Book Review: C Programming: A Modern Approach by K. N. King
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BOOK REVIEWWhen Life Hands You Lemons...
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Le naturalisme au theatre: les theories et les exemples written by Emile Zola

E >> Emile Zola >> Le naturalisme au theatre: les theories et les exemples

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Le coup de folie est general, et il part de haut. Je ne puis m'arreter a
toutes les sottises qu'on ecrit. Ainsi, on parle du tort que le
depart de madame Sarah Bernhardt fait a M. Augier. Quelle est cette
plaisanterie? Dans huit jours, lorsque madame Croizette reprendra le
role, elle aura un succes ecrasant, et l'_Aventuriere_ beneficiera de
tout le tapage fait; c'est, comme on dit, un lancage superbe. Le tort
fait a la Comedie-Francaise est plus reel; il est certain que madame
Sarah Bernhardt laisse un grand vide. Pourtant, la demande de trois
cent mille francs de dommages et interets me parait un peu raide. Un
arrangement serait seul raisonnable. Mais allez donc parler raison,
quand les tetes sont felees a ce point! Il faut laisser faire le temps.
Je me plais a croire que, lorsque tout ce tapage sera calme, madame
Sarah Bernhardt rentrera comme pensionnaire a la Comedie-Francaise, ou
l'on n'aura pu la remplacer, parce qu'elle est avant tout une nature.
Alors, de part et d'autre, on s'etonnera d'une alerte si chaude. Ce sont
la brouilles d'amoureux.

Du reste, vous savez que, le mois prochain, je m'attends a ce qu'on
acquitte Menesclou, au milieu de l'attendrissement de tout Paris. Pensez
donc, le pauvre jeune homme, il y a huit jours qu'on le traite de
monstre: ca finit par le rendre sympathique. Puis, en voila assez avec
la petite Deu et sa famille; la mere a parle au cimetiere, c'est du
cabotinage. Encore une culbute, pleurons sur Menesclou!



POLEMIQUE

I

Mon confrere, M. Francisque Sarcey, a bien voulu discuter mes opinions
en matiere d'art dramatique. Je ne repondrai pas aux critiques qui me
sont personnelles; je lui appartiens, il me juge comme il me comprend,
c'est parfait. Mais je me permettrai de repondre aux parties de son
article qui traitent de questions generales. Le mieux, pour s'entendre,
est encore de s'expliquer.

Remarquez que, dans toute polemique, une bonne moitie de la divergence
des opinions provient de malentendus. Je dis blanc, on entend noir. Je
raisonne d'apres un ensemble d'idees ou tout se tient, on detache un
alinea et on lui donne un sens auquel je n'ai jamais songe. De cette
facon, on peut marcher des annees cote a cote sans se comprendre.
Revenons donc sur tout cela, puisque je n'ai pas reussi a etre clair.

Un point qui me tient surtout au coeur, c'est de repondre au reproche
qu'on me fait d'insulter nos gloires. J'ai ecrit quelque part, apres
avoir constate que les oeuvres dramatiques contemporaines n'etaient pas,
selon moi, des chefs-d'oeuvre: "Les planches sont vides." La-dessus, M.
Sarcey se fache et me repond: "Les planches sont vides! Serieusement,
est-il permis a un homme, quelle que soit sa mauvaise humeur, de se
permettre une aussi extravagante monstruosite? Quoi! les planches
sont vides! et Augier vient de donner les _Fourchambault_, et l'on va
reprendre le _Fils naturel_, d'Alexandre Dumas, et l'on joue en ce
moment la _Cagnotte_, de Labiche, la _Cigale_, de Meilhac et Halevy, les
_Deux Orphelines_ de d'Ennery, et l'on annonce une comedie nouvelle de
Sardou!" Il parait que je suis d'une extravagance bien monstrueuse,
car, meme apres ce cri indigne, je repeterai tranquillement: "Oui, les
planches sont vides."

Seulement, ce que M. Sarcey neglige de dire, c'est que je ne me suis pas
eveille un beau matin, en trouvant cette affirmation, pour etonner
le monde. Elle est la consequence de toute une serie d'etudes, la
constatation finale d'un critique qui s'est mis a un point de vue
particulier. Certes, jamais les planches n'ont ete plus encombrees,
jamais on n'y a depense autant de talent, jamais on n'a produit un
si grand nombre de pieces interessantes. Cela n'empeche pas que les
planches soient vides pour moi, des que j'y cherche le genie et
le chef-d'oeuvre du siecle, l'homme qui doit realiser au theatre
l'evolution naturaliste que Balzac a determinee dans le roman, l'oeuvre
dramatique qui puisse se tenir debout, en face de la _Comedie humaine_.

Est-ce que j'ai jamais nie les grandes qualites de nos auteurs
contemporains, la carrure solide et simple de M. Emile Augier, les
etudes humaines de M. Alexandre Dumas fils, gatees malheureusement par
une si etrange philosophie, la fine et spirituelle observation de MM.
Meilhac et Halevy, le mouvement endiable de M. Sardou? Je ne suis pas
aussi fou et aussi injuste qu'on veut le dire. Qu'on me relise, on verra
que j'ai toujours fait la part de chacun, meme lorsque je me suis montre
severe.

Mais ou je me separe completement de M. Sarcey, c'est quand il ajoute:
"Si vous mettez a part ces grands noms de Moliere et de Shakespeare, qui
ne sont que des accidents de genie, vous pouvez courir toute l'histoire
du theatre dans l'univers sans trouver une epoque ou se soient
rencontres a la fois, dans un seul genre, tant d'ecrivains de premier
ordre."

De premier ordre, je le nie absolument. Mettons de second ordre, meme de
troisieme, pour quelques-uns. On le verra plus tard. M. Sarcey obeit a
un sentiment dont les critiques de toutes les epoques ont fait preuve,
en placant au premier rang les auteurs dramatiques contemporains; mais
ou sont les auteurs de premier ordre du siecle dernier et meme du
commencement de ce siecle? Il faut lire les anciens comptes rendus pour
savoir ce qu'on doit penser des places distribuees ainsi par la critique
courante. Je l'ai dit et je le repete, ce qui nous separe, M. Sarcey
et moi, c'est qu'il est enfonce dans l'actualite, dans la pratique
quotidienne de son devoir de lundiste, dans le theatre au jour le jour;
tandis que ce theatre n'est pour moi qu'un sujet d'analyse generale,
et que je ne juge jamais ni un homme ni une oeuvre sans m'inquieter du
passe et de l'avenir.

Veut-il savoir ce que j'entends par un homme de premier ordre? J'entends
un createur. Quiconque ne cree pas, n'arrive pas avec sa formule
nouvelle, son interpretation originale de la nature, peut avoir beaucoup
de qualites; seulement, il ne vivra pas, il n'est en somme qu'un
amuseur. Or, dans ce siecle, Victor Hugo seul a cree au theatre. Je
n'aime point sa formule; je la trouve fausse. Mais elle existe et elle
restera, meme lorsque ses pieces ne se joueront plus. Cherchez autour de
lui, voyez comme tout passe et comme tout s'oublie.

Theodore Barriere vient a peine de mourir, et le voila recule dans un
brouillard. Que les autres s'en aillent, ils fondront aussi rapidement.
Certes, il y a des differences, je ne puis faire ici une etude de chaque
auteur dramatique et indiquer l'argile dans le monument qu'il eleve. Je
me contente de les condamner en bloc, parce que pas un d'entre eux n'a
trouve la formule que le siecle attend. Ils la begayent presque tous,
aucun ne l'affirme.

Mon argumentation est superieure aux oeuvres, je veux dire que je
raisonne au-dessus des pieces qu'on peut jouer, d'apres la marche meme
de l'esprit de ce siecle. Le grand mouvement naturaliste qui nous
emporte, s'est declare successivement dans toutes les, manifestations
intellectuelles. Il a surtout transforme le roman, il a souffle a Balzac
son genie. J'attends qu'il souffle du genie a un auteur dramatique.
Jusque-la, pour moi, la litterature dramatique restera dans une
situation inferieure; on y aura peut-etre beaucoup de talent, mais en
pure perte, parce qu'on y pataugera au milieu d'enfantillages et de
mensonges qui ne se peuvent plus tolerer. Aujourd'hui, le roman ecrase
le drame du poids terrible dont la verite ecrase l'erreur.

Je conseille a M. Sarcey d'interroger les etrangers de grande
intelligence et de libre examen, des Russes, des Anglais, des Allemands.
Il verra quelle est leur stupefaction, en face de nos romans et de nos
oeuvres dramatiques. Un d'eux disait: "C'est comme si vous aviez deux
litteratures: l'une scientifique, basee sur l'observation, d'un style
merveilleusement travaille; l'autre conventionnelle, toute pleine de
trous et de puerilites, aussi mal batie que mal pensee."

Nos critiques ne voient pas le fosse parce qu'ils barbotent dedans.
Puis, il leur suffit que le monde entier applaudisse nos vaudevilles,
comme il chante nos refrains idiots. Il n'en est pas moins vrai qu'il
faut combler le fosse, que le fosse se comblera de lui-meme et que le
theatre sera alors renouvele par l'esprit d'analyse qui a elargi le
roman. Je constate que l'evolution se fait depuis quelques annees, d'une
facon continue. L'homme de genie attendu peut paraitre, le terrain est
pret. Mais, tant que l'homme de genie n'aura pas paru, les planches
seront vides, car le genie seul compte et merite d'etre.

Cela m'amene a repondre, sur deux autres points, a M. Sarcey. J'ai dit
qu'on imposait aux debutants le code invente par Scribe, et j'ai ajoute
que Moliere ignorait le metier du theatre, tel qu'il faut le connaitre
aujourd'hui pour reussir. La-dessus, M. Sarcey me repond que Scribe est
aujourd'hui en defaveur et que Moliere etait un "roublard".

Vraiment, Scribe est en defaveur? Eh bien! et M. Hennequin, et M. Sardou
lui-meme? Lorsque j'ai nomme Scribe, j'ai voulu evidemment designer
la piece d'intrigue, le tour de passe-passe, l'escamotage remplacant
l'observation. Que Scribe lui-meme soit jete au grenier, cela va de
soi, cela me donne raison; mais il n'en reste pas moins vrai que les
heritiers de Scribe sont encore en plein succes. Quand on joue une piece
"bien faite", comme il dit, est-ce que M. Sarcey ne se pame pas de joie?
Est-ce que ses feuilletons, son enseignement dramatique, ne concluent
pas toujours a ceci: "Reglez-vous sur le code, en dehors du code il n'y
a que des casse-cou"? Mon Dieu! je puis le lui avouer aujourd'hui: c'est
a lui que j'ai songe, lorsque j'ai imagine un critique conseillant a un
debutant de lire les classiques de la piece bien faite, Scribe, Duvert
et Lausanne, d'Ennery, etc. Sans doute les pieces mal faites de MM.
Meilhac et Halevy et de M. Gondinet reussissent parfois aujourd'hui;
mais il en pleure, et c'est moi qui m'en rejouis.

Meme malentendu au sujet de Moliere. M. Sarcey a souvent parle du metier
du theatre, paraissant faire de ce metier une science absolue, rigide
comme un traite d'algebre. J'ai repondu qu'il n'y avait pas un metier,
mais des metiers, que chaque epoque avait le sien; et, comme preuve,
j'ai avance que Moliere ignorait ce metier absolu qu'on jette dans les
jambes de tous les debutants. M. Sarcey declare que j'avance la "une
incongruite litteraire". Je serai plus aimable, je dirai simplement que
M. Sarcey ne sait pas me lire.

Eh! oui, Moliere est un "roublard" pour l'arrangement des scenes, pour
la distribution des materiaux dans une oeuvre. Il etait a la fois auteur
et acteur, il connaissait son "metier" mieux que personne. Il a meme
invente la plus admirable coupe de dialogue qui existe. Seulement,
cela n'empeche pas que _Tartuffe_ a un denouement enfantin et que le
_Misanthrope_ est plutot une dissertation dialoguee qu'une piece, si
l'on examine cette comedie a notre point de vue actuel. Aucun de nos
auteurs dramatiques ne risquerait un pareil denouement, ni une comedie
aussi vide d'action; tous craindraient d'etre siffles. Je n'ai pas dit
autre chose, le sens de code dramatique que je donnais au mot metier,
sortait naturellement de ce qui precedait.

Et je profite de l'occasion pour enregistrer l'aveu de M. Sarcey. Chaque
epoque a son metier. Qu'il reconnaisse maintenant que chaque auteur a le
sien et nous nous entendrons parfaitement. Seulement, il ne faudra plus
alors qu'il veuille regenter le theatre, parler de pieces bien faites et
de pieces mal faites. Du moment ou il n'y a pas une grammaire, un code,
tout est permis. C'est ce que je me tue a demontrer depuis des annees.

Maintenant, bien que je ne veuille pas repondre aux critiques qui me
sont personnelles, je m'etonnerai de l'explication bonne enfant que M.
Sarcey donne de mes idees sur la litterature dramatique. Oh! mon Dieu,
rien de plus simple! J'ai ecrit des pieces qui sont tombees. De la, une
grande mauvaise humeur et une campagne feroce contre mes confreres.
M. Sarcey est toujours pratique. Il frappe en plein dans le tas. Vous
croyez qu'il va s'imaginer que j'ai des convictions, que je me bats
pour le triomphe de ce que je crois etre la verite. A d'autres! On m'a
siffle, j'enrage et je me console en devorant les auteurs plus heureux.
Voila qui est d'un critique de haut vol.

Si je remue la science, et si je remonte au dix-huitieme siecle pour
y signaler la naissance du naturalisme, si je suis l'evolution de ce
naturalisme a travers le romantisme, et si j'en constate le triomphe
dans le roman, en predisant qu'il triomphera prochainement aussi au
theatre, tout cela c'est que le public m'a hue et que je suis plein de
vengeance!

M Sarcey a tort de me croire si furieux et si malade de mes chutes.
Qu'il interroge mes amis, ils lui diront que je sais tomber tres
gaillardement. Comment n'a-t-il pas compris que le theatre n'est encore
pour moi qu'un champ de manoeuvres et d'experiences? Ma vraie forge est
a cote. Seulement, j'aime me battre, je me bats dans le champ voisin,
pour ne pas faire trop de degats chez moi, si la bataille tourne mal.
Autrefois, c'a ete la peinture qui m'a servi de champ de manoeuvres.
Aujourd'hui, j'ai choisi le theatre, parce qu'il est plus pres;
d'ailleurs, peinture, theatre, roman, le terrain est le meme, lorsqu'on
y etudie le mouvement de l'intelligence humaine. Les soirs ou l'on me
tue une piece, ce n'est encore qu'une maquette qu'on me casse. Voila ma
confession.



Il

Il me faut repondre a un article que mon confrere, M. Henry Fouquier,
a bien voulu consacrer aux idees que je defends. La polemique a ceci
d'excellent qu'elle simplifie et eclaircit les questions, lorsqu'on est
de bonne foi des deux cotes. Il est tres bon, cet article de M. Henry
Fouquier; je veux dire qu'il est tres bon pour moi, car il va me
permettre d'expliquer nettement la position que j'ai prise dans la
critique dramatique et qu'on affecte de ne pas comprendre.

Et, d'abord, comment M. Henry Fouquier, qui est un esprit tres fin, un
peu fuyant peut-etre, tombe-t-il dans cette rengaine insupportable qui
consiste a me reprocher de n'avoir rien invente? Mais, bon Dieu! ai-je
jamais dit que j'inventais quelque chose? Ou a-t-on lu ca? pourquoi me
prete-t-on gratuitement cette pretention bete? Il parle de mes theories
nouvelles. Eh! je n'ai pas de theorie; eh! je n'ai pas l'imbecillite de
m'embarquer dans des theories nouvelles! C'est l'argument qui m'agace le
plus, qui me met hors de moi. "Vous n'inventez rien, les idees que vous
defendez sont vieilles comme le monde." Parfaitement, c'est entendu, je
le sais. C'est ma gloire de les defendre, ces vieilles idees.

Ne dirait-on pas qu'il me faudrait inventer une nouvelle religion pour
etre pris au serieux! Vous n'inventez rien: donc, vous ne comptez pas,
vous rabachez. Mais, precisement, c'est parce que je n'invente pas que
je suis sur un terrain solide. On a invente le romantisme; je veux dire
qu'on a ressuscite le quinzieme siecle et le seizieme sur le terrain
nouveau de notre siecle, ou le passe ne pouvait reprendre racine. Aussi
le romantisme a-t-il vecu cinquante ans a peine; il etait factice, il ne
repondait qu'a une evolution temporaire, il devait disparaitre avec ses
inventeurs.

Nous autres, nous n'inventons pas le naturalisme. Il nous vient
d'Aristote et de Platon, affirme M. Henry Fouquier. Tant mieux! c'est
qu'il sort des entrailles memes de l'humanite. Sans remonter si
loin, j'ai vingt fois constate que le grand mouvement de la science
experimentale etait parti du dix-huitieme siecle. On peut renouer
la chaine des ancetres de Balzac. Cela entame-t-il son originalite?
Nullement. Son monument s'est trouve fonde sur des assises plus larges
et plus indestructibles.

Est-ce bien fini? Continuera-t-on encore a croire qu'on m'ecrase,
lorsqu'on me reproche de ne rien inventer, en me plaisantant avec
l'esprit facile et un peu naif de la causerie courante? Je le repete
une fois pour toutes: je n'invente rien; je fais mieux, je continue. La
situation que j'ai prise dans la critique est donc simplement celle d'un
homme independant, qui etudie l'evolution naturaliste de notre epoque,
qui constate le courant de l'intelligence contemporaine, qui se permet
au plus de predire certains triomphes. Quand on me demande ce que
j'apporte, et qu'on fait mine de fouiller dans mes poches et de
s'etonner de n'y rien trouver d'extraordinaire, je songe a ces
gens credules d'autrefois qui cherchaient la pierre philosophale.
Aujourd'hui, nos chimistes sont partis de l'etude de la nature, et
s'ils trouvent jamais la fabrication de l'or, ce sera par une methode
scientifique. Je suis comme eux, je n'ai pas de recettes, pas de
merveilles empiriques; j'emploie et je tache simplement de perfectionner
la methode moderne qui doit nous conduire a la possession de plus en
plus vaste de la verite.

Maintenant, je ne pense pas que personne ose nier l'evolution
naturaliste de notre age. Dans les sciences, le mouvement est
formidable, et ce sont precisement les travaux des savants qui ont donne
le branle a toute l'intelligence contemporaine. Les arts et les lettres
ont suivi; dans notre ecole de peinture, chez nos historiens, nos
critiques, nos romanciers, meme nos poetes, on peut suivre les
transformations considerables amenees par l'application des methodes
exactes. Eh bien! c'est cette evolution qui m'interesse, qui me
passionne. J'en suis la marche, le developpement; j'en attends le
triomphe definitif. Au theatre, cette evolution me parait marcher plus
lentement et ne pas encore produire les oeuvres qu'on doit en attendre.
Tout mon terrain de critique est la. Je n'ai pas la folle vanite de
croire que c'est moi qui vais determiner un mouvement de cette puissance
irresistible. Le courant impetueux passe, et je me jette au milieu, je
m'abandonne a lui, Certain qu'il doit me conduire ou va le siecle. Ceux
qui veulent le remonter, seront noyes, voila tout. Il serait aussi sot
de le nier que de dire: "C'est moi qui l'ai fait."

Mais mon plus grand crime, parait-il, est d'avoir lance dans la
circulation ce mot terrible de naturalisme, sur lequel M. Henry Fouquier
s'egaye avec la fine fleur de son esprit. Est-ce bien moi qui ai cree le
mot? je n'en sais ma foi rien! Enfin, je l'ai employe et j'en accepte
la paternite. C'est donc bien abominable de prendre un mot nouveau,
lorsqu'on eprouve le besoin de designer une chose ancienne d'une facon
saisissante. Mettons que la formule de la verite dans l'art nous vienne
de Platon et d'Aristote. Suis-je condamne a employer une periphrase pour
designer cette verite dans l'art? N'est-il pas plus commode de choisir
un mot, d'accepter un mot qui est dans l'air? Puis, il n'y a pas
d'absolu. Du temps de Platon et d'Aristote, la verite dans l'art a pu
avoir un nom qui ne lui convienne plus aujourd hui; si le fond est
eternel, les facons d'etre changent, la necessite d'appellations
nouvelles se fait sentir. On me demande pourquoi je ne me suis pas
contente du mot realisme, qui avait cours il y a trente ans; uniquement
parce que le realisme d'alors etait une chapelle et retrecissait
l'horizon litteraire et artistique. Il m'a semble que le mot naturalisme
elargissait au contraire le domaine de l'observation. D'ailleurs, que ce
mot soit bien ou mal choisi, peu importe. Il finira par avoir le sens
que nous lui donnerons. C'est uniquement ce sens qui est la grande
affaire.

Et ici j'entre dans le vif de ma querelle avec M. Henry Fouquier. Il est
plein d'esprit, cela je ne le nie pas; mais il fait un raisonnement qui
m'a paru denoter une philosophie un peu puerile, cette philosophie du
coin du feu qui discute sur l'art de couper les cheveux en quatre. Voici
ce qu'il ecrit: "Je crois que l'erreur capitale du propagateur zele du
naturalisme consiste a avoir confondu le fond eternel des choses avec
les moyens d'expression." Puis, il s'explique: de tout temps les
artistes ont eu pour but de reproduire la nature, de se faire les
interpretes de la verite. Tous les artistes sont donc des naturalistes.
Ou ils commencent a differer, c'est lorsqu'ils expriment, par ce
que chaque groupe d'artistes, selon les temps, les milieux et les
temperaments, donne alors des expressions differentes de la nature.
C'est la seulement, d'apres M. Henry Fouquier, que les naturalistes
d'intention deviennent des idealistes, des classiques, des romantiques,
enfin toutes les varietes connues.

Parbleu! le raisonnement est superbe! Je jure a M. Henry Fouquier que
je ne confonds pas du tout le fond eternel des choses avec les moyens
d'expression. Ce fond eternel des choses est d'un bon comique dans cette
argumentation. Voyez-vous un gredin devant un tribunal, disant qu'il a
le fond eternel d'honnetete, mais que, dans la pratique, il n'en a pas
tenu compte? Ou en serions-nous, si l'intention suffisait dans les arts
et dans les lettres? Vous me la baillez belle, avec votre fond eternel
des choses! Que m'importe ce que veulent les artistes et les ecrivains?
C'est ce qu'ils me donnent qui m'interesse.

Evidemment, a toutes les epoques, les prosateurs comme les poetes ont eu
la pretention de peindre la nature et de dire la verite. Mais l'ont-ils
fait? C'est ici que les ecoles commencent, que la critique nait, qu'on
echange des montagnes d'arguments. Me dire que je me trompe, en ne
mettant pas tous les ecrivains sur une meme ligne et en ne leur donnant
pas a tous le nom de naturalistes, parce que tous ont l'intention de
reproduire la nature, c'est jouer sur les mots et faire de l'esprit
singulierement fin. J'appelle naturalistes ceux qui ne se contentent pas
de vouloir, mais qui executent: Balzac est un naturaliste, Lamartine est
un idealiste. Les mots n'auraient plus aucun sens si cela n'etait pas
tres net pour tout le monde. Quand on raffine, quand on amincit les mots
pour tourner spirituellement autour d'eux, il arrive qu'ils fondent et
que la page ecrite tombe en poussiere. Il faut moins de finesse et plus
de grosse bonhomie dans l'art.

Donc, je ne tiens compte du fond eternel des choses que lorsque
l'ecrivain en tient compte lui-meme et ne triche pas, volontairement
ou non. Le reste est une pure dissertation philosophique, parfaitement
inutile. Remarquez que je ne nie pas le genie humain. Je crois qu'on a
fait et qu'on peut faire des chefs-d'oeuvre en se moquant de la
verite. Seulement, je constate la grande evolution d'observation et
d'experimentation qui caracterise notre siecle, et j'appelle naturalisme
la formule litteraire amenee par cette evolution. Les ecrivains
naturalistes sont donc ceux dont la methode d'etude serre la nature et
l'humanite du plus pres possible, tout en laissant, bien entendu, le
temperament particulier de l'observateur libre de se manifester ensuite
dans les oeuvres comme bon lui semble.

M. Henry Fouquier, du moment que je n'entends pas modifier le fond
eternel des choses, est plein de dedain. Il voudrait peut-etre, pour se
declarer satisfait, me voir creer le monde une seconde fois. Ma tache
lui semble modeste, si je ne m'attaque qu'aux moyens d'expression. A
quoi veut-il donc que je m'attaque, a la terre ou au ciel? Mais, les
moyens d'expression, c'est tout le domaine de la critique; le reste
ne saurait nous regarder. Enfin, il pretend que j'enfonce les portes
ouvertes. Toujours le meme espoir decu de me voir faire quelque chose
d'extraordinaire. Mon Dieu! non, je n'ai pas de rocher ou je pontifie
et prophetise. Je ne tutoie pas Dieu. Je ne suis qu'un homme du siecle.
Quant aux portes, elles sont, il est vrai, sinon ouvertes, du moins
entr'ouvertes. Un battant tient encore, selon moi; j'y donne mon petit
coup de cognee. Que chacun fasse comme moi, et le passage sera plus
large.

Revenons au theatre. Si dans le roman le triomphe du naturalisme est
complet, je constate malheureusement qu'il n'en est pas de meme sur
notre scene francaise. Je ne rentrerai pas dans ce que j'ai dit vingt
fois a ce sujet. L'autre jour, en repondant a M. Sarcey, j'ai, une fois
de plus, donne mes arguments. Pour M. Henry Fouquier, il se declare
absolument satisfait; notre theatre contemporain l'enchante, il
le trouve superieur. Pour me convaincre, il m'envoie assister aux
_Fourchambault_; j'ai vu la piece, j'en ai dit mon sentiment, et il est
inutile que j'y revienne. Il n'y aurait qu'un moyen de me prouver que la
formule naturaliste a donne au theatre tout ce qu'elle doit donner: ce
serait de poser en face de Balzac un auteur dramatique de sa taille, ce
serait de me nommer une serie de pieces qui se tiennent debout devant la
_Comedie humaine_.

Si vous ne pouvez pas etablir cette comparaison, c'est qu'a notre epoque
le roman est superieur et et que le drame est inferieur. J'attends le
genie qui achevera au theatre l'evolution commencee. Vous etes satisfait
de notre litterature dramatique actuelle, je ne le suis pas, et j'expose
mes raisons. Plus tard, on saura bien lequel de nous deux se trompait.

Ce que j'abandonne volontiers a l'esprit si fin de M. Henry Fouquier, ce
sont mes pieces sifflees. La, il triomphe aisement, ayant l'apparence
des faits pour lui. Il a bien lu dans mes pieces et dans mes prefaces
des choses que je n'y ai jamais ecrites; mettons cela sur le compte de
son ardeur a me convaincre. C'est chose entendue, mes pieces ne valent
absolument rien; mais en quoi mon manque de talent touche-t-il la
question du naturalisme au theatre? Un autre prendra la place, voila
tout.

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