Contes Francais written by Douglas Labaree Buffum
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Javel cadet semblait idiot. On lui retira la vareuse et
on vit une chose horrible, une bouillie de chair dont le
sang jaillissait a flots qu'on eut dit pousses par une pompe.
Alors l'homme regarda son bras et murmura: "Foutu."
Puis, comme l'hemorragie faisait une mare sur le pont
du bateau, un des matelots cria: "Il va se vider, faut
nouer la veine."
Alors ils prirent une ficelle, une grosse ficelle brune et
goudronnee, et, enlacant le membre au-dessus de la
[10]blessure, ils serrerent de toute leur force. Les jets de sang
s'arretaient peu a peu; et finirent par cesser tout a fait.
Javel cadet se leva, son bras pendait a son cote. Il le
prit de l'autre main, le souleva, le tourna, le secoua. Tout
etait rompu, les os casses; les muscles seuls retenaient ce
[15]morceau de son corps. Il le considerait d'un oeil morne,
reflechissant.. Puis il s'assit sur une voile pliee, et les
camarades lui conseillerent de mouiller sans cesse la blessure
pour empecher le mal noir.
On mit un seau aupres de lui, et, de minute en minute, il
[20]puisait dedans au moyen d'un verre, et baignait l'horrible
plaie en laissant couler dessus un petit filet d'eau claire.
--Tu serais mieux en bas, lui dit son frere. Il descendit,
mais au bout d'une heure il remonta, ne se sentant
pas bien tout seul. Et puis, il preferait le grand air. Il
[25]se rassit sur sa voile et recommenca a bassiner son bras.
La peche etait bonne. Les larges poissons a ventre
blanc gisaient a cote de lui, secoues par des spasmes de
mort; il les regardait sans cesser d'arroser ses chairs
ecrasees.
[30]Comme on allait regagner Boulogne, un nouveau coup
de vent se dechaina; et le petit bateau recommenca sa
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course folle, bondissant et culbutant, secouant le triste
blesse.
La nuit vint. Le temps fut gros jusqu'a l'aurore. Au
soleil levant on apercevait de nouveau l'Angleterre, mais,
[5]comme la mer etait moins dure, on repartit pour la France
en louvoyant.
Vers le soir, Javel cadet appela ses camarades et leur
montra des traces noires, toute une vilaine apparence de
pourriture sur la partie du membre qui ne tenait plus a
[10]lui.
Les matelots regardaient, disant leur avis.
--Ca pourrait bien etre le Noir, pensait l'un.
--Faudrait de l'eau salee la-dessus, declarait un autre.
On apporta donc de l'eau salee et on en versa sur le
[15]mal. Le blesse devint livide, grinca des dents, se tordit
un peu; mais il ne cria pas.
Puis, quand la brulure se fut calmee: "Donne-moi ton
couteau", dit-il a son frere. Le frere tendit son couteau.
--"Tiens-moi le bras en l'air, tout drait, tire dessus."
[20]On fit ce qu'il demandait.
Alors il se mit a couper lui-meme. Il coupait doucement,
avec reflexion, tranchant les derniers tendons avec cette
lame aigue, comme un fil de rasoir; et bientot il n'eut plus
qu'un moignon. Il poussa un profond soupir et declara:
[25]"Fallait ca. J'etais foutu."
Il semblait soulage et respirait avec force. Il recommenca
a verser de l'eau sur le troncon de membre qui lui
restait.
La nuit fut mauvaise encore et on ne put atterrir.
[30]Quand le jour parut, Javel cadet prit son bras detache
et l'examina longuement. La putrefaction se declarait.
Les camarades vinrent aussi l'examiner, et ils se le
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passaient de main en main, le tataient, le retournaient, le
flairaient.
Son frere dit: "Faut jeter ca a la mer a c't'-heure."
Mais Javel cadet se facha: "Ah! mais non, ah! mais non.
[5]J'veux point. C'est a moi, pas vrai, puisque c'est mon
bras."
Il le reprit et le posa entre ses jambes.
--Il va pas moins pourrir, dit l'aine. Alors une idee
vint au blesse. Pour conserver le poisson quand on tenait
[10]longtemps la mer, on l'empilait en des barils de sel.
Il demanda: "J'pourrions t'y point l'mettre dans la
saumure?"
--Ca, c'est vrai, declarerent les autres.
Alors on vida un des barils, plein deja de la peche des
[15]jours derniers; et, tout au fond, on deposa le bras. On
versa du sel dessus, puis on replaca, un a un, les poissons.
Un des matelots fit cette plaisanterie: "Pourvu que je
l'vendions point a la criee."
Et tout le monde rit, hormis les deux Javel.
[20]Le vent soufflait toujours. On louvoya encore en vue
de Boulogne jusqu'au lendemain dix heures. Le blesse
continuait sans cesse a jeter de l'eau sur sa plaie.
De temps en temps il se levait et marchait d'un bout a
l'autre du bateau.
[25]Son frere, qui tenait la barre, le suivait de l'oeil en
hochant la tete.
On finit par rentrer au port.
Le medecin examina la blessure et la declara en bonne
voie. Il fit un pansement complet et ordonna le repos.
[30]Mais Javel ne voulut pas se coucher sans avoir repris son
bras, et il retourna bien vite au port pour retrouver le
baril qu'il avait marque d'une croix.
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On le vida devant lui et il ressaisit son membre, bien
conserve dans la saumure, ride, rafraichi. Il l'enveloppa
dans une serviette emportee a cette intention et rentra
chez lui.
[5]Sa femme et ses enfants examinerent longuement ce
debris du pere, tatant les doigts, enlevant les brins de sel
restes sous les ongles; puis on fit venir le menuisier pour
un petit cercueil.
Le lendemain l'equipage complet du chalutier suivit
[10]l'enterrement du bras detache. Les deux freres, cote a
cote, conduisaient le deuil. Le sacristain de paroisse
tenait son cadavre sous son aisselle.
Javel cadet cessa de naviguer. Il obtint un petit
emploi dans le port, et, quand il parlait plus tard de son
[15]accident, il confiait tout bas a son auditeur: "Si le frere
avait voulu couper le chalut, j'aurais encore mon bras,
pour sur. Mais il etait regardant a son bien."
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LES PRISONNIERS
Aucun bruit dans la foret que le fremissement leger de
la neige tombant sur les arbres. Elle tombait depuis midi,
une petite neige fine qui poudrait les branches d'une
mousse glacee qui jetait sur les feuilles mortes des fourres
[5]un leger toit d'argent, etendait par les chemins un immense
tapis moelleux et blanc, et qui epaississait le silence illimite
de cet ocean d'arbres.
Devant la porte de la maison forestiere, une jeune
femme, les bras nus, cassait du bois a coups de hache sur
[10]une pierre. Elle etait grande, mince et forte, une fille des
forets, fille et femme de forestiers.
Une voix cria de l'interieur de la maison:
--Nous sommes seules, ce soir, Berthine, faut rentrer,
v'la la nuit, y a p't-etre bien des Prussiens et des loups qui
[15]rodent.
La bucheronne repondit en fendant une souche a grands
coups qui redressaient sa poitrine a chaque mouvement
pour lever les bras.
--J'ai fini, m'man. Me v'la, me v'la, y a pas de crainte;
[20]il fait encore jour.
Puis elle rapporta ses fagots et ses buches et les entassa
le long de la cheminee, ressortit pour fermer les auvents,
d'enormes auvents en coeur de chene, et rentree enfin, elle
poussa les lourds verrous de la porte.
[25]Sa mere filait aupres du feu, une vieille ridee que l'age
avait rendue craintive:
--J'aime pas, dit-elle, quand le pere est dehors. Deux
femmes ca n'est pas fort.
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La jeune repondit:
--Oh! je tuerais ben un loup ou un Prussien tout de
meme.
Et elle montrait de l'oeil un gros revolver suspendu
[5]au-dessus de l'atre.
Son homme avait ete incorpore dans l'armee au commencement
de l'invasion prussienne; et les deux femmes
etaient demeurees seules avec le pere, le vieux garde
Nicolas Pichon, dit l'Echasse, qui avait refuse obstinement
[10]de quitter sa demeure pour rentrer a la ville.
La ville prochaine, c'etait Rethel, ancienne place forte
perchee sur un rocher. On y etait patriote, et les bourgeois
avaient decide de resister aux envahisseurs, de s'enfermer
chez eux et de soutenir un siege selon la tradition de la
[15]cite. Deux fois deja, sous Henri IV et Louis XIV, les
habitants de Rethel s'etaient illustres par des defenses
heroiques. Ils en feraient autant cette fois, ventrebleu!
ou bien on les brulerait dans leurs murs.
Donc, ils avaient achete des canons et des fusils, equipe
[20]une milice, forme des bataillons et des compagnies, et ils
s'exercaient tout le jour sur la place d'Armes. Tous,
boulangers, epiciers, bouchers, notaires, avoues, menuisiers,
libraires, pharmaciens eux-memes manoeuvraient a
tour de role, a des heures regulieres, sous les ordres de M.
[25]Lavigne, ancien sous-officier de dragons, aujourd'hui
mercier, ayant epouse la fille et herite de la boutique de M.
Ravaudan, l'aine.
Il avait pris le grade de commandant-major de la place,
et tous les jeunes hommes etant partis a l'armee, il avait
[30]enregimente tous les autres qui s'entrainaient pour la
resistance. Les gros n'allaient plus par les rues qu'au pas
gymnastique pour fondre leur graisse et prolonger leur
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haleine, les faibles portaient des fardeaux pour fortifier
leurs muscles.
Et on attendait les Prussiens. Mais les Prussiens ne
paraissaient pas. Ils n'etaient pas loin, cependant; car
[5]deux fois deja leurs eclaireurs avaient pousse a travers
bois jusqu'a la maison forestiere de Nicolas Pichon,
dit l'Echasse.
Le vieux garde, qui courait comme un renard, etait venu
prevenir la ville. On avait pointe les canons, mais
[10]l'ennemi ne s'etait point montre.
Le logis de l'Echasse servait de poste avance dans la
foret d'Aveline. L'homme, deux fois par semaine, allait
aux provisions et apportait aux bourgeois citadins des
nouvelles de la campagne.
[15]Il etait parti ce jour-la pour annoncer qu'un petit
detachement d'infanterie allemande s'etait arrete chez lui
l'avant-veille, vers deux heures de l'apres-midi, puis etait
reparti presque aussitot. Le sous-officier qui commandait
parlait francais.
[20]Quand il s'en allait ainsi, le vieux, il emmenait ses deux
chiens, deux molosses a gueule de lion, par crainte des
loups qui commencaient a devenir feroces, et il laissait
ses deux femmes en leur recommandant de se barricader
dans la maison des que la nuit approcherait.
[25]La jeune n'avait peur de rien, mais la vieille tremblait
toujours et repetait:
--Ca finira mal, tout ca, vous verrez que ca finira mal.
Ce soir-la, elle etait encore plus inquiete que de coutume:
--Sais-tu a quelle heure rentrera le pere? dit-elle.
[30]--Oh! pas avant onze heures, pour sur. Quand il dine
chez le commandant, il rentre toujours tard.
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Et elle accrochait sa marmite sur le feu pour faire la
soupe, quand elle cessa de remuer, ecoutant un bruit vague
qui lui etait venu par le tuyau de la cheminee.
Elle murmura:
[5]--V'la qu'on marche dans le bois, il y a ben sept-huit
hommes, au moins.
La mere, effaree, arreta son rouet en balbutiant:
--Oh! mon Dieu! et le pere qu'est pas la!
Elle n'avait point fini de parler que des coups violents
[10]firent trembler la porte.
Comme les femmes ne repondaient point, une voix forte
et gutturale cria:
--Oufrez!
Puis, apres un silence, la meme voix reprit:
[15]--Oufrez ou che gasse la borte!
Alors Berthine glissa dans la poche de sa jupe le gros
revolver de la cheminee, puis, etant venue coller son
oreille contre l'huis, elle demanda:
--Qui etes-vous?
[20]La voix repondit:
--Che suis le tetachement de l'autre chour.
La jeune femme reprit:
--Qu'est-ce que vous voulez?
--Che suis berdu tepuis ce matin, tans le pois, avec mon
[25]tetachement. Oufrez ou che gasse la borte.
La forestiere n'avait pas le choix; elle fit glisser vivement
le gros verrou, puis tirant le lourd battant, elle
apercut dans l'ombre pale des neiges, six hommes, six
soldats prussiens, les memes qui etaient venus la veille.
[30]Elle prononca d'un ton resolu:
--Qu'est-ce que vous venez faire a cette heure-ci?
Le sous-officier repeta:
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--Che suis berdu, tout a fait berdu, che regonnu la
maison. Che n'ai rien manche tepuis ce matin, mon
tetachement non blus.
Berthine declara:
[5]--C'est que je suis toute seule avec maman, ce soir.
Le soldat, qui paraissait un brave homme, repondit:
--Ca ne fait rien. Che ne ferai bas de mal, mais fous
nous ferez a mancher. Nous dombons te faim et te
fatigue.
[10]La forestiere se recula:
--Entrez, dit-elle.
Ils entrerent, poudres de neige, portant sur leurs casques
une sorte de creme mousseuse qui les faisait ressembler a
des meringues, et ils paraissaient las, extenues.
[15]La jeune femme montra les bancs de bois des deux cotes
de la grande table.
--Asseyez-vous, dit-elle, je vais vous faire de la soupe.
C'est vrai que vous avez l'air rendus.
Puis elle referma les verrous de la porte.
[20]Elle remit de l'eau dans la marmite, y jeta de nouveau
du beurre et des pommes de terre, puis decrochant un
morceau de lard pendu dans la cheminee, elle en coupa
la moitie qu'elle plongea dans le bouillon.
Les six hommes suivaient de l'oeil tous ses mouvements
[25]avec une faim eveillee dans leurs yeux. Ils avaient pose
leurs fusils et leurs casques dans un coin, et ils attendaient,
sages comme des enfants sur les bancs d'une ecole.
La mere s'etait remise a filer en jetant a tout moment
des regards eperdus sur les soldats envahisseurs. On n'entendait
[30]rien autre chose que le ronflement leger du rouet
et le crepitement du feu et le murmure de l'eau qui
S'echauffait.
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Mais soudain un bruit etrange les fit tous tressaillir,
quelque chose comme un souffle rauque pousse sous la
porte, un souffle de bete, fort et ronflant.
Le sous-officier allemand avait fait un bond vers les
[5]fusils. La forestiere l'arreta d'un geste, et souriante:
--C'est les loups, dit-elle. Ils sont comme vous, ils
rodent et ils ont faim.
L'homme incredule voulut voir, et sitot que le battant
fut ouvert, il apercut deux grandes betes grises qui
[10]s'enfuyaient d'un trot rapide et allonge.
Il revint s'asseoir, en murmurant:
--Che n'aurais pas gru:
Et il attendit que sa patee fut prete.
Ils la mangerent voracement, avec des bouches fendues
[15]jusqu'aux oreilles pour en avaler davantage, des yeux
ronds s'ouvrant en meme temps que les machoires, et des
bruits de gorge pareils a des glouglous de gouttieres.
Les deux femmes, muettes, regardaient les rapides
mouvements des grandes barbes rouges; et les pommes de
[20]terre avaient l'air de s'enfoncer dans ces toisons
mouvantes,
Mais comme ils avaient soif, la forestiere descendit a la
cave leur tirer du cidre. Elle y resta longtemps; c'etait
un petit caveau voute qui, pendant la revolution, avait
[25]servi de prison et de cachette, disait-on. On y parvenait
au moyen d'un etroit escalier tournant ferme par une
trappe au fond de la cuisine.
Quand Berthine reparut, elle riait, elle riait toute seule,
d'un air sournois. Et elle donna aux Allemands sa cruche
[30]de boisson.
Puis elle soupa aussi, avec sa mere, a l'autre bout de la
Cuisine.
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Les soldats avaient fini de manger, et ils s'endormaient
tous les six, autour de la table. De temps en temps un
front tombait sur la planche avec un bruit sourd, puis
l'homme, reveille brusquement, se redressait.
[5]Berthine dit au sous-officier:
--Couchez-vous devant le feu, pardi, il y a bien d'la
place pour six. Moi je grimpe a ma chambre avec
maman.
Et les deux femmes monterent au premier etage. On
[10]les entendit fermer leur porte a clef, marcher quelque
temps; puis elles ne firent plus aucun bruit.
Les Prussiens s'etendirent sur le pave, les pieds au feu,
la tete supportee par leurs manteaux roules, et ils ronflerent
bientot tous les six sur six tons divers, aigus ou
[15]sonores, mais continus et formidables.
Ils dormaient certes depuis longtemps deja quand un
coup de feu retentit, si fort, qu'on l'aurait cru tire contre
les murs de la maison. Les soldats se dresserent aussitot.
Mais deux nouvelles detonations eclaterent, suivies de
[20]trois autres encore.
La porte du premier s'ouvrit brusquement, et la forestiere
parut, nu-pieds, en chemise, en jupon court, une
chandelle a la main, l'air affole. Elle balbutia:
--V'la les Francais, ils sont au moins deux cents. S'ils
[25]vous trouvent ici, ils vont bruler la maison. Descendez
dans la cave bien vite, et faites pas de bruit. Si vous faites
du bruit, nous sommes perdus.
Le sous-officier, effare, murmura:
--Che feux pien, che feux pien. Par ou faut-il
[30]tescendre?
La jeune femme souleva avec precipitation la trappe
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etroite et carree, et les six hommes disparurent par le petit
escalier tournant, s'enfoncant dans le sol l'un apres l'autre,
a reculons, pour bien tater les marches du pied.
Mais quand la pointe du dernier casque eut disparu,
[5]Berthine rabattant la lourde planche de chene, epaisse
comme un mur, dure comme de l'acier, maintenue par des
charnieres et une serrure de cachot, donna deux longs
tours de clef, puis elle se mit a rire, d'un rire muet et ravi,
avec une envie folle de danser sur la tete de ses prisonniers.
[10]Ils ne faisaient aucun bruit, enfermes la-dedans comme
dans une boite solide, une boite de pierre, ne recevant
que l'air d'un soupirail garni de barres de fer.
~-Berthine aussitot ralluma son feu, remit dessus sa
marmite, et refit de la soupe en murmurant:
[15]--Le pere s'ra fatigue cette nuit.
Puis elle s'assit et attendit. Seul, le balancier sonore
de l'horloge promenait dans le silence son tic-tac regulier.
De temps en temps la jeune femme jetait un regard sur
le cadran, un regard impatient qui semblait dire:
[20]--Ca ne va pas vite.
Mais bientot il lui sembla qu'on murmurait sous ses
pieds. Des paroles basses, confuses, lui parvenaient a
travers la voute maconnee de la cave. Les Prussiens
commencaient a deviner sa ruse, et bientot le sous-officier
[25]remonta le petit escalier et vint heurter du poing la
trappe. Il cria de nouveau:
--Oufrez.
Elle se leva, s'approcha et, imitant son accent:
--Qu'est-ce que fous foulez?
[30]--Oufrez.
--Che n'oufre pas.
L'homme se fachait.
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--Oufrez ou che gasse la borte.
Elle se mit a rire:
--Casse, mon bonhomme, casse, mon bonhomme!
Et il commenca a frapper avec la crosse de son fusil
[5]contre la trappe de chene, fermee sur sa tete. Mais elle
aurait resiste a des coups de catapulte.
La forestiere l'entendit redescendre. Puis les soldats
vinrent, l'un apres l'autre, essayer leur force, et inspecter
la fermeture. Mais, jugeant sans doute leurs tentatives
[10]inutiles, ils redescendirent tous dans la cave et
recommencerent a parler entre eux.
La jeune femme les ecoutait, puis elle alla ouvrir la
porte du dehors et elle tendit l'oreille dans la nuit.
Un aboiement lointain lui parvint. Elle se mit a siffler
[15]comme aurait fait un chasseur, et, presque aussitot, deux
enormes chiens surgirent dans l'ombre et bondirent sur elle
en gambadant. Elle les saisit par le cou et les maintint
pour les empecher de courir. Puis elle cria de toute sa force:
--Ohe pere!
[20]Une voix repondit, tres eloignee encore:
~-Ohe Berthine!
Elle attendit quelques secondes, puis reprit:
--Ohe pere!
La voix plus proche repeta:
[25]--Ohe Berthine!
La forestiere reprit:
--Passe pas devant le soupirail. Y a des Prussiens
dans la cave.
Et brusquement la grande silhouette de l'homme se
[30]dessina sur la gauche, arretee entre deux troncs d'arbres.
Il demanda, inquiet:
--Des Prussiens dans la cave. Que qui font?
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La jeune femme se mit a rire:
--C'est ceux d'hier. Ils s'etaient perdus dans la foret,
je les ai mis au frais dans la cave.
Et elle conta l'aventure, comment elle les avait effrayes
[5]avec des coups de revolver et enfermes dans le caveau.
Le vieux toujours grave demanda:
--Que que tu veux que j'en fassions a c't'heure?
Elle repondit:
--Va querir M. Lavigne avec sa troupe. Il les fera
[10]prisonniers. C'est lui qui sera content.
Et le pere Pichon sourit:
--C'est vrai qu'i sera content.
Sa fille reprit:
~-T'as de la soupe, mange-la vite et pi repars.
[15]Le vieux garde s'attabla, et se mit a manger la soupe
apres avoir pose par terre deux assiettes pleines pour ses
chiens.
Les Prussiens, entendant parler, s'etaient tus.
L'Echasse repartit un quart d'heure plus tard. Et
[20]Berthine, la tete dans ses mains, attendit.
Les prisonniers recommencaient a s'agiter. Ils criaient
maintenant, appelaient, battaient sans cesse de coups de
crosse furieux la trappe inebranlable.
Puis ils se mirent a tirer des coups de fusil par le soupirail,
[25]esperant sans doute etre entendus si quelque detachement
allemand passait dans les environs.
La forestiere ne remuait plus; mais tout ce bruit l'enervait,
l'irritait. Une colere mechante s'eveillait en elle;
elle eut voulu les assassiner, les gueux, pour les faire taire.
[30]Puis son impatience grandissant, elle se mit a regarder
l'horloge, a compter les minutes.
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Le pere etait parti depuis une heure et demie. Il avait
atteint la ville maintenant. Elle croyait le voir. Il racontait
la chose a M. Lavigne, qui palissait d'emotion et
sonnait sa bonne pour avoir on uniforme et ses armes;
[5]Elle entendait, lui semblait-il, le tambour courant par les
rues. Les tetes effarees apparaissaient aux fenetres. Les
soldats citoyens sortaient de leurs maisons, a peine vetus,
essouffles, bouclant leurs ceinturons, et partaient, au pas
gymnastique, vers la maison du commandant.
[10]Puis la troupe, l'Echasse en tete, se mettait en marche,
dans la nuit, dans la neige, vers la foret.
Elle regardait l'horloge. "Ils peuvent etre ici dans une
heure."
Une impatience nerveuse l'envahissait. Les minutes
[15]lui paraissaient interminables. Comme c'etait long!
Enfin, le temps qu'elle avait fixe pour leur arrivee fut
marque par l'aiguille.
Et elle ouvrit de nouveau la porte, pour les ecouter
venir. Elle apercut une ombre marchant avec
[20]precaution. Elle eut peur, poussa un cri. C'etait son
pere.
Il dit:
--Ils m'envoient pour voir s'il n'y a rien de change.
--Non, rien.
[25]Alors, il lanca a son tour, dans la nuit, un coup de sifflet
strident et prolonge. Et, bientot, on vit une chose brune
qui s'en venait, sous les arbres, lentement: l'avant-garde
composee de dix hommes.
L'Echasse repetait a tout instant:
[30]--Passez pas devant le soupirail.
Et les premiers arrives montraient aux nouveaux venus
le soupirail redoute.
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Enfin le gros de la troupe se montra, en tout deux cents
hommes, portant chacun deux cents cartouches.
M. Lavigne, agite, fremissant, les disposa de facon a cerner
de partout la maison en laissant un large espace libre
[5]devant le petit trou noir, au ras du sol, par ou la cave
prenait de l'air.
Puis il entra dans l'habitation et s'informa de la force
et de l'attitude de l'ennemi, devenu tellement muet qu'on
aurait pu le croire disparu, evanoui, envole par le soupirail.
[10]M. Lavigne frappa du pied la trappe et appela:
--Monsieur l'officier prussien?
L'Allemand ne repondit pas.
Le commandant reprit:
--Monsieur l'officier prussien?
[15]Ce fut en vain. Pendant vingt minutes il somma cet
officier silencieux de se rendre avec armes et bagages, en
lui promettant la vie sauve et les honneurs militaires pour
lui et ses soldats. Mais il n'obtint aucun signe de consentement
ou d'hostilite. La situation devenait difficile.
[20]Les soldats-citoyens battaient la semelle dans la neige,
se frappaient les epaules a grands coups de bras, comme
font les cochers pour s'echauffer, et ils regardaient le
soupirail avec une envie grandissante et puerile de passer
devant.
[25]Un d'eux, enfin, se hasarda, un nomme Potdevin qui
etait tres souple. Il prit son elan et passa en courant
comme un cerf. La tentative reussit. Les prisonniers
semblaient morts.
30 ~~Y a personne.
Et un autre soldat traversa l'espace libre devant le trou
dangereux. Alors ce fut un jeu. De minute en minute, un
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homme se lancant, passait d'une troupe dans l'autre
comme font les enfants en jouant aux barres, et il lancait
derriere lui des eclaboussures de neige tant il agitait vivement
les pieds. On avait allume, pour se chauffer, de
[5]grands feux de bois mort, et ce profil courant du garde
national apparaissait illumine dans un rapide voyage du
camp de droite au camp de gauche.
Quelqu'un cria:
--A toi, Maloison.
[10]Maloison etait un gros boulanger dont le ventre donnait
a rire aux camarades.
Il hesitait. On le blagua. Alors, prenant son parti il
se mit en route, d'un petit pas gymnastique regulier et
essouffle, qui secouait sa forte bedaine.
[15]Tout le detachement riait aux larmes. On criait pour
l'encourager:
--Bravo, bravo, Maloison!
Il arrivait environ aux deux tiers de son trajet quand
une flamme longue, rapide et rouge, jaillit du soupirail.
[20]Une detonation retentit, et le vaste boulanger s'abattit
sur le nez avec un cri epouvantable.
Personne ne s'elanca pour le secourir. Alors on le vit se
trainer a quatre pattes dans la neige en gemissant, et,
quand il fut sorti du terrible passage, il s'evanouit.
[25]Il avait une balle dans le gras de la cuisse, tout en haut.
Apres la premiere surprise et la premiere epouvante, un
nouveau rire s'eleva.
Mais le commandant Lavigne apparut sur le seuil de
la maison forestiere. Il venait d'arreter son plan d'attaque.
[30]Il commanda d'une voix vibrante:
--Le zingueur Planchut et ses ouvriers.
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Trois hommes s'approcherent.
~-Descellez les gouttieres de la maison.
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