Le naturalisme au theatre: les theories et les exemples written by Emile Zola
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Emile Zola >> Le naturalisme au theatre: les theories et les exemples
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Je repondrai donc aux critiques que, si le drame de M. Emile Moreau
est tombe, c'est justement parce que la fantaisie y regne encore
en maitresse trop absolue. Les demi-mesures sont detestables en
litterature. Voyez le gai mensonge de _la Dame de Monsoreau_, reprise
dernierement au theatre de la Porte-Saint-Martin, ce mensonge qui se
moque parfaitement de l'histoire: comme il a une logique qui lui
est propre, comme il est complet en son genre, il interesse. Voyez
maintenant _Camille Desmoulins_, dont certaines parties sont aussi
fausses, et dont d'autres parties contiennent textuellement des
documents: la piece n'est plus qu'un monstre, le melange manque
d'equilibre et arrive a ne contenter personne. Tel est le cas. Il est
d'une bonne foi douteuse, en cette affaire, de vouloir faire payer les
pots casses a la formule naturaliste.
Je conclurai en repetant que le drame historique est desormais
impossible, si l'on n'y porte pas l'analyse exacte, la resurrection des
personnages et des milieux. C'est le genre qui demande le plus d'etude
et de talent. Il faut non seulement etre un historien erudit, mais il
faut encore etre un evocateur nomme Michelet. La question de mecanique
theatrale est secondaire ici. Le theatre sera ce que nous le ferons.
III
Il me reste a parler de deux gros drames, _la Convention nationale_ et
_l'Inquisition_. Au Chateau-d'Eau, la _Convention nationale_ a tue par
le ridicule le drame historique. En verite, nos auteurs n'ont pas de
chance avec l'histoire de notre Revolution. Ils ne peuvent y toucher
sans ennuyer profondement ou sans faire rire aux eclats les spectateurs.
Si l'on excepte _le Chevalier de Maison-Rouge_, qui pourrait aussi bien
se passer sous Louis XIII que sous la Terreur, pas une piece sur la
Revolution, qu'elle soit signee d'un nom inconnu ou d'un nom connu, n'a
remporte un veritable succes. Et cela s'explique aisement: la Revolution
est encore trop voisine de nous, pour que notre systeme de mensonge,
dans les pieces historiques, puisse lui etre serieusement applique. Ce
mensonge va librement de Merovee a Louis XV. Puis, des qu'ils entrent
dans la France contemporaine, qui commence a 89, les auteurs perdent
pied fatalement, parce que nous ne pouvons plus adopter leurs
calembredaines romantiques sur une epoque dont nous sommes. Aussi
n'a-t-on jamais risque des drames historiques, en dehors du Cirque,
sur Napoleon Ier, Charles X, Louis-Philippe, Napoleon III et les deux
dernieres Republiques. Le drame historique actuel, etant base sur
les erreurs les plus grossieres, en est reduit a montrer au peuple
l'histoire que le peuple ne connait pas, uniquement parce qu'il peut
alors la travestir a l'aise.
L'epreuve est concluante, la possibilite du mensonge s'arrete a la
Revolution. Pour que le drame historique s'attaquat a notre histoire
contemporaine, il lui faudrait renouveler sa formule, chercher ses
effets dans la verite, trouver le moyen de mettre sur les planches
les personnages reels dans les milieux exacts. Un homme de genie est
necessaire, tout bonnement. Si cet homme de genie ne nait pas bientot,
notre drame historique mourra, car il est de plus en plus malade, il
agonise au milieu de l'indifference et des plaisanteries du public.
Quant a _l'Inquisition_, de M. Gelis, jouee au Theatre des Nations,
c'est un melodrame noir qui arrive quarante ans trop tard. Cela ne vaut
pas un compte rendu. Je n'en parlerais meme pas, sans la mort terrible
de M. Jean Bertrand, ce drame reel et poignant qui s'est joue a cote de
ce melodrame imbecile, et qui lui a donne une affreuse celebrite d'un
jour.
On se souvient des esperances qui avaient accueilli M. Bertrand, a son
entree comme directeur au Theatre des Nations. Il semblait que notre
Republique elle-meme s'interessat a l'affaire; des personnages puissants
patronnaient, disait-on, le nouveau directeur; on allait enfin avoir
une scene nationale, on eleverait les ames, on elargirait l'ideal, on
continuerait 1830, mais un 1830 republicain, qui acheverait devant le
trou du souffleur la besogne commencee a la tribune de la Chambre.
Helas! M. Bertrand dort aujourd'hui dans la terre, empoisonne.
C'etait un honnete homme. Il avait cru a toutes les belles phrases, il
arrivait reellement pour relever l'ideal avec des tirades patriotiques.
Son idee etait que notre jeune litterature attendait l'ouverture d'un
theatre republicain pour produire des chefs-d'oeuvre. Et il s'etait mis
ardemment a la besogne. Quelques mois ont suffi pour le desesperer et
le tuer. Toutes ses tentatives echouaient; _Camille Desmoulins_ et _les
Mirabeau_ etaient bien empruntes a notre Revolution, mais le public
ne voulait pas de notre Revolution accommodee a cette etrange sauce;
_Notre-Dame de Paris_ elle-meme, qui aurait pu etre une bonne
affaire pour la direction, si elle s'etait arretee a la cinquantieme
representation, l'avait laissee, apres la centieme, dans des embarras
d'argent. Jamais on n'a vu des ambitions plus genereuses aboutir si vite
a une catastrophe plus lamentable.
On dit que M. Bertrand avait la tete faible, qu'il n'etait pas fait
pour etre directeur et qu'il a quitte la vie dans un desespoir d'enfant
malade. Savons-nous de quelles esperances on l'avait grise? Il comptait
surement sur beaucoup d'appuis, qui lui ont fait defaut au dernier
moment. A force d'entendre repeter, dans son milieu, que la litterature
dramatique mourait faute d'un theatre ouvert aux nobles tentatives, a
force d'ecouter ceux qui vivent d'un ideal nuageux et pleurnicheur, cet
homme s'etait lance, en faisant appel a toutes les forces vives, dont on
lui affirmait l'existence. On sait aujourd'hui les forces vives qui lui
ont repondu. Il n'etait pas plus mauvais directeur qu'un autre, il avait
mis sur son affiche le nom de Victor Hugo, celui de M. Jules Claretie;
il faisait appel aux jeunes, il etait en somme le directeur qu'on avait
voulu qu'il fut. Sans doute, a la derniere heure, il aurait pu montrer
plus d'energie devant son desastre. Mais pouvons-nous descendre dans
cette conscience et dire sous quelle amertume cet homme a succombe!
M. Bertrand ne s'est pas tue tout seul, il a ete tue par les faiseurs de
phrases qui se refusent a voir nettement notre epoque de science et de
verite, par les chienlits politiques et romantiques qui se promenent
dans des loques de drapeau, en revant de battre monnaie avec les
sentiments nobles. S'il ne s'etait pas cru soutenu par tout un
gouvernement, s'il n'avait pas espere devenir le directeur du theatre
de notre Republique, si on ne lui avait pas persuade que tous les
petits-fils de 1830 allaient lui apporter des chefs-d'oeuvre, il ne se
serait sans doute jamais risque dans une telle entreprise. La verite,
je le repete, est qu'il a ete la victime de la queue romantique et des
hommes politiques qui songent a regenter l'art. Ceux dont il attendait
tout, ne lui ont rien donne. C'est alors qu'il a perdu la tete devant
cet effondrement du patriotisme, de l'ideal, de toutes les phrases
creuses dont on lui avait gonfle le coeur; du moment que l'ideal et le
patriotisme ne faisaient pas recette, il n'avait plus qu'a disparaitre.
Et il s'est tue.
Les autres vivent toujours, lui est mort. C'est une lecon.
LE DRAME PATRIOTIQUE
I
La solennite militaire a laquelle l'Odeon nous a convies me parait
pleine d'enseignements. Pour moi, le tres grand succes que M. Paul
Deroulede vient de remporter avec _l'Hetman_ prouve avant tout que le
fameux metier du theatre n'est point necessaire, puisque voila un drame
en cinq actes, fort lourd, tres mal bati et completement vide, qui a ete
acclame avec une veritable furie d'enthousiasme.
Le cas de M. Paul Deroulede est un des cas les plus curieux de notre
litterature actuelle. Il s'est fait une jolie place dans les tendresses
de la foule, en prenant la situation vacante de poete-soldat. Nous
avions le soldat-laboureur, d'Horace Vernet; nous avons aujourd'hui le
soldat-poete. Je viens de nommer Horace Vernet, ce peintre mediocre qui
a ete si cher au chauvinisme francais. M. Paul Deroulede est en train de
le remplacer. Ajoutez que nos desastres font en ce moment de l'armee
une chose sacree. Cela rend la position de poete-soldat absolument
inexpugnable. Il est tres difficile d'insinuer qu'il fait des vers
mediocres, sans passer aussitot pour un mauvais citoyen. On vous
regarde, et on vous dit: "Monsieur, je crois que vous insultez l'armee!"
Certes, M. Paul Deroulede fait bien mal les vers, mais il a de si beaux
sentiments! Ah! les beaux sentiments, on ne se doute pas de ce qu'on
peut en tirer, quand on sait les employer avec adresse. Ils sont une
reponse a tout, ils sont "la tarte a la creme" de notre grand comique.
"La piece me parait faible.--Mais l'honneur, Monsieur!--Il n'y a pas
d'action du tout.--Mais la patrie, Monsieur!--L'intrigue recommence a
chaque acte.--Mais le devouement, Monsieur!--Enfin, je m'ennuie.--Mais
Dieu, Monsieur! Vous osez dire que Dieu vous ennuie!" Cette facon
d'argumenter est sans replique. Il est certain que l'honneur, la patrie,
le devouement et Dieu sont des preuves ecrasantes du genie poetique de
M. Paul Deroulede.
Et il faut voir le bonheur de la salle. Il y a bien quelques gredins
parmi les spectateurs. Ceux-la applaudissent plus fort. C'est si bon de
se croire honnete, de passer une soiree a manger de la vertu en tirades,
quitte a reprendre le lendemain son petit negoce plus ou moins louche!
Qu'importe l'oeuvre! Il suffit que l'auteur jette des gateaux de miel au
public. Le public se donne une indigestion de flatteries. Il est grand,
il est noble, il est honnete. C'est un attendrissement general. Pas
de vices, a peine un coquin en carton, qui est la pour servir de
repoussoir. Bravo! bravo! que tout le monde s'embrasse, et que le
mensonge dure jusqu'a minuit!
La salle de l'Odeon tremblait sous l'ouragan des bravos. Chaque couplet
patriotique etait accueilli par des trepignements. Des personnes, je
crois, ont ete trouvees sous les bancs, evanouies de bonheur. La piece
n'existait plus, on se moquait bien de la piece! La grande affaire etait
de guetter au passage les allusions a nos defaites et a la revanche
future; et, des qu'une allusion arrivait, la salle prenait feu, de
l'orchestre au ceintre. Un monsieur en habit noir, un conferencier
quelconque, aurait lu le drame devant le trou du souffleur que
certainement l'effet aurait ete le meme. Et je pensais, assourdi par ce
vacarme, que nous etions tous bien naifs de chercher des succes dans
l'amour de la langue et dans l'amour du vrai. Voila M. Paul Deroulede
qui passe du coup auteur dramatique, en criant simplement, le plus fort
qu'il peut: "Je suis l'armee, je suis la vertu, l'honneur, la patrie, je
suis les beaux sentiments!"
Pauvres ecrivains que nous sommes, quelle lecon! Je sais des poetes qui,
depuis vingt ans, etudient l'art delicat de forger le vers francais.
Ceux-la ont a peine des succes d'estime. Je sais des auteurs dramatiques
qui se mangent le cerveau pour trouver une nouvelle formule, pour
elargir la scene francaise. Ceux-la sont bafoues, et on les jette au
ruisseau. Les maladroits! Pourquoi ne battent-ils pas du tambour et ne
jouent-ils pas du clairon? C'est si facile!
La recette est connue. On sait a l'avance que tel beau sentiment doit
provoquer telle quantite de bravos. On peut meme doser le succes qu'on
desire. Les modestes mettent le mot "patrie" cinq ou six fois; cela
fait cinq ou six salves de bravos. Les vaniteux, ceux qui revent
l'ecroulement de la salle, prodiguent le mot "patrie", a la fin de
toutes les tirades; alors, c'est un feu roulant, on est oblige de payer
la claque double. Vraiment, la methode est trop commode! Dans ces
conditions, on se commande un succes, comme on se commande un habit.
Cela rappelle les tenors qui n'ont pas de voix, et qui laissent
aux cuivres de l'orchestre le soin d'enlever les hautes notes. La
litterature n'est plus que pour bien peu de chose dans tout ceci.
J'arrive a l'_Hetman_. Voici, en quelques lignes, le sujet du drame. Un
roi polonais du dix-septieme siecle, Ladislas IV, a soumis les Cosaques.
Deux des vaincus, le vieux chef Froll-Gherasz et le jeune Stencko, sont
meme a la cour de ce roi, ou se trouve aussi un traitre, un parjure,
Rogoviane. Ce dernier, qui reve de devenir gouverneur de l'Ukraine,
pousse les Cosaques a une revolte, et travaille de facon a ce que
Stencko s'echappe pour etre le chef des revoltes. Mais Froll-Gherasz
n'approuve pas cette prise d'armes. Il accepte une mission du roi, celle
de pacifier l'Ukraine, et il laisse a la cour sa fille Mikla comme
otage. Stencko et Rogoviane, naturellement, aiment Mikla. Des lors, la
seule situation dramatique est celle du pere et de l'amant, pris entre
l'amour de la patrie et l'amour qu'ils eprouvent pour la jeune fille.
Au denoument, la patrie l'emporte, Stencko et Mikla meurent, mais les
Cosaques sont victorieux.
La situation principale ne fait que se deplacer, pas davantage. D'abord,
c'est Froll-Gherasz qui arrive dans un campement cosaque et qui adjure
ses anciens soldats de ne pas recommencer une lutte insensee; mais,
lorsque Stencko, en apprenant que Mikla est restee comme otage, refuse
le commandement et retourne a la cour de Ladislas IV pour la sauver, le
vieux chef oublie sa mission, oublie sa fille, et saisit le sabre de
chef supreme, par amour de la patrie en larmes. Ensuite, c'est Stencko,
qui veut enlever Mikla; la, apparait Marutcha, une sorte de prophetesse
qui conduit les Cosaques au combat, et Marutcha decide les jeunes gens a
se sacrifier pour leur pays. Mikla reste a la cour afin d'endormir les
soupcons de Ladislas. Enfin, le quatrieme acte est vide d'action, on y
voit simplement Froll-Gherasz preparant la victoire par des tirades
sur les devoirs du soldat. Puis, au cinquieme acte, nous retombons de
nouveau dans l'unique situation, Stencko a ete blesse, Mikla a ete
sauvee de l'echafaud par Rogoviane qui veut se faire aimer d'elle,
et elle expire sur le corps de Stencko, elle tombe assassinee par le
traitre, lorsque celui-ci entend arriver les Cosaques vainqueurs.
Je ne puis m'arreter a discuter les details, la maladresse de certaines
peripeties. Le point de depart est singulierement faible; ce pere,
qui laisse sa fille en otage, devrait se connaitre et ne pas jouer si
aisement les jours de son enfant. On n'est pas emu le moins du monde de
la douleur de Froll-Gherasz, parce qu'en somme il a voulu cette douleur.
Agamemnon sacrifiant Iphigenie est beaucoup plus grand. Mais ce qui me
frappe surtout, c'est le cercle dans lequel tourne la piece. Comme je
l'ai dit en commencant, l'_Hetman_ a eu du succes, en dehors de toutes
les regles. Il ne devait pas avoir de succes, puisque les critiques
enseignent qu'une piece ne peut reussir sans action, sans situations
variees et combinees. Les cinq actes se repetent, et pourtant les bravos
n'ont pas cesse une minute. Voila un fait troublant pour les magisters
du feuilleton. La seule explication raisonnable est que le succes de
l'_Hetman_ n'est pas un succes litteraire, mais un succes militaire,
ce qu'il ne faut pas confondre. Qu'un jeune auteur ait la naivete de
s'autoriser de l'exemple, d'ecrire un drame ou l'action ne marchera pas,
ou des actes entiers ne seront qu'une composition de rhetoricien sur
un sujet quelconque; qu'il fasse cela, sans y mettre les fameux beaux
sentiments, et nous verrons s'il ne remporte pas un echec honteux.
Quelques observations de details sur les personnages, avant de finir. Le
roi Ladislas est stupefiant. J'ignore si l'artiste qui joue le role est
le seul coupable, mais on dirait vraiment un roi de feerie; on s'attend
a chaque instant a voir son nez s'allonger brusquement, sous le coup de
baguette de quelque mechante fee. Quant a la Marutcha, elle a trouve une
merveilleuse interprete dans madame Marie Laurent. Mais quel personnage
rococo! combien peu elle tient a l'action, et comme chacune de ses
tirades est attendue a l'avance! J'entendais une dame dire pres de moi,
en parlant de tous ces heros: "Ils crient trop fort." Le mot est juste
et contient la critique de la piece. Personne ne parle dans ce drame,
tout le monde y crie. On sort les oreilles cassees, et le fiacre qui
vous emporte semble continuer les cahots des tirades, sur le pave
de Paris. Toute la nuit, Stencko a hurle ses beaux sentiments a mes
oreilles, tandis que le vieux Froll-Gherasz psalmodiait les siens d'une
voix de basse. Le drame de M. Paul Deroulede est comme un corps d'armee
qui defilerait dans ma rue. Je ferme ma fenetre, agace par le vacarme,
qui m'empeche d'avoir deux idees justes l'une apres l'autre.
Je suis peut-etre tres severe. M. Paul Deroulede est jeune et merite
tous les encouragements. Il a du talent, d'ailleurs. Je n'aime pas
ce talent, voila tout. Je crois qu'un peu de verite dans l'art est
preferable a tout ce tra la la des beaux sentiments. Les bonshommes en
bois, meme lorsque le bois est dore, ne font pas mon affaire. Je
prefere a _l'Hetman_ un petit acte fin et vrai du Palais-Royal, _le Roi
Candaule_, par exemple. Au moins, nous sommes la avec des creatures
humaines. Qu'est-ce que c'est que Froll Gherasz? Un pere et un patriote.
Mais quel pere et quel patriote? Nous n'en savons rien. Froll-Gherasz
est une abstraction, il ressemble a un de ces personnages des anciennes
tapisseries, qui ont une banderole dans la bouche, pour nous dire
quels heros ils representent. Pas d'observation, pas d'analyse, pas
d'individualite. Le theatre ainsi entendu remonte par dela la tragedie,
jusqu'aux mysteres du moyen age.
Ah! je suis bien tranquille, d'ailleurs. Ce n'est pas _l'Hetman_ qui
ressuscitera le drame historique. Il est un exemple de la pauvrete et
de la caducite du genre. Laissez passer cette tempete de bravos
patriotiques, laissez refroidir ces tirades, et vous vous trouverez en
face d'un drame dans le genre des drames, aujourd'hui glaces, de Casimir
Delavigne, beaucoup moins bien fait et d'un ennui mortel.
II
Je viens de dire mon opinion sur les drames patriotiques. Je ne nie
pas l'excellente influence que ces sortes de pieces peuvent avoir sur
l'esprit de l'armee francaise; mais, au point de vue litteraire, je les
considere comme d'un genre tres inferieur. Il est vraiment trop aise de
se faire applaudir, en remuant avec fracas les grands mots de patrie,
d'honneur, de liberte. Il y a la un procede adroit, mais commode, qui
est a la portee de toutes les intelligences.
Voici, par exemple, un jeune homme, M. Charles Lomon. On me dit qu'il a
ecrit a vingt-deux ans le drame: _Jean Dacier_, joue solennellement a
la Comedie-Francaise. La grande jeunesse du debutant me le rend tres
sympathique, et j'ai ecoute la piece avec le vif desir de voir se
reveler un homme nouveau.
Mais, quoi! avoir vingt-deux ans, et ecrire _Jean Dacier!_ Vingt-deux
ans, songez donc! l'age de l'enthousiasme litteraire, l'age ou l'on reve
de fonder une litterature a soi tout seul! Et refaire un mauvais drame
de Ponsard, une piece qui n'est ni une tragedie ni un drame romantique,
qui se traine peniblement entre les deux genres!
Je m'imagine M. Lomon a sa table de travail. Il a vingt-deux ans,
l'avenir est a lui. Dans le passe, il y a deux formes dramatiques usees,
la forme classique et la forme romantique. Avant tout, M. Lomon devait
laisser ces guenilles dans le magasin des accessoires, aller devant lui,
chercher, trouver une forme nouvelle, aider enfin de toute sa jeunesse
au mouvement contemporain. Non, il a pris les guenilles, il les a
prises meme sans passion litteraire, car il les a melees, il a lache
de rafraichir toutes ces vieilles draperies des ecoles mortes pour les
jeter sur les epaules de ses heros. Une tragedie glaciale, un drame
echevele, passe encore! on peut etre un fanatique; mais une oeuvre
mixte, un raccommodage de tous les debris antiques, voila ce qui m'a
fache!
Il est inutile d'avoir vingt-deux ans pour ecrire une oeuvre pareille.
Cela me consterne que l'auteur n'ait que vingt-deux ans; j'aurais
compris qu'il en eut au moins cinquante. Serait-il donc vrai que les
debutants, meme ceux qui ont soif d'originalite et de nouveaute, se
trouvent fatalement condamnes a l'imitation? Peut-etre M. Lomon ne
s'est-il pas apercu des emprunts qu'il a faits de tous les cotes, du
cadre vermoulu dans lequel il a place sa piece, des lieux communs qui
y trainent, de la fille batarde, en un mot, dont il est accouche. La
jeunesse n'a pas conscience des heures qu'elle perd a se vieillir.
Je sais que le patriotisme repond atout. M. Lomon a ecrit un drame
patriotique, cela ne suffit-il pas a prouver l'elan genereux de sa
jeunesse? Je dirai une fois encore que le veritable patriotisme, quand
on fait jouer une piece a la Comedie-Francaise, consiste avant tout
a tacher que cette piece soit un chef-d'oeuvre. Le patriotisme de
l'ecrivain n'est pas le meme que celui du soldat. Une oeuvre originale
et puissante fait plus pour la patrie que de beaux coups d'epee, car
l'oeuvre rayonne eternellement et hausse la nation au-dessus de toutes
les nations voisines. Quand vous aurez fait crier sur la scene: _Vive la
France!_ ce ne sera la qu'un cri banal et perdu. Quand vous aurez ecrit
une oeuvre immortelle, vous aurez reellement prolonge la vie de la
France dans les siecles. Que nous reste-t-il de la gloire des peuples
morts? Il nous reste des livres.
_Jean Dacier_ est, parait-il, une oeuvre republicaine. Je demande a
en parler comme d'une oeuvre simplement litteraire. Le sujet est
l'eternelle histoire du paysan vendeen qui se fait soldat de la
Republique et qui se retrouve en face de ses anciens seigneurs,
lorsqu'il est devenu capitaine. Naturellement, Jean aime la comtesse
Marie de Valvielle, et naturellement aussi il se montre deux fois
magnanime envers son ennemi et rival, Raoul de Puylaurens, le cousin de
la jeune dame. L'originalite de la piece consiste dans le noeud meme du
drame. Jean retrouve la comtesse juste au moment ou elle passe dans
la legendaire charrette pour aller a l'echafaud. Or, un homme peut la
sauver en l'epousant. Jean lui offre son nom, et la comtesse accepte,
en croyant qu'il agit pour le compte de Raoul. On comprend le parti
dramatique que M. Lomon a pu titrer de cette situation: une comtesse
mariee a un de ses anciens domestiques, se revoltant, puis finissant par
l'aimer au moment ou il a donne pour elle jusqu'a sa vie.
Je ne chicanerai pas l'auteur sur ce mariage singulier. Il peut se faire
qu'on trouve dans l'histoire de l'epoque un fait semblable; seulement,
il ne s'agissait certainement pas d'une femme de la qualite de
l'heroine. N'importe, il faut accepter ce mariage, si etrange qu'il
soit. Ce qui est plus grave, c'est la creation meme du personnage.
Voici Jean Dacier, un paysan qui s'est instruit et qui represente
l'homme nouveau. Il n'a pas une tache, il est grand, heroique, sublime.
Quand il a epouse la comtesse pour la sauver, et qu'elle l'ecrase de son
mepris, c'est a peine s'il laisse percer une revolte. Il fait echapper
une premiere fois son rival Raoul, qu'il tient entre ses mains. A l'acte
suivant, la situation recommence: Raoul tombe de nouveau a sa merci, et,
cette fois, non seulement Jean le fait evader, mais encore il lui donne
rendez-vous le lendemain sur le champ de bataille, et, en donnant ce
rendez-vous, il trahit les siens, car l'attaque devait rester secrete.
Jean passe devant un conseil de guerre, et on le fusille, pendant que
Marie se lamente.
Vraiment, il est bon d'etre un heros, mais il y a des limites. En temps
de guerre, ouvrir continuellement la porte aux prisonniers, cela ne
s'appelle plus de la grandeur d'ame, mais de la betise. Pour que nous
nous interessions aux pantins sublimes, il faut leur laisser un peu
d'humanite sous la pourpre et l'or dont on les drape. On finit par
sourire de ces heros magnanimes qui ne s'emparent de leurs ennemis que
pour les relacher. Il y a la une fausse grandeur dont on commence, au
theatre, a sentir le cote grotesque.
Le pis est qu'on s'interesse mediocrement, a Jean Dacier. Cette facon de
sauver une femme en l'epousant, le met dans une position singulierement
fausse. Il se conduit en enfant. La seule chose qu'il aurait a faire,
apres avoir arrache Marie a la guillotine, ce serait de la saluer et de
lui dire: "Madame, vous etes libre. Vous me devez la vie, je vous confie
mon honneur." Mais alors toutes les querelles dramatiques du second acte
et du troisieme n'existeraient pas. La situation est si bien sans issue
que Jean meurt a la fin avec une resignation de mouton, pour finir la
piece. Cette mort est egalement amenee par une peripetie trop enfantine.
Jean, ce lion superbe, trahit les siens sans paraitre se douter un
instant de ce qu'il fait, ce qui rapetisse tout le denoument.
Quant a la comtesse, elle est batie sur le patron des heroines, avec
trop de mepris et trop de tendresse a la fois. Lorsque Jean l'a sauvee,
elle se montre d'une cruaute monstrueuse, blessant inutilement son
liberateur, se conduisant d'une si sotte facon qu'elle meriterait
simplement une paire de gifles, malgre toute sa noblesse. Puis, au
dernier acte, elle se pend au cou de Jean et lui declare qu'elle
l'adore. Le quatrieme acte a suffi pour changer cette femme. C'est
toujours le meme systeme, celui des pantins que l'on deshabille et que
l'on rhabille a sa fantaisie, pour les besoins de son oeuvre. Marie a
compris la grandeur de Jean, et cela suffit: elle est comme frappee par
la baguette d'un enchanteur, la couleur de ses cheveux elle-meme a du
changer.
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