Le naturalisme au theatre: les theories et les exemples written by Emile Zola
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Emile Zola >> Le naturalisme au theatre: les theories et les exemples
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Je ne parle point des autres personnages, de ce Raoul de Puylaurens,
qui passe sa vie a tenir son salut de son rival, ni du conventionnel
Berthaud, qui traverse l'action en recitant des tirades enormes. Oh!
les tirades! elles pleuvent avec une monotonie desesperante dans _Jean
Dacier_. On essuie une trentaine de vers a la file, on courbe le dos
comme sous une averse grise, on croit en etre quitte; pas du tout,
trente autres vers recommencent, puis trente autres, puis trente autres.
Imaginez une grande plaine plate, sans un arbre, sans un abri, que
l'on traverse par une pluie battante. C'est mortel. Je prefere, et de
beaucoup, les vers rocailleux de M. Parodi. Que dirai-je du style? Il
est nul. Nous avons, a l'heure presente, cinquante poetes qui font mieux
les vers que M. Lomon. Ce dernier versifie proprement, et c'est tout. Il
tient plus de Ponsard que de Victor Hugo.
Je me montre tres severe, parce que _Jean Dacier_ a ete pour moi une
veritable desillusion. Comme j'attaquais vivement le drame historique,
on m'avait fait remarquer qu'on pouvait tres bien appliquer a l'histoire
la methode d'analyse qui triomphe en ce moment, et renouveler ainsi
absolument le genre historique au theatre. Il est certain que, si des
poetes abandonnent le bric-a-brac romantique de 1830, les erreurs et les
exagerations grossieres qui nous font sourire aujourd'hui, ils pourront
tenter la resurrection tres interessante d'une epoque determinee. Mais
il leur faudra profiter de tous les travaux modernes, nous donner
enfin la verite historique exacte, ne pas se contenter de fantoches et
ressusciter les generations disparues. Rude besogne, d'une difficulte
extreme, qui demanderait des etudes considerables.
Or, j'avais cru comprendre que le _Jean Dacier_, de M. Lomon, etait une
tentative de ce genre. Et quelle surprise, a la representation! Ca, de
l'histoire, allons donc! C'est un placage, execute meme par des mains
maladroites. Pas un des personnages ne vit de la vie de l'epoque. Ils se
promenent comme des figures de rhetorique, ils n'ont que la charge
de reciter des morceaux de versification. Et le milieu, bon Dieu! Ce
village breton, ou Berthaud vient proceder aux enrolements volontaires,
cette mairie de Nantes ou l'on marie les comtesses qui vont a la
guillotine, seraient a peine suffisants pour la vraisemblance d'un
opera-comique. Vraiment, _Jean Dacier_ sera un bon argument pour les
defenseurs du drame historique! Il acheve le genre, il est le coup de
grace.
Je songeais a _la Patrie en danger_, de MM. Edmond et Jules de Concourt.
Voila, jusqu'a present, le modele du genre historique nouveau, tel que
je l'exposais tout a l'heure. Aussi les directeurs ont-il tremble devant
une oeuvre qui avait le vrai parfum du temps, et les auteurs ont ils
du publier la piece, en renoncant a la faire jouer. Il y aurait un
parallele bien curieux a etablir entre _la Patrie en danger_ et _Jean
Dacier_; les deux sujets se passent a la meme epoque et ont plus d'un
point de ressemblance. La premiere est une oeuvre de verite, tandis que
la seconde est faite "de chic", comme disent les peintres, uniquement
pour les besoins de la scene.
Au demeurant, la salle a failli craquer sous les applaudissements, le
premier soir. Vive la France!
III
J'arrive au _Marquis de Kenilis_, le drame en vers que M. Lomon a fait
jouer au theatre de l'Odeon. Je n'analyserai pas la piece. A quoi bon?
Le sujet est le premier venu. Il se passe en Bretagne, a l'epoque de la
Revolution, ce qui permet d'y prodiguer les mots de patrie, d'honneur,
de gloire, de victoire. Nous y voyons l'eternelle intrigue des
drames faits sur cette epoque: un enfant du peuple aimant une fille
d'aristocrate, devenant plus tard capitaine, puis epousant la demoiselle
ou mourant pour elle. La situation forte consiste a mettre le capitaine
entre son amour et son devoir; il ouvre en mer un pli cachete qui lui
ordonne de fusiller le pere de sa bien-aimee; heureusement, ce pere se
fait tuer noblement, ce qui simplifie la question. Qu'importe le sujet,
d'ailleurs! La pretention des poetes comme M. Lomon est d'ecrire de
beaux vers et de pousser aux belles actions.
Helas! les vers de M. Lomon sont mediocres. Beaucoup ont fait sourire.
Les meilleurs frappent l'oreille comme des vers connus; on les a
certainement lus ou entendus quelque part, ils circulent dans l'ecole,
tout le monde s'en est servi. Ne serait-il pas temps de chercher une
poesie, en dehors de l'ecole lyrique de 1830? Je me borne a un souhait,
car je ne vois rien de possible dans la pratique. Ce que je sens, c'est
que tous nos poetes repetent Musset, Hugo, Lamartine ou Gautier, et
que les oeuvres deviennent de plus en plus pales et nulles. Nous avons
aujourd'hui une fin d'ecole romantique aussi sterile que la fin d'ecole
classique qui a marque le premier empire.
Pendant qu'on jouait l'autre soir _le Marquis de Kenilis_, je pensais
a un poete de talent, a Louis Bouilhet, qu'on oublie singulierement
aujourd'hui. Celui-la se produisait encore a son heure, et il est telle
de ses oeuvres qui a de la force et meme une note originale. Eh bien, si
personne ne songe plus aujourd'hui a Louis Bouilhet, si aucun theatre ne
reprend ses pieces, quel est donc l'espoir de M. Lomon en chaussant des
souliers qui ont mene a l'oubli des poetes mieux doues que lui, et venus
en tout cas plus tot dans une ecole agonisante? Quel est cet entetement
de faire du vieux neuf, de ramasser les rognures d'hemistiches qui
trainent, et dont le public lui-meme ne veut plus?
On repond par la devotion a l'ideal. En face de notre litterature
immonde, a cote de nos romans du ruisseau, il faut bien que des jeunes
gens tendent vers les hauteurs et produisent des oeuvres pour enflammer
le patriotisme de la nation. Nous autres naturalistes, nous sommes le
deshonneur de la France; les poetes, M. Lomon et d'autres, sont charges
devant l'Europe d'honorer le pays et de le remettre a son rang. Ils
consolent les dames, ils satisfont les ames fieres, ils preparent a la
Republique une litterature qui sera digne d'elle.
Ah! les pauvres jeunes gens! S'ils sont convaincus, je les plains. J'ai
deja dit que je regardais comme une vilaine action de voler un succes
litteraire, en lancant des tirades sur la patrie et sur l'honneur. Cela
vraiment finit par etre trop commode. Le premier imbecile venu se fera
applaudir, du moment ou la recette est connue. Si les mots remplacent
tout, a quoi bon avoir du talent?
Et puis, causons un peu de cette litterature qui releve les ames. Ou
sont d'abord les ames qu'elle a relevees? En 1870, nous etions pleins
de patriotisme contre la Prusse; un peu de science et un peu de verite
auraient mieux fait notre affaire. J'ai remarque que les dames qui
travaillaient dans l'ideal, etaient le plus souvent des dames tres
emancipees. Au fond de tout cela, il y a une immense hypocrisie, une
immense ignorance. Je ne puis ici traiter la question a fond. Mais il
faut le declarer tres nettement: la verite seule est saine pour les
nations. Vous mentez, lorsque vous nous accusez de corrompre, nous qui
nous sommes enfermes dans l'etude du vrai; c'est vous qui etes les
corrupteurs, avec toutes les folies et tous les mensonges que vous
vendez, sous l'excuse de l'ideal. Vos fleurs de rhetorique cachent des
cadavres. Il n'y a, derriere vous, que des abimes. C'est vous qui avez
conduit et qui conduisez encore les societes a toutes les catastrophes,
avec vos grands mots vides, avec vos extases, vos detraquements
cerebraux. Et ce sera nous qui les sauverons, parce que nous sommes la
verite.
N'est-ce pas la chose la plus attristante qu'on puisse voir? Voila un
jeune homme, voila M. Lomon, Il debute, il a peut-etre une force en lui.
Eh bien, il commence par s'enfermer dans une formule morte; il fait du
romantisme, a l'heure ou le romantisme agonise. Ce n'est pas tout, il
croit qu'il sauve la France, parce qu'il vient corner les mots de patrie
et d'honneur dans une salle de theatre, parce qu'il invente une intrigue
puerile et qu'il ecrit de mauvais vers. Et le pis, c'est qu'il se
montrera dedaigneux pour nous, c'est que ses amis mentiront au point
de nous traiter en criminels et d'insinuer que sa pauvre piece est une
revanche du genie francais!
J'ai d'autres desirs pour notre jeunesse. Je la voudrais virile et
savante. D'abord, elle devrait se debarrasser des folies du lyrisme,
pour voir clair dans notre epoque. Ensuite, elle accepterait les
realites, elle les etudierait, au lieu d'affecter un degout enfantin. A
cette condition seule, nous vaincrons. Le vrai patriotisme est la, et
non dans des declamations sur la patrie et la liberte. Jamais je n'ai
vu un spectacle plus comique ni plus triste: tout un gouvernement
republicain convoque a l'Odeon, des ministres, des senateurs, des
deputes, pour y entendre un coup de canon. Eh! bonnes gens, ce n'est pas
la formule romantique, c'est la formule scientifique qui a etabli et
consolide la Republique en France!
IV
Personne n'ignore qu'Attila, c'est M. de Bismark. Du moins, nul doute
ne peut nous rester a cet egard, apres la premiere representation des
_Noces d'Attila_, le drame en quatre actes que M. Henri de Bornier a
fait jouer a l'Odeon. La salle l'a compris et a furieusement applaudi
les passages ou les alexandrins du poete, en rangs presses, font
aisement mordre la poussiere aux ennemis de la France. Je n'insiste pas.
Mais ce que je veux repeter encore, c'est ce que j'ai deja dit a propos
de _l'Hetman_ et de _Jean d'Acier_. Pour un poete, l'oeuvre vraiment
patriotique est de laisser un chef-d'oeuvre a son pays. Moliere, qui n'a
pas agite de drapeaux, qui n'a pas joue des fanfares devant sa baraque
avec les mots d'honneur et de patrie, reste la souveraine gloire de
notre nation; et il a vaincu toutes les nations voisines, sur le champ
de bataille du genie. Nous triomphons continuellement par lui. Quant a
cet autre pretendu patriotisme, a ce boniment qui jongle avec de grands
mots, qui enleve les applaudissements d'une salle par des tirades, il
n'est pas autre chose qu'une speculation plus ou moins consciente. Il
y a une improbite litteraire absolue a faire ainsi acclamer des
vers mediocres. C'est mettre le chauvinisme sur la gorge des gens:
applaudissez, ou vous etes de mauvais citoyens. C'est forcer le succes
et baillonner la critique, c'est se faire sacrer grand homme a bon
compte, en deplacant la question du talent et de la morale. Voila ce que
je repeterai chaque fois que j'aurai assiste a un de ces succes ou il
est impossible de juger le veritable merite d'un auteur.
Je me sens donc, des l'abord, tres gene devant la nouvelle oeuvre de M.
de Bornier, car il semble avoir compte sur nos bons sentiments pour que
nous la considerions comme une oeuvre noble et vengeresse. Moi qui la
trouve beaucoup trop noble et insuffisamment vengeresse, je demande
avant tout de negliger le patriotisme, dans une question ou il n'a que
faire, et de juger le drame au strict point de vue dramatique.
Voici le sujet, brievement. Attila, apres sa campagne dans les
Gaules, campe au bord du Danube, ou il attend la fille de l'empereur
Valentinien, qu'il a fait demander en mariage. Il traine derriere lui
tout un troupeau de prisonniers, dans lequel se trouvent le roi des
Burgondes, Herric, et sa fille Hildiga, sans compter une Parisienne, une
femme du peuple, Gerontia. En outre, un general franc, Walter, qui aime
Hildiga, commet l'imprudence de se presenter pour traiter de sa rancon
et de celle de son pere. Attila prend l'argent et le retient prisonnier.
Puis, le drame se noue, des que Maximin, ambassadeur de Rome, vient
annoncer a Attila que l'empereur lui refuse sa fille. Attila, exaspere,
veut epouser Hildiga, je n'ai pas trop compris pourquoi; il l'aime sans
doute, mais l'outrage de Valentinien n'avait rien a voir la dedans.
D'ailleurs, non content de desesperer Hildiga par sa proposition, il
pousse le raffinement jusqu'a vouloir etre aime devant tous; et
il menace la jeune fille de massacrer son pere, son amant, ses
compatriotes, si elle ne feint pas pour sa personne la passion la plus
aveugle. Hildiga doit accepter. Herric, Gerontia, d'autres encore la
maudissent, sans qu'elle puisse relever la tete. Walter seul croit
toujours en elle, et Attila finit par le faire decapiter devant Hildiga,
qui se contente de se couvrir le visage de ses mains. Enfin, au
denoument, lorsqu'il vient la retrouver dans la chambre nuptiale, la
jeune epouse le tue d'un coup de hache.
Tel est, en gros, le drame. Dans une etude qu'il a publiee sur son
oeuvre, M. de Bornier a ecrit ceci: "L'idee des _Noces d'Attila_ est
fort simple; tout vainqueur se detruit lui-meme par l'abus de sa
victoire, voila l'idee philosophique; un tigre veut manger une gazelle,
mais la gazelle se fache, voila le fait dramatique." Acceptons cela, et
examinons la mise en oeuvre.
M. de Bornier ne nous a pas montre du tout un vainqueur se detruisant
par l'abus de sa victoire, car Attila meurt d'un accident en pleines
conquetes, au milieu de ses armees victorieuses. Reste la fable du tigre
et de la gazelle. J'admets que Hildiga soit une gazelle; ailleurs, M.
de Bornier l'appelle une colombe; c'est plus tendre encore, et cela
convient mieux aux graces bien portantes de mademoiselle Rousseil. Mais
quant au tigre, il est vraiment trop bon enfant et trop rageur a la
fois. Je demande a m'expliquer longuement sur son compte.
Cette figure d'Attila emplit le drame, et c'est, en somme, juger
l'oeuvre que de l'etudier. M. de Bornier parait avoir voulu reconstituer
autant que possible la figure historique d'Attila, telle que nous la
montrent les rares documents historiques. Son barbare est civilise,
l'homme de guerre est double en lui d'un diplomate aussi ruse que peu
scrupuleux. Seulement, a cote de quelques traits acceptables, quelle
etrange resurrection de ce terrible conquerant! Tout le monde l'insulte
pendant quatre actes. Les prisonniers, Herric, Hildiga, Gerontia,
Walter, d'autres encore, defilent devant lui, en lui jetant a la face
les plus sanglantes injures, sans qu'il se mette une seule fois dans une
bonne et franche colere. Ce n'est pas tout, Maximin vient le braver au
nom de Rome, avec un etalage d'insolence lyrique, et il se contente de
lutter de lyrisme avec l'insulteur. De temps a autre, il est vrai, il se
dresse sur la pointe des pieds, en disant: "C'est trop de hardiesse!"
Mais il s'en lient la, les hardiesses continuent, les plus humbles lui
lavent la tete, on le traite a bouche que veux-tu de bourreau, de tyran,
d'assassin; une vraie cible aux tirades patriotiques de chacun, un
fantoche crible de vers, larde des mots de patrie et d'honneur. Ah! la
bonne ganache de barbare! A coup sur, le tigre ne s'est pas defendu
contre M. de Bornier, qui, avant de le faire manger par sa gazelle, l'a
accommode sans peril a la sauce des beaux sentiments.
Cet Attila est donc un brave homme. Ajoutons qu'il a des mouvements
d'humeur. Ainsi, s'il tolere autour de lui les gens qui l'injurient,
il fait crucifier ceux de ses soldats qui gardent le silence; voir
l'episode du premier acte. D'autre part, il donne l'ordre de couper le
cou de Walter, dans un moment de vivacite; mais, en verite, ce Walter a
bien merite son sort; on n'"embete" pas un tyran a ce point, le moindre
tigre en chambre n'aurait certainement pas attendu d'etre provoque deux
fois. La bonhomie imbecile de Geronte, jointe a la folie meurtriere de
Polichinelle, voila l'Attila de M. de Bornier. Des qu'il a besoin de
faire injurier son despote, le poete l'asseoit sur son trone et le tient
immobile et patient, tant que la tirade se developpe. Ensuite, il pousse
un ressort, et le pantin lache le fameux: "C'est trop de hardiesse!" Une
seule fois, le pantin tue un homme, non pas parce que cet homme lui dit
depuis huit heures du soir des choses excessivement desagreables, mais
parce qu'il abuse de sa situation de noble prisonnier et de belle ame
pour vouloir lui prendre sa femme. C'en est trop, le tigre est dans le
cas de legitime defense.
Je me laisse aller a la plaisanterie. Mais, en verite, comment prendre
au serieux une pareille psychologie. Voila le grand mot lache: Toute
cette tragedie, deguisee en drame romantique, est d'une psychologie
enfantine. Essayez un instant de reconstituer les mouvements d'ame des
personnages, de savoir a quelle logique ils obeissent, et vous arriverez
a une analyse stupefiante. Nous sommes ici dans une abstraction
quintessenciee. Ce n'est plus la machine intellectuelle si bien reglee
du dix-septieme siecle. C'est un casse-cou continuel au milieu de nos
idees modernes habillees a l'antique. On est en l'air, partout et nulle
part, parmi des ombres qui cabriolent sans raison, qui marchent tout
d'un coup la tete en bas, sans nous prevenir. Les personnages sont
extraordinaires, mais ils pourraient etre plus extraordinaires encore,
et il faut leur savoir gre de se moderer, car il n'y a pas de raison
pour qu'ils gardent le moindre grain de bon sens. Nous sommes dans le
sublime.
Oui, dans le sublime, tout est la. M. de Bornier lape a tous coups dans
le sublime. Ses personnages sont sublimes, ses vers sont sublimes. Il
y a tant de sublime la dedans, qu'a la fin du quatrieme acte, j'aurais
donne volontiers trois francs d'un simple mot qui ne fut pas sublime.
Mais c'est justement au quatrieme acte que le sublime deborde et vous
noie. Ainsi je n'ai pas parle d'Ellak, ce fils d'Attila qui a le coeur
tendre et qui veut sauver Hildiga; quand il comprend, dans la chambre
nuptiale, qu'elle va tuer son pere, il est torture par la pensee de
prevenir celui-ci et de la livrer ainsi a sa fureur; mais Attila parle
justement de faire mourir la mere d'Ellak pour une faute ancienne, et
alors le jeune homme n'hesite plus, il livre son pere a Hildiga pour
sauver sa mere. Sublime, vous dis-je, sublime! Si ce n'etait pas
sublime, ce serait bete.
Et quel coup de sublime encore que le denoument! Attila raconte a
Hildiga le reve qu'il a fait, en la voyant en vierge qui foulait au pied
le serpent. Hildiga, flairant un piege, lui repond par un autre songe:
elle a reve qu'elle l'assassinait d'un coup de sa hache. Vous croyez
qu'Attila va se mefier et prendre ses precautions avec cette faible
femme qu'il peut ecraser d'une chiquenaude. Allons donc! Il passe avec
elle derriere un rideau, et nous l'entendons tout de suite glousser
comme un poulet qu'on egorge. C'est sublime!
Le sublime, voila la seule excuse, a ce point de dedain absolu pour tout
ce qui est vrai et humain. D'ailleurs, M. de Bornier ne se defend
pas d'avoir voulu se mettre en dehors de l'humanite. "Apres bien des
hesitations, dit-il, j'ai choisi le temps et le personnage d'Attila,
precisement parce que le temps est obscur et le personnage peu connu."
Il insiste beaucoup sur ce point que personne ne peut penetrer une ame
comme celle d'Attila. Le despote lui-meme, en parlant de l'histoire, dit
qu'elle pourra le condamner, mais non pas le connaitre.
Des lors, le poete est libre, il va se permettre toutes les gambades
sur le dos d'Attila. Et c'est ainsi qu'il nous a donne ce stupefiant
barbare, qui a des allures de romantique de 1830, qui rappelle ces
personnages d'un drame de Ponson du Terrail, je crois, disant: "Nous
autres, gens du moyen age..." Oui, Attila se traite lui meme de barbare,
parle de l'histoire et de la decadence, predit tout ce qui doit arriver,
porte sur ses actions les jugements que nous portons aujourd'hui. Et il
n'y a pas qu'Attila, les autres personnages ne sont egalement que des
chienlits modernes, laches dans une action baroque, et s'y conduisant
avec nos idees et nos moeurs. Tous les mensonges sont accumules: non
seulement la psychologie de ces marionnettes est absurde, mais encore le
drame est d'une faussete absolue, comme histoire et comme humanite.
Que reste-il? une fable, un sujet quelconque, auquel un poete dramatique
a accroche des vers. Imaginez-vous un arbre plante en l'air, sans racine
dans le sol, et dont les bras morts portent des drapeaux. Cela claque
dans le vide, et le peuple applaudit.
Des lors, j'en suis amene a ne plus juger que les vers de M. de Bornier.
Je sais des poetes qui se sont indignes. Ils refusent a l'auteur des
_Noces d'Attila_ le don de poesie. Cela me touche moins. Au theatre,
dans une etude de caracteres et de passions, j'estime que le lyrisme est
un don bien dangereux. Mais il est certain que M. de Bornier obtient
une etrange cuisine, en passant tour a tour du procede de Corneille au
procede de Victor Hugo. Cela me choque surtout parce que je ne crois pas
a une alliance possible entre des maitres de temperaments differents.
Les auteurs de juste milieu, ceux qui ont eu, comme Casimir Delavigne,
l'ambition de concilier les extremes, ne sont jamais parvenus qu'a un
talent batard et neutre n'ayant plus de sexe. C'est un peu le cas de M.
de Bornier.
Le directeur de l'Odeon a monte le drame richement. Mais franchement,
malgre ses soins et l'argent qu'il a depense, rien n'est plus triste ni
plus laid que le defile de ces costumes baroques, qu'on nous donne comme
exacts. Il y a la une orgie de cheveux, de barbes et de moustaches,
de l'effet le plus extravagant. Du cote des Francs, tout le monde est
blond, un ruissellement de filasse; du cote des Huns, tout le monde est
brun, des poils trempes dans de l'encre et balafrant les visages comme
des traits de cirage. C'est enfantin et lugubre. Quant a l'exactitude,
elle me fait un peu sourire. Elle doit ressembler au respect historique
de M. de Bornier. Ainsi, on a mis un entonnoir sur la tete de M. Marais.
C'est tres bien. Mais alors je declare cela faible comme imagination. Du
moment qu'on avait recours aux ustensiles de cuisine, je me plains qu'on
n'ait pas coiffe M. Pujol d'une casserole et M. Dumaine d'un moule
a patisserie. Remarquez que nous n'aurions pas reclame, et que cela
peut-etre aurait ete plus joli.
On me trouvera sans doute bien severe pour M. de Bornier. La verite
est que nous n'avons pas le crane fait de meme. Il me parait etre la
negation de l'auteur dramatique tel que je le comprends; et comme nous
n'avons aucun engagement l'un envers l'autre, je m'exprime avec une
entiere franchise, je dis tout haut ce que bien du monde pense tout bas.
Cela est aussi honorable pour lui que pour moi.
LE DRAME SCIENTIFIQUE
Le public des premieres representations a ete bien severe, au theatre
Cluny, pour ce pauvre M. Figuier. L'estimable savant, tente par le
succes du _Tour du monde en 80 jours_ et d'_Un Drame au fond de la mer_,
a eu l'idee, lui aussi, de decouper une piece a grand spectacle, dans
les livres de vulgarisation scientifique qu'il publie depuis pres de
vingt ans, et qui se vendent a un nombre considerable d'exemplaires.
Pour etre chez lui, il s'est entendu avec M. Paul Cleves. Mais, grand
Dieu! jamais bouffonnerie du Palais-Royal n'a egaye une salle comme les
_Six Parties du monde_.
Je ne raconterai pas la piece, qui est taillee sur le patron du genre.
Il s'agit d'un groupe de voyageurs lances a la queue leu leu dans toutes
les contrees imaginables. Une histoire quelconque relie les personnages
les uns aux autres et explique tant bien que mal leur course au clocher.
D'ailleurs, tout cela est le pretexte; l'intention de l'auteur est de
presenter une suite de tableaux saisissants, une sorte de panorama
geographique qui instruise et qui charme a la fois.
Mon Dieu! la piece est a coup sur mal batie. Elle prete a rire par
des puerilites, des facons innocentes et convaincues de presenter les
choses. Rien n'est drole parfois comme ces voyageurs qui dissertent au
milieu des sauvages. Mais, en verite, M. Figuier n'est pas l'inventeur
du genre, et on a eu tort de lui faire porter tout le ridicule d'une
piece dont les modeles eux-memes sont parfaitement grotesques.
J'avoue, quant a moi, faire une tres faible difference entre les _Six
Parties du monde_ et le _Tour du monde en 80 jours_. Et, puisque le
titre de cette derniere piece vient sous ma plume, je veux dire combien
une oeuvre pareille me parait inferieure et drolatique. Rien de moins
scenique que l'idee sur laquelle elle repose; le heros de l'aventure,
qui gagne un jour sans le savoir, peut etre un monsieur interessant pour
des astronomes et des geographes, mais je jurerais bien que, sur les
milliers de spectateurs qui sont alles a la Porte-Saint-Martin, quelques
douzaines au plus ont compris l'ingeniosite scientifique du denoument.
Tout le reste de l'intrigue est d'une banalite rare.
L'episode le plus saillant est celui de la veuve du Malabar que l'on va
bruler vive; et quelle etonnante histoire, grosse de comique, lorsqu'un
des heros epouse cette veuve, a son retour en Angleterre! Je connais peu
d'intrigues qui mettent plus de solennite dans la charge. Quand j'ai vu
jouer la piece, tout m'y a paru stupefiant.
Certes, je m'explique parfaitement le succes. D'abord, il y avait un
elephant. Puis, deux ou trois tableaux etaient joliment mis en scene.
On allait voir ca en famille, on y menait les demoiselles et les petits
garcons qui avaient ete sages. C'etait un spectacle que les professeurs
recommandaient. D'ailleurs, lorsqu'un courant de betise s'etablit, il
faut bien que tout Paris y passe. Moi, je prefere une feerie, je le
confesse. Au moins une feerie n'a aucune pretention. Le cote irritant
d'une machine telle que _le Tour du monde en 80 jours_, c'est qu'on
rencontre des gens qui en parlent serieusement, comme d'une oeuvre qui
aide a l'instruction des masses. J'entends la science autrement au
theatre.
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