Review: Gritty debut novel 'Nowhere' follows a teen runaway to some very real places
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Decoding the Heavens: Solving the Mystery of the World's First Computer by Jo Marchant review
It may sound like faint praise to say that Nami Mun writes with strong verbs, but given the overwrought, undercooked prose of the 'literary' novels that all too often emerge from today's creative writing programs, a simple, inventive verb choice is a

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Contes Francais written by Douglas Labaree Buffum

D >> Douglas Labaree Buffum >> Contes Francais

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image, un peu effacee, comme attendrie d'un regret. Au
milieu de toutes ces elegances, M. Majeste se sent gene.
Il s'est blotti derriere une caisse et regarde...

Petit a petit cependant le jour arrive. Par les portes
[5]vitrees du magasin, on voit la cour blanchir, puis le haut
des fenetres, puis tout un cote du salon. A mesure que
la lumiere vient, les figures s'effacent, se confondent.
Bientot M. Majeste ne voit plus que deux petits violons
attardes dans un coin, et que le jour evapore en les
[10]touchant. Dans la cour, il apercoit encore, mais si vague, la
forme d'une chaise a porteurs, une tete poudree semee
d'emeraudes, les dernieres etincelles d'une torche que les
laquais ont jetee sur le pave, et qui se melent avec le feu
des roues d'une voiture de roulage entrant a grand bruit
par le portail ouvert...

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LA VISION DU JUGE DE COLMAR

Avant qu'il eut prete serment a l'empereur Guillaume,
il n'y avait pas d'homme plus heureux que le petit juge
Dollinger, du tribunal de Colmar, lorsqu'il arrivait a
l'audience avec sa toque sur l'oreille, son gros ventre, sa
[5]levre en fleur et ses trois mentons bien poses sur un ruban
de mousseline.

--"Ah! le bon petit somme que je vais faire," avait-il
l'air de se dire en s'asseyant, et c'etait plaisir de le voir
allonger ses jambes grassouillettes, s'enfoncer sur son
[10]grand fauteuil, sur ce rond de cuir frais et moelleux auquel
il devait d'avoir encore l'humeur egale et le teint clair,
apres trente ans de magistrature assise.

Infortune Dollinger!

C'est ce rond de cuir qui l'a perdu. Il se trouvait si
[15]bien dessus, sa place etait si bien faite sur ce coussinet de
moleskine, qu'il a mieux aime devenir Prussien que de
bouger de la. L'empereur Guillaume lui a dit: "Restez
assis, monsieur Dollinger!" et Dollinger est reste assis;
et aujourd'hui le voila conseiller a la cour de Colmar,
[20]rendant bravement la justice au nom de Sa Majeste
berlinoise.

Autour de lui, rien n'est change: c'est toujours le meme
tribunal fane et monotone, la meme salle de catechisme
avec ses bancs luisants, ses murs nus, son bourdonnement
[25]d'avocats, le meme demi-jour tombant des hautes fenetres
a rideaux de serge, le meme grand christ poudreux qui

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penche la tete, les bras etendus. En passant a la Prusse,
la cour de Colmar n'a pas deroge: il y a toujours un buste
d'empereur au fond du pretoire... Mais c'est egal!
Dollinger se sent depayse. Il a beau se rouler dans son
[5]fauteuil, s'y enfoncer rageusement; il n'y trouve plus les
bons petits sommes d'autrefois, et quand par hasard il lui
arrive encore de s'endormir a l'audience, c'est pour faire
des reves epouvantables...

Dollinger reve qu'il est sur une haute montagne, quelque
[10]chose comme le Honeck ou le ballon d'Alsace... Qu'est-ce
qu'il fait la, tout seul, en robe de juge, assis sur son grand
fauteuil a ces hauteurs immenses ou l'on ne voit plus rien
que des arbres rabougris et des tourbillons de petites
mouches?... Dollinger ne le sait pas. Il attend, tout
[15]frissonnant de la sueur froide et de l'angoisse du cauchemar.
Un grand soleil rouge se leve de l'autre cote du
Rhin, derriere les sapins de la foret Noire, et, a mesure
que le soleil monte, en bas, dans les vallees de Thann, de
Munster, d'un bout a l'autre de l'Alsace, c'est un roulement
[20]confus, un bruit de pas, de voitures en marche, et
cela grossit, et cela s'approche, et Dollinger a le coeur
serre! Bientot, par la longue route tournante qui grimpe
aux flancs de la montagne, le juge de Colmar voit venir a
lui un cortege lugubre et interminable, tout le peuple
[25]d'Alsace qui s'est donne rendez-vous a cette passe des
Vosges pour emigrer solennellement.

En avant montent de longs chariots atteles de quatre
boeufs, ces longs chariots a claire-voie que l'on rencontre
tout debordants de gerbes au temps des moissons, et qui
[30]maintenant s'en vont charges de meubles, de hardes,
d'instruments de travail. Ce sont les grands lits, les hautes
armoires, les garnitures d'indienne, les huches, les rouets,

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les petites chaises des enfants, les fauteuils des ancetres,
vieilles reliques entassees, tirees de leurs coins, dispersant
au vent de la route la sainte poussiere des foyers. Des
maisons entieres partent dans ces chariots. Aussi
[5]n'avancent-ils qu'en gemissant, et les boeufs les tirent avec
peine, comme si le sol s'attachait aux roues, comme si ces
parcelles de terre seche restees aux herses, aux charrues,
aux pioches, aux rateaux, rendant la charge encore plus
lourde, faisaient de ce depart un deracinement. Derriere
[10]se presse une foule silencieuse, de tout rang, de tout age,
depuis les grands vieux a tricorne qui s'appuient en
tremblant sur des batons, jusqu'aux petits blondins frises,
vetus d'une bretelle et d'un pantalon de futaine, depuis
l'aieule paralytique que de fiers garcons portent sur leurs
[15]epaules, jusqu'aux enfants de lait que les meres serrent
contre leurs poitrines; tous, les vaillants comme les infirmes,
ceux qui seront les soldats de l'annee prochaine et ceux
qui ont fait la terrible campagne, des cuirassiers amputes
qui se trainent sur des bequilles, des artilleurs haves,
[20]extenues, ayant encore dans leurs uniformes en loque la
moisissure des casemates de Spandau; tout cela defile
fierement sur la route, au bord de laquelle le juge de Colmar
est assis, et, en passant devant lui, chaque visage se
detourne avec une terrible expression de colere et de
[25]degout...

Oh! le malheureux Dollinger! il voudrait se cacher, s'enfuir;
mais impossible. Son fauteuil est incruste dans la
montagne, son rond de cuir dans son fauteuil, et lui dans
son rond de cuir. Alors il comprend qu'il est la comme au
[30]pilori, et qu'on a mis le pilori aussi haut pour que sa honte
se vit de plus loin... Et le defile continue, village par
village, ceux de la frontiere suisse menant d'immenses

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troupeaux, ceux de la Saar poussant leurs durs outils de
fer dans des wagons a minerais. Puis les villes arrivent,
tout le peuple des filatures, les tanneurs, les tisserands,
les ourdisseurs, les bourgeois, les pretres, les rabbins, les
[5]magistrats, des robes noires, des robes rouges. ..Voila le
tribunal de Colmar, son vieux president en tete. Et
Dollinger, mourant de honte, essaye de cacher sa figure,
mais ses mains sont paralysees; de fermer les yeux,
mais ses paupieres restent immobiles et droites. Il faut
[10]qu'il voie et qu'on le voie, et qu'il ne perde pas un des
regards de mepris que ses collegues lui jettent en
passant...

Ce juge au pilori, c'est quelque chose de terrible! Mais
ce qui est plus terrible encore, c'est qu'il a tous les siens
[15]dans cette foule, et que pas un n'a l'air de le reconnaitre.
Sa femme, ses enfants passent devant lui en baissant
la tete. On dirait qu'ils ont honte, eux aussi! Jusqu'a
son petit Michel qu'il aime tant, et qui s'en va pour toujours
sans seulement le regarder. Seul, son vieux president
[20]s'est arrete une minute pour lui dire a voix basse:

"Venez avec nous, Dollinger. Ne restez pas la, mon
ami..."

Mais Dollinger ne peut pas se lever. Il s'agite, il appelle,
et le cortege defile pendant des heures; et lorsqu'il
[25]s'eloigne au jour tombant, toutes ces belles vallees pleines
de clochers et d'usines se font silencieuses. L'Alsace
entiere est partie. Il n'y a plus que le juge de Colmar
qui reste la-haut, cloue sur son pilori, assis et
inamovible...

[30]...Soudain la scene change. Des ifs, des croix noires,
des rangees de tombes, une foule en deuil. C'est le

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cimetiere de Colmar, un jour de grand enterrement. Toutes
les cloches de la ville sont en branle. Le conseiller Dollinger
vient de mourir. Ce que l'honneur n'avait pas pu
faire, la mort s'en est chargee. Elle a devisse de son rond
[5]de cuir le magistrat inamovible, et couche tout de son
long l'homme qui s'entetait a rester assis...

Rever qu'on est mort et se pleurer soi-meme, il n'y a
pas de sensation plus horrible. Le coeur navre, Dollinger
assiste a ses propres funerailles; et ce qui le desespere
[10]encore plus que sa mort, c'est que dans cette foule immense
qui se presse autour de lui, il n'a pas un ami, pas
un parent. Personne de Colmar, rien que des Prussiens!
Ce sont des soldats prussiens qui ont fourni l'escorte, des
magistrats prussiens qui menent le deuil, et les discours
[15]qu'on prononce sur sa tombe sont des discours prussiens,
et la terre qu'on lui jette dessus et qu'il trouve si froide
est de la terre prussienne, helas!

Tout a coup la foule s'ecarte, respectueuse; un magnifique
cuirassier blanc s'approche, cachant sous son manteau
[20]quelque chose qui a l'air d'une grande couronne
d'immortelles. Tout autour on dit:

"Voila Bismarck...voila Bismarck..." Et le juge de
Colmar pense avec tristesse:

"C'est beaucoup d'honneur que vous me faites, monsieur
[25]le comte, mais si j'avais la mon petit Michel..."

Un immense eclat de rire l'empeche d'achever, un rire
fou, scandaleux, sauvage, inextinguible.

"Qu'est-ce qu'ils ont donc?" se demande le juge epouvante.
Il se dresse, il regarde... C'est son rond, son rond
[30]de cuir que M. de Bismarck vient de deposer religieusement
sur sa tombe avec cette inscription en entourage
dans la moleskine:

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AU JUGE DOLLINGER
HONNEUR DE LA MAGISTRATURE ASSISE
SOUVENIRS ET REGRETS

D'un bout a l'autre du cimetiere, tout le monde rit, tout
[5]le monde se tord, et cette grosse gaiete prussienne resonne
jusqu'au fond du caveau, ou le mort pleure de honte,
ecrase sous un ridicule eternel...

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ERCKMANN-CHATRIAN

LA MONTRE DU DOYEN

I
Le jour d'avant la Noel 1832, mon ami Wilfrid, sa
contre-basse en sautoir, et moi mon violon sous le bras,
nous allions de la Foret Noire a Heidelberg. Il faisait un
temps de neige extraordinaire; aussi loin que s'etendaient
[5]nos regards sur l'immense plaine deserte, nous ne decouvrions
plus de trace de route, de chemin, ni de sentier.
La bise sifflait son ariette stridente avec une persistance
monotone, et Wilfrid, la besace aplatie sur sa maigre echine,
ses longues jambes de heron etendues, la visiere de sa
[10]petite casquette plate rabattue sur le nez, marchait devant
moi, fredonnant je ne sais quelle joyeuse chanson. J'emboitais
le pas, ayant de la neige jusqu'aux genoux, et je
sentais la melancolie me gagner insensiblement.

Les hauteurs de Heidelberg commencaient a poindre
[15]tout au bout de l'horizon, et nous esperions arriver avant
la nuit close, lorsque nous entendimes un cheval galoper
derriere nous. Il etait alors environ cinq heures du soir,
et de gros flocons de neige tourbillonnaient dans l'air
grisatre. Bientot le cavalier fut a vingt pas. Il ralentit
[20]sa marche, nous observant du coin de l'oeil; de notre part,
nous l'observions aussi.

Figurez-vous un gros homme roux de barbe et de
cheveux, coiffe d'un superbe tricorne, la capote brune,
recouverte d'une pelisse de renard flottante, les mains

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enfoncees dans des gants fourres remontant jusqu'aux
coudes: quelque echevin ou bourgmestre a large panse,
une belle valise etablie sur la croupe de son vigoureux
roussin. Bref, un veritable personnage.

[5]"He! he! mes garcons, fit-il en sortant une de ses grosses
mains des moufles suspendues a sa rhingrave, nous allons
a Heidelberg, sans doute, pour faire de la musique?"

Wilfrid regarda le voyageur de travers et repondit
brusquement:

[10]"Cela vous interesse, monsieur?

--Eh! oui... J'aurais un bon conseil a vous donner.

--Un conseil?

--Mon Dieu... Si vous le voulez bien."

Wilfrid allongea le pas sans repondre, et, de mon cote,
[15]je m'apercus que le voyageur avait exactement la mine
d'un gros chat: les oreilles ecartees de la tete, les paupieres
demi-closes, les moustaches ebouriffees, l'air tendre et
paterne.

"Mon cher ami, reprit-il en s'adressant a moi, franchement,
[20]vous feriez bien de reprendre la route d'ou vous
venez.

--Pourquoi, monsieur?

--L'illustre maestro Pimenti, de Novare, vient d'annoncer
un grand concert a Heidelberg pour Noel; toute
[25]la ville y sera, vous ne gagnerez pas un kreutzer."

Mais Wilfrid, se retournant de mauvaise humeur, lui
repliqua:

"Nous nous moquons de votre maestro et de tous les
Pimenti du monde. Regardez ce jeune homme, regardez-le
[30]bien! Ca n'a pas encore un brin de barbe au menton; ca
n'a jamais joue que dans les petits _bouchons_ de la Foret
Noire pour faire danser les _bourengredel_ et les

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charbonnieres. Eh bien, ce petit bonhomme, avec ses longues
boucles blondes et ses grands yeux bleus, defie tous vos
charlatans italiens; sa main gauche renferme des tresors
de melodie, de grace et de souplesse... Sa droite a le plus
[5]magnifique coup d'archet que le Seigneur-Dieu daigne
accorder parfois aux pauvres mortels, dans ses moments
de bonne humeur.

--Eh! eh! fit l'autre, en verite?

--C'est comme je vous le dis," s'ecria Wilfrid, se
[10]remettant a courir, en soufflant dans ses doigts rouges.

Je crus qu'il voulait se moquer du voyageur, qui nous
suivait toujours au petit trot.

Nous fimes ainsi plus d'une demi-lieue en silence. Tout
a coup l'inconnu, d'une voix brusque, nous dit:

[15]"Quoi qu'il en soit de votre merite, retournez dans la
Foret Noire; nous avons assez de vagabonds a Heidelberg,
sans que vous veniez en grossir le nombre... Je vous
donne un bon conseil, surtout dans les circonstances
presentes... Profitez-en!"

[20]Wilfrid indigne allait lui repondre, mais il avait pris le
galop et traversait deja la grande avenue de l'Electeur.
Une immense file de corbeaux: venaient de s'elever dans la
plaine, et semblaient suivre le gros homme, en remplissant
le ciel de leurs clameurs.

[25]Nous arrivames a Heidelberg vers sept heures du soir,
et nous vimes, en effet, l'affiche magnifique de Pimenti sur
toutes les murailles de la ville: "Grand concerto, solo, etc."

Dans la soiree meme, en parcourant les brasseries des
theologiens et des philosophes, nous rencontrames plusieurs
[30]musiciens de la Foret Noire, de vieux camarades, qui nous
engagerent dans leur troupe. Il y avait le vieux Bremer,
le violoncelliste; ses deux fils Ludwig et Karl, deux bons

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seconds violons; Heinrich Siebel, la clarinette; la grande
Berthe avec sa harpe; puis Wilfrid et sa contre-basse, et
moi comme premier violon.

Il fut arrete que nous irions ensemble, et qu'apres la
[5]Noel, nous partagerions en freres. Wilfrid avait deja
loue, pour nous deux, une chambre au sixieme etage de
la petite auberge du _Pied-de-Mouton_, a quatre kreutzers
la nuit. A proprement parler, ce n'etait qu'un grenier;
mais heureusement il y avait un fourneau de tole, et nous
[10]y fimes du feu pour nous secher.

Comme nous etions assis tranquillement a rotir des
marrons et a boire une cruche de vin, voila que la petite
Annette, la fille d'auberge, en petite jupe coquelicot et
cornette de velours noir, les joues vermeilles, les levres roses
[15]comme un bouquet de cerises... Annette monte l'escalier
quatre a quatre, frappe a la porte, et vient se jeter dans,
mes bras, toute rejouie.

Je connaissais cette jolie petite depuis longtemps, nous
etions du meme village, et puisqu'il faut tout vous dire, ses
[20]yeux petillants, son air espiegle m'avaient captive le coeur.

"Je viens causer un instant avec toi, me dit-elle, en
s'asseyant sur un escabeau. Je t'ai vu monter tout a
l'heure, et me voila!"

Elle se mit alors a babiller, me demandant des nouvelles
[25]de celui-ci, de celui-la, enfin de tout le village: c'etait a
peine si j'avais le temps de lui repondre. Parfois elle
s'arretait et me regardait avec une tendresse inexprimable.
Nous serions restes la jusqu'au lendemain, si la mere Gredel
Dick ne s'etait mise a crier dans l'escalier:

[30]"Annette! Annette! viendras-tu?

--Me voila, madame, me voila!" fit la pauvre enfant, se
levant toute surprise. Elle me donna une petite tape sur

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la joue et s'elanca vers la porte; mais au moment de sortir
elle s'arreta:

"Ah! s'ecria-t-elle en revenant, j'oubliais de vous dire;
avez-vous appris?

[5]--Quoi donc?

--La mort de notre pro-recteur Zahn!

--Et que nous importe cela?

--Oui, mais prenez garde, prenez garde, si vos papiers
ne sont pas en regle. Demain a huit heures, on viendra
[10]vous les demander. On arrete tant de monde, tant de
monde depuis quinze jours! Le pro-recteur a ete assassine
dans la bibliotheque du cloitre Saint-Christophe hier
soir. La semaine derniere on a pareillement assassine le
vieux sacrificateur Ulmet Elias, de la rue des Juifs!
[15]Quelques jours avant, on a tue la vieille Christina Haas et le
marchand d'agates Seligmann! Ainsi, mon pauvre Kasper,
fit-elle tendrement, veille bien sur toi, et que tous vos
papiers soient en ordre."

Tandis qu'elle parlait, on criait toujours d'en bas:
[20]"Annette! Annette! viendras-tu? Oh! la malheureuse,
qui me laisse toute seule!"

Et les cris des buveurs s'entendaient aussi, demandant
du vin, de la biere, du jambon, des saucisses. Il fallut
bien partir. Annette descendit en courant comme elle
[25]etait venue, et repondant de sa voix douce:

"Mon Dieu!... mon Dieu!... qu'y a-t-il donc, madame,
pour crier de la sorte?... Ne croirait-on pas que le feu est
dans la maison!..."

Wilfrid alla refermer la porte, et, ayant repris sa place,
[30]nous nous regardames, non sans quelque inquietude.

"Voila de singulieres nouvelles, dit-il... Au moins tes
papiers sont-ils en regle?

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--Sans doute."

Et je lui fis voir mon livret.

"Bon, le mien est la... Je l'ai fait viser avant de partir
...Mais c'est egal, tous ces meurtres ne nous annoncent
[5]rien de bon... Je crains que nous ne fassions pas nos
affaires ici... Bien des familles sont dans le deuil... et
d'ailleurs les ennuis, les inquietudes...

--Bah! tu vois tout en noir," lui dis-je.

Nous continuames a causer de ces evenements etranges
[10]jusque passe minuit. Le feu de notre petit poele eclairait
toute la chambre. De temps en temps une souris attiree
par la chaleur glissait comme une fleche le long du mur.
On entendait le vent s'engouffrer dans les hautes cheminees
et balayer la poussiere de neige des gouttieres. Je songeais
[15]a Annette. Le silence s'etait retabli.

Tout a coup Wilfrid, otant sa veste, s'ecria:

"Il est temps de dormir... Mets encore une buche au
fourneau et couchons-nous.

--Oui, c'est ce que nous avons de mieux a faire."

[20]Ce disant, je tirai mes bottes, et deux minutes apres
nous etions etendus sur la paillasse, la couverture tiree
jusqu'au menton, un gros rondin sous la tete pour oreiller.
Wilfrid ne tarda point a s'endormir. La lumiere du petit
poele allait et venait... Le vent redoublait au dehors...
[25]et, tout en revant, je m'endormis a mon tour comme un
bienheureux.

Vers deux heures du matin je fus eveille par un bruit
inexplicable; je crus d'abord que c'etait un chat courant
sur les gouttieres; mais ayant mis l'oreille contre les
[30]bardeaux, mon incertitude ne fut pas longue: quelqu'un
marchait sur le toit.

Je poussai Wilfrid du coude pour l'eveiller.

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"Chut!" fit-il en me serrant la main.

Il avait entendu comme moi. La flamme jetait alors
ses dernieres lueurs, qui se debattaient contre la muraille
decrepite. J'allais me lever, quand, d'un seul coup, la
[5]petite fenetre, fermee par un fragment de brique, fut
poussee et s'ouvrit: une tete pale, les cheveux roux, les
yeux phosphorescents, les joues fremissantes, parut...,
regardant a l'interieur. Notre saisissement fut tel que
nous n'eumes pas la force de jeter un cri. L'homme passa
[10]une jambe, puis l'autre, par la lucarne et descendit dans
notre grenier avec tant de prudence, que pas un atome ne
bruit sous ses pas.

Cet homme, large et rond des epaules, court, trapu, la
face crispee comme celle d'un tigre a l'affut, n'etait autre
[15]que le personnage bonasse qui nous avait donne des conseils
sur la route de Heidelberg. Que sa physionomie nous
parut changee alors! Malgre le froid excessif, il etait en
manches de chemise; il ne portait qu'une simple culotte
serree autour des reins, des bas de laine et des souliers a
[20]boucles d'argent. Un long couteau tache de sang brillait
dans sa main.

Wilfrid et moi nous nous crumes perdus... Mais lui
ne parut pas nous voir dans l'ombre oblique de la mansarde,
quoique la flamme se fut ranimee au courant d'air glacial
[25]de la lucarne. Il s'accroupit sur un escabeau et se prit a
grelotter d'une facon bizarre... subitement ses yeux, d'un
vert jaunatre, s'arreterent sur moi..., ses narines se
dilaterent..., il me regarda plus d'une longue minute...
Je n'avais plus une goutte de sang dans les veines! Puis,
[30]se tournant vers le poele, il toussa d'une voix rauque,
pareille a celle d'un chat, sans qu'un seul muscle de sa face
tressaillit. Il tira du gousset de sa culotte une grosse

Page 147

montre, fit le geste d'un homme qui regarde l'heure, et,
soit distraction ou tout autre motif, il la deposa sur la
table. Enfin, se levant comme incertain, il considera la
lucarne, parut hesiter et sortit, laissant la porte ouverte
[5]tout au large.

Je me levai aussitot pour pousser le verrou, mais deja
les pas de l'homme criaient dans l'escalier a deux etages
en dessous. Une curiosite invincible l'emporta sur ma
terreur, et, comme je l'entendais ouvrir une fenetre donnant
[10]sur la cour, moi-meme je m'inclinai vers la lucarne
de l'escalier en tourelle du meme cote. La cour de cette
hauteur etait profonde comme un puits; un mur, haut de
cinquante a soixante pieds, la partageait en deux. Sa
crete partait de la fenetre que l'assassin venait d'ouvrir, et
[15]s'etendait en ligne droite, sur le toit d'une vaste et sombre
demeure en face. Comme la lune brillait entre de grands
nuages charges de neige, je vis tout cela d'un coup d'oeil,
et je fremis en apercevant l'homme fuir sur la haute muraille,
la tete penchee en avant et son long couteau a la
[20]main, tandis que le vent soufflait avec des sifflements
lugubres.

Il gagna le toit en face et disparut dans une lucarne.
Je croyais rever. Pendant quelques instants je restai
la, bouche beante, la poitrine nue, les cheveux flottants,
[25]sous le gresil qui tombait du toit. Enfin, revenant de ma
stupeur, je rentrai dans notre reduit et trouvai Wilfrid,
qui me regarda tout hagard et murmurant une
priere a voix basse. Je m'empressai de remettre du
bois au fourneau, de passer mes habits et de fermer le
[30]verrou.

"Eh bien? demanda mon camarade en se levant.

--Eh bien! lui repondis-je, nous en sommes rechappes

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...Si cet homme ne nous a pas vus, c'est que Dieu ne veut
pas encore notre mort.

--Oui, fit-il... oui! c'est l'un des assassins dont nous
parlait Annette... Grand Dieu!... quelle figure... et
[5]quel couteau!"

Il retomba sur la paillasse... Moi, je vidai d'un trait ce
qui restait de vin dans la cruche, et comme le feu s'etait
ranime, que la chaleur se repandait de nouveau dans la
chambre, et que le verrou me paraissait solide, je repris
[10]courage.

Pourtant, la montre etait la... l'homme pouvait revenir
la chercher!... Cette idee nous glaca d'epouvante.

"Qu'allons-nous faire, maintenant? dit Wilfrid. Notre
plus court serait de reprendre tout de suite le chemin de la
[15]Foret Noire!

--Pourquoi?

--Je n'ai plus envie de jouer de la contre-basse...
Arrangez-vous comme vous voudrez.

--Mais pourquoi donc? Qu'est-ce qui nous force a
[20]partir? Avons-nous commis un crime?

--Parle bas... parle bas... fit-il... Rien que ce mot
crime, si quelqu'un l'entendait, pourrait nous faire prendre
...De pauvres diables comme nous servent d'exemples
aux autres... On ne regarde pas longtemps s'ils commettent
[25]des crimes... Il suffit qu'on trouve cette montre
ici...

--Ecoute, Wilfrid, lui dis-je, il ne s'agit pas de perdre
la tete. Je veux bien croire qu'un crime a ete commis ce
soir dans notre quartier... Oui, je le crois... c'est meme
[30]tres-probable... mais, en pareille circonstance, que doit
faire un honnete homme? Au lieu de fuir, il doit aider la
justice, il doit...

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--Et comment, comment l'aider?

--Le plus simple sera de prendre la montre et d'aller la
remettre demain au grand bailli, en lui racontant ce qui
s'est passe.

[5]--Jamais... jamais... je n'oserai toucher cette
montre!

--Eh bien! moi, j'irai. Couchons-nous et tachons de
dormir encore s'il est possible.

--Je n'ai plus envie de dormir.

[10]--Alors, causons... allume ta pipe... attendons le
jour... Il Y a peut-etre encore du monde a l'auberge...
si tu veux, nous descendrons.

--J'aime mieux rester ici.

--Soit!"

[15]Et nous reprimes notre place au coin du feu.
Le lendemain, des que le jour parut, j'allai prendre la
montre sur la table. C'etait une montre tres-belle, a
double cadran marquait les heures, l'autre les minutes.
Wilfrid parut plus rassure.

[20]"Kasper, me dit-il, toute reflexion faite, il convient
mieux que j'aille voir le bailli. Tu es trop jeune pour
entrer dans de telles affaires... Tu t'expliquerais mal!

--C'est comme tu voudras.

--Oui, il paraitrait bien etrange qu'un homme de mon
[25]age envoyat un enfant.

--Bien... bien... je comprends, Wilfrid"

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