconte au peuple les histoires de fees,
les contes a dormir debout, avec lesquels on berce les petits enfants.
De la, la simplification des personnages, la vie montree en reve, le
mensonge consolant erige en principe. La conception du melodrame, chez
nous, est restee dans l'abstraction pure: il ne s'agit pas de peindre
les hommes, il s'agit de mettre en jeu des marionnettes, avec une
etiquette dans le dos, de facon a leur faire executer des mouvements
plus ou moins compliques. C'est la tragedie tombee de l'analyse
psychologique a la simple mecanique des evenements. Il y aurait autre
chose a faire, j'imagine. Quoi? C'est le secret du dramaturge qui peut
surgir demain et donner une nouvelle vie a notre theatre. J'ai voulu
exprimer un simple sentiment, celui que tout spectateur delicat emporte
de l'audition d'un melodrame. On trouve ce spectacle insuffisant et
mediocre, faussant le gout de la foule, l'habituant a une sensiblerie
grotesque. Les enfants aiment les pommes vertes, et les pommes vertes
leur font du mal. Il doit en etre de meme pour le melodrame, qui
indigestionne le public, quand il s'en gorge. La somme de betise qu'on
emporte de certains spectacles est incalculable. Quiconque ment, meme
dans une bonne intention, est un menteur et cause un prejudice a la
verite et a la justice. C'est pourquoi je prefererais une realite plate
aux grands mots qui trainent dans les tirades des heros. Maintenant,
si notre theatre ne produisait que des oeuvres fortes, cela serait
peut-etre genant; il existe un equilibre de sottise, sans lequel les
societes trebuchent.
FIN
TABLE
LES THEORIES
LE NATURALISME
LE DON
LES JEUNES
LES DEUX MORALES
LA CRITIQUE ET LE PUBLIC
DES SUBVENTIONS
LES DECORS ET LES ACCESSOIRES
LE COSTUME
LES COMEDIENS
POLEMIQUE
LES EXEMPLES
LA TRAGEDIE
LE DRAME
LE DRAME HISTORIQUE
LE DRAME PATRIOTIQUE
LE DRAME SCIENTIFIQUE
LA COMEDIE
LA PANTOMIME
LE VAUDEVILLE
LA FEERIE ET L'OPERETTE
LES REPRISES
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