Le naturalisme au theatre: les theories et les exemples written by Emile Zola
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Emile Zola >> Le naturalisme au theatre: les theories et les exemples
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La critique a bien accueilli cette oeuvre. Elle a fait des reserves,
mais elle a ete unanime a y constater des situations fortes et des
scenes bien faites. Ses reserves ont surtout porte sur l'impasse dans
laquelle les auteurs se sont mis, en choisissant un de ces sujets dont
il est impossible de sortir. Ses eloges se sont adresses a l'habilete de
l'exposition, aux coups de theatre successifs: la confession de M. de
Champlieu; l'aveu de M. de Liray a son fils; la rencontre des deux
peres, avec la femme coupable entre eux. On a trouve tout cela, je le
repete, tres bien combine, emmanche solidement, fabrique avec adresse.
Aussi a-t-on salue MM. Jules Kervani et Pierre de l'Estoile comme des
jeunes ecrivains heureusement doues pour le theatre.
J'ai eu la curiosite de lire tout ce qu'on a ecrit sur _l'Obstacle_,
et j'affirme que le seul regret de la critique a ete que les auteurs
n'eussent pas pu sortir plus brillamment du probleme insoluble qu'ils
s'etaient pose. Imaginez un joueur de piquet dont une nombreuse galerie
suit le jeu. La galerie est emerveillee par la hardiesse de l'ecart et
tout a fait enchantee par deux ou trois coups successifs qui denotent
une science hors ligne. Malheureusement, la fin de la partie est moins
brillante: le joueur gagne, mais grace a des expedients dangereux, et
il ne gagne que d'un point. Alors, la galerie dit: "C'est facheux, une
partie si bien commencee! N'importe, ce joueur n'est pas la premiere
mazette venue." Telle a ete exactement l'attitude de la critique, a
l'egard de MM. Jules Kervani et Pierre de l'Estoile.
Eh bien! que ces messieurs me permettent de leur tenir un autre langage.
Je suis le seul de mon opinion; aussi vais-je lacher d'etre tres clair
et d'appuyer mon dire sur des arguments decisifs. Certes, les deux
auteurs, en ecrivant _l'Obstacle_, ont fait une oeuvre tres honorable,
et je me rejouis de leur succes. Mais je crois remplir strictement mon
devoir de critique, en leur disant qu'ils ont choisi la une formule
dramatique inferieure, et qu'ils doivent se degager au plus tot de cette
formule, s'ils ont la moindre ambition litteraire.
J'arrive aux preuves. Que sont leurs personnages? Des pantins, pas
davantage. Les jeunes gens sont des jeunes gens, les peres sont des
peres, le tout completement abstrait, chaque figure representant une
idee et non un individu. Il me semble voir ces personnages portant
chacun un ecriteau sur la poitrine: "Moi je suis un jeune homme honnete
qui aime une jeune fille... Moi je suis un pere honnete dont la femme
s'est mal conduite..." Quant a l'homme que cache l'ecriteau, il nous
reste profondement inconnu; nous ne voyons seulement pas le bout de son
nez, nous ignorons ce qu'il a dans le ventre. Aucune analyse humaine, en
somme; pas un seul document nouveau, une simple exhibition de sentiments
generaux qui manquent meme de tout relief artistique.
Mais les faits sont encore plus significatifs. Si les personnages
restent uniquement des poupees destinees a etre rangees sur une table,
comme les soldats de plomb des enfants, tout l'interet se porte sur
le drame dont ils vont etre les acteurs complaisants. Ils deviennent
passifs, ils subissent l'action, demeurent ou on les place, font un pas
en arriere ou en avant, selon les besoins de la strategie dramatique.
Or, rien n'est plus etrange que cette action qu'ils subissent. Il s'agit
pour les auteurs de pousser leurs soldats de plomb, de les mettre en
face les uns des autres, dans des positions critiques, de faire croire
qu'ils sont perdus et qu'ils vont se manger, puis de les degager le plus
habilement possible, en sacrifiant ceux qui sont trop embarrassants, et
de dire enfin au public ravi: "Mesdames et Messieurs, voila comment la
farce se joue. Tout ceci n'etait que pour vous plaire et vous montrer
notre adresse d'escamoteurs." Peu importent la vie reelle, le
developpement logique des histoires vraies, la grandeur simple de ce
qui se passe tous les jours sous nos yeux. Les hommes d'experience
et d'autorite vous repeteront qu'il faut des situations au theatre;
entendez par la qu'il faut mener en guerre vos soldats de plomb et vous
exercer a les jeter dans des bagarres, pour avoir la gloire de les en
tirer sans une egratignure.
Je le dis une fois encore, l'art dramatique ainsi entendu est un art
absolument inferieur, qui doit degouter les penseurs et les artistes. Je
parlais d'une partie de piquet. Mais il est une comparaison plus juste
encore, celle d'une partie d'echecs. Les personnages ne sont plus que
des pions. MM. Jules Kervani et Pierre de l'Estoile ont pu se dire: "Les
blancs font mat en cinq coups." Et ils ont joue leurs cinq actes. Oui,
leurs personnages sont en bois, de simples pieces de buis; j'accorde, si
l'on veut, qu'on les a sculptes et qu'ils ont des figures humaines;
mais ils n'ont surement ni cervelles ni entrailles. Quant au drame, il
devient une combinaison, plus ou moins ingenieuse; on entend le petit
claquement des pieces sur l'echiquier, et le probleme est resolu, la
critique se contente de declarer le lendemain: "Bien joue!" ou: "Mal
joue!" De l'etude humaine, de l'analyse des temperaments, de la nature
des milieux, pas un mot!
Voila, n'est-ce pas, qui est d'un grand vol, voila qui elargit
singulierement notre litterature dramatique! Remarquez que les pieces a
situations qui regnent aujourd'hui, n'ont envahi le theatre que depuis
le commencement du siecle. Ce sont elles qui ont impose l'etrange code
auquel on veut soumettre tous les debutants. Les fameuses regles, le
criterium d'apres lequel on juge si tel ecrivain est ou n'est pas doue
pour le theatre, viennent de ces pieces. Peu a peu, elles se sont
imposees comme un amusement facile qui interesse sans faire penser, et
on a voulu plier toutes les productions dramatiques a leur formule. Il
n'a plus ete question que "des scenes a faire". On a deserte la grande
etude humaine pour ce joujou, mettre des bonshommes en bataille et leur
faire executer des culbutes de plus en plus compliquees. Ajoutez que des
esprits ingenieux, et meme quelques esprits puissants, se sont livres
a ce jeu et y ont accompli des merveilles. Voila comment le theatre
actuel,--une simple formule passagere dont on veut faire "le
theatre",--occupe les planches, a la grande tristesse des ecrivains
naturalistes.
Souvent la critique cite les maitres. C'est pourtant peu les honorer que
de ne point se montrer severe pour les pieces a situations. Dans toutes
les litteratures, tous les chefs-d'oeuvre dramatiques condamnent ces
pieces et montrent leur inferiorite. Certes, ce n'est ni dans le theatre
grec, ni dans le theatre latin que nos auteurs habiles ont pris les
regles du petit jeu de societe auquel ils se livrent. Ni Shakespeare ni
Schiller ne leur ont enseigne l'art de plonger un personnage dans une
fable compliquee, puis de l'en retirer par la peau du cou, sans que
ses vetements eux-memes aient souffert. Si j'arrive a nos classiques,
l'exemple devient encore plus frappant. Ou prend-on que Corneille,
Moliere, Racine sont les maitres du theatre a notre epoque? Les auteurs
contemporains n'ont rien d'eux, je ne parle pas du talent, mais de
l'entente de la scene et de la veine dramatique. Qu'on cesse donc de
parler des maitres, a propos de notre theatre actuel, car nous les
insultons chaque jour par la facon ridicule et etroite dont nous
employons leur glorieux heritage.
La formule qui regne en ce moment n'a donc pas d'excuse. Elle ne saurait
meme invoquer en sa faveur la tradition. Elle ne se rattache en rien aux
chefs-d'oeuvre de notre litterature dramatique. Je ne puis developper
ici les arguments que je fournis; mais il est aise de le faire. Cette
formule est nee de l'ingeniosite et de l'habilete d'une generation
d'auteurs. Elle a recree le public, car elle offre le gros interet du
roman-feuilleton, dont l'invention a passionne la masse des lecteurs
illettres. Et c'est ainsi qu'elle s'est etalee, au point de faire dire
qu'elle est tout le theatre, et qu'en dehors d'elle il n'y a pas de
succes possible. Heureusement, l'histoire litteraire est la pour
affirmer que l'etude de l'homme passe avant tout, avant l'action
elle-meme. On a decourage les esprits superieurs en faisant un simple
echiquier de la scene. Telle est l'explication de la royaute du roman a
notre epoque, tandis que le theatre se traine et agonise.
Un grand ecrivain etranger s'etonnait un jour devant moi des deux
litteratures si nettement tranchees qui vivent chez nous cote a cote,
le roman et le theatre. Le premier s'elargit et grandit chaque jour; le
second s'epuise et tend a retomber aux treteaux. Cela provient, selon
moi, de ce que le roman est dans le courant du siecle, dans ce courant
naturaliste qui emporte tout. Au contraire, le theatre resiste, s'entete
dans des combinaisons ridicules, refuse la vie qui deborde autour
de lui. La routine, les engouements du public, la complicite de la
critique, l'enfoncent davantage. On prevoit le resultat: si, dans un
temps donne, une renovation n'a pas lieu, le theatre roulera de plus bas
en plus bas; car il est impossible que la foule, nourrie des verites du
roman, ne se degoute pas tout a fait des enfantillages laborieux des
auteurs dramatiques. D'ailleurs, de meme que le theatre a regne au
dix-septieme siecle, peut-etre au dix-neuvieme siecle le roman doit-il
regner a son tour.
Je reviens a MM. Jules Kervani et Pierre de l'Estoile, et je conclus.
Sans doute, ils ont fait preuve d'un effort louable en produisant
_l'Obstacle_. Mais ils debutent, ils ont de l'ambition, ils desirent
monter le plus haut possible. Alors, je crois devoir leur dire ce que
personne ne leur a dit. La piece a situations, si honorablement qu'on la
traite, reste une oeuvre inferieure. Ils auraient denoue _l'Obstacle_
d'une facon plus habile encore, qu'ils n'auraient jamais ete que des
joueurs d'echecs. S'ils veulent grandir, ils doivent se hausser jusqu'a
l'etude de l'homme, aborder les passions, nouer et denouer leurs drames
par les seules passions. Plus haut, toujours plus haut! Tachez de monter
dans la verite et dans le genie! Tel est, selon moi, le seul langage
qu'un critique ait lieu de tenir aux debutants qui arrivent avec leur
jeunesse et leur bonne volonte.
IV
MM. Aurelien Scholl et Armand Dartois ont donne a l'Odeon une tres
agreable comedie, qui a eu un joli succes d'esprit.
Le titre _le Nid des autres_, dit le sujet d'une facon charmante. Il
s'agit d'une certaine Desiree Blaviere, dont le passe est fort louche,
et qui a pris le titre sonore et romanesque de comtesse de Villetaneuse.
Cette dame, a laquelle un Russe cosmopolite et original, toujours en
voyage, M. Cramer, a eu l'etrange idee de confier sa fille Mathilde,
vivait a Cannes de la pension que le pere lui payait, lorsque l'envie
lui est venue de marier Mathilde pour se faire a elle-meme un interieur.
Un garcon riche, Rodolphe, epouse l'heritiere, et Desiree s'installe
chez eux avec ses trois enfants. C'est la le nid des autres.
On voit des lors comment l'action s'engage. Desiree est plus imperieuse
et plus exigeante qu'une belle-mere. Elle a fait le bonheur des epoux,
elle le leur rappelle a chaque minute et exige une reconnaissance
eternelle. C'est elle qui gouverne, qui dispose des chambres de la
maison, qui se sert des voitures, qui commande les domestiques. Et, a
la moindre observation, elle eclate en reproches et en lamentations.
Rodolphe sent bien vite qu'il s'est donne un maitre. Mais, lorsqu'il
veut sauver son bonheur menace, tout un drame commence. Desiree exerce
sur Mathilde un empire absolu. Elle fache les epoux, elle emmene la
jeune femme et la pousse a plaider en separation.
Les choses finiraient fort mal sans doute, si Rodolphe n'avait pour ami
un jeune peintre, Montbrisson, qui arrive fort depenaille au premier
acte, mais qui est un garcon de belle humeur et de talent. Rodolphe
l'installe chez lui. C'est encore le nid des autres, habite seulement
par un oiseau qui paye son gite en egayant ses hotes et en veillant sur
leur bonheur. A la fin, quand Montbrisson reparait, il s'est reconcilie
avec son pere et il n'a qu'un mot a dire pour confondre la pretendue
comtesse de Villetaneuse, dont il vient d'apprendre l'histoire. Ai-je
besoin d'ajouter que cet excellent Montbrisson epouse une soeur de
Rodolphe, que les auteurs ont mise la tout expres? Je n'ai pas parle non
plus d'un certain Ducluzeau, un vieil ami de Desiree, qui pille aussi le
nid des autres d'une facon impudente.
Il parait que cette comedie, qui au fond n'est qu'un drame avorte, est
une histoire tristement vraie, dont tout Paris s'est occupe autrefois.
Et, a ce propos, M. Francisque Sarcey, le critique si ecoute du _Temps_,
faisait remarquer combien cette histoire portee au theatre est devenue
pauvre d'allures et meme invraisemblable dans les details. Sa remarque
est fort juste, en apparence. Pendant les trois actes, j'ai ete blesse
par un je ne sais quoi, par des sous-entendus qui m'echappaient et
qui m'empechaient de comprendre nettement la piece. Ainsi, je ne
m'expliquais pas du tout l'empire que Desiree exerce sur Mathilde.
Comment se fait-il que cette Mathilde, dont les auteurs font une
charmante creature, puisse quitter de la sorte un mari qu'elle adore,
pour suivre une amie et lui obeir en toutes choses? Evidemment, cela
n'est ni logique ni acceptable. Et M. Sarcey part de la pour laisser
entendre que, toutes les fois qu'on porte la verite telle quelle sur les
planches, elle y parait forcement absurde.
La conclusion est inattendue, car je soupconne au contraire que si, dans
_le Nid des autres_, la situation parait fausse, c'est que les auteurs
n'ont point ose la mettre au theatre dans sa monstrueuse verite. Tout
cela est si delicat que je ne saurais meme insister. Il n'y a qu'une
debauche qui puisse donner a Desiree son empire sur Mathilde. Des lors,
on comprend tout, et le drame qui s'ouvre est d'une grandeur abominable.
Sans doute, c'etait un sujet impossible. Seulement, qu'on ne vienne pas
dire, en s'appuyant sur cet exemple, que la verite exacte est absurde
sur les planches; car ici, loin d'avoir reproduit la verite exacte, les
auteurs ont du l'amputer violemment, la reduire a une fable inoffensive
et peu intelligible. Imaginez certaines comedies d'Aristophane arrangees
pour un public parisien.
Et l'embarras des auteurs a ete si evident, lorsqu'ils ont aborde cette
terrible figure de Desiree, qu'ils se sont resignes a la tourner au
comique. Il faut la voir se jeter au cou de Mathilde, quand celle-ci
revient de voyage; elle pousse de petits cris, elle se pame, si bien
qu'elle souleve des rires dans la salle. Le soir de la premiere
representation, on a trouve ca drole, on ne comprenait pas. Pourtant,
j'etais un peu etonne. Cette exageration devait-elle etre mise au compte
de l'actrice? Je ne le crois pas aujourd'hui, je pense plutot que les
auteurs ont voulu indiquer ce qu'ils ne pouvaient dire. Leur piece me
fait l'effet d'un paravent charmant, un peu rococo, bon a mettre dans un
salon, et derriere lequel se passe une effroyable aventure. Certes, ce
n'est pas avec de tels elements qu'on peut experimenter si la verite
toute crue est possible ou impossible au theatre. La verite du _Nid des
autres_ ne se dit qu'a l'oreille.
Meme admettons que l'histoire soit propre, il faudra toujours faire de
Mathilde une femme sotte ou une femme mechante, si l'on veut expliquer
sa fuite avec Desiree. Dans la realite, on n'a jamais vu les jeunes
epouses quitter leurs maris pour suivre des dames de leur connaissance.
Si cela arrive, c'est qu'il y a des raisons, et il faut mettre ces
raisons en lumiere; autrement, les figures ne se tiennent plus debout.
C'est une surprise, lorsque Mathilde s'en va avec Desiree, parce
que l'analyse du personnage ne nous a pas prepares a cette action.
L'ecrivain qui etudie la vie, l'explique par la meme, jusque dans ses
inconsequences. Quand je demande qu'on porte la realite au theatre,
j'entends qu'on y fasse fonctionner la vie, avec tous ses rouages, dans
la merveilleuse logique de son labeur.
C'est donc une singuliere idee que de parler de verite exacte a propos
du _Nid des autres_. Aucune piece, au contraire, n'a du etre plus
faussee. Et je n'ai pas encore cite ce Montbrisson, qui est las de
trainer partout, cet eternel Desgenais qui apporte dans sa poche un
denoument enfantin. Est-il assez factice, celui-la! Puis, comme cette
Desiree se laisse aisement ecraser! Dans la realite, les Desiree
triomphent toujours. C'est que la encore les auteurs ont voulu plaire.
Decides a rire de l'aventure, ils ont evite le drame par un tour
d'escamotage. Mais, bon Dieu! sommes-nous assez loin de l'histoire dont
tout Paris s'est occupe!
Et sait-on pourquoi les auteurs ont prefere une comedie aimable? C'est
a coup sur pour conquerir le public, qui exige des personnages
sympathiques. On ne se doute pas de la quantite des pieces mediocres que
la necessite des personnages sympathiques fait ecrire. Par exemple, on
a un beau drame; seulement, on s'apercoit que les heros ne sauraient
plaire aux ames sensibles; ce sont de grands passionnes ou de grands
revoltes, qui marchent trop brutalement dans la vie; alors, on les
chausse de pantoufles pour qu'ils fassent moins de bruit, on les taille,
on les rogne, jusqu'a ce qu'ils soient dignes d'un prix de vertu. Et ce
n'est pas tout, il faut etablir une compensation, mettre deux honnetes
gens pour un gredin; c'est a peu pres la proportion ordinaire. Mathilde
est nulle et effacee, parce que, si elle etait perverse, son mari
ne pourrait la reprendre, et il faut pourtant qu'il la reprenne au
denoument. D'autre part, les auteurs ont ajoute Montbrisson, pour
compenser Desiree. Nous touchons la a la plaie de mediocrite du theatre.
Je prends _le Nid des autres_, non comme un exemple de ce que devient
la realite au theatre, mais comme un exemple de ce que l'on fait de
la realite au theatre. Et cet exemple est caracteristique, lorsqu'on
l'etudie.
V
Les pieces a these sont de facheuses pieces. Elles argumentent au lieu
de vivre. Comme toute question a deux faces, le pour et le contre, elles
ne plaident fatalement qu'une opinion, elles n'ont qu'un cote de la
realite. Or, l'art est absolu. Les pieces a these sont donc en dehors de
l'art, ou du moins ont toute une partie de discussion qui encombre et
rabaisse l'oeuvre entiere.
Voici, par exemple, MM. A. Decourcelle et J. Claretie qui viennent de
faire jouer au Gymnase un drame en quatre actes, _le Pere_, dans lequel
ils ont voulu prouver des verites delicates et fort discutables. Selon
eux, le pere adoptif qui eleve un enfant est plus le pere de cet enfant
que le veritable pere qui l'a abandonne. La voix du sang n'existe pas.
Il ne suffit point de donner par hasard l'etre a une creature pour se
dire son pere, il faut encore achever cette naissance en faisant une
belle ame de cette creature. Tout cela est parfait en theorie, et meme
beau; seulement, dans la realite, les choses prennent une allure moins
nette, le bien et le mal se melent, et il est singulierement difficile
de se prononcer.
Les pieces a these ont surtout ceci de facheux, que les auteurs peuvent
et doivent les arranger pour leur faire signifier ce qu'ils veulent.
Tous les paradoxes sont permis au theatre, pourvu qu'on les y mette avec
esprit. On a un plaidoyer, on n'a pas la verite. Si l'on derange une
seule des poutres de l'echafaudage, tout croule. C'est un chateau de
cartes qu'il faut considerer de loin, en evitant de le renverser d'un
souffle.
Ainsi, on ne s'imagine pas toutes les precautions que les auteurs ont du
prendre pour faire tenir leur drame debout. D'abord, il s'agissait de
donner le pere adoptif, M. Darcey, comme l'homme le plus sympathique du
monde, honnete, loyal, un heros. Par contre, il fallait presenter le
pere veritable comme un gredin, tout en lui laissant l'apparence d'un
homme du monde; et M. de Saint-Andre est devenu un viveur, un profil
romantique de miserable dont les bottines vernies foulent toutes les
choses saintes. Mais cela ne suffisait pas. Pour creuser l'abime entre
l'enfant et le vrai pere, les auteurs ont du inventer un viol de la
mere: M. de Saint-Andre a viole madame Darcey et a disparu sans meme
savoir que la malheureuse femme est morte de cet attentat, apres avoir
donne le jour au petit Georges.
Est-ce tout? les faits se trouvaient-ils des lors combines de facon a
pouvoir soutenir la these? Non, il etait necessaire de fausser encore
d'un coup de pouce la realite. M. Darcey avait eleve Georges. Seulement,
il ne fallait pas que Georges connut le mystere de sa naissance. Il
devait l'apprendre a vingt-cinq ans, pour etre frappe par ce coup de
foudre, et en recevoir un tel ebranlement, qu'il se mit immediatement
a la recherche de son pere, dans un but etrange que je dirai tout a
l'heure.
Alors, afin d'obtenir les situations voulues, les auteurs ont imagine le
premier acte suivant. Georges attend M. Darcey, qui revient d'Amerique.
Il l'attend avec d'autant plus d'impatience qu'il doit epouser, des son
retour, une jeune fille qu'il aime, mademoiselle Alice Herbelin. Mais il
n'est pas sans inquietude. On n'a pas de nouvelles du _Saint-Laurent_,
qui ramene M. Darcey. Brusquement, une depeche arrive, annoncant la
perte du _Saint-Laurent_ sur les cotes de Bretagne. Georges sanglote, et
son desespoir est tel qu'il veut se tuer. C'est a ce moment que Borel,
un vieil employe de la maison, pour empecher ce suicide, raconte au
jeune homme que M. Darcey n'est pas son pere. Naturellement, tout de
suite apres cet aveu, M. Darcey se presente. Il a ete sauve. Georges
se jette d'abord dans ses bras, puis il se montre trouble, et une
explication a lieu. A la fin de l'acte, le jeune homme, ajournant son
mariage, part a la recherche de son pere, pour venger sa mere.
On voit quels evenements peu naturels les auteurs ont du employer
pour arriver a justifier leur donnee premiere. Je passe encore sur la
singuliere depeche qui determine le desespoir de Georges; il y a la une
histoire de capitaine remplace pendant la traversee qui est enfantine.
Ce qui est plus grave, c'est la situation fausse de ce jeune homme, dont
la premiere idee est de se faire sauter la cervelle, parce que son pere
est mort. Je doute que les auteurs aient a citer un fait reel pour
appuyer leur fable. Je ne dis point que la perte d'un etre cher ne
puisse pas tuer, apres des journees de larmes. Mais, la, brusquement,
prendre un pistolet, c'est bien peu vraisemblable. Evidemment, les
auteurs n'ont pas eu d'autre but que d'amener la confidence de Borel, a
l'aide de ce suicide. S'ils ont eprouve un instant des scrupules, ils se
sont ensuite persuade que le desespoir de Georges allant jusqu'a vouloir
mourir, etait une excellente note pour leur piece, en ce sens que ce
desespoir montrait l'affection passionnee du jeune homme a l'egard de M.
Darcey.
J'insiste maintenant sur la stupefiante determination du fils partant a
la decouverte de son pere pour venger sa mere. M. Darcey lui a raconte
que la malheureuse femme avait ete violee dans une auberge des Pyrenees,
pres de Luchon. Longtemps il a cherche le miserable pour le tuer.
Vingt-cinq ans se sont passes, l'aventure est oubliee, tout porte a
croire qu'une nouvelle enquete ne saurait aboutir. N'importe, Georges
entend partir sur-le-champ, et il emmene Borel. Les actes suivants vont
etre consacres a cette etrange chasse qu'un fils donne a son pere.
Je m'arrete et je me demande quels peuvent etre, au juste, les
sentiments qui animent Georges. Voila un garcon qui va se marier avec
une jeune fille qu'il adore; voila un fils qui retrouve un pere qu'il a
cru mort, et il abandonne cette jeune fille et ce pere pour se donner la
mission la plus lamentable et la moins utile qu'on puisse imaginer. Cela
est-il croyable? Remarquez que tout ce petit monde est tranquille et
heureux. A quoi bon remuer un passe mort, a quoi bon soulever une lutte
effroyable dans tous ces coeurs? Le vrai pere est un gredin: eh bien!
que ce gredin aille se faire pendre ailleurs; son fils n'a pas a jouer
le role de justicier, et s'il joue ce role, c'est uniquement pour
permettre a MM. Decourcelle et Claretie de faire un drame. Dans la
realite, a moins d'etre fou, Georges dirait simplement a M. Darcey: "Mon
veritable pere, c'est vous. Je ne veux pas savoir si j'en ai un autre.
Aimons-nous comme par le passe, et vivons en paix." Seulement, je le
repete, dans ce cas, il n'y avait pas de piece.
Georges est parti en guerre contre son pere. Nous le retrouvons avec
Borel, dans l'auberge des Pyrenees, ou l'attentat a ete commis. Un quart
de siecle s'est ecoule, personne naturellement ne peut le renseigner. Le
second acte ne contient guere que deux scenes, deux interrogatoires
que le jeune homme fait subir, l'un a un paysan, l'autre a un vieux
militaire, le pere Lazare, que l'age et la boisson ont abeti. Il tire
enfin de ce dernier un renseignement: l'homme qu'il cherche, son pere,
lui ressemble. Et c'est avec cette seule indication qu'il reprend ses
recherches.
Au troisieme acte, Georges, qui va partout, se fait presenter par un ami
chez une fille galante, un soir de fete, dans une villa des environs de
Luchon. Le hasard le met en presence d'une femme, lasse et desabusee,
qui traverse la piece en maudissant les hommes. Voila, certes, une
figure d'une fraicheur douteuse. Mais l'important est qu'elle porte un
bracelet, sur lequel se trouve le portrait de Saint-Andre. Enfin Georges
tient la bonne piste. Saint-Andre lui-meme arrive. Les auteurs ont
aussitot accumule les couleurs noires sur son compte: il lance les
maximes les plus abominables; il se montre joueur, libertin, sans foi
ni loi; il donne des lecons de vice a Georges et finit par lui raconter
nettement le viol de sa mere, comme un bon tour qu'il a fait dans le
temps. C'est vraiment trop commode de batir ainsi un mauvais pere, juste
sur le patron d'infamie que l'on desire.
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