Review: Gritty debut novel 'Nowhere' follows a teen runaway to some very real places
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Clenched fists and AK-47s
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Decoding the Heavens: Solving the Mystery of the World's First Computer by Jo Marchant review
It may sound like faint praise to say that Nami Mun writes with strong verbs, but given the overwrought, undercooked prose of the 'literary' novels that all too often emerge from today's creative writing programs, a simple, inventive verb choice is a

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Contes Francais written by Douglas Labaree Buffum

D >> Douglas Labaree Buffum >> Contes Francais

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Les trois amis de Toine riaient a suffoquer, toussant,
[20]eternuant, poussant des cris, et le gros homme effare
parait les attaques de sa femme avec prudence, pour ne
point casser encore les cinq oeufs qu'il avait de l'autre cote.

III

Toine fut vaincu. Il dut couver, il dut renoncer aux
parties de domino, renoncer a tout mouvement, car la
[25]vieille le privait de nourriture avec ferocite chaque fois
qu'il cassait un oeuf.

Il demeurait sur le dos, l'oeil au plafond, immobile, les
bras souleves comme des ailes, echauffant contre lui les
germes de volailles enfermes dans les coques blanches.

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Il ne parlait plus qu'a voix basse comme s'il eut craint
le bruit autant que le mouvement, et il s'inquietait de la
couveuse jaune qui accomplissait dans le poulailler la
meme besogne que lui.

[5]Il demandait a sa femme:

--La jaune a-t-elle mange la nuit?

Et la vieille allait de ses poules a son homme, et de son
homme a ses poules, obsedee, possedee par la preoccupation
des petits poulets qui murissaient dans le lit et dans
[10]le nid.

Les gens du pays qui savaient l'histoire s'en venaient,
curieux et serieux, prendre des nouvelles de Toine. Ils
entraient a pas legers comme on entre chez les malades et
demandaient avec interet:

[15]-~Eh bien! ca va-t-il?

Toine repondait:

--Pour aller, ca va, mais j'ai maujeure tant que ca
m'echauffe. J'ai des fremis qui me galopent sur la peau.
Or, un matin, sa femme entra tres emue et declara:

[20]--La jaune en a sept. Y avait trois oeufs de mauvais.
Toine sentit battre son coeur. -Combien en aurait-il,
lui?

Il demanda:

--Ce sera tantot?--avec une angoisse de femme qui
[25]va devenir mere.

La vieille repondit d'un air furieux, torturee par la
crainte d'un insucces:

--Faut croire!

Ils attendirent. Les amis prevenus que les temps
[30]etaient proches arriverent bientot inquiets eux-memes.

On en jasait dans les maisons. On allait s'informer aux
portes voisines.

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Vers trois heures, Toine s'assoupit. Il dormait maintenant
la moitie des jours. Il fut reveille soudain par
un chatouillement inusite sous le bras droit. Il y porta
aussitot la main gauche et saisit une bete couverte de
[5]duvet jaune, qui remuait dans ses doigts.

Son emotion fut telle, qu'il se mit a pousser des cris, et
il lacha le poussin qui courut sur sa poitrine. Le cafe
etait plein de monde. Les buveurs se precipiterent, envahirent
la chambre, firent cercle comme autour d'un
[10]saltimbanque, et la vieille etant arrivee cueillit avec
precaution la bestiole blottie sous la barbe de son mari.

Personne ne parlait plus. C'etait par un jour chaud
d'avril. On entendait par la fenetre ouverte glousser la
poule jaune appelant ses nouveau-nes.

[15]Toine, qui suait d'emotion, d'angoisse, d'inquietude,
murmura:

--J'en ai encore un sous le bras gauche, a c't'heure.

Sa femme plongea dans le lit sa grande main maigre, et
ramena un second poussin, avec des mouvements
[20]soigneux de sage-femme.

Les voisins voulurent le voir. On se le repassa en le considerant
attentivement comme s'il eut ete un phenomene.
Pendant vingt minutes, il n'en naquit pas, puis quatre
sortirent en meme temps de leurs coquilles.

[25]Ce fut une grande rumeur parmi les assistants. Et
Toine sourit, content de son succes, commencant a
s'enorgueillir de cette paternite singuliere. On n'en avait
pas souvent vu comme lui, tout de meme! C'etait un
drole d'homme, vraiment!

[30]Il declara:

--Ca fait six. Nom de nom que bapteme!

Et un grand rire s'eleva dans le public. D'autres

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personnes emplissaient le cafe. D'autres encore attendaient
devant la porte. On se demandait:

--Combien qu'i en a?

--Yen a six.

[5]--La mere Toine portait a la poule cette famille nouvelle,
et la poule gloussait eperdument, herissait ses plumes,
ouvrait les ailes toutes grandes pour abriter la troupe
grossissante de ses petits.

--En v'la encore un! cria Toine.

[10]Il s'etait trompe, il y en avait trois! Ce fut un
triomphe! Le dernier creva son enveloppe a sept heures
du soir. Tous les oeufs etaient bons! Et Toine affole de
joie, delivre, glorieux, baisa sur le dos le frele animal,
faillit l'etouffer avec ses levres. Il voulut le garder dans
[15]son lit, celui-la, jusqu'au lendemain, saisi par une
tendresse de mere pour cet etre si petiot qu'il avait donne
a la vie; mais la vieille l'emporta comme les autres sans
ecouter les supplications de son homme.

Les assistants, ravis, s'en allerent en devisant de
[20]l'evenement, et Horslaville reste le dernier, demanda:

--Dis donc, pe Toine, tu m'invites a fricasser l'premier,
pas vrai?

A cette idee de fricassee, le visage de Toine s'illumina,
et le gros homme repondit:

[25]--Pour sur que je t'invite, mon gendre.

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LE PERE MILON

Depuis un mois, le large soleil jette aux champs sa
flamme cuisante. La vie radieuse eclot sous cette averse
de feu; la terre est verte a perte de vue. Jusqu'aux bords
de l'horizon, le ciel est bleu. Les fermes normandes
[5]semees par la plaine semblent, de loin, de petits bois,
enfermees dans leur ceinture de hetres elances. De pres,
quand on ouvre la barriere vermoulue, on croit voir un
jardin geant, car tous les antiques pommiers, osseux
comme les paysans, sont en fleur. Les vieux troncs noirs,
[10]crochus, tortus, alignes par la cour, etalent sous le ciel
leurs domes eclatants, blancs et roses. Le doux parfum
de leur epanouissement se mele aux grasses senteurs des
tables ouvertes et aux vapeurs du fumier qui fermente,
couvert de poules.

[15]Il est midi. La famille dine a l'ombre du poirier plante
devant la porte: le pere, la mere; les quatre enfants, les
deux servantes et les trois valets. On ne parle guere. On
mange la soupe, puis on decouvre le plat de fricot plein
de pommes de terre au lard.

[20]De temps en temps, une servante se leve et va remplir
au cellier la cruche au cidre.

L'homme, un grand gars de quarante ans, contemple,
contre sa maison, une vigne restee nue, et courant, tordue
comme un serpent, sous les volets, tout le long du mur.

[25]Il dit enfin: "La vigne au pere bourgeonne de bonne
heure c't'annee. P't-etre qu'a donnera."

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La femme aussi se retourne et regarde, sans dire un mot.

Cette vigne est plantee juste a la place ou le pere a ete
fusille.

*
* *

C'etait pendant la guerre de 1870. Les Prussiens
[5]occupaient tout le pays. Le general Faidherbe, avec l'armee
du Nord, leur tenait tete.

Or l'etat-major prussien s'etait poste dans cette ferme.
Le vieux paysan qui la possedait, le pere Milon, Pierre,
les avait recus et installes de son mieux.

[10]Depuis un mois l'avant-garde allemande restait en
observation dans le village. Les Francais demeuraient
immobiles, a dix lieues de la; et cependant, chaque nuit,
des uhlans disparaissaient.

Tous les eclaireurs isoles, ceux qu'on envoyait faire des
[15]rondes, alors qu'ils partaient a deux ou trois seulement,
ne rentraient jamais.

On les ramassait morts, au matin, dans un champ, au
bord d'une cour, dans un fosse. Leurs chevaux eux-memes
gisaient le long des routes, egorges d'un coup de
[20]sabre.

Ces meurtres semblaient accomplis par les memes
hommes, qu'on ne pouvait decouvrir.

Le pays fut terrorise. On fusilla des paysans sur une
simple denonciation, on emprisonna des femmes; on voulut
[25]obtenir, par la peur, des revelations des enfants. On ne
decouvrit rien.

Mais voila qu'un matin, on apercut le pere Milon etendu
dans son ecurie, la figure coupee d'une balafre.

Deux uhlans eventres furent retrouves a trois kilometres
[30]de la ferme. Un d'eux tenait encore a la main son
arme ensanglantee. Il s'etait battu, defendu.

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Un conseil de guerre ayant ete aussitot constitue, en
plein air, devant la ferme, le vieux fut amene.

Il avait soixante-huit ans. Il etait petit, maigre, un peu
tors, avec de grandes mains pareilles a des pinces de crabe.
[5]Ses cheveux ternes, rares et legers comme un duvet de
jeune canard, laissaient voir partout la chair du crane.
La peau brune et plissee du cou montrait de grosses veines
qui s'enfoncaient sous les machoires et reparaissaient aux
tempes. Il passait dans la contree pour avare et difficile
[10]en affaires.

On le placa debout, entre quatre soldats, devant la
table de cuisine tiree dehors. Cinq officiers et le colonel
s'assirent en face de lui.

Le colonel prit la parole en francais.

[15]--Pere Milon, depuis que nous sommes ici, nous n'avons
eu qu'a nous louer de vous. Vous avez toujours ete complaisant
et meme attentionne pour nous. Mais aujourd'hui
une accusation terrible pese sur vous, et il faut que la
lumiere se fasse. Comment avez-vous recu la blessure que
[20]vous portez sur la figure?

Le paysan ne repondit rien.

Le colonel reprit:

--Votre silence vous condamne, pere Milon. Mais je
veux que vous me repondiez, entendez-vous? Savez-vous
[25]qui a tue les deux uhlans qu'on a trouves ce matin pres du
Calvaire?

Le vieux articula nettement:

--C'est me.

Le colonel, surpris, se tut une seconde, regardant
[30]fixement le prisonnier. Le pere Milon demeurait impassible,
avec son air abruti de paysan, les yeux baisses comme s'il
eut parle a son cure. Une seule chose pouvait reveler un

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trouble interieur, c'est qu'il avalait coup sur coup sa
salive, avec un effort visible, comme si sa gorge eut ete
tout a fait etranglee.

La famille du bonhomme, son fils Jean, sa bru et deux
[5]petits enfants se tenaient a dix pas en arriere, effares et
consternes.

Le colonel reprit:

--Savez-vous aussi qui a tue tous les eclaireurs de notre
armee qu'on retrouve chaque matin, par la campagne,
[10]depuis un mois?

Le vieux repondit avec la meme impassibilite de brute:

--C'est me.

~-C'est vous qui les avez tues tous?

--Tretous, oui, c'est me.

[15]--Vous seul?

--Me seul.

--Dites-moi comment vous vous y preniez.

Cette fois l'homme parut emu; la necessite de parler
longtemps le genait visiblement. Il balbutia:

[20]-Je sais-ti, me? J'ai fait ca comme ca s'trouvait.

Le colonel reprit:

--Je vous previens qu'il faudra que vous me disiez
tout. Vous ferez donc bien de vous decider immediatement.
Comment avez-vous commence?

[25]L'homme jeta un regard inquiet sur sa famille attentive
derriere lui. Il hesita un instant encore, puis, tout a coup,
se decida.

--Je r'venais un soir, qu'il etait p't-etre dix heures, le
lend'main que vous etiez ici. Vous, et pi vos soldats,
vous m'aviez pris pour pu de chinquante ecus de fourrage
avec une vaque et deux moutons. Je me dis: Tant qu'i
me prendront de fois vingt ecus, tant que je leur y revaudrai

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ca. Et pi j'avais d'autres choses itou su l'coeur, que
j'vous dirai. V'la qu'j'en apercois un d'vos cavaliers qui
fumait sa pipe su mon fosse, derriere ma grange. J'allai
decrocher ma faux et je r'vins a p'tits pas par derriere,
[5]qu'il n'entendit seulement rien. Et j'li coupai la tete
d'un coup, d'un seul, comme un epi, qu'il n'a pas seulement
dit "ouf!" Vous n'auriez qu'a chercher au fond d'la mare;
vous le trouveriez dans un sac a charbon, avec une pierre
de la barriere.

[10]"J'avais mon idee. J'pris tous ses effets d'puis les
bottes jusqu'au bonnet et je les cachai dans le four a
platre du bois Martin, derriere la cour."

Le vieux se tut. Les officiers, interdits, se regardaient.
L'interrogatoire recommenca; et voici ce qu'ils apprirent:

* * *

[15]Une fois son meurtre accompli, l'homme avait vecu avec
cette pensee: "Tuer des Prussiens!" Il les haissait d'une
haine sournoise et acharnee de paysan cupide et patriote
aussi. Il avait son idee, comme il disait. Il attendit
quelques jours.

[20]On le laissait libre d'aller et de venir, d'entrer et de
sortir a sa guise, tant il s'etait montre humble envers les
vainqueurs, soumis et complaisant. Or il voyait, chaque
soir, partir les estafettes; et il sortit, une nuit, ayant
entendu le nom du village ou se rendaient les cavaliers, et
[25]ayant appris, dans la frequentation des soldats, les quelques
mots d'allemand qu'il lui fallait.

Il sortit de sa cour, se glissa dans le bois, gagna le four
a platre, penetra au fond de la longue galerie et, ayant
retrouve par terre les vetements du mort, il s'en vetit.

[30]Alors il se mit a roder par les champs, rampant, suivant

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les talus pour se cacher, ecoutant les moindres bruits,
inquiet comme un braconnier.

Lorsqu'il crut l'heure arrivee, il se rapprocha de la route
et se cacha dans une broussaille. Il attendit encore.
[5]Enfin, vers minuit, un galop de cheval sonna sur la terre
dure du chemin. L'homme mit l'oreille a terre pour
s'assurer qu'un seul cavalier s'approchait, puis il
s'appreta.

Le uhlan arrivait au grand trot, rapportant des depeches.
[10]Il allait, l'oeil en eveil, l'oreille tendue. Des qu'il ne fut
plus qu'a dix pas, le pere Milon se traina en travers de la
route en gemissant: "_Hilfe! Hilfe!_ A l'aide, a l'aide!"
Le cavalier s'arreta, reconnut un Allemand demonte, le
crut blesse, descendit de cheval, s'approcha sans soupconner
[15]rien, et, comme il se penchait sur l'inconnu, il recut au
milieu du ventre la longue lame courbee du sabre. Il
s'abattit, sans agonie, secoue seulement par quelques frissons
supremes.

Alors le Normand, radieux, d'une joie muette de vieux
[20]paysan, se releva, et, pour son plaisir, coupa la gorge du
cadavre. Puis, il le traina jusqu'au fosse et l'y jeta.

Le cheval, tranquille, attendait son maitre. Le pere
Milon se mit en selle, et il partit au galop a travers les
plaines.

[25]Au bout d'une heure, il apercut encore deux uhlans
cote a cote qui rentraient au quartier. Il alla droit sur
eux, criant encore: "_Hilfe! Hilfe!_" Les Prussiens le
laissaient venir, reconnaissant l'uniforme, sans mefiance.
aucune. Et il passa, le vieux, comme un boulet entre les
[30]deux, les abattant l'un et l'autre avec son sabre et un
revolver.

Puis il egorgea les chevaux, des chevaux allemands!

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Puis il rentra doucement au four a platre et cacha un
cheval au fond de la sombre galerie. Il y quitta son uniforme,
reprit ses hardes de gueux et, regagnant son lit,
dormit jusqu'au matin.

[5]Pendant quatre jours, il ne sortit pas, attendant la fin
de l'enquete ouverte; mais, le cinquieme jour, il repartit,
et tua encore deux soldats par le meme stratageme. Des
lors, il ne s'arreta plus. Chaque nuit, il errait, il rodait a
l'aventure, abattant des Prussiens tantot ici, tantot la,
[10]galopant par les champs deserts, sous la lune, uhlan perdu,
chasseur d'hommes. Puis, sa tache finie, laissant derriere
lui des cadavres couches le long des routes, le vieux cavalier
rentrait cacher au fond du tour a platre son cheval et son
uniforme.

[15]Il allait vers midi, d'un air tranquille, porter de l'avoine
et de l'eau a sa monture restee au fond du souterrain, et
il la nourrissait a profusion, exigeant d'elle un grand
travail.

Mais, la veille, un de ceux qu'il avait attaques se tenait
[20]sur ses gardes et avait coupe d'un coup de sabre la figure
du vieux paysan.

Il les avait tues cependant tous les deux! Il etait
revenu encore, avait cache le cheval et repris ses humbles
habits; mais, en rentrant, une faiblesse l'avait saisi et il
[25]s'etait traine jusqu'a l'ecurie, ne pouvant plus gagner la
maison.

On l'avait trouve la tout sanglant, sur la paille. ..

* * *

Quand il eut fini son recit, il releva soudain la tete et
regarda fierement les officiers prussiens.

[30]Le colonel, qui tirait sa moustache, lui demanda:

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--Vous n'avez plus rien a dire?

--Non, pu rien; l'compte est juste: j'en ai tue seize, pas
un de pus, pas un de moins.

--Vous savez que vous allez mourir?

[5]--J'vous ai pas d'mande de grace.

--Avez-vous ete soldat?

--Oui. J'ai fait campagne, dans le temps. Et puis,
c'est vous qu'avez tue mon pere, qu'etait soldat de
l'Empereur premier. Sans compter que vous avez tue mon
[10]fils cadet, Francois, le mois dernier, aupres d'Evreux. Je
vous en devais, j'ai paye. Je sommes quittes.

Les officiers se regardaient.

Le vieux reprit:

--Huit pour mon pere, huit pour mon fieu, je sommes
[15]quittes. J'ai pas ete vous chercher querelle, me! J'vous
connais point! J'sais pas seulement d'ou qu'vous v'nez.
Vous v'la chez me, que vous y commandez comme si
c'etait chez vous. Je m'suis venge su l's autres. J'm'en
r'pens point.

[20]Et, redressant son torse ankylose, le vieux croisa ses
bras dans une pose d'humble heros.

Les Prussiens se parlerent bas longtemps. Un capitaine,
qui avait aussi perdu son fils, le mois dernier, defendait ce
gueux magnanime.

[25]Alors le colonel se leva et, s'approchant du pere Milon,
baissant la voix:

--Ecoutez, le vieux, il y a peut-etre un moyen de vous
sauver la vie, c'est de...

Mais le bonhomme n'ecoutait point, et, les yeux plantes
[30]droit sur l'officier vainqueur, tandis que le vent agitait les
poils follets de son crane, il fit une grimace affreuse qui
crispa sa maigre face toute coupee par la balafre, et,

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gonflant sa poitrine, il cracha, de toute sa force, en pleine
figure du Prussien.

Le colonel, affole, leva la main, et l'homme, pour la
seconde fois, lui cracha par la figure.

[5]Tous les officiers s'etaient dresses et hurlaient des ordres
en meme temps.

En moins d'une minute, le bonhomme, toujours impassible,
fut colle contre le mur et fusille, alors qu'il envoyait
des sourires a Jean, son fils aine; a sa bru et aux deux petits,
[10]qui regardaient, eperdus.


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DAUDET

LE CURE DE CUCUGNAN

Tous les ans, a la Chandeleur, les poetes provencaux
publient en Avignon un joyeux petit livre rempli jusqu'aux
bords de beaux vers et de jolis contes. Celui de cette
annee m'arrive a l'instant, et j'y trouve un adorable
[5]fabliau que je vais essayer de vous traduire en l'abregeant
un peu... Parisiens, tendez vos mannes. C'est de la
fine fleur de farine provencale qu'on va vous servir cette
fois...

........................................................

L'abbe Martin etait cure... de Cucugnan.

[10]Bon comme le pain, franc comme l'or, il aimait
paternellement ses Cucugnanais; pour lui, son Cucugnan aurait
ete le paradis sur terre, si les Cucugnanais lui avaient
donne un peu plus de satisfaction. Mais, helas! les
araignees filaient dans son confessionnal, et, le beau jour
[15]de Paques, les hosties restaient au fond de son saint-ciboire.
Le bon pretre en avait le coeur meurtri, et toujours
il demandait a Dieu la grace de ne pas mourir avant
d'avoir ramene au bercail son troupeau disperse.

Or, vous allez voir que Dieu l'entendit.

[20]Un dimanche, apres l'Evangile, M. Martin monta en
chaire.

......................................................

--Mes freres, dit-il, vous me croirez si vous voulez:
l'autre nuit, je me suis trouve, moi miserable pecheur, a
la porte du paradis.

Page 112

"Je frappai: saint Pierre m'ouvrit!

"-- Tiens! c'est vous, mon brave monsieur Martin, me
fit-il; quel bon vent...? et qu'y a-t-il pour votre service?

"-- Beau saint Pierre, vous qui tenez le grand livre et
[5]la clef, pourriez-vous me dire, si je ne suis pas trop curieux,
combien vous avez de Cucugnanais en paradis?

"--Je n'ai rien a vous refuser, monsieur Martin; asseyez-vous,
nous allons voir la chose ensemble.

"Et saint Pierre prit son gros livre, l'ouvrit, mit ses
[10]besicles:

"- Voyons un peu: Cucugnan, disons-nous. Cu...
Cu. ..Cucugnan. Nous y sommes. Cucugnan... Mon
brave monsieur Martin, la page est toute blanche. Pas
une ame. ..Pas plus de Cucugnanais que d'aretes dans
[15]une dinde.

"--Comment! Personne de Cucugnan ici? Personne?
Ce n'est pas possible! Regardez mieux...

"--Personne, saint homme. Regardez vous-meme, si
vous croyez que je plaisante.

[20]"Moi, pecaire! je frappais des pieds, et, les mains jointes,
je criais misericorde. Alors, saint Pierre:

"--Croyez-moi, monsieur Martin, il ne faut pas ainsi
vous mettre le coeur a l'envers, car vous pourriez en avoir
quelque mauvais-coup de sang. Ce n'est pas votre faute,
[25]apres tout. Vos Cucugnanais, voyez-vous, doivent faire
a coup sur leur petite quarantaine en purgatoire.

"-Ah! par charite, grand saint Pierre! faites que je
puisse au moins les voir et les consoler.

"- Volontiers, mon ami... Tenez, chaussez vite ces
[30]sandales, car les chemins ne sont pas beaux de reste...
Voila qui est bien... Maintenant, cheminez droit devant
vous. Voyez~vous la-bas, au fond, en tournant? Vous

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trouverez une porte d'argent toute constellee de croix
noires... a main droite... Vous frapperez, on vous
ouvrira... Adessias! Tenez-vous sain et gaillardet.

...................................................

"Et je cheminai... je cheminai! Quelle battue! j'ai
[5]la chair de poule, rien que d'y songer. Un petit sentier,
plein de ronces, d'escarboucles qui luisaient et de serpents
qui sifflaient, m'amena jusqu'a la porte d'argent.

"--Pan! pan!

"--Qui frappe? me fait une voix rauque et dolente.

[10]"--Le cure de Cucugnan.

"--De...?

"--De Cucugnan.

"--Ah!... Entrez.

"J'entrai. Un grand bel ange, avec des ailes sombres
[15]comme la nuit, avec une robe resplendissante comme le
jour, avec une clef de diamant pendue a sa ceinture, ecrivait,
cra-cra, dans un grand livre plus gros que celui de
saint Pierre...

"--Finalement, que voulez-vous et que demandez-vous?
[20]dit l'ange.

"--Bel ange de Dieu, je veux savoir,--je suis bien
curieux peut-etre,--si vous avez ici les Cucugnanais.

"--Les...?

"--Les Cucugnanais, les gens de Cucugnan... que
[25]c'est moi qui suis leur prieur.

"--Ah! l'abbe Martin, n'est-ce pas?

"--Pour vous servir, monsieur l'ange.

"--Vous dites donc Cucugnan...

"Et l'ange ouvre et feuillette son grand livre,

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mouillant son doigt de salive pour que le feuillet glisse
mieux...

"--Cucugnan, dit-il poussant un long soupir... Monsieur
Martin, nous n'avons en purgatoire personne de
[5]Cucugnan.

"--Jesus! Marie! Joseph! personne de Cucugnan en
purgatoire! O grand Dieu! ou sont-ils donc?

"--Eh! saint homme, ils sont en paradis. Ou diantre
voulez-vous qu'ils soient?

[10]"--Mais j'en viens, du paradis...

"--Vous en venez!!... Eh bien?

"--Eh bien! ils n'y sont pas!... Ah! bonne mere des
anges!...

"--Que voulez-vous, monsieur le cure? s'ils ne sont ni
[15]en paradis ni en purgatoire, il n'y a pas de milieu, ils
sont....

"--Sainte croix! Jesus, fils de David! Ai! ai! ai! est-il
possible?... Serait-ce un mensonge du grand saint Pierre?
...Pourtant je n'ai pas entendu chanter le coq!... Ai
[20]pauvres nous! comment irai-je en paradis si mes
Cucugnanais n'y sont pas?

"--Ecoutez, mon pauvre monsieur Martin, puisque
vous voulez, coute que coute, etre sur de tout ceci, et voir
de vos yeux de quoi il retourne, prenez ce sentier, filez
[25]en courant, si vous savez courir... Vous trouverez, a
gauche, un grand portail. La, vous vous renseignerez sur
tout. Dieu vous le donne!

"Et l'ange ferma la porte.

"C'etait un long sentier tout pave de braise rouge. Je
[30]chancelais comme si j'avais bu; a chaque pas, je

Page 115

trebuchais; j'etais tout en eau, chaque poil de mon corps avait
sa goutte de sueur, et je haletais de soif... Mais, ma foi,
grace aux sandales que le bon saint Pierre m'avait pretees,
je ne me brulai pas les pieds.

[5]"Quand j'eus fait assez de faux pas clopin-clopant, je
vis a ma main gauche une porte... non, un portail, un
enorme portail, tout baillant, comme la porte d'un grand
four. Oh! mes enfants, quel spectacle! La on ne demande
pas mon nom; la, point de registre. Par fournees et a
[10]pleine porte, on entra la, mes freres, comme le dimanche
vous entrez au cabaret.

"Je suais a grosses gouttes, et pourtant j'etais transi,
j'avais le frisson. Mes cheveux se dressaient. Je sentais
le brule, la chair rotie, quelque chose comme l'odeur qui
[15]se repand dans notre Cucugnan quand Eloy, le marechal,
brule pour la ferrer la botte d'un vieil ane. Je perdais
haleine dans cet air puant et embrase; j'entendais une
clameur horrible, des gemissements, des hurlements et des
jurements.

[20]"--Eh bien! entres-tu ou n'entres~tu pas, toi?
me fait, en me piquant de sa fourche, un demon
cornu.

"--Moi? Je n'entre pas. Je suis un ami de Dieu.

"--Tu es un ami de Dieu... Eh! b... de teigneux!
[25]que viens-tu faire ici?...

"--Je viens... Ah! ne m'en parlez pas, que je ne puis
plus me tenir sur mes jambes... Je viens... je viens de
loin... humblement vous demander... si... si, par
coup de hasard... vous n'auriez pas ici... quelqu'un
[30]...quelqu'un de Cucugnan...

"--Ah! feu de Dieu! tu fais la bete, toi, comme si tu
ne savais pas que tout Cucugnan est ici. Tiens, laid

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corbeau, regarde, et tu verras comme nous les arrangeons ici,
tes fameux Cucugnanais...

..........................................................

"Et je vis, au milieu d'un epouvantable tourbillon de
flamme:

[5]"Le long Coq-Galine,--vous l'avez tous connu, mes
freres,--Coq-Galine, qui se grisait si souvent, et si souvent
secouait les puces a sa pauvre Clairon.

"Je vis Catarinet... cette petite gueuse... avec son
nez en l'air... qui couchait toute seule a la grange... Il
[10]vous en souvient, mes droles!... Mais passons, j'en ai
trop dit.

"Je vis Pascal Doigt-de-Poix, qui faisait son huile avec
les olives de M. Julien.

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