Contes Francais written by Douglas Labaree Buffum
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Et en un quart d'heure on eut apporte au commandant
vingt metres de gouttieres.
[5]Alors il fit pratiquer, avec mille precautions de prudence,
un petit trou rond dans le bord de la trappe, et, organisant
un conduit d'eau de la pompe a cette ouverture, il declara
d'un air enchante:
--Nous allons offrir a boire a messieurs les Allemands.
[10]Un hurrah frenetique d'admiration eclata suivi de
hurlements de joie et de rires eperdus. Et le commandant
organisa des pelotons de travail qui se relayeraient de
cinq minutes en cinq minutes. Puis il commanda:
--Pompez.
[15]Et le volant de fer ayant ete mis en branle, un petit
bruit glissa le long des tuyaux et tomba bientot dans la
cave, de marche en marche, avec un murmure de cascade,
un murmure de rocher a poissons rouges.
On attendit.
[20]Une heure s'ecoula, puis deux, puis trois.
Le commandant fievreux se promenait dans la cuisine,
collant son oreille a terre de temps en temps, cherchant a
deviner ce que faisait l'ennemi, se demandant s'il allait
bientot capituler.
[25]Il s'agitait maintenant, l'ennemi. On l'entendait remuer
les barriques, parler, clapoter.
Puis, vers huit heures du matin, une voix sortit du
soupirail:
--Che foule parle a monsieur l'officier francais.
[30]Lavigne repondit, de la fenetre, sans avancer trop la
tete:
--Vous rendez-vous?
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--Che me rends.
--Alors passez les fusils dehors.
Et on vit aussitot une arme sortir du trou et tomber
dans la neige, puis deux, trois, toutes les armes. Et la
[5]meme voix declara:
--Che n'ai blus. Tepechez-fous. Che suis noye.
Le commandant commanda:
--Cessez.
Le volant de la pompe retomba immobile.
[10]Et, ayant empli la cuisine de soldats qui attendaient,
l'arme au pied, il souleva lentement la trappe de chene.
Quatre tetes apparurent trempees, quatre tetes blondes
aux longs cheveux pales, et on vit sortir, l'un apres l'autre,
les six Allemands grelottants, ruisselants, effares.
[15]Ils furent saisis et garrottes. Puis, comme on craignait
une surprise, on repartit tout de suite, en deux convois,
l'un conduisant les prisonniers et l'autre conduisant
Maloison sur un matelas pose sur des perches.
Ils rentrerent triomphalement dans Rethel.
[20]M. Lavigne fut decore pour avoir capture une avant-garde
prussienne, et le gros boulanger eut la medaille
militaire pour blessure recue devant l'ennemi.
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LE BAPTEME
A Guillemet
Devant la porte de la ferme, les hommes endimanches
attendaient. Le soleil de mai versait sa claire lumiere sur
les pommiers epanouis, ronds comme d'immenses bouquets
blancs, roses et parfumes, et qui mettaient sur la cour
[5]entiere un toit de fleurs. Ils semaient sans cesse autour
d'eux une neige de petales menus, qui voltigeaient et
tournoyaient en tombant dans l'herbe haute, ou les pissenlits
brillaient comme des flammes, ou les coquelicots
semblaient des gouttes de sang.
[10]Une truie somnolait sur le bord du fumier, le ventre
enorme, les mamelles gonflees, tandis qu'une troupe de
petits porcs tournait autour, avec leur queue roulee comme
une corde.
Tout a coup, la-bas, derriere les arbres des fermes,
[15]la cloche de l'eglise tinta. Sa voix de fer jetait dans le
ciel joyeux son appel faible et lointain. Des hirondelles
filaient comme des fleches a travers l'espace bleu qu'enfermaient
les grands hetres immobiles. Une odeur d'etable
passait parfois, melee au souffle doux et sucre des
[20]pommiers.
Un des hommes debout devant la porte se tourna vera
la maison et cria:
--Allons, allons, Melina, v'la que ca sonne!
Il avait peut-etre trente ans. C'etait un grand paysan,
[25]que les longs travaux des champs n'avaient point encore
courbe ni deforme. Un vieux, son pere, noueux comme un
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tronc de chene, avec des poignets bossues et des jambes
torses, declara:
--Les femmes, c'est jamais pret, d'abord.
Les deux autres fils du vieux se mirent a rire, et l'un,
[5]se tournant vers le frere aine, qui avait appele le premier,
lui dit:
--Va les querir, Polyte. All' viendront point avant
midi.
Et le jeune homme entra dans sa demeure.
[10]Une bande de canards arretee pres des paysans se mit a
crier en battant des ailes; puis ils partirent vers la mare
de leur pas lent et balance.
Alors, sur la porte demeuree ouverte, une grosse femme
parut qui portait un enfant de deux mois, Les brides
[15]blanches de son haut bonnet lui pendaient sur le dos,
retombant sur un chale rouge, eclatant comme un incendie,
et le moutard, enveloppe de linges blancs, reposait sur le
ventre en bosse de la garde.
Puis la mere, grande et forte, sortit a son tour, a peine
[20]agee de dix-huit ans, fraiche et souriante, tenant le bras
de son homme. Et les deux grand'meres vinrent ensuite,
fanees ainsi que de vieilles pommes, avec une fatigue
evidente dans leurs reins forces, tournes depuis longtemps
par les patientes et rudes besognes. Une d'elles etait
[25]veuve; elle prit le bras du grand-pere, demeure devant la
porte, et ils partirent en tete du cortege, derriere l'enfant
et la sage-femme. Et le reste de la famille se mit en route
a la suite. Les plus jeunes portaient des sacs de papier
pleins de dragees.
[30]La-bas, la petite cloche sonnait sans repos, appelant de
toute sa force le frele marmot attendu. Des gamins
montaient sur les fosses; des gens apparaissaient aux
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barrieres; des filles de ferme restaient debout entre deux
seaux pleins de lait qu'elles posaient a terre pour regarder
le bapteme.
Et la garde, triomphante, portait son fardeau vivant,
[5]evitait les flaques d'eau dans les chemins creux, entre les
talus plantes d'arbres. Et les vieux venaient avec ceremonie,
marchant un peu de travers, vu l'age et les douleurs;
et les jeunes avaient envie de danser, et ils regardaient les
filles qui venaient les voir passer; et le pere et la mere
[10]allaient gravement, plus serieux, suivant cet enfant qui
les remplacerait, plus tard, dans la vie, qui continuerait
dans le pays leur nom, le nom des Dentu, bien connu par
le canton.
Ils deboucherent dans la plaine et prirent a travers les
[15]champs pour eviter le long detour de la route.
On apercevait l'eglise maintenant, avec son clocher
pointu. Une ouverture le traversait juste au-dessous du
toit d'ardoises; et quelque chose, remuait la-dedans, allant
et venant d'un mouvement vif, passant et repassant
[20]derriere l'etroite fenetre. C'etait la cloche qui sonnait
toujours, criant au nouveau-ne de venir, pour la premiere
fois, dans la maison du Bon Dieu.
Un chien s'etait mis a suivre. On lui jetait des dragees,
il gambadait autour des gens.
[25]La porte de l'eglise etait ouverte. Le pretre, un grand
garcon a cheveux rouges, maigre et fort, un Dentu aussi,
lui, oncle du petit, encore un frere du pere, attendait
devant l'autel. Et il baptisa suivant les rites son neveu
Prosper-Cesar, qui se mit a pleurer en goutant le sel
[30]symbolique.
Quand la ceremonie fut achevee, la famille demeura sur
le seuil pendant que l'abbe quittait son surplis; puis on se
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remit en route. On allait vite maintenant, car on pensait
au diner. Toute la marmaille du pays suivait, et, chaque
fois qu'on lui jetait une poignee de bonbons, c'etait une
melee furieuse, des luttes corps a corps, des cheveux arraches;
[5]et le chien aussi se jetait dans le tas pour ramasser
les sucreries, tire par la queue, par les oreilles, par les
pattes, mais plus obstine que les gamins.
La garde un peu lasse, dit a l'abbe qui marchait aupres
d'elle:
[10]-Dites donc, m'sieu le cure, si ca ne vous opposait
pas de m'tenir un brin vot'neveu pendant que je m'degourdirai.
J'ai quasiment une crampe dans les estomacs.
Le pretre prit l'enfant, dont la robe blanche faisait une
grande tache eclatante sur la soutane noire, et il l'embrassa,
[15]gene par ce leger fardeau, ne sachant comment le tenir,
comment le poser. Tout le monde se mit a rire. Une des
grand'meres demanda de loin:
--Ca ne t'fait-il point deuil, dis, l'abbe, qu'tu n'en
auras jamais comme ca?
[20]Le pretre ne repondit pas. Il allait a grandes enjambees,
regardant fixement le moutard aux yeux bleus, dont
il avait envie d'embrasser encore les joues rondes. Il n'y
tint plus, et, le levant jusqu'a son visage, il le baisa
longuement.
[25]Le pere cria:
--Dis donc, cure, si t'en veux un, t'as qu'a le dire.
Et on se mit a plaisanter, comme plaisantent les gens
des champs.
Des qu'on fut assis a table, la lourde gaiete campagnarde
[30]eclata comme une tempete. Les deux autres fils allaient
aussi se marier; leurs fiancees etaient la, arrivees seulement
pour le repas; et les invites ne cessaient de lancer des
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allusions a toutes les generations futures que promettaient
ces unions.
C'etaient des gros mots, fortement sales, qui faisaient
ricaner les filles rougissantes et se tordre les hommes. Ils
[5]tapaient du poing sur la table, poussaient des cris. Le
pere et le grand-pere ne tarissaient point en propos polissons.
La mere souriait; les vieilles prenaient leur part de
joie et lancaient aussi des gaillardises.
Le cure, habitue a ces debauches paysannes, restait tranquille,
[10]assis a cote de la garde, agacant du doigt la petite
bouche de son neveu pour le faire rire. Il semblait surpris
par la vue de cet enfant, comme s'il n'en avait jamais
apercu. Il le considerait avec une attention reflechie,
avec une gravite songeuse, avec une tendresse inconnue,
[15]singuliere, vive et un peu triste, pour ce petit etre fragile
qui etait le fils de son frere.
Il n'entendait rien, il ne voyait rien, il contemplait
l'enfant. Il avait envie de le prendre encore sur ses genoux,
car il gardait, sur sa poitrine et dans son coeur, la sensation
[20]douce de l'avoir porte tout a l'heure, en revenant de l'eglise.
Il restait emu devant cette larve d'homme comme devant
un mystere ineffable auquel il n'avait jamais pense, un
mystere auguste et saint, l'incarnation d'une ame nouvelle,
le grand mystere de la vie qui commence, de l'amour
[25]qui s'eveille, de la race qui se continue, de l'humanite qui
marche toujours.
La garde mangeait, la face rouge, les yeux luisants, genee
par le petit qui l'ecartait de la table.
L'abbe lui dit:
[30]--Donnez-le-moi. Je n'ai pas faim.
Et il reprit l'enfant. Alors tout disparut autour de
lui, tout s'effaca: et il restait les yeux fixes sur cette figure
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rose et bouffie; et peu a peu, la chaleur du petit corps, a
travers les langes et le drap de la soutane, lui gagnait les
jambes, le penetrait comme une caresse tres legere, tres
bonne, tres chaste, une caresse delicieuse qui lui mettait
[5]des larmes aux yeux.
Le bruit des mangeurs devenait effrayant. L'enfant,
agace par ces clameurs, se mit a pleurer.
Une voix s'ecria:
--Dis donc, l'abbe, donne-lui a teter.
[10]Et une explosion de rires secoua la salle. Mais la mere
s'etait levee; elle prit son fils et l'emporta dans la chambre
voisine. Elle revint au bout de quelques minutes en declarant
qu'il dormait tranquillement dans son berceau.
Et le repas continua. Hommes et femmes sortaient de
[15]temps en temps dans la cour, puis rentraient se mettre a
table. Les viandes, les legumes, le cidre et le vin s'engouffraient
dans les bouches, gonflaient les ventres, allumaient
les yeux, faisaient delirer les esprits.
La nuit tombait quand on prit le cafe. Depuis
[20]long-temps le pretre avait disparu, sans qu'on s'etonnat de son
absence.
La jeune mere enfin se leva pour aller voir si le petit
dormait toujours. Il faisait sombre a present: Elle penetra
dans la chambre a tatons; et elle avancait les bras
[25]etendus, pour ne point heurter de meuble. Mais un bruit
singulier l'arreta net; et elle ressortit effaree, sure d'avoir
entendu remuer quelqu'un. Elle rentra dans la salle, fort
pale, tremblante, et raconta la chose. Tous les hommes
se leverent en tumulte, gris et menacants; et le pere, une
[30]lampe a la main, s'elanca.
L'abbe, a genoux pres du berceau, sanglotait, le front
sur l'oreiller ou reposait la tete de l'enfant.
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TOlNE
I
On le connaissait a dix lieues aux environs le pere Toine,
le gros Toine, Toine-ma-Fine, Antoine Macheble, dit
Brulot, le cabaretier de Tournevent.
Il avait rendu celebre le hameau enfonce dans un pli
[5]du vallon qui descendait vers la mer, pauvre hameau paysan
compose de dix maisons normandes entourees de
fosses et d'arbres.
Elles etaient la, ces maisons, blotties dans ce ravin couvert
d'herbe et d'ajonc, derriere la courbe qui avait fait
[10]nommer ce lieu Tournevent. Elles semblaient avoir
cherche un abri dans ce trou comme les oiseaux qui se
cachent dans les sillons les jours d'ouragan, un abri contre
le grand vent de mer, le vent du large, le vent dur et sale,
qui ronge et brule comme le feu, desseche et detruit comme
[15]les gelees d'hiver.
Mais le hameau tout entier semblait etre la propriete
d'Antoine Macheble, dit Brulot, qu'on appelait d'ailleurs
aussi souvent Toine et Toine-ma-Fine, par suite d'une
locution dont il se servait sans cesse:
[20]--Ma Fine est la premiere de France.
Sa Fine, c'etait son cognac, bien entendu.
Depuis vingt ans il abreuvait le pays de sa Fine et de
ses Brulots, car chaque fois qu'on lui demandait:
--Qu'est-ce que j'allons be, pe Toine?
[25]Il repondait invariablement:
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--Un brulot, mon gendre, ca chauffe la tripe et ca
nettoie la tete; y a rien de meilleur pour le corps.
Il avait aussi cette coutume d'appeler tout le monde
"mon gendre," bien qu'il n'eut jamais eu de fille mariee
[5]ou a marier.
Ah! oui, on le connaissait Toine Brulot, le plus gros
homme du canton, et meme de l'arrondissement. Sa petite
maison semblait derisoirement trop etroite et trop basse
pour le contenir, et quand on le voyait debout sur sa
[10]porte ou il passait des journees entieres, on se demandait
comment il pourrait entrer dans sa demeure. Il y rentrait
chaque fois que se presentait un consommateur, car
Toine-ma-Fine etait invite de droit a prelever son petit
verre sur tout ce qu'on buvait chez lui.
[15]Son cafe avait pour enseigne: "Au rendez-vous des
Amis," et il etait bien, le pe Toine, l'ami de toute la
contree. On venait de Fecamp et de Montivilliers pour le
voir et pour rigoler en l'ecoutant, car il aurait fait rire une
pierre de tombe, ce gros homme. Il avait une maniere
[20]de blaguer les gens sans les facher, de cligner de l'oeil pour
exprimer ce qu'il ne disait pas, de se taper sur la cuisse
dans ses acces de gaiete qui vous tirait le rire du ventre
malgre vous, a tous les coups. Et puis c'etait une curiosite
rien que de le regarder boire. Il buvait tant qu'on lui en
[25]offrait, et de tout, avec une joie dans son oeil malin, une
joie qui venait de son double plaisir, plaisir de se regaler
d'abord et d'amasser des gros sous, ensuite pour sa
regalade.
Les farceurs du pays lui demandaient:
[30]--Pourquoi que tu ne be point la me, pe Toine?
Il repondait:
--Y a deux choses qui m'opposent, primo qu'al'est
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salee, et deusio qu'i faudrait la mettre en bouteille, vu que
mon abdomin n'est point pliable pour be a c'te tasse-la!
Et puis il fallait l'entendre se quereller avec sa femme.
C'etait une telle comedie qu'on aurait paye sa place de
[5]bon coeur. Depuis trente ans qu'ils etaient maries, ils se
chamaillaient tous les jours. Seulement Toine rigolait,
tandis que sa bourgeoise se fachait. C'etait une grande
paysanne, marchant a longs pas d'echassier, et portant
une tete de chat-huant en colere. Elle passait son temps.
[10]a elever des poules dans une petite cour, derriere le cabaret,
et elle etait renommee pour la facon dont elle savait engraisser
les volailles.
Quand on donnait un repas a Fecamp chez des gens de
la haute, il fallait, pour que le diner fut goute, qu'on y
[15]mangeat une pensionnaire de la me Toine.
Mais elle etait nee de mauvaise humeur et elle avait
continue a etre mecontente de tout. Fachee contre le
monde entier, elle en voulait principalement a son mari.
Elle lui en voulait de sa gaiete, de sa renommee, de sa
[20]sante et de son embonpoint. Elle le traitait de propre a
rien, parce qu'il gagnait de l'argent sans rien faire, de
sapas, paree qu'il mangeait et buvait comme dix hommes
ordinaires, et il ne se passait point de jour sans qu'elle
declarat d'un air exaspere:
[25]--Ca serait-il point mieux dans l'etable a cochons, un
quetou comme ca? C'est que d'la graisse, que ca en fait
mal au coeur.
Et elle lui criait dans la figure:
--Espere, espere un brin; j'verrons c'qu'arrivera,
[30]j'verrons ben! Ca crevera comme un sac a grain, ce gros bouffi!
Toine riait de tout son coeur en se tapant sur le ventre et
Repondait:
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--Eh! la me Poule, ma planche, tache d'engraisser
comme ca d'la volaille. Tache pour voir.
Et relevant sa manche sur son bras enorme:
--En v'la un aileron, la me, en v'la un.
[5]Et les consommateurs tapaient du poing sur les tables
en se tordant de joie, tapaient du pied sur la terre du sol,
et crachaient par terre dans un delire de gaiete.
La vieille furieuse reprenait:
--Espere un brin... espere un brin... j'verrons
[10]c'qu'arrivera... ca crevera comme un sac a grain...
Et elle s'en allait furieuse, sous les rires des buveurs.
Toine, en effet, etait surprenant a voir, tant il etait
devenu epais et gros, rouge et soufflant. C'etait un de ces
etres enormes sur qui la mort semble s'amuser, avec des
[15]ruses, des gaietes et des perfidies bouffonnes, rendant
irresistiblement comique son travail lent de destruction.
Au lieu de se montrer comme elle fait chez les autres, la
gueuse, de se montrer dans les cheveux blancs, dans la
maigreur, dans les rides, dans l'affaissement croissant qui
[20]fait dire avec un frisson: "Bigre! comme il a change!"
elle prenait plaisir a l'engraisser, celui-la, a le faire monstrueux
et drole, a l'enluminer de rouge et de bleu, a le
souffler, a lui donner l'apparence d'une sante surhumaine;
et les deformations qu'elle inflige a tous les etres devenaient
[25]chez lui risibles, cocasses, divertissantes, au lieu d'etre
sinistres et pitoyables.
--Espere un brin, repetait la mere Toine, j'verrons ce
qu'arrivera.
II
Il arriva que Toine eut une attaque et tomba paralyse.
[30]On coucha ce colosse dans la petite chambre derriere la
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cloison du cafe, afin qu'il put entendre ce qu'on disait a
cote, et causer avec les amis, car sa tete etait demeuree
libre, tandis que son corps, un corps enorme, impossible a
remuer, a soulever, restait frappe d'immobilite. On
[5]esperait, dans les premiers temps, que ses grosses jambes
reprendraient quelque energie, mais cet espoir disparut
bientot, et Toine-ma-Fine passa ses jours et ses nuits dans
son lit qu'on ne retapait qu'une fois par semaine, avec le
secours de quatre voisins qui enlevaient le cabaretier par
[10]les quatre membres pendant qu'on retournait sa paillasse.
Il demeurait gai pourtant, mais d'une gaiete differente,
plus timide, plus humble, avec des craintes de petit enfant
devant sa femme qui piaillait toute la journee:
--Le v'la, le gros sapas, le v'la, le propre a rien, le
[15]faigniant, ce gros soulot! C'est du propre, c'est du propre!
Il ne repondait plus. Il clignait seulement de l'oeil
derriere le dos de la vieille et il se retournait sur sa couche,
seul mouvement qui lui demeurat possible. Il appelait
cet exercice faire un "va-t-au nord," ou un "va-t-au sud."
[20]Sa grande distraction maintenant c'etait d'ecouter les
conversations du cafe, et de dialoguer a travers le mur;
quand il reconnaissait les voix des amis, il criait:
--"He, mon gendre, c'est te Celestin?"
Et Celestin Maloisel repondait:
[25]--C'est me, pe Toine. C'est-il que tu regalopes, gros
lapin?
Toine-ma-Fine prononcait:
--Pour galoper, point encore. Mais je n'ai point
maigri, l'coffre est bon.
[30]Bientot, il fit venir les plus intimes dans sa chambre et
on lui tenait compagnie, bien qu'il se desolat de voir qu'on
buvait sans lui. Il repetait:
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--C'est ca qui me fait deuil, mon gendre, de n'pu gouter
d'ma fine, nom d'un nom. L'reste, j'm'en gargarise,
mais de ne point be ca me fait deuil.
Et la tete de chat-huant de la mere Toine apparaissait
[5]dans la fenetre. Elle criait:
--Guetez-le, guetez-le, a c't'heure ce gros faigniant,
qu'y faut nourrir, qu'i faut laver, qu'i faut nettoyer comme
un porc.
Et quand la vieille avait disparu, un coq aux plumes
[10]rouges sautait parfois sur la fenetre, regardait d'un oeil
rond et curieux dans la chambre, puis poussait son cri
sonore. Et parfois aussi, une ou deux poules volaient
jusqu'aux pieds du lit, cherchant des miettes sur le
sol.
[15]Les amis de Toine-ma-Fine deserterent bientot la salle
du cafe, pour venir, chaque apres-midi, faire la causette
autour du lit du gros homme. Tout couche qu'il etait, ce
farceur de Toine, il les amusait encore. Il aurait fait
rire le diable, ce malin-la. Ils etaient trois qui reparaissait
[20]tous les jours: Celestin Maloisel, un grand maigre,
un peu tordu comme un tronc de pommier, Prosper Horslaville,
un petit sec avec un nez de furet, malicieux, fute
comme un renard, et Cesaire Paumelle, qui ne parlait
jamais, mais qui s'amusait tout de meme.
[25]On apportait une planche de la cour, on la posait au
bord du lit et on jouait aux dominos pardi, et on faisait
de rudes parties, depuis deux heures jusqu'a six.
Mais la mere Toine devint bientot insupportable. Elle
ne pouvait point tolerer que son gros faignant d'homme
[30]continuat a se distraire, en jouant aux dominos dans son
lit; et chaque fois qu'elle voyait une partie commencee,
elle s'elancait avec fureur, culbutait la planche,
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saisissait le jeu, le rapportait dans le cafe et declarait que
c'etait assez de nourrir ce gros suiffeux a ne rien faire
sans le voir encore se divertir comme pour narguer le
pauvre monde qui travaillait toute la journee.
[5]Celestin Maloisel et Cesaire Paumelle courbaient la
tete, mais Prosper Horslaville excitait la vieille, s'amusait
de ses coleres.
La voyant un jour plus exasperee que de coutume, il
lui dit:
[10]--He! la me, savez-vous c'que j'f'rais, me, si j'etais de
vous?
Elle attendit qu'il s'expliquat, fixant sur lui son oeil de
chouette.
Il reprit:
[15]--Il est chaud comme un four, vot'homme, qui n'sort
point d'son lit. Eh ben, me, j'li f'rais couver des oeufs.
Elle demeura stupefaite, pensant qu'on se moquait
d'elle, considerant la figure mince et rusee du paysan qui
continua:
[20]--J'y en mettrais cinq sous un bras, cinq sous l'autre,
l'meme jour que je donnerais la couvee a une poule. Ca
naitrait d'meme. Quand ils seraient eclos j'porterais a
vot' poule les poussins de vot' homme pour qu'a les eleve.
Ca vous en f'rait de la volaille, la me!
[25]La vieille interdite demanda:
--Ca se peut-il?
L'homme reprit:
--Si ca s'peut! Pourque que ca n'se pourrait point!
Pisqu'on fait ben couver des oeufs dans une boite chaude,
[30]on peut en mett' couver dans un lit.
Elle fut frappee par ce raisonnement et s'en alla, songeuse
et calmee.
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Huit jours plus tard elle entra dans la chambre de Toine
avec son tablier plein d'oeufs. Et elle dit:
--J'viens d'mett' la jaune au nid avec dix oeufs. En
v'la dix pour te. Tache de n'point les casser.
[5]Toine eperdu, demanda:
--Que que tu veux?
Elle repondit:
--J'veux qu'tu les couves, propre a rien.
Il rit d'abord; puis, comme elle insistait, il se facha, il
[10]resista, il refusa resolument de laisser mettre sous ses gros
bras cette graine de volaille que sa chaleur ferait eclore.
Mais la vieille, furieuse, declara:
--Tu n'auras point d'fricot tant que tu n'les prendras
point. J'verrons ben c'qu'arrivera.
[15]Toine, inquiet, ne repondit rien.
Quand il entendit sonner midi, il appela:
--He! la me, la soupe est-elle cuite?
La vieille cria de sa cuisine:
--Y a point de soupe pour te, gros faigniant.
[20]Il crut qu'elle plaisantait et attendit, puis il pria,
supplia, jura, fit des "va-t-au nord et des va-t-au sud"
desesperes, tapa la muraille a coups de poing, mais il dut se
resigner a laisser introduire dans sa couche cinq oeufs
contre son flanc gauche. Apres quoi il eut sa soupe.
[25]Quand ses amis arriverent, ils le crurent tout a fait
mal, tant il paraissait drole et gene.
Puis on fit la partie de tous les jours. Mais Toine semblait
n'y prendre aucun plaisir et n'avancait la main
qu'avec des lenteurs et des precautions infinies.
[30]--T'as donc l'bras noue, demandait Horslaville.
Toine repondit:
--J'ai quasiment t'une lourdeur dans l'epaule.
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Soudain, on entendit entrer dans le cafe, les joueurs se
turent.
C'etait le maire avec l'adjoint. Ils demanderent deux
verres de fine et se mirent a causer des affaires du pays.
[5]Comme ils parlaient a voix basse, Toine Brulot voulut
coller son oreille contre le mur, et, oubliant ses oeufs, il
fit un brusque "va-t-au nord" qui le coucha sur une
omelette.
Au juron qu'il poussa, la mere Toine accourut, et
[10]devinant le desastre, le decouvrit d'une secousse. Elle
demeura d'abord immobile, indignee, trop suffoquee pour
parler devant le cataplasme jaune colle sur le flanc de son
homme.
Puis, fremissant de fureur, elle se rua sur le paralytique
[15]et se mit a lui taper de grands coups sur le ventre, comme
lorsqu'elle lavait son linge au bord de la mare. Ses mains
tombaient l'une apres l'autre avec un bruit sourd, rapides
comme les pattes d'un lapin qui bat du tambour.
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