Le naturalisme au theatre: les theories et les exemples written by Emile Zola
E >>
Emile Zola >> Le naturalisme au theatre: les theories et les exemples
Pages:
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 |
9 |
10 |
11 |
12 |
13 |
14 |
15 |
16 |
17 | 18 |
19 |
20 |
21 |
22 |
23 |
24 |
25
Je me sens d'ailleurs beaucoup moins severe pour _Un Drame au fond de
la mer_. Il y avait la un tableau tres original et d'un effet immense,
celui du navire naufrage, avec ses cadavres, dans les profondeurs
transparentes de l'Ocean. Je sais bien que, pour arriver a ce tableau,
et ensuite pour denouer la piece, les auteurs avaient entasse toute
la friperie du melodrame. Mais la piece n'en contenait pas moins une
trouvaille, tandis que _le Tour du monde en 80 jours_ est un defile
ininterrompu de banalites, sans un seul tableau qui soit vraiment neuf.
Si je m'explique le succes, je n'en trouve pas moins le public bon
enfant et facile a contenter.
Aussi est-ce pour cela que j'ai une grande indulgence devant la
tentative malheureuse de M. Figuier. Il est tombe ou d'autres ont
reussi; mais le talent qu'il pourrait avoir importait peu. Il y a la
une question du plus ou du moins qui ne me touche pas. S'il avait fait
quelques coupures, s'il avait ecoute les conseils d'un ami, il aurait
mis son oeuvre debout, sans la rendre meilleure a mes yeux. C'est le
genre qui est idiot, on doit dire cela carrement. Je vois la toul au
plus des parades de foire que l'on devrait jouer dans des baraques en
planches, des spectacles pour les yeux ou le peuple acheve de brouiller
les quelques notions justes qu'il possede, des oeuvres batardes et
grossieres qui gatent le talent des acteurs et qui acheminent notre
theatre national vers les pieces d'un interet purement physique.
Remarquez que ce pauvre M. Figuier avait toutes sortes de bonnes
intentions. Il voulait meme etre patriote, il avait pris des heros
francais, desireux de faire entendre que les Anglais et les Americains
ne sont pas les seuls a courir le monde dans l'interet de la science.
Le malheur est qu'il n'a pas su escamoter suffisamment les droleries du
genre. D'autre part, la scene etroite de Cluny ne se pretait guere a un
defile des cinq parties du monde, augmentees d'une sixieme. Fatalement,
les moindres naivetes y devenaient enormes. Il faut de la place, pour
faire tenir une vaste bouffonnerie, etablie serieusement. Enfin, M.
Figuier n'avait pas d'elephant. Cela etait decisif.
Pauvre science! a quels singuliers usages on la rabaisse, pour battre
monnaie! La voila maintenant qui remplace le bon genie et le mauvais
genie de nos contes d'enfants. Certes, lorsque j'annonce que le large
mouvement scientifique du siecle va bientot atteindre notre scene et la
renouveler, je ne songe guere a cette vulgarisation en une douzaine
de tableaux de quelque notion elementaire que les enfants savent en
huitieme. Il y a la une veine de succes que les faiseurs exploitent,
rien de plus. Ce que je veux dire, c'est que l'esprit scientifique du
siecle, la methode analytique, l'observation exacte des faits, le retour
a la nature par l'etude experimentale, vont bientot balayer toutes nos
conventions dramatiques et mettre la vie sur les planches.
LA COMEDIE
I
Mes confreres en critique dramatique ont bien voulu, pour la plupart,
parler de mon dernier roman, a propos de _Pierre Gendron_, la piece que
MM. Lafontaine et Richard viennent de donner au Gymnase. Sans accuser
les auteurs de plagiat, quelques-uns ont admis certaines ressemblances
entre cette comedie et l'_Assommoir_. Loin de moi la pensee de me
montrer plus severe. Je tiens MM. Lafontaine et Richard pour de galants
hommes qui se seraient adresses a moi, s'ils avaient eu la moindre
velleite de tirer une piece de mon livre. D'ailleurs, ils ont fait dire
dans la presse que _Pierre Gendron_ etait ecrit avant l'Assommoir, et
cela doit suffire. Certes, je ne reclame pas une enquete. Je m'estime
simplement heureux que les directeurs ne se soient pas montres plus
empresses de jouer la piece; car, dans ce cas, ce serait moi qui aurais
pu etre traite de plagiaire.
Seulement, la rencontre entre les deux oeuvres est vraiment prodigieuse.
Il y a la un cas litteraire sur lequel je me permets d'insister,
uniquement pour la curiosite du fait.
Imaginez qu'un auteur dramatique veuille tirer un drame de
l'_Assommoir_. La grosse difficulte qu'il rencontrera sera le noeud meme
du drame, le menage a trois, le retour de l'ancien amant que le mari
ramene aupres de sa femme, un jour de soulerie. Dans la vie reelle, j'ai
connu des Coupeau, lentement hebetes par la boisson. Mais un romancier
seul peut employer aujourd'hui de tels personnages, parce qu'il a le
loisir de les analyser a l'aise et de tirer d'eux les terribles lecons
de la verite. Au theatre, ils restent encore d'un maniement presque
impossible.
Tout le probleme, pour un auteur dramatique, serait donc d'accommoder
Coupeau et Lantier, de facon a ce qu'ils pussent paraitre devant le
public, sans trop le revolter. Il faudrait, tout en gardant la situation
du menage a trois, trouver un arrangement qui maintiendrait l'aventure
dans cette convention d'honnetete scenique, hors de laquelle une piece
est fort compromise. En un mot, etant donne Gervaise, Lantier et
Coupeau, il s'agirait de les conserver tous les trois, et pourtant de
les rendre possibles, en modifiant legerement les donnees du roman.
Eh bien, MM. Lafontaine et Richard ont trouve une solution tres
agreable. J'avais songe a ces choses, avant la representation de leur
piece, et j'ai ete reellement surpris de ne pas avoir eu l'idee d'une
solution aussi habile. Certainement, ce qui m'a empeche de la trouver,
c'est la pensee qu'un roman transporte au theatre doit rester entier.
Mais des auteurs qui ne seraient tenus a aucun respect envers
l'_Assommoir_, et qui prefereraient meme s'en ecarter un peu,
n'inventeraient pas une adaptation plus adroite que _Pierre Gendron_. Et
cela est d'autant plus miraculeux que cette comedie a ete ecrite avant
le roman.
Voici l'adaptation. Faites que Coupeau ne soit pas marie avec Gervaise,
et admettez que Coupeau, tout en connaissant Lantier, ignore ses anciens
rapports avec la jeune femme; des lors, Coupeau, qui est un honnete
ouvrier, pourra ramener Lantier dans son menage, et, de ce retour,
naitront tous les elements dramatiques necessaires. Gervaise,
naturellement, tremblera devant Lantier et refusera avec horreur le
marche de honte qu'il lui offre pour garder le silence. Quant au
denoument, il sera aimable ou triste, selon le theatre ou l'on portera
la piece.
Mais la rencontre la plus curieuse est peut-etre que le retour de
Lantier, dans le roman et dans le drame, a lieu pendant un repas de
famille. Seulement, dans le roman, le repas est donne le jour de la fete
de Gervaise; tandis que, dans le drame, il a lieu le jour de la fete de
Coupeau.
Je n'ai pas besoin de faire remarquer les consequences enormes que la
legere modification du sujet amene au point de vue theatral. Au lieu de
cette decheance lente du menage, qui est le roman tout entier, on
n'a plus qu'un honnete menage d'ouvriers tyrannise et menace par un
sacripant. Les auteurs ont meme charge Lantier en noir; ils en ont
fait un assassin, que les gendarmes emmenent au denoument, ce qui est
vraiment trop gros et noie leur oeuvre dans les eaux vulgaires du
melodrame. Quant a Coupeau et a Gervaise, ils se marient et sont
heureux. On pretend, il est vrai, que la piece etait en cinq actes et
qu'on l'a reduite pour les besoins du Gymnase. Je serais bien curieux de
connaitre les deux actes que M. Montigny a fait couper.
Et voyez le prodige, les rencontres ne s'arretent pas la! La fille des
Coupeau, Nana, est aussi dans la piece. Or, cette Nana etait encore
bien embarrassante; on pouvait, a la verite, ne pas pousser les choses
jusqu'au bout, en la ramenant au bercail, avant qu'elle eut glisse a la
faute; mais elle n'en demeurait pas moins un danger, si l'on ne mettait
pas a cote d'elle une consolation. Aussi Nana a-t-elle une soeur, une
demoiselle bien elevee et sans tache, grandie en dehors du milieu
ouvrier, et qui, au denoument, epousera le patron de la fabrique ou
travaille Coupeau. Cela compense tout.
Je ne veux pas insister davantage. Je repete une fois encore que
j'accuse le hasard seul. Il m'a paru simplement interessant de montrer
comment, sans le vouloir, MM. Lafontaine et Richard ont tire de
l'_Assommoir_ la piece que des hommes de theatre auraient pu y trouver.
En outre, comme j'ai accorde de grand coeur a deux auteurs dramatiques
l'autorisation de porter sur les planches le sujet de mon livre, j'ai
pense que je devais me prononcer sur la question soulevee dans la
presse, a propos de _Pierre Gendron_.
Si l'on veut maintenant mon avis tout net sur cette comedie, j'ajouterai
qu'elle me plait mediocrement. Les auteurs ont du la baser sur une
situation fausse. Toute la piece tient sur ce fait que Gervaise a refuse
d'epouser Coupeau, parce qu'elle a appartenu a Lantier, et qu'elle
courbe la tete sous l'eternelle honte de cette liaison. Il faut
connaitre bien peu le milieu ou s'agitent les personnages, pour preter
un tel sentiment a Gervaise. Dans la realite, elle serait depuis
longtemps la femme legitime de Goupeau. Seulement, comme je l'ai
explique, si elle etait sa femme, les auteurs retomberaient dans la
situation embarrassante du roman, et ils ont du choisir entre la
convention theatrale et la verite.
Je ne parle pas du denoument, je sais tres bien que c'est la un
denoument impose par le Gymnase. On se marie trop a la fin, et toute
cette action terrible tombe en plein dans la confiture. Voyez-vous Nana
ramenee saine et sauve, comme s'il suffisait d'un tour d'escamotage
pour transformer en bonne petite fille une coureuse de trottoirs, qui
appartient de naissance au pave parisien! Je voudrais que l'on sentit
bien la a quel point de mensonge on a rabaisse le theatre. Car soyez
convaincus que MM. Lafontaine et Richard sont trop intelligents pour ne
pas savoir eux-memes qu'ils mentent. La verite est qu'ils ont eu peur,
et avec raison; ils se sont dit qu'ils devaient se conformer au desir du
public, qui aime les denouments aimables.
J'arrive ainsi au singulier jugement porte par plusieurs de mes
confreres qui ont vu, dans _Pierre Gendron_, un manifeste naturaliste au
theatre. Gomme toujours, c'est la forme, l'expression exterieure de la
piece qui les a trompes. Il a suffi que les personnages employassent
quelques mots d'argot populaire, pour qu'on criat au realisme. On ne
voit que la phrase, le fond echappe.
Certes, on ne saurait trop louer MM. Lafontaine et Richard, en mettant
des ouvriers en scene, de leur avoir conserve certaines tournures de
langage, qui marquent la realite du milieu. C'etait deja la une audace,
et il faut les en remercier. Seulement, j'aurais voulu les voir pousser
plus loin l'amour du vrai, s'attaquer aux moeurs elles-memes, a la
realite des faits. Leur Gendron, c'est l'eternel bon ouvrier des
melodrames; leur Louvard, c'est le traitre qu'on a vu tant de fois.
Les bonshommes n'ont pas change; ils restent jusqu'au cou dans la
convention. Ils commencent a parler leur vraie langue, voila tout.
Paris a besoin d'un certain nombre de plaisanteries courantes. Que les
chroniqueurs, les echotiers, tout le personnel rieur et turbulent de la
petite presse, ait lance une serie de calembredaines sur le mouvement
litteraire actuel, rien de plus acceptable; que l'on fasse par moquerie
tenir le naturalisme dans l'argot des barrieres, l'ordure du langage
et les images risquees, cela s'explique, et nous tous qui defendons
la verite, nous sommes les premiers a sourire de ces plaisanteries,
lorsqu'elles sont spirituelles. Mais, en France, on ne saurait croire
combien est dangereux ce jeu de la raillerie. Les esprits les plus
epais et les plus serieux finissent par accepter comme des jugements
definitifs les aimables bons mots de la presse legere.
Ainsi, on tend a admettre que l'argot entre comme une base fondamentale
dans notre jeune litterature. On vous clot la bouche, en disant: "Ah!
oui, ces messieurs qui remplacent la langue de Racine par celle de
Dumollard!" Et l'on est condamne. Vraiment! nous nous moquons bien
de l'argot! Quand on fait parler un ouvrier, il est d'une honnetete
stricte, je crois, de lui conserver son langage, de meme qu'on doit
mettre dans la bouche d'un bourgeois ou d'une duchesse des expressions
justes. Mais ce n'est la que le cote de forme du grand mouvement
litteraire contemporain. Le fond, certes, importe davantage.
Par exemple, au theatre, c'est un triomphe mediocre que de placer de
loin en loin une expression populaire. J'ai remarque que l'argot fait
toujours rire a la scene, lorsqu'on le menage habilement. Il est
beaucoup plus difficile de s'attaquer aux conventions, de faire
vivre sur les planches des personnages tailles en pleine realite, de
transporter dans ce monde de carton un coin de la veritable comedie
humaine. Cela est meme si mal commode que personne n'a encore ose, parmi
les nouveaux venus, qui ne sont pourtant pas timides.
Il faut remettre l'argot a sa place. Il peut etre une curiosite
philologique, une necessite qui s'impose a un romancier soucieux du
vrai. Mais il reste, en somme, une exception, dont il serait ridicule
d'abuser. Parce qu'il y a de l'argot dans une oeuvre, il ne s'ensuit pas
que cette oeuvre appartient au mouvement actuel. Au contraire, il
faut se mefier, car rien n'est un voile plus complaisant qu'une forme
pittoresque; on cache la-dessous toutes les erreurs imaginables.
Ce qu'il faut demander avant tout a une oeuvre, que le romancier ait
cru devoir prendre la plume d'Henri Monnier ou celle de Bossuet, c'est
d'etre une etude exacte, une analyse sincere et profonde. Quand les
personnages sont plantes carrement sur leurs pieds et vivent d'une vie
intense, ils parlent d'eux-memes la langue qu'ils doivent parler.
II
La premiere representation au Gymnase de _Chateaufort_, une comedie en
trois actes de madame de Mirabeau, m'a paru pleine d'enseignements.
Pendant que le public tournait au comique les situations dramatiques,
et que les critiques se fachaient en criant a l'immoralite, je songeais
qu'il y avait la un malentendu bien grand, j'aurais voulu pouvoir
transformer d'un coup de baguette cette piece mal faite en une piece
bien faite, et changer ainsi en applaudissements les rires et les
indignations; car, au fond, il s'agissait uniquement d'une question de
facture.
Voici, en gros, le sujet de la piece. Le marquis de Ponteville a donne
sa fille Nadine en mariage a M. de Chateaufort, un homme de la plus
grande intelligence, que le gouvernement vient meme de charger d'une
mission diplomatique. Puis, le marquis s'est remarie avec une demoiselle
d'une reputation equivoque. Mais voila que Nadine acquiert la preuve,
par une lettre, que son mari a ete l'amant de sa belle-mere. Le beau
Chateaufort, l'homme irresistible et magnifique, est un simple gredin.
Precisement, il vient de commettre une premiere sceleratesse. Aide de la
marquise, il a decide le marquis a lui leguer le chateau de Ponteville,
au detriment de Pierre, le frere aine de Nadine. Celui-ci apprend tout
par le notaire qui a redige le testament. Un singulier notaire qui, pour
se venger d'avoir recu des honoraires trop faibles, denonce tout le
monde, et apprend surtout a la marquise que Nadine a des rendez-vous
avec M. de Varennes, rendez vous fort innocents d'ailleurs. Des lors, la
guerre est declaree entre les deux femmes. Madame de Ponteville accuse
madame de Chateaufort d'adultere, et fait prendre par le marquis une
lettre que celle-ci semble vouloir dissimuler. Mais justement cette
lettre est celle qui revele la liaison de Chateaufort et de madame
de Ponteville. Le marquis a un coup de sang, dont il se tire pour se
lamenter. Enfin Chateaufort, auquel le gouvernement vient de retirer
sa mission, comprend qu'il gene tout le monde, qu'il n'y a pas d'issue
possible, et il se decide a denouer le drame en se faisant sauter la
cervelle.
Certes, je ne defends point les inexperiences ni les maladresses de la
piece. Seulement, je me demande quelle a ete la veritable intention de
madame de Mirabeau. A coup sur, son idee premiere a du etre de mettre
debout la haute figure de Chateaufort. On dit que son heros etait,
dans le principe, depute et ambassadeur; la censure aurait diminue
le personnage, en en faisant un simple diplomate, envoye en mission
particuliere.
Mais l'indication suffit. On comprend immediatement quel est le
personnage, le type que l'auteur a voulu creer. Chateaufort n'est point
l'aventurier vulgaire. Son nom est a lui; de plus, il a une grande
intelligence, une haute situation. Sa perversion est un fruit de
l'epoque et du milieu. Il est la pourriture en gants blancs, l'intrigue
toute puissante, l'homme public qui abuse de son mandat, le cerveau
vaste qui combine le mal. Cet homme, titre, occupant une des situations
politiques les plus en vue, represente donc la corruption dans
les hautes classes, avec ce qu'elle a d'intelligent, d'elegant et
d'abominable. Je ne sais si je me fais bien comprendre. Mais il y avait,
a mon sens, une creation tres large a tenter avec un tel personnage. Il
est de notre temps; on l'a rencontre dans vingt proces scandaleux. Il
a pousse sur les decombres des monarchies; il ne peut plus avoir de
pensions sur la cassette des rois, et il bat monnaie avec ses titres et
ses situations officielles. Regardez autour de vous, tres haut, et vous
le reconnaitrez. Je comprends donc parfaitement que madame de Mirabeau
n'ait pu resister a la tentation de mettre au theatre une figure si
contemporaine et si puissamment originale.
Maintenant, le malheur est qu'elle l'a mise sans aucune prudence. Elle
avait besoin d'une histoire quelconque pour employer le heros, et
l'histoire qu'elle a choisie est des moins heureuses. Encore aurait-elle
pu s'en contenter, car les histoires en elles-memes importent peu. Mais
il fallait alors souffler la vie a tous ces pantins, donner aux faits la
profonde emotion de la verite. J'arrive ici au vif de la question, et je
demande a m'expliquer tres nettement.
Le soir de la premiere representation, le public riait et la critique se
fachait, ai-je dit. Dans les couloirs, j'entendais dire que l'immoralite
de la piece etait revoltante, qu'un pareil monde n'existait pas.
Surtout, c'etait le langage qui blessait; des spectateurs juraient que
les femmes du monde ne parlent pas avec cette crudite et ne se lancent
point ainsi leurs amants a la tete. Que repondre a cela? on sourit on
hausse les epaules. La brutalite est partout, en haut comme en bas.
Quand les passions soufflent, les marquises deviennent des poissardes.
Il n'y a que les tout jeunes gens qui se font du grand monde une idee
d'Olympe, ou les bouches des dames ne lachent que des perles.
Pour mon compte,--j'ignore si j'ai l'ame plus scelerate que la moyenne
du public,--je ne trouve, dans _Chateaufort_, pas plus de gredinerie que
dans beaucoup d'autres pieces applaudies pendant cent representations.
Que voyons-nous donc d'epouvantable dans cette oeuvre? Un homme qui a
eu des relations avec sa belle-mere, et qui convoite les biens de son
beau-pere. Mais ce sont la de simples gentillesses, a cote de l'amas
effroyable des noirs forfaits de notre repertoire. Je ne citerai pas les
tragedies grecques, ni les melodrames du boulevard, ou l'on s'empoisonne
en famille avec le plus belle tranquillite du monde. Je rappellerai
simplement les oeuvres de cette annee, l'_Etrangere_, par exemple, ou le
duc de Septmont se conduit en vilain monsieur, tout comme Chateaufort.
Pourquoi, en ce cas, rit-on et se fache-t-on au Gymnase? C'est
uniquement parce que l'auteur a manque de science et d'adresse. Il
aurait pu nous conter une aventure dix fois plus odieuse et nous
l'imposer parfaitement, s'il avait su proceder avec art. Question de
facture, rien de plus, je le repete. Le public a acclame d'autres
vilenies, sans s'en douter. Les infamies ne l'effrayent pas, la facon de
presenter les infamies seule le revolte.
La grande faute de madame de Mirabeau a ete de batir son action dans
le vide. Ses personnages n'ont pas d'acte civil. On ne sait d'ou ils
viennent, qui ils sont, comment s'est passee leur vie jusqu'au jour ou
on nous les presente. Chateaufort aurait eu besoin d'etre explique dans
ses antecedents. Cette grande figure devait etre complete. Un drame
n'est pas un coup de tonnerre dans un ciel bleu; il faut circonstancier
et amener les orages de la passion et des interets.
Une autre faute grave est d'avoir raidi les personnages dans une
attitude. Chateaufort, a mon sens, manque surtout de souplesse. Le
marquis est une ganache et la marquise une louve de melodrame. Quant a
Nadine, elle serait le seul personnage sympathique, si elle n'etait pas
toujours en colere. La vie a plus de bonhomie, et, meme dans les crises
dramatiques, il faut conserver aux personnages des echappees de repos et
de detente. Une action toute nue, une abstraction pure, ne reussit au
theatre qu'a la condition d'etre maniee par des mains tres savantes, qui
la conduisent avec une raideur de demonstration geometrique.
D'ailleurs, madame de Mirabeau est loin de manquer de talent. J'ose
meme confesser que son oeuvre m'a beaucoup plus interesse que certaines
pieces, jouees dans ces derniers temps, et qui ont reussi. Cela est si
peu ordinaire, une belle inexperience, parlant carrement, appelant les
choses par leurs noms, allant droit devant elle sans crier gare. Il y a
bien des hommes, parmi nos auteurs dramatiques, auxquels je souhaiterais
l'energie de madame de Mirabeau. Et il ne faut pas ricaner, employer le
gros mot de brutalite, l'energie reste une chose rare et belle, qu'on
n'acquiert pas, et qui fait les grandes oeuvres. On ne devient pas fort,
tandis que l'on peut emonder sa force et trouver un equilibre.
Dans tout cela, il y a une morale a tirer. La chute _Chateaufort_ va
etre un argument de plus entre les mains de ceux qui refusent la verite
au theatre, sous pretexte que la verite est affligeante et que le
public demande avant tout des tableaux consolants. Je les entends d'ici
foudroyer les heros corrompus, declarer que le theatre n'est pas une
dalle de dissection, reclamer des idylles qui ne contrarient pas leur
digestion. Avez-vous remarque une chose? il est rare qu'un honnete homme
se scandalise en face d'un coquin; ce sont les coquins eux-memes qui
crient le plus fort, comme s'ils voyaient une allusion personnelle dans
le personnage qu'on leur montre.
Donc, c'est le naturalisme au theatre qui payera une fois de plus les
pots casses. Il va etre formellement conclu que toutes les plaies ne
sont pas bonnes a montrer, surtout lorsqu'il s'agit des plaies du beau
monde. Et l'on aura raison, dans un certain sens. Je crois qu'on peut
tout dire et tout peindre, mais je commence a etre persuade aussi
qu'il y a facon de tout peindre et de tout dire. La est la solution du
probleme.
Ah! comme nous serions forts, si un naturaliste, sans rien perdre de sa
methode d'analyse ni de sa vigueur de peinture, naissait avec le sens du
theatre, cette adresse du metier qui escamote les difficultes au nez du
public. Il n'est pas vrai, a coup sur, que tout le theatre soit dans le
metier, comme on le repete. Le metier suffit le plus souvent, mais
le metier pourrait aussi aider simplement a rendre possible sur les
planches les drames et les comedies de la vie reelle. Apporter la verite
et savoir l'imposer, tel doit etre le but.
Aussi ne me lasserai-je pas de repeter aux jeunes auteurs dramatiques
qui grandissent: "Voyez les chutes de toutes les pieces naturalistes
tentees depuis dix ans. Est-ce a dire que le mensonge seul reussit au
theatre? Non, certes. Il faut garder sa foi dans le vrai, meme quand
le vrai semble crouler de toutes parts. La verite reste superieure,
inattaquable, souveraine. C'est a notre imbecillite, a notre manque de
talent, qu'il faut s'en prendre. C'est nous, et non pas la verite,
qui faisons tomber nos pieces. Etudiez donc le theatre, comparez et
cherchez. Il existe certainement une tactique pour conquerir le public,
on flaire dans l'air une formule, qu'un debutant decouvrira, et qui
indiquera la voie a suivre, si l'on veut donner a notre theatre une
vie nouvelle. Les revolutions dans les idees ne se precisent et ne
triomphent que grace a une formule. Inventez une facture, tout est la."
III
Deux debutants, MM. Jules Kervani et Pierre de l'Estoile, ont fait jouer
au Troisieme-Theatre-Francais une piece en cinq actes: _l'Obstacle_.
Voici, en gros, le sujet. Un jeune homme, Georges de Liray, a rencontre
aux bains de mer une adorable jeune fille, mademoiselle de Champlieu. Il
l'aime, il demande sa main a M. de Champlieu, et la il apprend tout un
drame de famille: la mere de la jeune fille n'est pas morte, comme on
l'a dit, elle a fui, il y a des annees, avec un amant. Georges n'en
poursuit pas moins son projet de mariage; mais il se heurte contre un
nouveau drame, son pere lui confesse qu'il est l'amant de madame de
Champlieu, laquelle a naturellement change de nom. Des lors, le mariage
entre les jeunes gens parait impossible. Les auteurs se sont tires de
toutes ces difficultes accumulees, en condamnant M. de Liray a un exil
lointain et en empoisonnant madame de Champlieu, qui meurt pardonnee de
son mari.
Pages:
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 |
9 |
10 |
11 |
12 |
13 |
14 |
15 |
16 |
17 | 18 |
19 |
20 |
21 |
22 |
23 |
24 |
25