Book Review: C Programming: A Modern Approach by K. N. King
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BOOK REVIEWWhen Life Hands You Lemons...
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Le naturalisme au theatre: les theories et les exemples written by Emile Zola

E >> Emile Zola >> Le naturalisme au theatre: les theories et les exemples

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Certes, le drame est tres purement ecrit. Mais cela ne me desarme pas.
Cette langue correcte est aussi factice que les personnages. On n'y sent
pas un instant la vibration d'un sentiment vrai. Il y a deux ou trois
cris qui sont beaux; le reste n'est que de la rhetorique, et de la
rhetorique dangereuse et ennuyeuse. Le public a formidablement baille.

Je remercie cependant la Comedie-Francaise d'avoir remonte _Chatterton_.
J'estime qu'on rend un grand service a noire generation litteraire, en
lui montrant le vide des succes romantiques d'autrefois. Que tous
les drames vieillis de 1840 defilent tour a tour, et que les jeunes
ecrivains sachent de quels mensonges ils sont faits. Voila les guenilles
d'il y a quarante ans, tachez de ne plus recommencer un pareil carnaval,
et n'ayez qu'une passion, la verite. Celle-la ne vous menagera aucun
mecompte; on ne rira, on ne baillera jamais devant elle, parce qu'elle
est toujours la verite, celle qui existe.



II

Le theatre de la Porte-Saint-Martin, auquel appartient la propriete du
repertoire de Casimir Delavigne, parait user de cette propriete avec la
plus grande prudence. Il attend l'ete, les lourdes chaleurs, qui vident
toutes les salles, pour hasarder un drame en vers, bien convaincu que
les recettes sont compromises a l'avance et que la prose elle-meme
devient d'une digestion impossible. Casimir Delavigne est simplement la
pour boucher un trou, entre une piece a spectacle, comme le _Tour
du monde en 80 jours_, et un melodrame populaire, comme les _Deux
orphelines_.

Et telle est, au bout de trente ans, la gloire d'un poete acclame, d'un
academicien, d'une personnalite litteraire, considerable en son temps,
qui a contrebalance autrefois les succes de Victor Hugo! Il y a la
matiere a de sages reflexions. On se demande ou l'on jouera dans trente
ans les pieces applaudies cette annee sur nos grandes scenes, signees de
noms retentissants, declarees de purs chefs-d'oeuvre par la bourgeoisie
qui tient a suivre la mode. Evidemment, on les jouera l'ete, sur des
planches encanaillees par les feeries et les pieces militaires; et les
banquettes elles-memes bailleront.

J'estime qu'on est bien severe pour Casimir Delavigne. Autour de moi,
pendant la representation de _Louis XI_, j'ai entendu des ricanements,
des plaisanteries, toute une "blague" premeditee. Vraiment, des
critiques, qui ont discute serieusement et sans se facher les
_Danicheff_ et l'_Etrangere_, des ecrivains qui trouvent du genie a
M. Dumas fils et qui lui accordent en outre de l'esprit, sont
singulierement mal venus de traiter avec cette legerete une oeuvre de
grand merite, dont certaines parties sont fort belles en somme. Il n'y a
pas aujourd'hui un seul de nos auteurs dramatiques qui pourrait composer
un acte aussi large que le quatrieme acte de _Louis XI_.

Certes, la tragedie classique est morte, le drame romantique est
mort. Qu'ils reposent en paix, ce n'est pas moi qui demanderai leur
resurrection! Casimir Delavigne a, dans notre histoire litteraire, une
situation d'autant plus facheuse, qu'il a voulu rester en equilibre
entre les deux formules, demeurer le petit-neveu de Racine et devenir
le filleul de Shakespeare. Le genie ne s'accommode jamais de ces
arrangements; il est extreme et entier. Tout concilier, croire qu'on
atteindra la perfection en prenant a chaque ecole ses meilleurs
preceptes, conduit droit au simple talent, et meme au tres petit talent.
Un temperament d'ecrivain original ne choisit pas; il cree, il marche
a l'intensite la plus grande possible des notes personnelles qu'il
apporte. Mais si Casimir Delavigne nous apparait aujourd'hui ce qu'il
est reellement, un arrangeur habile, un esprit souple et intelligent, il
n'en est pas moins d'une etude interessante et il n'en reste pas moins
tres superieur aux arrangeurs de notre epoque.

Et voyez l'aventure, ce qui fait sourire maintenant dans ses oeuvres, ce
sont justement la rhetorique classique et la rhetorique romantique, tout
le clinquant litteraire des modes d'autrefois. Les vers, par moment,
sont abominablement plats, alourdis de periphrases, d'une banalite de
mauvaise prose; la est l'apport classique. Quant a l'apport romantique,
il est aussi facheux, il consiste dans la stupefiante facon de presenter
l'histoire et dans l'etalage grotesque des guenilles du moyen age. Rien
ne me parait comique comme les romantiques impenitents d'aujourd'hui,
qui ricanent a une reprise de _Louis XI_. Eh! bonnes gens, ce sont
justement les panaches et les mensonges en pourpoint abricot de 1830,
qui ont vieilli et qui gatent l'oeuvre a cette heure!

Je ne parle pas des anachronismes qui font de _Louis XI_ le plus
singulier cours d'histoire qu'on puisse imaginer; il est entendu
que l'anachronisme est une licence necessaire, sans laquelle toute
composition dramatique se trouverait entravee. Mais je parle de la
grande verite humaine, de la verite des caracteres. Le Louis XI de
Casimir Delavigne, assassin, fou, lugubre, est une figure ridicule, si
on le, compare au veritable Louis XI, que la critique historique moderne
a su enfin degager des brouillards sanglants de la legende. Il est vu a
la maniere romantique, une maniere noire, avec des clairs de lune par
derriere, eclairant des gibets, avec des donjons et des tourelles, des
ferrailles et des poignards, tout un tra la la de grand opera. La verite
se trouve a chaque scene sacrifiee a l'effet, les personnages ne sont
plus que des pantins qui montent sur des echasses pour paraitre des
colosses. C'est ainsi que Casimir Delavigne a transforme en un heros
de ballade le grand roi si energique et si habile qui travailla un des
premiers a la France actuelle.

Nous sommes ici dans la question grave, dans le mouvement fatal de
science qui doit peu a peu influer sur notre theatre et le renouveler.
Pendant que le romantisme combattait pour la liberte des lettres
et substituait facheusement une rhetorique a une rhetorique, il ne
s'apercevait pas que, parallelement a lui, les sciences critiques
marchaient et devaient un jour le depasser et le vaincre, comme-il
venait de vaincre l'esprit classique. Il a conquis la liberte de
tout ecrire, rien de moins, rien de plus; il a ete une insurrection
necessaire. On peut indiquer ainsi les trois phases: regne classique,
epuisement de la langue, immobilite des formules, mort lente des
lettres; regne romantique, revolution dans les mots, declaration des
droits illimites de l'ecrivain, bataille des opinions et fondation
d'une nouvelle Eglise; regne naturaliste, plus d'Eglise d'aucune sorte,
creation d'une methode, enquete universelle a la seule clarte de la
verite.

Ce qui rend aujourd'hui certaines oeuvres romantiques presque comiques,
ce qui fait que la jeune generation les trouve si vieilles et ne peut
les lire sans un sourire, c'est que la critique a marche, que l'histoire
vraie commence a se degager des documents, que nous nous sommes mis a
etudier l'homme et a en connaitre les ressorts. Interrogez les jeunes
gens de vingt-cinq ans, demandez-leur ce qu'ils pensent des plus grands
poetes romantiques, ils vous repondront que la lecture leur en est
devenue impossible et qu'ils sont obliges de se rejeter sur Stendhal et
Balzac; car ce qu'ils cherchent, avant tout, c'est la science exacte
de l'homme. Cela est un symptome decisif. Evidemment, pour tout esprit
juste, le mouvement naturaliste s'accentue, le besoin de methode s'est
propage des sciences a la litterature; on ne peut plus mentir, sous
peine de n'etre pas ecoute.

J'insiste, on ne doit pas chercher ailleurs les causes de la mort du
drame. L'esprit moderne, faconne a la verite, ne tolere plus au theatre,
meme a son insu, les contes a dormir debout qui amusaient nos peres.
Certes, le drame historique peut renaitre, mais il faudra qu'il soit
vrai, qu'il ressuscite l'histoire et ne la mette pas en complainte pour
les petits et les grands enfants. Des qu'un auteur dramatique se degage
des draperies de convention et pousse un cri de verite humaine,
un fremissement passionne la salle. Le trait restera eternel, on
l'applaudira toujours, en dehors des modes litteraires.

La representation de _Louis XI_ a la Porte-Saint-Martin a ete
caracteristique. Rien n'est long et penible comme les trois premiers
actes. Casimir Delavigne les a employes a peindre un Louis XI
legendaire, une figure sombre dans laquelle la cruaute domine, malgre
les touches familieres et comiques. Je ne parle pas de la fable
romanesque, de ce Nemours dont le pere a ete assassine sur l'ordre de
Louis XI, et qui revient a la cour comme ambassadeur de Charles le
Temeraire, avec des pensees de vengeance. Cette fable, compliquee des
tendresses de Nemours et de Marie de Comines, n'a d'autre interet que
de menager une belle scene au quatrieme acte. Les personnages entrent,
disent ce qu'ils ont a dire, puis s'en vont. On ne peut guere detacher
que la scene ou Louis XI vient assister aux danses des paysans et la
scene dans laquelle Nemours, accomplissant sa mission, jette aux pieds
du roi son gant, que le dauphin releve.

Mais, je l'ai dit, le quatrieme acte garde encore aujourd'hui une belle
largeur. Louis XI se trainant aux genoux de Francois de Paule, le
suppliant de prolonger son existence par un miracle, puis confessant ses
crimes; et ensuite Nemours apparaissant un poignard a la maintenant le
roi grelottant de peur, lui laissant la vie comme vengeance: ce sont la
des situations superbes et profondes qui ont de l'au dela. Meme les vers
prennent plus de concision et de force, s'elevent, sinon a la poesie, du
moins a la correction et a la nettete. Il faut citer encore la mort de
Louis XI, au cinquieme acte, l'episode emprunte a Shakespeare du roi
agonisant qui voit le dauphin, la couronne sur la tete, jouer deja son
role royal.




III

Je parlerai de deux reprises, celles de la _Tour de Nesle_ et du
_Chandelier_, qui me paraissent soulever d'interessantes reflexions, au
point de vue de la philosophie theatrale.

L'Ambigu, eprouve par une longue suite de desastres, a eu l'excellente
idee de rouvrir ses portes en jouant la _Tour de Nesle_, dont le succes
est toujours certain. La fortune de ce drame est d'etre une piece
typique, contenant la formule la plus complete d'une forme dramatique
particuliere. En litterature, aussi bien au theatre que dans le roman,
l'oeuvre qui reste est l'oeuvre intense que l'ecrivain a pousse le
plus loin possible dans un sens donne. Elle demeure un patron, la
manifestation absolue d'un certain art a une certaine epoque.

Que l'on songe au melodrame de 1830, et aussitot l'idee de la _Tour
de Nesle_ vient a l'esprit. Elle est encore a cette heure le modele
indiscute d'une forme dramatique qui s'est imposee pendant de longues
annees; et meme aujourd'hui que cette forme est usee, la piece conserve
presque toute sa puissance sur la foule. Telle est, je le repete, la
fortune des oeuvres typiques.

La formule que represente la _Tour de Nesle_ est une des plus
caracteristiques dans notre histoire litteraire. On pourrait dire
qu'elle exprime le romantisme intransigeant et radical. Je ne connais
pas de reaction plus violente contre notre theatre classique, immobilise
dans l'analyse des sentiments et des passions. Le theatre de Victor Hugo
laisse encore des coins aux developpements analytiques des personnages.
Mais le theatre de MM. Dumas et Gaillardet coupe carrement toutes
ces choses inutiles et s'en tient d'une facon stricte aux faits, a
l'intrigue nouee de la facon la plus puissante, sans avoir le moindre
egard a la vraisemblance et aux documents humains.

En somme, cette formule peut se reduire a ceci: poser en principe que
seul le mouvement existe; faire ensuite des personnages de simples
pieces d'echec, impersonnelles et taillees sur un patron convenu, dont
l'auteur usera a son gre; combiner alors l'armee de ces personnages de
bois de facon a tirer de la bataille le plus grand effet possible; et
aller carrement a cette besogne, ne pas faire la petite bouche devant
les mensonges monstrueux, agir seulement en vue du resultat final, qui
est d'etourdir le public par une serie de coups de theatre, sans lui
laisser le temps de protester.

On connait le resultat. Il est reellement foudroyant. Le public suit
la terrible partie avec une emotion qui augmente a chaque tableau. Ce
spectacle tout physique le prend aux nerfs et au sang, le secoue comme
sous les decharges successives d'une machine electrique. Une fois engage
dans l'engrenage de cet art purement mecanique, s'il a livre le bout du
doigt au prologue, il faut qu'il laisse le corps entier au dernier
acte. La langue etrange que parlent les personnages, les situations
stupefiantes de faussete et de drolerie, rien n'importe plus. On
assiste a la piece, comme on lit un de ces romans-feuilletons dont les
peripeties vous empoignent et vous brisent, a ce point qu'on ne peut
s'en arracher, meme lorsqu'on en sent toute l'imbecillite.

Mais qu'arrive-t-il quand on a termine la lecture d'une telle oeuvre? On
jette le roman, degoute et furieux contre soi-meme. Quoi! on a pu perdre
son temps dans cette fievre de curiosite malsaine! On s'essuie la face
comme un joueur qui s'echappe d'un tripot. Et, au theatre, la sensation
est la meme. Interrogez le public qui sort, par exemple, d'une
representation de la _Tour de Nesle_. Sans doute, la soiree a ete
remplie, et tout ce monde s'est passionne. Mais, au fond de chacun, il y
a un grand vide, de la lassitude et de la repugnance. Les plus grossiers
sentent un malaise, comme apres une partie de cartes trop prolongee.
Rien n'a parle a l'intelligence, aucun document nouveau n'a ete fourni
sur la nature et sur l'humanite.

J'ai appele cet art un art mecanique. Je ne saurais le definir plus
exactement. Tout y est ramene a la confection d'une machine, dont les
pieces s'emboitent d'une facon mathematique. Le chef-d'oeuvre du genre
sera le drame ou les personnages, reduits a l'etat de rouages, n'auront
plus en eux aucune humanite et garderont le seul mouvement qui
conviendra a la poussee de l'ensemble. Ils ne parleront plus, ils
lanceront uniquement le mot necessaire. Ils seront la, non pour vivre,
mais pour resumer des situations. On les aplatira, on les allongera, on
fera d'eux du zinc ou de la chair a pate, selon les besoins. Et les gens
du metier s'extasient. Quelle facture! quelle entente du theatre! quel
genie!

Vraiment, il faudrait s'entendre. Cet enthousiasme pour un art tres
inferieur en somme me parait malsain. Certes, je ne songe pas a nier la
puissance toute physique du melodrame romantique. Mais vouloir faire de
cette formule la formule de notre theatre national, dire d'une facon
absolue: "Le theatre est la," c'est pousser un peu loin l'amour de la
mecanique dramatique. Non, certes, le theatre n'est pas la: il est ou
sont Eschyle, Shakespeare, Corneille et Moliere, dans les larges et
vivantes peintures de l'humanite. On ne veut pas comprendre que nous
pataugeons aujourd'hui dans la boue des intrigues compliquees. Notre
theatre se relevera le jour ou l'analyse reprendra sa large place, ou
le personnage, au lieu d'etre ecrase et de disparaitre sous les faits,
dominera l'action et la menera.

Quel critique dramatique oserait dire a un debutant: "Lisez la _Tour du
Nesle_", lorsqu'il peut lui dire: "Lisez _Tartufe_, lisez _Hamlet_." Ce
qui m'irrite, c'est cette passion du succes brutal et immediat, c'est
cette odieuse cuisine qui cache jusqu'a la vue des chefs-d'oeuvre. On
fait du theatre une simple affaire de poncifs, lorsque les litteratures
des peuples sont la pour temoigner qu'il n'y a pas d'absolu dans l'art
dramatique et que le talent peut tout y inventer. Chaque fois qu'on
voudra vous enfermer dans un code en declarant: "Ceci est du theatre,
ceci n'est pas du theatre," repondez carrement: "Le theatre n'existe
pas, il y a des theatres, et je cherche le mien."

Mais je trouve surtout, dans la _Tour de Nesle_, de bien curieuses
remarques a faire au sujet de la moralite de la piece. Vous savez quel
role on fait jouer aujourd'hui a la moralite. Il faut qu'un drame soit
moral, sans quoi il est foudroye par les critiques vertueux. Or, il y a,
dans la _Tour de Nesle_, le plus incroyable entassement d'infamies qu'on
puisse rever. Cela atteint presque a l'horreur des tragedies grecques.
Je ne parle pas de ce passe-temps que prend une reine de France, a noyer
tous les matins ses amants d'une nuit. Simple peccadille, lorsque l'on
songe que la reine en question a fait assassiner son pere et s'oublie
dans les bras de ses fils. Eh bien! toutes ces abominations sont
parfaitement tolerees par le public. C'est a peine si les critiques
reactionnaires osent reclamer, pour le principe.

Habilete supreme du genie, disent les enthousiastes. Il fallait MM.
Dumas et Gaillardet pour deguiser ainsi l'ordure. Vraiment! J'imagine,
moi, que le bois dont ils ont fabrique leurs bonshommes, les a
singulierement servis en cette affaire. Comment voulez-vous qu'on se
fache contre des pantins? Il est trop visible que ce ne sont pas la
des etres vivants, mais de purs mannequins allant et venant au gre des
combinaisons sceniques. Le mouvement n'est pas la vie. Puis, toute cette
histoire reste dans la legende. Au fond, il s'agit d'un conte pareil a
celui du _Petit Poucet_, et personne ne s'est jamais avise de trouver
l'ogre immoral. Marguerite de Bourgogne, se vautrant dans le meurtre et
la debauche, fait simplement son metier de monstre en carton. Elle peut
epouvanter une minute l'imagination des spectateurs; mais, des qu'elle
est rentree dans la coulisse, elle n'est plus, elle n'a meme pas la
realite d'une fiction logiquement deduite.

Voila ce qui explique pourquoi les horreurs des drames romantiques ne
blessent personne: c'est qu'on ne sent pas l'humanite engagee dans
l'affaire, tellement les coquins et les coquines y sont hors de toute
realite. Si MM. Dumas et Gaillardet avaient mis debout une Marguerite de
Bourgogne en chair et en os, au lieu de cette etrange reine de France
qui court si drolement le guilledou, vous entendriez les protestations
indignees de la salle. J'ose meme dire que plus ils ont charge cette
figure de crimes, et plus ils l'ont rendue acceptable. Au dela d'une
certaine limite, lorsqu'il entre dans la fable, le mal est un plaisir
dont la foule se regale. Mettez une bourgeoise qui trompe son mari un
peu crument, le public se fachera, parce qu'il sentira que cela est
vrai.

Un hasard a voulu que la Comedie-Francaise eut repris le _Chandelier_,
juste une semaine avant la reprise de la _Tour de Nesle_. Eh bien!
l'adorable comedie d'Alfred de Musset a ete froidement ecoulee. Cela
est un fait, et la critique, pour l'expliquer, a du s'en prendre a la
nouvelle distribution. On a trouve Clavaroche insupportable de brutalite
et de fatuite soldatesques. Fortunio a paru sournois et vicieux. Quant
a Jacqueline, elle est surement une gredine de la pire espece; elle se
donne sans amour, elle se prete a un jeu cruel et finit par changer
d'amant comme on change de chemise. Quels personnages! quelles moeurs!

Ah! vraiment, c'est a faire saigner le coeur des honnetes ecrivains, ce
public froid et scandalise, qui affecte de ne pas comprendre! Quoi de
plus profondement humain que cette histoire, dont on trouverait les
elements dans notre vieille et franche litterature! Une femme qui trompe
son mari, qui abrite ses amours derriere la tendresse tremblante d'un
petit clerc, et qui est vaincue a la fin par tant de jeunesse, de
devouement et de desespoir: n'est-ce pas le drame de la passion
elle-meme, avec une fraicheur de printemps exquise? Musset n'a jamais
ete plus railleur ni plus tendre; il a touche la le fond des coeurs. Son
oeuvre a le frisson de la vie, le charme d'une analyse de poete. Chaque
scene ouvre un monde. On ne sort pas du theatre l'ame et la tete vides,
car on emporte un coin d'humanite avec soi, sur lequel on peut rever
indefiniment.

Mais je n'ai point a louer le _Chandelier_. Je desire seulement poser
cote a cote Marguerite de Bourgogne et Jacqueline. Aupres de la reine
parricide et incestueuse, mettez la bourgeoise qui trompe simplement son
mari, et demandez-vous pourquoi la seconde revolte une salle, tandis que
la premiere fait le regal du public. C'est que Jacqueline n'est pas en
carton, c'est qu'elle est la femme tout entiere. On la sent vivre dans
ses froides coquetteries, dans la facon dont elle joue de son mari,
surtout dans cet eclat de passion qui l'anime et la transfigure au
denouement. Elle vit: des lors, elle est indecente. Voila ce que je
voulais demontrer.

Que la _Tour de Nesle_ reste dans notre musee dramatique, comme
l'expression curieuse de l'art d'une epoque, je l'accorde volontiers.
Mais que l'on dise aux jeunes auteurs: "Faites-nous des _Tour de
Nesle_," c'est ce que je me permets de trouver tres facheux. Certes, il
n'est pas un ecrivain qui ne prefererait avoir fait le _Chandelier_.
Cette comedie peut manquer completement de mecanique dramatique, elle
n'en a pas moins l'eternelle jeunesse; elle vivra toujours, aussi
fraiche, lorsque la _Tour de Nesle_ sera, depuis longtemps, mangee par
la poussiere des cartons. A quoi sert donc la fameuse mecanique, que
l'on pretend si faussement indispensable, puisqu'elle ne peut pas faire
vivre une piece et qu'une piece peut vivre sans elle? Le theatre est
libre.



IV

On tolere toujours une reprise; si certaines scenes ont vieilli, si l'on
est blesse par de monstrueuses invraisemblances, si l'on s'ennuie, on en
est quitte pour dire: "Dame! la piece date de trente ans, il faut tenir
compte des epoques et accepter les modes du temps passe." On en arrive,
en faisant ainsi la part des engouements d'autrefois, a supporter des
choses qu'on refuserait violemment aujourd'hui. Pour une piece nouvelle,
on se montre impitoyable; elle interesse ou elle n'interesse pas;
personne ne lui fait credit, et l'indifference se produit tout de suite
autour d'elle, si elle ne passionne pas le public.

Voila pourquoi le theatre de la Porte-Saint-Martin, dont les traditions
sont d'exploiter le drame historique, se trouve reduit a vivre de
reprises. Les quelques drames historiques qu'il a essaye de donner ont
echoue. Les auteurs eux-memes me paraissent pris de peur; ils sentent
que le gout du public n'est plus la, ils n'ont aucune envie de perdre
leur temps et de risquer encore une chute. Alors, pour ne pas mentir a
son enseigne, pour vivre d'ailleurs et boucher des trous qu'il ne sait
comment combler, le theatre est bien force de fouiller les vieux cartons
et de tirer quelques recettes des grands succes d'autrefois. Les
chefs-d'oeuvre du genre reparaissent ainsi periodiquement. On n'a pas
invente une formule neuve de drame, on vivote comme on peut avec les
vieux habits et les vieux galons du repertoire romantique. Telle est
la situation exacte, et je crois que personne ne peut me dementir.
Seulement, on ne semble pas s'apercevoir d'une chose, c'est qu'on acheve
de tuer le genre historique, tel que Dumas et ses collaborateurs l'ont
cree, en faisant de la sorte servir leurs drames a boucher des trous.
Ces drames passent a l'etat d'oeuvres classiques, d'oeuvres mortes,
puisqu'elles restent des types dont on ne peut plus tirer des copies.
Les reprises, d'ailleurs, ne sauraient etre eternelles. Apres les
_Trois Mousquetaires_, la _Reine Margot_; apres la _Reine Margot_, le
_Chevalier de Maison-Rouge_. Je consens a ce que toute la serie y passe,
mais ensuite on ne recommencera sans doute pas. Il faut que notre
generation produise. Quand on aura use toutes les anciennes pieces,
quand on aura compris que le cadre en est demode et que decidement le
public n'en veut plus, l'heure arrivera enfin ou tout le monde sentira
la necessite d'une nouvelle forme de drame. C'est cette heure-la qui ne
saurait tarder a sonner, selon moi.

Je ne dis pas autre chose depuis longtemps. J'estime que la defense
d'une idee juste suffit a la bonne volonte d'un homme. On me prete je
ne sais quelles theories revolutionnaires en art, qui, en tous cas,
seraient des theories purement personnelles. Depuis que je vais
assidument dans les theatres, je constate qu'il y regne un grand
malaise, que les directeurs, les auteurs, le public lui-meme sont
inquiets et ne savent ce qu'ils veulent; je me persuade de plus en plus
que, les anciennes formules ayant fait leur temps, il serait bon de
trouver un nouveau drame au plus vite. C'est ce que je repete chaque
jour, rien deplus. Maintenant, personnellement, je vois l'avenir dans
l'ecole naturaliste; selon moi, pour de nombreuses raisons, le mouvement
scientifique du siecle doit fatalement gagner les planches. Mais c'est
la une opinion particuliere que je defends a mes risques et perils. Le
theatre reclame une evolution litteraire, voila une verite indiscutable.
Maintenant, que cette evolution se produise dans n'importe quel sens, si
elle se produit puissamment, elle me passionnera.

La _Reine Margot_, que le theatre de la Porte Saint-Martin vient
de reprendre, ne me fera pas regretter, je l'avoue, le genre dit
historique. Le sens de ces grandes machines me manque decidement.
Certes, je suis tres sensible a l'ampleur du cadre, je trouve excellente
cette coupure du drame en douze ou treize tableaux; cela permet de
multiplier les decors, de promener l'action partout, de donner de la vie
et de la mobilite a l'oeuvre. Mais quel etrange emploi d'un cadre aussi
vaste! Il semble que les auteurs n'aient profite de l'elargissement du
cadre que pour y elargir des mensonges. Un grand opera serre a coup sur
la verite de plus pres.

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