Le naturalisme au theatre: les theories et les exemples written by Emile Zola
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25 EMILE ZOLA
LE NATURALISME AU THEATRE
LES THEORIES ET LES EXEMPLES
Durant quatre annees, j'ai ete charge de la critique dramatique, d'abord
au _Bien public_, ensuite au _Voltaire_. Sur ce nouveau terrain du
theatre, je ne pouvais que continuer ma campagne, commencee autrefois
dans le domaine du livre et de l'oeuvre d'art.
Cependant, mon attitude d'homme de methode et d'analyse a surpris et
scandalise mes confreres. Ils ont pretendu que j'obeissais a de basses
rancunes, que je salissais nos gloires pour me venger de mes chutes,
parlant de tout, de mes oeuvres particulierement, a l'exception des
pieces jouees.
Je n'ai qu'une facon de repondre: reunir mes articles et les publier.
C'est ce que je fais. On verra, je l'espere, qu'ils se tiennent et
qu'ils s'expliquent, qu'ils sont a la fois une logique et une doctrine.
Avec ces fragments, bacles a la hate et sous le coup de l'actualite, mon
ambition serait d'avoir ecrit un livre. En tout cas, telles sont mes
idees sur notre theatre, j'en accepte hautement la responsabilite.
Comme mes articles etaient nombreux, j'ai du les repartir en deux
volumes. _Le naturalisme au theatre_ n'est donc qu'une premiere serie.
La seconde: _Nos auteurs dramatiques_, paraitra prochainement.
E. Z.
LES THEORIES
LE NATURALISME
I
Chaque hiver, a l'ouverture de la saison theatrale, je suis pris des
memes pensees. Un espoir pousse en moi, et je me dis que les premieres
chaleurs de l'ete ne videront peut-etre pas les salles, sans qu'un
auteur dramatique de genie se soit revele. Notre theatre aurait tant
besoin d'un homme nouveau, qui balayat les planches encanaillees, et qui
operat une renaissance, dans un art que les faiseurs ont abaisse aux
simples besoins de la foule! Oui, il faudrait un temperament puissant
dont le cerveau novateur vint revolutionner les conventions admises
et planter enfin le veritable drame humain a la place des mensonges
ridicules qui s'etalent aujourd'hui. Je m'imagine ce createur enjambant
les ficelles des habiles, crevant les cadres imposes, elargissant la
scene jusqu'a la mettre de plain-pied avec la salle, donnant un frisson
de vie aux arbres peints des coulisses, amenant par la toile de fond le
grand air libre de la vie reelle.
Malheureusement, ce reve, que je fais chaque annee au mois d'octobre, ne
s'est pas encore realise et ne se realisera peut-etre pas de sitot. J'ai
beau attendre, je vais de chute en chute. Est-ce donc un simple souhait
de poete? Nous a-t-on mure dans cet art dramatique actuel, si etroit,
pareil a un caveau ou manquent l'air et la lumiere? Certes, si la nature
de l'art dramatique interdisait cet envolement dans des formules plus
larges, il serait quand meme beau de s'illusionner et de se promettre a
toute heure une renaissance. Mais, malgre les affirmations entetees de
certains critiques qui n'aiment pas a etre deranges dans leur criterium,
il est evident que l'art dramatique, comme tous les arts, a devant lui
un domaine illimite, sans barriere d'aucune sorte, ni a gauche ni a
droite. L'infirmite, l'impuissance humaine seule est la borne d'un art.
Pour bien comprendre la necessite d'une revolution au theatre, il faut
etablir nettement ou nous en sommes aujourd'hui. Pendant toute notre
periode classique, la tragedie a regne en maitresse absolue. Elle etait
rigide et intolerante, ne souffrant pas une velleite de liberte, pliant
les esprits les plus grands a ses inexorables lois. Lorsqu'un auteur
tentait de s'y soustraire, on le condamnait comme un esprit mal fait,
incoherent et bizarre, on le regardait presque comme un homme dangereux.
Pourtant, dans cette formule si etroite, le genie batissait quand
meme son monument de marbre et d'airain. La formule etait nee dans la
renaissance grecque et latine, les createurs qui se l'appropriaient y
trouvaient le cadre suffisant a de grandes oeuvres. Plus tard seulement,
lorsqu'arriverent les imitateurs, la queue de plus en plus grele et
debile des disciples, les defauts de la formule apparurent, on en
vit les ridicules et les invraisemblances, l'uniformite menteuse, la
declamation continuelle et insupportable. D'ailleurs, l'autorite de la
tragedie etait telle, qu'il fallut deux cents ans pour la demoder. Peu a
peu, elle avait tache de s'assouplir, sans y arriver, car les principes
autoritaires dont elle decoulait, lui interdisaient formellement, sous
peine de mort, toute concession a l'esprit nouveau. Ce fut lorsqu'elle
tenta de s'elargir qu'elle fut renversee, apres un long regne de gloire.
Depuis le dix-huitieme siecle, le drame romantique s'agitait donc dans
la tragedie. Les trois unites etaient parfois violees, on donnait plus
d'importance a la decoration et a la figuration, on mettait en scene les
peripeties violentes que la tragedie releguait dans des recits, comme
pour ne pas troubler par l'action la tranquillite majestueuse de
l'analyse psychologique. D'autre part, la passion de la grande epoque
etait remplacee par de simples procedes, une pluie grise de mediocrite
et d'ennui tombait sur les planches. On croit voir la tragedie, vers le
commencement de ce siecle, pareille a une haute figure pale et maigrie,
n'ayant plus sous sa peau blanche une goutte de sang, trainant ses
draperies en lambeaux dans les tenebres d'une scene, dont la rampe
s'est eteinte d'elle-meme. Une renaissance de l'art dramatique sous une
nouvelle formule etait fatale, et c'est alors que le drame romantique
planta bruyamment son etendard devant le trou du souffleur. L'heure
se trouvait marquee, un lent travail avait eu lieu, l'insurrection
s'avancait sur un terrain prepare pour la victoire. Et jamais le mot
insurrection n'a ete plus juste, car le drame saisit corps a corps la
tragedie, et par haine de cette reine devenue impotente, il voulut
briser tout ce qui rappelait son regne. Elle n'agissait pas, elle
gardait une majeste froide sur son trone, procedant par des discours et
des recits; lui, prit pour regle l'action, l'action outree, sautant aux
quatre coins de la scene, frappant a droite et a gauche, ne raisonnant
et n'analysant plus, etalant sous les yeux du public l'horreur sanglante
des denouements. Elle avait choisi pour cadre l'antiquite, les eternels
Grecs et les eternels Romains, immobilisant l'action dans une salle,
dans un perystile de temple; lui, choisit le moyen age, fit defiler les
preux et les chatelaines, multiplia les decors etranges, des chateaux
plantes a pic sur des fleuves, des salles d'armes emplies d'armures,
des cachots souterrains trempes d'humidite, des clairs de lune dans des
forets centenaires. Et l'antagonisme se retrouve ainsi partout; le drame
romantique, brutalement, se fait l'adversaire arme de la tragedie et la
combat par tout ce qu'il peut ramasser de contraire a sa formule.
Il faut insister sur cette rage d'hostilite, dans le beau temps du drame
romantique, car il y a la une indication precieuse. Sans doute, les
poetes qui ont dirige le mouvement, parlaient de mettre a la scene la
verite des passions et reclamaient un cadre plus vaste pour y faire
tenir la vie humaine tout entiere, avec ses oppositions et ses
inconsequences; ainsi, on se rappelle que le drame romantique a
surtout bataille pour meler le rire aux larmes dans une meme piece, en
s'appuyant sur cet argument que la gaiete et la douleur marchent cote
a cote ici-bas. Mais, en somme, la verite, la realite importait peu,
deplaisait meme aux novateurs. Ils n'avaient qu'une passion, jeter par
terre la formule tragique qui les genait, la foudroyer a grand bruit,
dans une debandade de toutes les audaces. Ils voulaient, non pas que
leurs heros du moyen age fussent plus reels que les heros antiques des
tragedies, mais qu'ils se montrassent aussi passionnes et sublimes que
ceux-ci se montraient froids et corrects. Une simple guerre de costumes
et de rhetoriques, rien de plus. On se jetait ses pantins a la tete. Il
s'agissait de dechirer les peplums en l'honneur des pourpoints et de
faire que l'amante qui parlait a son amant, au lieu de l'appeler: Mon
seigneur, l'appelat: Mon lion. D'un cote comme de l'autre, on restait
dans la fiction, on decrochait les etoiles.
Certes, je ne suis pas injuste envers le mouvement romantique. Il a
eu une importance capitale et definitive, il nous a faits ce que nous
sommes, c'est-a-dire des artistes libres. Il etait, je le repete, une
revolution necessaire, une violente emeute qui s'est produite a son
heure pour balayer le regne de la tragedie tombee en enfance. Seulement,
il serait ridicule de vouloir borner au drame romantique l'evolution de
l'art dramatique. Aujourd'hui surtout, on reste stupefait quand on lit
certaines prefaces, ou le mouvement de 1830 est donne comme une entree
triomphale dans la verite humaine. Notre recul d'une quarantaine
d'annees suffit deja pour nous faire clairement voir que la pretendue
verite des romantiques est une continuelle et monstrueuse exageration du
reel, une fantaisie lachee dans l'outrance. A coup sur, si la tragedie
est d'une autre faussete, elle n'est pas plus fausse. Entre les
personnages en peplum qui se promenent avec des confidents et discutent
sans fin leurs passions, et les personnages en pourpoint qui font les
grands bras et qui s'agitent comme des hannetons grises de soleil,
il n'y a pas de choix a faire, les uns et les autres sont aussi
parfaitement inacceptables. Jamais ces gens-la n'ont existe. Les heros
romantiques ne sont que les heros tragiques, piques un mardi gras par
la tarentule du carnaval, affubles de faux nez et dansant le cancan
dramatique apres boire. A une rhetorique lymphatique, le mouvement de
1830 a substitue une rhetorique nerveuse et sanguine, voila tout.
Sans croire au progres dans l'art, on peut dire que l'art est
continuellement en mouvement, au milieu des civilisations, et que les
phases de l'esprit humain se refletent en lui. Le genie se manifeste
dans toutes les formules, meme dans les plus primitives et les
plus naives; seulement, les formules se transforment et suivent
l'elargissement des civilisations, cela est incontestable. Si Eschyle a
ete grand, Shakespeare et Moliere se sont montres egalement grands, tous
les trois dans des civilisations et des formules differentes. Je veux
declarer par la que je mets a part le genie createur qui sait toujours
se contenter de la formule de son epoque. Il n'y a pas progres dans la
creation humaine, mais il y a une succession logique de formules, de
facons de penser et d'exprimer. C'est ainsi que l'art marche avec
l'humanite, en est le langage meme, va ou elle va, tend comme elle a la
lumiere et a la verite, sans pour cela que l'effort du createur puisse
etre juge plus ou moins grand, soit qu'il se produise au debut soit
qu'il se produise a la fin d'une litterature.
D'apres cette facon de voir, il est certain que, si l'on part de
la tragedie, le drame romantique est un premier pas vers le drame
naturaliste auquel nous marchons. Le drame romantique a deblaye le
terrain, proclame la liberte de l'art. Son amour de l'action, son
melange du rire et des larmes, sa recherche du costume et du decor
exacts, indiquent le mouvement en avant vers la vie reelle. Dans toute
revolution contre un regime seculaire, n'est-ce pas ainsi que les choses
se passent? On commence par casser les vitres, on chante et on crie, on
demolit a coups de marteau les armoiries du dernier regne. Il y a une
premiere exuberance, une griserie des horizons nouveaux vaguement
entrevus, des exces de toutes sortes qui depassent le but et qui tombent
dans l'arbitraire du systeme abhorre dont on vient de combattre les
abus. Au milieu de la bataille, les verites du lendemain disparaissent.
Et il faut que tout soit calme, que la fievre ait disparu, pour qu'on
regrette les vitres cassees et pour qu'on s'apercoive de la besogne
mauvaise, des lois trop hativement baclees, qui valent a peine les lois
contre lesquelles on s'est revolte. Eh bien, toute l'histoire du drame
romantique est la. Il a pu etre la formule necessaire d'un moment, il
a pu avoir l'intuition de la verite, il a pu etre le cadre a
jamais illustre dont un grand poete s'est servi pour realiser des
chefs-d'oeuvre; a l'heure actuelle, il n'en est pas moins une formule
ridicule et demodee, dont la rhetorique nous choque. Nous nous demandons
pourquoi enfoncer ainsi les fenetres, trainer des rapieres, rugir
continuellement, etre d'une gamme trop haut dans les sentiments et
les mots; et cela nous glace, cela nous ennuie et nous fache. Notre
condamnation de la formule romantique se resume dans cette parole
severe: pour detruire une rhetorique, il ne fallait pas en inventer une
autre.
Aujourd'hui donc, tragedie et drame romantique sont egalement vieux et
uses. Et cela n'est guere en l'honneur du drame, il faut le dire, car en
moins d'un demi-siecle il est tombe dans le meme etat de vetuste que la
tragedie, qui a mis deux siecles a vieillir. Le voila par terre a son
tour, culbute par la passion meme qu'il a montree dans la lutte.
Plus rien n'existe. Il est simplement permis de deviner ce qui va se
produire. Logiquement, sur le terrain libre conquis en 1830, il ne peut
pousser qu'une formule naturaliste.
II
Il semble impossible que le mouvement d'enquete et d'analyse, qui est
le mouvement meme du dix-neuvieme siecle, ait revolutionne toutes les
sciences et tous les arts, en laissant a part et comme isole l'art
dramatique. Les sciences naturelles datent de la fin du siecle dernier;
la chimie, la physique n'ont pas cent ans; l'histoire et la critique ont
ete renouvelees, creees en quelque sorte apres la Revolution; tout un
monde est sorti de terre, on en est revenu a l'etude des documents, a
l'experience, comprenant que pour fonder a nouveau, il fallait reprendre
les choses au commencement, connaitre l'homme et la nature, constater
ce qui est. De la, la grande ecole naturaliste, qui s'est propagee
sourdement, fatalement, cheminant souvent dans l'ombre, mais avancant
quand meme, pour triompher enfin au grand jour. Faire l'histoire de
ce mouvement, avec les malentendus qui ont pu paraitre l'arreter,
les causes multiples qui l'ont precipite ou ralenti, ce serait faire
l'histoire du siecle lui-meme. Un courant irresistible emporte notre
societe a l'etude du vrai. Dans le roman, Balzac a ete le hardi et
puissant novateur qui a mis l'observation du savant a la place de
l'imagination du poete. Mais, au theatre, l'evolution semble plus lente.
Aucun ecrivain illustre n'a encore formule l'idee nouvelle avec nettete.
Certes, je ne dis point qu'il ne se soit pas produit des oeuvres
excellentes, ou l'on trouve des caracteres savamment etudies, des
verites hardies portees a la scene. Par exemple, je citerai certaines
pieces de M. Dumas fils, dont je n'aime guere le talent, et de M. Emile
Augier, qui est plus humain et plus puissant. Seulement, ce sont la des
nains a cote de Balzac; le genie leur a manque pour fixer la formule.
Ou qu'il faut dire, c'est qu'on ne sait jamais au juste ou un mouvement
commence, parce que ce mouvement vient d'ordinaire de fort loin, et
qu'il se confond avec le mouvement precedent, dont il est sorti. Le
courant naturaliste a existe de tout temps, si l'on veut. Il n'apporte
rien d'absolument neuf. Mais il est enfin entre dans une epoque qui lui
est favorable, il triomphe et s'elargit, parce que l'esprit humain est
arrive au point de maturite necessaire. Je ne nie donc pas le passe, je
constate le present. La force du naturalisme est justement d'avoir des
racines profondes dans notre litterature nationale, qui est faite de
beaucoup de bon sens. Il vient des entrailles memes de l'humanite, il
est d'autant plus fort qu'il a mis plus longtemps a grandir et qu'il se
retrouve dans un plus grand nombre de nos chefs-d'oeuvre.
Des faits se produisent, et je les signale. Croit-on qu'on aurait
applaudi l'_Ami Fritz_ a la Comedie-Francaise, il y a vingt ans? Non,
certes! Cette piece ou l'on mange tout le temps, ou l'amoureux parle
un langage si familier, aurait revolte a la fois les classiques et les
romantiques. Pour expliquer le succes, il faut convenir que les annees
ont marche, qu'un travail secret s'est fait dans le public. Les
peintures exactes qui repugnaient, seduisent aujourd'hui. La foule est
gagnee et la scene se trouve libre a toutes les tentatives. Telle est la
seule conclusion a tirer.
Ainsi donc, voila ou nous en sommes. Pour mieux me faire entendre,
j'insiste, je ne crains pas de me repeter, je resume ce que j'ai dit.
Lorsqu'on examine de pres l'histoire de notre litterature dramatique,
on y distingue plusieurs epoques nettement determinees. D'abord, il y a
l'enfance de l'art, les farces et les mysteres du moyen age, de simples
recitatifs dialogues, qui se developpaient au milieu d'une convention
naive, avec une mise en scene et des decors primitifs. Peu a peu, les
pieces se compliquent, mais d'une facon barbare, et lorsque Corneille
apparait, il est surtout acclame parce qu'il se presente en novateur,
qu'il epure la formule dramatique du temps et qu'il la consacre par son
genie. Il serait tres interessant d'etudier, sur des documents, comment
la formule classique s'est creee chez nous. Elle repondait a l'esprit
social de l'epoque. Rien n'est solide en dehors de ce qui n'est pas
bati sur des necessites. La tragedie a regne pendant deux siecles parce
qu'elle satisfaisait exactement les besoins de ces siecles. Des genies
de temperaments differents l'avaient appuyee de leurs chefs-d'oeuvre.
Aussi, la voyons-nous s'imposer longtemps encore, meme lorsque des
talents de second ordre ne produisent plus que des oeuvres inferieures.
Elle avait la force acquise, elle continuait d'ailleurs a etre
l'expression litteraire de la societe du temps, et rien n'aurait pu
la renverser, si la societe elle-meme n'avait pas disparu. Apres
la Revolution, apres cette perturbation profonde qui allait tout
transformer et accoucher d'un monde nouveau, la tragedie agonise pendant
quelques annees encore. Puis, la formule craque et le Romantisme
triomphe, une nouvelle formule s'affirme. Il faut se reporter a la
premiere moitie du siecle, pour avoir le sens exact de ce cri de
liberte. La jeune societe etait dans le frisson de son enfantement. Les
esprits surexcites, depayses, elargis violemment, restaient secoues
d'une lievre dangereuse et le premier usage de la liberte conquise
etait de se lamenter, de rever les aventures prodigieuses, les amours
surhumains. On baillait aux etoiles, l'on se suicidait, reaction tres
curieuse contre l'affranchissement social qui venait d'etre proclame
au prix de tant de sang. Je m'en tiens a la litterature dramatique, je
constate que le romantisme fut au theatre une simple emeute, l'invasion
d'une bande victorieuse, qui entrait violemment sur la scene, tambours
battants et drapeau deploye. Dans cette premiere heure, les combattants
songerent surtout a frapper les esprits par une forme neuve; ils
opposerent une rhetorique a une rhetorique, le moyen age a l'antiquite,
l'exaltation de la passion a l'exaltation du devoir. Et ce fut tout, car
les conventions sceniques ne firent que se deplacer, les personnages
resterent des marionnettes autrement habillees, rien ne fut modifie
que l'aspect exterieur et le langage. D'ailleurs, cela suffisait pour
l'epoque. Il fallait prendre possession du theatre au nom de la liberte
litteraire, et le romantisme s'acquitta de ce role insurrectionnel avec
un eclat incomparable. Mais qui ne comprend aujourd'hui que son role
devait se borner a cela. Est-ce que le romantisme exprime notre societe
d'une facon quelconque, est-ce qu'il repond a un de nos besoins?
Evidemment, non. Aussi est-il deja demode, comme un jargon que nous
n'entendons plus. La litterature classique qu'il se flattait de
remplacer, a vecu deux siecles, parce qu'elle etait basee sur l'etat
social; mais lui, qui ne se basait sur rien, sinon sur la fantaisie de
quelques poetes, ou si l'on veut sur une maladie passagere des esprits
surmenes par les evenements historiques, devait fatalement disparaitre
avec cette maladie. Il a ete l'occasion d'un magnifique epanouissement
lyrique; ce sera son eternelle gloire. Seulement, aujourd'hui que
l'evolution s'accomplit tout entiere, il est bien visible que le
romantisme n'a ete que le chainon necessaire qui devait attacher la
litterature classique a la litterature naturaliste. L'emeute est
terminee, il s'agit de fonder un Etat solide. Le naturalisme decoule de
l'art classique, comme la societe actuelle est basee sur les debris de
la societe ancienne. Lui seul repond a notre etat social, lui seul a des
racines profondes dans l'esprit de l'epoque; et il fournira la seule
formule d'art durable et vivante, parce que cette formule exprimera la
facon d'etre de l'intelligence contemporaine. En dehors de lui, il ne
saurait y avoir pour longtemps que modes et fantaisies passageres. Il
est, je le dis encore, l'expression du siecle, et pour qu'il perisse,
il faudrait qu'un nouveau bouleversement transformat notre monde
democratique.
Maintenant, il reste a souhaiter une chose: la venue d'hommes de genie
qui consacrent la formule naturaliste. Balzac s'est produit dans le
roman, et le roman est fonde. Quand viendront les Corneille, les
Moliere, les Racine, pour fonder chez nous un nouveau theatre? Il faut
esperer et attendre.
III
Le temps semble deja loin ou le drame regnait en maitre. Il comptait a
Paris cinq ou six theatres prosperes. La demolition des anciennes salles
du boulevard du Temple a ete pour lui une premiere catastrophe. Les
theatres ont du se disseminer, le public a change, d'autres modes sont
venues. Mais le discredit ou le drame est tombe provient surtout de
l'epuisement du genre, des pieces ridicules et ennuyeuses qui ont peu a
peu succede aux oeuvres puissantes de 1830.
Il faut ajouter le manque absolu d'acteurs nouveaux comprenant et
interpretant ces sortes de pieces, car chaque formule dramatique qui
disparait emporte avec elle ses interpretes. Aujourd'hui, le drame,
chasse de scene en scene, n'a plus reellement a lui que l'Ambigu et le
Theatre-Historique. A la Porte-Saint-Martin elle-meme, c'est a peine si
on lui fait une petite place, entre deux pieces a grand spectacle.
Certes, un succes de loin en loin ranime les courages. Mais la pente
est fatale, le drame glisse a l'oubli; et, s'il parait vouloir
parfois s'arreter dans sa chute, c'est pour rouler ensuite plus bas.
Naturellement, les plaintes sont grandes. La queue romantique, surtout,
est dans la desolation; elle jure bien haut qu'en dehors du drame,
de son drame a elle, il n'y a pas de salut pour notre litterature
dramatique. Je crois au contraire qu'il faut trouver une formule
nouvelle, transformer le drame, comme les ecrivains de la premiere
moitie du siecle ont transforme la tragedie. Toute la question est la.
La bataille doit etre aujourd'hui entre le drame romantique et le drame
naturaliste.
Je designe par drame romantique toute piece qui se moque de la verite
des faits et des personnages, qui promene sur les planches des pantins
au ventre bourre de son, qui, sous le pretexte de je ne sais quel ideal,
patauge dans le pastiche de Shakespeare et d'Hugo. Chaque epoque a sa
formule, et notre formule n'est certainement pas celle de 1830. Nous
sommes a un age de methode, de science experimentale, nous avons avant
tout le besoin de l'analyse exacte. Ce serait bien peu comprendre
la liberte conquise que de vouloir nous enfermer dans une nouvelle
tradition. Le terrain est libre, nous pouvons revenir a l'homme et a la
nature.
Dernierement, on faisait de grands efforts pour ressusciter le drame
historique. Rien de mieux. Un critique ne peut condamner d'un mot le
choix des sujets historiques, malgre toutes ses preferences personnelles
pour les sujets modernes. Je suis simplement plein de mefiance. Le
patron sur lequel on taille chez nous ces sortes de pieces me fait peur
a l'avance. Il faut voir comme on y traite l'histoire, quels singuliers
personnages on y presente sous des noms de rois, de grands capitaines ou
de grands artistes, enfin a quelle effroyable sauce on y accommode nos
annales. Des que les auteurs de ces machines-la sont dans le passe, ils
se croient tout permis, les invraisemblances, les poupees de carton, les
sottises enormes, les barbouillages criards d'une fausse couleur locale.
Et quelle etrange langue, Francois 1er parlant comme un mercier de la
rue Saint-Denis, Richelieu ayant des mots de traitre du boulevard du
Crime, Charlotte Corday pleurant avec des sentimentalites de petite
ouvriere!
Ce qui me stupefie, c'est que nos auteurs dramatiques ne paraissent
pas se douter un instant que le genre historique est forcement le plus
ingrat, celui ou les recherches, la conscience, le talent profond
d'intuition et de resurrection sont le plus necessaires. Je comprends ce
drame, lorsqu'il est traite par des poetes de genie ou par des hommes
d'une science immense, capables de mettre devant les spectateurs
toute une epoque debout, avec son air particulier, ses moeurs, sa
civilisation; c'est la alors une oeuvre de divination ou de critique
d'un interet profond.
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