Book Review: C Programming: A Modern Approach by K. N. King
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BOOK REVIEWWhen Life Hands You Lemons...
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Le naturalisme au theatre: les theories et les exemples written by Emile Zola

E >> Emile Zola >> Le naturalisme au theatre: les theories et les exemples

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Oh! le rire, quelle bonne chose et quelle chose bete! Toute la sottise
est la et tout l'esprit. Contestez les merites de _Niniche_, on vous
repondra que le public s'amuse, et vous n'aurez rien a repondre, car les
theatres ne sont faits en somme que pour amuser le public. En voyant
cette salle rire a ventre deboutonne d'inepties dont on serait revolte,
si on les lisait chez soi, on se sent ebranle dans ses convictions les
plus cheres, on se demande si le talent n'est pas inutile, s'il y a a
esperer qu'une oeuvre forte touche jamais autant les spectateurs dans
leurs instincts secrets qu'une parade de foire. Le theatre serait donc
cela? Les effluves d'une foule mise en tas, l'aveuglement du gaz, l'air
surchauffe d'une salle trop etroite, l'odeur de poussiere, toutes
les sollicitations et toutes les demi-hallucinations d'une journee
d'activite terminee dans un fauteuil dont les bras vous etouffent et
vous brulent, ce serait donc la cette atmosphere du theatre qui deforme
tout et empeche le triomphe du vrai sur les planches?

J'ai eu ainsi la sensation tres nette de l'inferiorite de la litterature
dramatique. En verite, l'oeuvre ecrite est plus large, plus haute, plus
degagee de la sottise des foules que l'oeuvre jouee. Au theatre, le
succes est trop souvent independant de l'oeuvre. Une rencontre suffit,
une interpretation heureuse, une plaisanterie qui est dans l'air, une
betise tournee d'une certaine facon qui repond a la betise du moment. Si
le rire ou les larmes prennent,--je ne fais pas de difference, car les
larmes sont une autre forme de la bonhomie du public,--voila la piece
lancee, il n'y a plus de raison pour qu'elle s'arrete. Depuis deux ans
bientot, je querelle mes confreres pour leur prouver qu'ils font du
theatre une chose trop sotte. Mon Dieu! est-ce qu'ils auraient raison,
est-ce que ce serait reellement si sot que cela?

Maintenant, il me faut juger _Niniche_. Grande affaire. J'avoue que je
ne sais par quel bout commencer. Il y a, en critique dramatique, toute
une ecole qui, dans un cas pareil, se tire d'embarras le plus galamment
du monde. La recette consiste a ne pas parler de la piece, a enfiler de
jolies phrases sur ceci et sur cela, jusqu'a ce que le feuilleton soit
plein. Puis, on signe. Je crois que Theophile Gautier a ete l'inventeur
de l'article a cote. Il maniait la langue avec l'aisance et l'adresse
que l'on sait, il etait toujours sur de charmer son public. Aussi la
piece ne l'inquietait-elle jamais. Il avait des formules toutes faites,
il admirait tout, les petits vaudevilles et les grandes comedies,
enveloppant le theatre entier dans son large dedain. Gautier a laisse
des eleves.

Le malheur est que je ne puis entendre la critique ainsi. J'aime bien a
me rendre compte. J'estime que les choses ont des raisons d'etre. Mais
ou mon anxiete commence, c'est lorsqu'il faut distinguer les nuances du
mediocre. Ce serait une erreur de croire qu'il n'existe qu'un mediocre.
Les genres au contraire en sont tres nombreux, les especes pullulent a
l'infini. Je me souviens toujours de mon professeur de quatrieme, qui
nous disait: "Je classe encore assez vite les dix premieres copies
dans une composition; ce qui m'extenue, c'est de vouloir etre juste et
d'assigner des places aux trente dernieres." Eh bien! ma situation est
pareille a celle de ce professeur, je ne sais le plus souvent comment
classer certaines pieces, de facon a satisfaire absolument ma
conscience.

Vouloir etre juste, c'est tout le role du critique. La passion de la
justice est la seule excuse que l'on puisse donner a cette singuliere
demangeaison qui nous prend de juger les oeuvres de nos confreres. Mon
professeur avouait parfois que, desesperant d'etablir une difference
appreciable du mauvais au pire dans les toutes dernieres copies, il les
placait au petit bonheur, en tas. Voila ce qu'il faudrait eviter. Ou
diable placer _Niniche_? car Niniche m'a fait rire, et elle a droit a
une place. Est-ce que _Niniche_ vaut mieux que telle ou telle piece,
dont les titres m'echappent? Grave question. Je creuserais cette etude
pendant des journees sans pouvoir peut-etre trouver des arguments
decisifs. Pourtant, je veux etre equitable. Les critiques qui font
profession de toujours partager l'avis du public et qui trouvent bon ce
qui l'amuse, croient en etre quittes avec _Niniche_, en la traitant de
vaudeville amusant. C'est la un jugement trop commode. _Niniche_ est un
symbole, la piece idiote qui a un succes comme jamais un chef-d'oeuvre
n'en aura, et qui gratte la foule a la bonne cote, la cote joyeuse,
selon le joli mot de nos peres. Les belles filles tombent en pamoison,
lorsqu'on avance les mains vers leur taille. Pourquoi le public se
pame-t-il, quand on lui joue _Niniche_? J'exige un commentaire.

L'intrigue est la premiere venue. Un diplomate polonais, le comte
Corniski a epouse la belle Niniche, une "hetaire" parisienne, sans avoir
le moindre soupcon de sa vie passee. Il la ramene en France, ou il est
charge d'une mission. Mais la comtesse est reconnue a Trouville par le
jeune Anatole de Beau-persil. Elle apprend, grace a lui, qu'on va vendre
ses meubles, et elle se desole, a la crainte d'un scandale, car elle a
laisse dans une armoire des lettres compromettantes, que lui a adressees
autrefois le prince Ladislas, le propre fils du roi de Pologne.
Justement la mission du comte Corniski est de s'emparer de ces lettres.
Des lors, commence une chasse, les lettres circulent, passent dans
les mains du mari, qui finit par les rendre sans les avoir lues. J'ai
neglige un baigneur de Trouville, le beau Gregoire, qui baigne ces dames
par gout, et qui redevient le plus correct des gandins, lorsqu'il a
quitte son costume. Il y a aussi une veuve Sillery, une vieille dame
passionnee, sans compter deux pantalons, dont les roles sont tres
developpes, et qui produisent un effet enorme: le premier, un pantalon
bleu, poursuivi par un mari jaloux, passe de jambes en jambes; le
second, un pantalon nankin, se dechire jusqu'a la ceinture, ce qui cause
chez les dames une hilarite folle. Peut-etre bien que le succes de la
piece est la.

Decidement, je renonce a classer _Niniche_. Helas! je le crains, la
justice n'est pas de ce monde. J'ai la vague sensation que _Niniche_ a
sa place entre les _Dominos Ruses_ et _Madame l'Archiduc_; mais est-ce
entre les deux, est-ce avant, est-ce apres? c'est ce que je n'ose
affirmer. Il faudrait peser les oeuvres, consulter les nuances, se
livrer a une etude de comparaison qui demanderait des delicatesses
infinies. Et voila l'embarras ou se trouvent les critiques
consciencieux, lorsqu'ils veulent tenir compte des fameux arrets
du public. Le public rit, l'oeuvre en vaut sans doute la peine,
examinons-la; et, lorsqu'on veut l'examiner, on ne sait par quel bout la
prendre, on se donne un mal infini pour la classer, sans y parvenir. Un
succes comme celui de _Niniche_ ne peut donner a un honnete homme qu'un
desir, celui d'etre siffle. Cela soulagerait, vraiment.



V

Justement, l'autre soir, en ecoutant a l'Ambigu _Robert Macaire_, je
songeais a la farce moderne, telle que des auteurs de talent et d'esprit
pourraient l'ecrire. Comparez a nos plats vaudevilles, ce rire de la
satire sociale qui sonnerait si vaillamment. Je sais bien qu'il faudrait
accorder aux auteurs une grande liberte, leur ouvrir surtout le monde
politique ou se joue la veritable comedie des temps modernes. Pour moi,
la veine nouvelle est la, et pas ailleurs.

_Robert Macaire_, que la personnalite de Frederic Lemaitre avait animee
d'un large souffle, nous parait aujourd'hui, il faut bien le dire, d'une
grande innocence. Les mots droles abondent, et il en est quelques-uns
qui sont meme profonds. Mais ce qu'il y a encore de meilleur, ce sont
les dessous que nous mettons nous-memes dans l'oeuvre. Rien n'est au
fond plus terrible que cette figure de Robert Macaire, blaguant tout ce
qu'on respecte, la vie humaine, la famille et la propriete, la force
armee et la religion; seulement, elle se promene dans une telle farce,
elle parle d'un style si plat et elle evite si soigneusement de
conclure, que le public ne saurait la prendre au serieux, ce qui la
sauve du mepris et de la colere. J'ai fait une fois de plus cette
remarque: le mauvais style excuse tout; il est permis de mettre des
monstruosites a la scene, pourvu qu'on les y mette sans talent. Imaginez
la lutte epique de Robert Macaire contre les gendarmes ecrite par un
veritable ecrivain, tiree des puerilites grossieres de la charge, et
aussitot la censure intervient, et tout de suite le public se fache.

Ainsi donc, ce qui nous plait, dans _Robert Macaire_, c'est ce que nous
y mettons. Sous les calembours, sous les scenes de parade, sous le
decousu du dialogue et l'enfantillage de l'intrigue, nous voulons voir
une satire amere contre la societe exploitee par deux fripons, qui, non
contents de la voler, la bafouent et la salissent. Nous poussons les
situations jusqu'a leurs consequences logiques, nous elargissons le
cadre. Souvent, il n'y a qu'un mot vraiment fort; mais ce mot nous
suffit pour ajouter tout ce que les auteurs n'ont pas dit. Ce qui m'a
frappe, c'est que peu de scenes sont faites; le talent a manque sans
doute, les scenes ne sont qu'indiquees, et faiblement. Ainsi, je prends
une scene faite, la scene d'amour romantique entre Robert Macaire et
Eloa, cette scene qui parodie si drolement le lyrisme de 1830. Elle est
remarquable et produit encore aujourd'hui un effet enorme, parce qu'elle
reste dans une gamme d'esprit tres fin et de bonne observation. Prenez,
au contraire, la plupart des autres scenes, toutes celles par exemple
qui ont lieu entre Robert Macaire et les gendarmes; pas une ne satisfait
pleinement, parce que pas une n'est realisee avec l'ampleur necessaire,
avec la maitrise qui met de la realite sous les exagerations les plus
folles. Tout cela ne tient pas, les faits ne font illusion a personne
et les personnages sont des pantins. Des lors, la satire tombe dans le
vaudeville.

Il est vrai que le _Robert Macaire_ pense et ecrit, tel que je le reve,
serait sans doute impossible sur la scene. Nous ne sommes pas habitues
au rire cruel. Il ferait beau voir un coquin mettant fortement le monde
en coupe reglee. La farce moderne ne m'en parait pas moins devoir etre
dans cette peinture de la sottise des uns et de la coquinerie des
autres, poussee a la grandeur bouffonne. Songez a un Robert Macaire
actuel qui s'agiterait dans notre monde politique et qui monterait au
pouvoir, en jouant de tous les ridicules et de toutes les ambitions de
l'epoque. Le beau sujet, et quelle farce un homme de talent ecrirait la,
s'il etait libre!



LA FEERIE ET L'OPERETTE

I

De grands succes ont rendu l'exploitation de la feerie tres tentante
pour les directeurs. On gagne deux ou trois cent mille francs avec une
piece de ce genre, quand elle reussit. Il faut ajouter, comme les frais
de mise en scene sont considerables, qu'un directeur est ruine du coup,
s'il a deux feeries tuees sous lui. C'est un jeu a se trouver sur la
paille ou a avoir voiture dans l'annee. Le pis est que, la question
litteraire mise a part, une feerie qui aura deux cents representations
ressemble absolument a une feerie qui en aura seulement vingt. Pour
mettre la main sur la bonne, il faut avoir un flair particulier, il faut
sentir de loin les pieces de cent sous, rien de plus. Le hasard remplace
l'intelligence. Le decorateur et le costumier aident le hasard.

La feerie, telle qu'elle est comprise aujourd'hui, n'est plus qu'un
spectacle pour les yeux. Il y a quelques cinquante ans, lors de la vogue
du _Pied de Mouton_ et des _Pilules du Diable_, une feerie ressemblait a
un grand vaudeville mele de couplets, dans lequel les trucs jouaient la
partie comique. Au lieu de palais ruisselant d'or et de pierreries, au
lieu d'apotheoses balancant des femmes a demi nues dans des clartes de
paradis, on voyait des hommes se changer en seringues gigantesques, des
canards rotis s'envoler sous la fourchette d'un affame, des branches
d'arbre donner des soufflets aux passants.

Mais ce genre de plaisanteries s'est demode, l'ancienne feerie a semble
vieillotte et trop naive. Alors, sans songer un instant a renouveler
le genre par le dialogue, le merite litteraire du texte, on a, au
contraire, diminue de plus en plus le dialogue, reduit la piece a etre
uniquement un pretexte aux splendeurs de la mise en scene. Rien de plus
banal qu'un sujet de feerie. Il existe un plan accepte par tous les
auteurs: deux amoureux dont l'amour est contrarie, qui ont pour eux un
bon genie et contre eux un mauvais genie, et qu'on marie quand meme au
denoument, apres les voyages les plus extravagants dans tous les pays
imaginables. Ces voyages, en somme, sont la grande affaire, car ils
permettent au decorateur de nous promener au fond de forets enchantees,
dans les grottes nacrees de la mer, a travers les royaumes inconnus et
merveilleux des oiseaux, des poissons ou des reptiles. Quand les
acteurs disent quelque chose, c'est uniquement pour donner le temps aux
machinistes de poser un vaste decor, derriere la toile de fond.

J'avoue, pourtant, n'avoir pas la force de me facher. S'il est bien
entendu que toute pretention de litterature dramatique est absente, il
y a la un veritable emerveillement. Les acteurs ne sont plus que des
personnages muets et riches, perdus au milieu d'une prodigieuse vision.
Au fond de sa salle, on peut se croire endormi, revant d'or et de
lumiere; et meme les mots betes qu'on entend, malgre soi, par moments,
sont comme les trous d'ombre obliges qui gatent les plus heureux
sommeils. Les ballets sont charmants, car les danseuses n'ont rien a
dire. Il y a toujours bien deux ou trois actrices jolies, montrant le
plus possible de leur peau blanche. On a chaud, on digere, on regarde,
sans avoir la peine de penser, berce par une musique aimable. Et, apres
tout, quand on va se coucher, on a passe une agreable soiree.

Certes, au theatre, il faut laisser un vaste cadre a l'adorable ecole
buissonniere de l'imagination. La feerie est le cadre tout trouve de
cette debauche exquise. Je veux dire quelle serait la feerie que je
souhaite. Le plus grand de nos poetes lyriques en aurait ecrit les
vers; le plus illustre de nos musiciens en composerait la musique. Je
confierais les decors aux peintres qui font la gloire de notre ecole,
et j'appellerais les premiers d'entre nos sculpteurs pour indiquer des
groupes et veiller a la perfection de la plastique. Ce n'est pas tout,
il faudrait, pour jouer ce chef-d'oeuvre, des femmes belles, des hommes
forts, les acteurs celebres dans le drame et dans la comedie. Ainsi,
l'art humain tout entier, la poesie, la musique, la peinture, la
sculpture, le genie dramatique, et encore la beaute et la force, se
joindraient, s'emploieraient a une unique merveille, a un spectacle qui
prendrait la foule par tous les sens et lui donnerait le plaisir aigu
d'une jouissance decuplee.

Ah! qu'il serait temps de balayer les parades qui salissent les scenes
de nos plus beaux theatres, de jeter au ruisseau les livrets stupides,
dont l'esprit consiste dans des calembours rances et dans des coups de
pied au derriere, les partitions vulgaires qui chantent toutes les memes
turlututus de foire, les trucs vieillis, les decors trop somptueux qui
ruissellent d'un or imbecile et bourgeois! On rendrait nos theatres aux
grands poetes, aux grands musiciens, a toutes les imaginations larges.
Dans notre enquete moderne, apres nos dissections de la journee, les
feeries seraient, le soir, le reve eveille de toutes les grandeurs et de
toutes les beautes humaines.



II

J'avoue donc ma tendresse pour la feerie. C'est, je le repete, le seul
cadre ou j'admets, au theatre, le dedain du vrai. On est la en pleine
convention, en pleine fantaisie, et le charme est d'y mentir, d'y
echapper a toutes les realites de ce bas monde.

Et quel joli domaine, cette contree du reve peuplee de genies
bienfaisants et de fees mechantes! Les princesses et les bergers, les
servantes et les rois y vivent dans une familiarite attendrie, s'aimant,
s'epousant les uns les autres. Quand une montagne, un gouffre, un
univers fait obstacle aux amours des heros, la montagne est engloutie,
le gouffre se comble, l'univers s'envole en fumee, et les heros sont
heureux. Il n'y a plus de peripeties sans issue, de denouements
impossibles, car les talismans facilitent les combinaisons des fables
les plus extravagantes. Jamais les auteurs ne se trouvent accules par la
vraisemblance et la logique; ils peuvent aller dans tous les sens, aussi
loin qu'ils veulent, certains de ne se heurter contre aucune muraille.
Un coup de baguette, et la muraille s'entr'ouvre.

On peut dire que la feerie est la formule par excellence du
theatre conventionnel, tel qu'on l'entend en France depuis que les
vaudevillistes et les dramaturges de la premiere moitie du siecle ont
mis a la mode les pieces d'intrigue. En somme, ils posaient en principe
l'invraisemblance, quitte a employer toute leur ingeniosite pour faire
accepter ensuite, comme une image de la vie, ce qui n'en etait qu'une
caricature. Ils se genaient dans le drame et dans la comedie, tandis
qu'ils ne se genaient plus dans la feerie: la etait la seule difference.

Je voudrais preciser cette idee. L'allure scenique d'une feerie est
puerile, d'une naivete cherchee, allant carrement au merveilleux; et
c'est par la que la piece enchante les petits et les grands enfants.
Plus l'invraisemblance est grande, plus le ravissement est certain. On
s'y arrete comme devant ces theatres de marionnettes, qui retiennent aux
Champs-Elysees les reveurs qui passent. Il semble que ces personnages
fantasques et cette action folle soient des symboles, derriere lesquels
on entend l'humanite s'agiter avec des rires et des larmes. Les joujoux,
je parle des joujoux a bon marche, les chevaux, les moutons, les
poupees, toutes ces betes en carton, grossierement peinturlurees et si
extraordinaires de formes, ont aussi cette invraisemblance lamentable ou
grotesque qui ouvre l'au dela de la vie. En les regardant, on echappe a
la terre, on entre dans le monde de l'impossible. J'adore ces joujoux
comme j'adore les feeries.

La comedie et le drame, au contraire, sont tenus a etre vraisemblables.
Une necessite les attache aux paves des rues. Ils mentent, mais il faut
qu'ils mentent avec des menagements infinis, sous peine de nous blesser.
Le triomphe de nos auteurs a ete de deguiser le plus possible leurs
mensonges, grace a toute une convention savamment reglee; de la, le code
du theatre. Ils nous ont peu a peu habitues au personnel comique ou
dramatique, qui n'est autre qu'un personnel de feerie, sans paillette,
sans truc, efface et rapetisse. Pour moi, entre un roi de feerie et un
prince des vaudevilles de Scribe, je ne fais qu'une difference: tous
les deux sont mensongers, seulement le premier me ravit, tandis que le
second m'irrite. Et il en est ainsi pour tous les personnages: ils ne
sont pas plus humains dans un genre que dans l'autre; ils s'agitent
egalement en pleine convention. Je ne parle pas de l'intrigue elle-meme;
je trouve, pour ma part, bien plus raisonnables les combinaisons
sceniques de _Rothomago_, par exemple, que celles d'une foule de pieces
dites serieuses, dont il est inutile de citer les titres.

J'en veux arriver a cette conclusion, que le charme de la feerie est
pour moi dans la franchise de la convention, tandis que je suis, par
contre, fache de l'hypocrisie de cette convention, dans la comedie et le
drame. Vous voulez nous sortir de notre existence de chaque jour,
vous avancez comme argument que le public va chercher au theatre des
mensonges consolants, vous soutenez la these de l'ideal dans l'art, eh
bien! donnez-nous des feeries. Cela est franc, au moins. Nous savons que
nous allons rever tout eveilles. Et, d'ailleurs, une feerie n'est pas
meme un mensonge, elle est un conte auquel personne ne peut se tromper.
Rien de batard en elle, elle est toute fantaisie. L'auteur y confesse
qu'il entend rester dans l'impossible.

Passez a un drame ou a une comedie, et vous sentez immediatement la
convention devenir blessante. L'auteur triche. Il marche, des lors,
sur le terrain du reel; mais comme il ne veut pas accepter ce terrain
loyalement, il se met a argumenter, il declare que le reel absolu n'est
pas possible au theatre, et il invente des ficelles, il tronque les
faits et les gens, il cuisine cet abominable melange du vrai et du faux
qui devrait donner des nausees a toutes les personnes honnetes. Le
malheur est donc que nos auteurs, en quittant les feeries, en gardent la
formule, qu'ils transportent sans grands changements dans les etudes
de la vie reelle; ils se contentent de remplacer les talismans par les
papiers perdus et retrouves, les personnages qui ecoutent aux portes,
les caracteres et les temperaments qui se dementent d'une minute a
l'autre, grace a une simple tirade. Un coup de sifflet, et il y a un
changement a vue dans le personnage comme dans le decor.

Si reellement la verite etait impossible au theatre, si les critiques
avaient raison d'admettre en principe qu'il faut mentir, je repeterais
sans cesse: "Donnez-nous des feeries, et rien que des feeries!" La
formule y est entiere, sans aucun jesuitisme. Voila le theatre ideal tel
que je le comprends, faisant parler les betes, promenant les spectateurs
dans les quatre elements, mettant en scene les heros du _Petit Poucet_
et de la _Belle au bois dormant_. Si vous touchez la terre, j'exige
aussitot de vous des personnages en chair et en os, qui accomplissent
des actions raisonnables. Il faut choisir: ou la feerie ou la vie
reelle.

Je songeais a ces choses, en voyant l'autre soir _Rothomago_, que le
Chatelet vient de reprendre avec un grand luxe de costumes et de decors.
Certes, cette feerie, au point de vue litteraire, ne vaut guere mieux
que les autres; mais elle est gaie et elle a le merite d'etre un bon
pretexte aux splendeurs de la mise en scene.

Rien de plus democratique, d'ordinaire, que le sujet de ces pieces.
Ainsi, _Rothomago_ repose sur le double amour d'un jeune prince pour
une bergere et d'une jeune princesse pour un paysan. Naturellement, le
prince et la princesse qu'on veut marier ensemble finissent par epouser
chacun l'objet de sa flamme. Et remarquez que prince et princesse
sont adorables, qu'ils feraient un couple charmant. N'importe, ils ne
s'aiment pas, la force des talismans les empeche de se voir sans doute,
et leurs coeurs s'en vont malgre tout courir la pretentaine au village.
Tout cela est fou, et c'est pourtant ce qu'il y a de plus raisonnable
dans l'oeuvre, car je ne raconte pas les promenades dans les airs sur
un dragon, ni les histoires de pirates qui viennent enlever les
villageoises dans les bles.



III

J'ai vu, au theatre de la Gaiete: le _Chat botte_, une feerie de MM.
Blum et Trefeu.

Quels adorables contes que ces contes de Perrault! Ils ont une saveur de
naivete exquise. On a fait plus ingenieux, plus litteraire; mais on n'a
pas retrouve cet accent si fin de bonhomie et de malice. Cela nous vient
directement de notre vieille France; je ne parle point des sujets,
car des savants se sont amuses a les retrouver un peu dans toutes les
mythologies; je parle du ton gaillard et franc, de la simplicite de
la fable. Le conteur a dit tout carrement ce qu'il avait a dire, et
l'humanite vit sous chaque ligne.

Je sais bien que, de nos jours, on a trouve Perrault immoral. Nous
avons, comme personne ne l'ignore, une moralite tres chatouilleuse. Ou
nos peres riaient, nous rougissons. Le mot nous effraie surtout, car
nous savons encore nous accommoder avec la chose. Nous mettons des
feuilles de vigne aux antiques, et nos filles baissent le nez en
passant, ce qui prouve qu'elles sont tres avancees pour leur age. Cela
est d'une hypocrisie raffinee, dont la pointe ajoute un ragout aux
plaisirs defendus. On ne sait plus regarder la vie en face, avec un
franc et limpide regard.

Donc, les contes de Perrault sont devenus immoraux; je veux dire qu'on
en discute les conclusions au point de vue de la lecon morale. On
voudrait que le bon Dieu, la Providence et le reste fussent dans
l'affaire. Voici, par exemple, le _Chat botte_, ce merveilleux chat qui
se met au service du marquis de Carabas et qui le marie a la plus belle
des princesses, grace a l'agilite de ses pattes et a la fertilite de ses
ruses. C'est un maitre trompeur; il ment avec un aplomb parfait, il dupe
les petits et les grands. Son unique qualite est d'etre fidele a la
fortune de son marquis. Imaginez un valet de l'ancienne comedie, un de
ces coquins qui ont tous les tours dans leur sac et qui ne triomphent
que par des inventions du diable.

Voila notre morale indignee. Admirable sujet pour faire un sermon contre
le mensonge! S'il y a une fortune mal acquise, c'est a coup sur celle du
marquis de Carabas. Il se nourrit de vol, il epouse la fille d'un roi,
par une serie de stratagemes qui, de nos jours, meneraient tout droit un
gendre sur les bancs de la police correctionnelle. Et l'on ose mettre
de pareilles histoires entre les mains des enfants? On veut donc qu'ils
deviennent des escrocs? Ils ne sauraient prendre la que le gout des
chemins tortueux. La conclusion du conte est, en somme, que pour reussir
l'habilete vaut mieux que l'honnetete.

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