Clenched fists and AK-47s
Moreover Technologies - Premier purveyor of real-time news and RSS feeds from across the Web

Decoding the Heavens: Solving the Mystery of the World's First Computer by Jo Marchant review
Ad -

The Natural History of Unicorns by Chris Lavers review
IF THE devil has the best tunes, radicals make the best posters. In Lebanon the propaganda posters of Hizbullah and its allies are a heady mix of bright colour, simple logos and distinctively Arab calligraphy and portraits. The government commissioned

A / B / C / D / E / F / G / H / I / J / K / L / M / N / O / P / R / S / T / U / V / W / Y / Z

Contes Francais written by Douglas Labaree Buffum

D >> Douglas Labaree Buffum >> Contes Francais

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14 | 15 | 16 | 17 | 18 | 19 | 20 | 21 | 22 | 23 | 24 | 25 | 26 | 27 | 28 | 29



Et brusquement, sans reflechir, il apparut, casque, dans
le cadre de la fenetre.

Huit domestiques dinaient autour d'une grande table.
[15]Mais soudain une bonne demeura beante, laissant tomber
son verre, les yeux fixes. Tous les regards suivirent le sien!

On apercut l'ennemi!

Seigneur! les Prussiens attaquaient le chateau! ...

Ce fut d'abord un cri, un seul cri, fait de huit cris pousses
[20]sur huit tons differents, un cri d'epouvante horrible, puis
une levee tumultueuse, une bousculade melee, une fuite
eperdue vers la porte du fond. Les chaises tombaient, les
hommes renversaient les femmes et passaient dessus. En
deux secondes, la piece fut vide, abandonnee, avec la table
[25]couverte de mangeaille en face de Walter Schnaffs stupefait,
toujours debout dans sa fenetre.

Apres quelques instants d'hesitation, il enjamba le mur
d'appui et s'avanca vers les assiettes. Sa faim exasperee
le faisait trembler comme un fievreux: mais une terreur le
[30]retenait, le paralysait encore. Il ecouta. Toute la maison
semblait fremir; des portes se fermaient, des pas rapides
couraient sur le plancher de dessus. Le Prussien inquiet
tendait l'oreille a ces confuses rumeurs; puis il entendit

Page 48

des bruits sourds comme si des corps fussent tombes dans
la terre molle, au pied des murs, des corps humains sautant
du premier etage.

Puis tout mouvement, toute agitation cesserent, et le
[5]grand chateau devint silencieux comme un tombeau.
Walter Schnaffs s'assit devant une assiette restee intacte,
et il se mit a manger. Il mangeait par grandes bouchees
comme s'il eut craint d'etre interrompu trop tot, de ne
pouvoir engloutir assez. Il jetait a deux mains les
[10]morceaux dans sa bouche ouverte comme une trappe; et des
paquets de nourriture lui descendaient coup sur coup dans
l'estomac, gonflant sa gorge en passant. Parfois, il
s'interrompait, pret a crever a la facon d'un tuyau trop
plein. Il prenait a la cruche au cidre et se deblayait
[15]l'oesophage comme on lave un conduit bouche.

Il vida toutes les assiettes, tous les plats et toutes les
bouteilles; puis, saoul de liquide et de mangeaille, abruti,
rouge, secoue par des hoquets, l'esprit trouble et la bouche
grasse, il deboutonna son uniforme pour souffler, incapable
[20]d'ailleurs de faire un pas. Ses yeux se fermaient, ses
idees s'engourdissaient; il posa son front pesant dans ses
bras croises sur la table, et il perdit doucement la notion
des choses et des faits.

Le dernier croissant eclairait vaguement l'horizon au-dessus
[25]des arbres du parc. C'etait l'heure froide qui
precede le jour.

Des ombres glissaient dans les fourres, nombreuses et
muettes; et parfois, un rayon de lune faisait reluire dans
l'ombre une pointe d'acier.
[30]Le chateau tranquille dressait sa grande silhouette noire.
Deux fenetres seules brillaient encore au rez-de-chaussee.

Page 49

Soudain, une voix tonnante hurla:

--En avant! nom d'un nom! a l'assaut! mes enfants!

Alors, en un instant, les portes, les contrevents et les
vitres s'enfoncerent sous un flot d'hommes qui s'elanca,
[5]brisa, creva tout, envahit la maison. En un instant cinquante
soldats armes jusqu'aux cheveux, bondirent dans
la cuisine ou reposait pacifiquement Walter Schnaffs, et,
lui posant sur la poitrine cinquante fusils charges, le culbuterent,
le roulerent, le saisirent, le lierent des pieds a la
[10]tete.

Il haletait d'ahurissement, trop abruti pour comprendre,
battu, crosse et fou de peur.

Et tout d'un coup, un gros militaire chamarre d'or lui
planta son pied sur le ventre en vociferant:

[15]--Vous etes mon prisonnier, rendez-vous!

Le Prussien n'entendit que ce seul mot "prisonnier," et
il gemit: "_ya, ya, ya_."

Il fut releve, ficele sur une chaise, et examine avec une
vive curiosite par ses vainqueurs qui soufflaient comme des
[20]baleines. Plusieurs s'assirent, n'en pouvant plus d'emotion
et de fatigue.

Il souriait, lui, il souriait maintenant, sur d'etre enfin
prisonnier!

Un autre officier entra et prononca:

[25]--Mon colonel, les ennemis se sont enfuis; plusieurs
semblent avoir ete blesses. Nous restons maitres de la
place.

Le gros militaire qui s'essuyait le front vocifera:

"Victoire!"

Et il ecrivit sur un petit agenda de commerce tire de sa
[30]poche:

"Apres une lutte acharnee, les Prussiens ont du battre

Page 50

en retraite, emportant leurs morts et leurs blesses, qu'on
evalue a cinquante hommes hors"

Le jeune officier reprit:

[5]--Quelles dispositions dois-je prendre, mon colonel?

Le colonel repondit:

--Nous allons nous replier pour eviter un retour offensif
avec de l'artillerie et des forces superieures.

Et il donna l'ordre de repartir.

[10]La colonne se reforma dans l'ombre, sous les murs du
chateau, et se mit en mouvement, enveloppant de partout
Walter Schnaffs garrotte, tenu par six guerriers le revolver
au poing.

Des reconnaissances furent envoyees pour eclairer la
[15]route. On avancait avec prudence, faisant halte de temps
en temps.

Au jour levant, on arrivait a la sous-prefecture de la
Roche-Oysel, dont la garde nationale avait accompli ce
fait d'armes.

[20]La population anxieuse et surexcitee attendait. Quand
on apercut le casque du prisonnier, des clameurs formidables
eclaterent. Les femmes levaient les bras; des vieilles
pleuraient; un aieul lanca sa bequille au Prussien et blessa
le nez d'un de ses gardiens.

[25]Le colonel hurlait.

--Veillez a la surete du captif.

On parvint enfin a la maison de ville. La prison fut
ouverte, et Walter Schnaffs jete dedans, libre de liens.
Deux cents hommes en armes monterent la garde autour
[30]du batiment.

Alors, malgre des symptomes d'indigestion qui le tourmentaient
depuis quelque temps, le Prussien, fou de joie,

Page 51

se mit a danser, a danser eperdument, en levant les bras et
les jambes, a danser en poussant des cris frenetiques,
jusqu'au moment ou il tomba, epuise au pied d'un mur.

Il etait prisonnier! Sauve!

[5]C'est ainsi que le chateau de Champignet fut repris a
l'ennemi apres six heures seulement d'occupation.

Le colonel Ratier, marchand de drap, qui enleva cette
affaire a la tete des gardes nationaux de la Roche-Oysel,
fut decore.

Page 52


TOMBOUCTOU

Le boulevard, ce fleuve de vie, grouillait dans la poudre
d'or du soleil couchant. Tout le ciel etait rouge, aveuglant;
et, derriere la Madeleine, une immense nuee
flamboyante jetait dans toute la longue avenue une
[5]oblique averse de feu, vibrante comme une vapeur de
brasier.

La foule gaie, palpitante, allait sous cette brume enflammee
et semblait dans une apotheose. Les visages
etaient dores; les chapeaux noirs et les habits avaient des
[10]reflets de pourpre; le vernis des chaussures jetait des
flammes sur l'asphalte des trottoirs.

Devant les cafes, un peuple d'hommes buvait les boissons
brillantes et colorees qu'on aurait prises pour des pierres
precieuses fondues dans le cristal.

[15]Au milieu des consommateurs aux legers vetements plus
fonces, deux officiers en grande tenue faisaient baisser
tous les yeux par l'eblouissement de leurs dorures. Ils
causaient, joyeux sans motif, dans cette gloire de vie, dans
ce rayonnement radieux du soir; et ils regardaient la foule,
[20]les hommes lents et les femmes pressees qui laissaient
derriere elles une odeur savoureuse et troublante.

Tout a coup un negre enorme, vetu de noir, ventru,
chamarre de breloques sur un gilet de coutil, la face luisante
comme si elle eut ete ciree, passa devant eux avec
[25]un air de triomphe. Il riait aux passants, il riait aux
vendeurs de journaux, il riait au ciel eclatant, il riait a Paris

Page 53

entier. Il etait si grand qu'il depassait toutes les tetes;
et, derriere lui, tous les badauds se retournaient pour le
contempler de dos.

Mais soudain il apercut les officiers, et, culbutant les
[5]buveurs, il s'elanca. Des qu'il fut devant leur table, il
planta sur eux ses yeux luisants et ravis, et les coins de sa
bouche lui monterent jusqu'aux oreilles, decouvrant ses
dents blanches, claires comme un croissant de lune dans
un ciel noir. Les deux hommes, stupefaits, contemplaient
[10]ce geant d'ebene, sans rien comprendre a sa gaiete.

Et il s'ecria, d'une voix qui fit rire toutes les tables:

--Bonjou, mon lieutenant.

Un des officiers etait chef de bataillon, l'autre colonel.

Le premier dit:

[15]--Je ne vous connais pas, monsieur; j'ignore ce que
vous voulez.

Le negre reprit:
--Moi aime beaucoup toi, lieutenant Vedie, siege Bezi,
beaucoup raisin, cherche moi.

[20]L'officier, tout a fait eperdu, regardait fixement l'homme,
cherchant au fond de ses souvenirs; mais brusquement il
s'ecria:

--Tombouctou?

Le negre, radieux, tapa sur sa cuisse en poussant un
[25]rire d'une invraisemblable violence et beuglant:

--Si, si, ya, mon lieutenant, reconne Tombouctou. ya,
bonjou.

Le commandant lui tendit la main en riant lui-meme de
tout son coeur. Alors Tombouctou redevint grave. Il
[30]saisit la main de l'officier, et, si vite que l'autre ne put
l'empecher, il la baisa, selon la coutume negre et arabe.
Confus, le militaire lui dit d'une voix severe:

Page 54

--Allons, Tombouctou, nous ne sommes pas en Afrique.
Assieds-toi la et dis-moi comment je te trouve ici.

Tombouctou tendit son ventre, et, bredouillant, tant
il parlait vite:

[5]--Gagne beaucoup d'agent, beaucoup, grand'estaurant,
bon mange, Prussiens, moi, beaucoup vole, beaucoup,
cuisine francaise, Tombouctou, cuisinie de l'Empeeu, deux
cent mille francs a moi. Ah! ah! ah! ah!

Et il riait, tordu, hurlant avec une folie de joie dans le
[10]regard.

Quand l'officier, qui comprenait son etrange langage,
l'eut interroge quelque temps, il lui dit:

--Eh bien, au revoir, Tombouctou; a bientot.

Le negre aussitot se leva, serra, cette fois, la main qu'on
[15]lui tendait, et riant toujours, cria:

--Bonjou, bonjou, mon lieutenant!

Il s'en alla, si content, qu'il gesticulait en marchant, et
qu'on le prenait pour un fou.

Le colonel demanda:

[20]-Qu'est-ce que cette brute?

--Un brave garcon et un brave soldat. Je vais vous
dire ce que je sais de lui; c'est assez drole.


Vous savez qu'au commencement de la guerre de 1870
je fus enferme dans Bezieres, que ce negre appelle Bezi.
[25]Nous n'etions point assieges, mais bloques. Les lignes
prussiennes nous entouraient de partout, hors de portee des
canons, ne tirant pas non plus sur nous, mais nous affamant
peu a peu.

J'etais alors lieutenant. Notre garnison se trouvait

Page 55

composee de troupes de toute nature, debris de regiments
echarpes, fuyards, maraudeurs, separes des corps d'armee.
Nous avions de tout enfin, meme onze turcos arrives un
soir on ne sait comment, on ne sait par ou. Ils s'etaient
[5]presentes aux portes de la ville, harasses, deguenilles,
affames et saouls. On me les donna.

Je reconnus bientot qu'ils etaient rebelles a toute discipline,
toujours dehors et toujours gris. J'essayai de la
salle de police, meme de la prison, rien n'y fit. Mes
[10]hommes disparaissaient des jours entiers, comme s'ils se
fussent enfonces sous terre, puis reparaissaient ivres a
tomber. Ils n'avaient pas d'argent. Ou buvaient-ils?
Et comment, et avec quoi?

Cela commencait a m'intriguer vivement, d'autant plus
[15]que ces sauvages m'interessaient avec leur rire eternel et
leur caractere de grands enfants espiegles.

Je m'apercus alors qu'ils obeissaient aveuglement au
plus grand d'eux tous, celui que vous venez de voir. Il
les gouvernait a son gre, preparait leurs mysterieuses
[20]entreprises en chef tout-puissant et inconteste. Je le fis
venir chez moi et je l'interrogeai. Notre conversation dura
bien trois heures, tant j'avais de peine a penetrer son surprenant
charabia. Quant a lui, le pauvre diable, il faisait
des efforts inouis pour etre compris, inventait des mots,
[25]gesticulait, suait de peine, s'essuyait le front, soufflait,
s'arretait et repartait brusquement, quand il croyait avoir
trouve un nouveau moyen de s'expliquer.

Je devinai enfin qu'il etait fils d'un grand chef, d'une
sorte de roi negre des environs de Tombouctou. Je lui
[30]demandai son nom. Il repondit quelque chose comme
Chavaharibouhalikhranafotapolara. Il me parut plus
simple de lui donner le nom de son pays: "Tombouctou."

Page 56

Et, huit jours plus tard, toute la garnison ne le nommait
plus autrement.

Mais une envie folle nous tenait de savoir ou cet ex-prince
africain trouvait a boire. Je le decouvris d'une
[5]singuliere facon.

J'etais un matin sur les remparts, etudiant l'horizon,
quand j'apercus dans une vigne quelque chose qui remuait.
On arrivait au temps des vendanges, les raisins
etaient murs, mais je ne songeais guere a cela. Je pensai
[10]qu'un espion s'approchait de la ville, et j'organisai une
expedition complete pour saisir le rodeur. Je pris moi-meme
le commandement, apres avoir obtenu l'autorisation
du general.

J'avais fait sortir, par trois portes differentes, trois
[15]petites troupes qui devaient se rejoindre aupres de la vigne
suspecte et la cerner. Pour couper la retraite a l'espion,
un de ces detachements avait a taire une marche d'une
heure au moins. Un homme reste en observation sur les
murs m'indiqua par signe que l'etre apercu n'avait point
[20]quitte le champ. Nous allions en grand silence, rampant,
presque couches dans les ornieres. Enfin, nous touchons
au point designe; je deploie brusquement mes soldats, qui
s'elancent dans la vigne, et trouvent.... Tombouctou
voyageant a quatre pattes au milieu des ceps et mangeant
[25]du raisin, ou plutot happant du raisin comme un chien
qui mange sa soupe, a pleine bouche, a la plante meme,
en arrachant la grappe d'un coup de dent.

Je voulus le faire relever; il n'y fallait pas songer, et je
compris alors pourquoi il se trainait ainsi sur les mains
[30]et sur les genoux. Des qu'on l'eut plante sur ses jambes
il oscilla quelques secondes, tendit les bras et s'abattit
sur le nez. Il etait gris comme je n'ai jamais vu un
homme etre gris.

Page 57

On le rapporta sur deux echalas, il ne cessa de rire
tout le long de la route en gesticulant des bras et des
jambes.

C'etait la tout le mystere. Mes gaillards buvaient au
[5]raisin lui-meme. Puis, lorsqu'ils etaient saouls a ne plus
bouger, ils dormaient sur place.

Quant a Tombouctou, son amour de la vigne passait
toute croyance et toute mesure. Il vivait la-dedans a la
facon des grives, qu'il haissait d'ailleurs d'une haine de
[10]rival jaloux. Il repetait sans cesse:

--Les gives mange tout le raisin, capules!

Un soir on vint me chercher. On apercevait par la
plaine quelque chose arrivant vers nous. Je n'avais point
pris ma lunette, et je distinguais fort mal. On eut dit un
[15]grand serpent qui se deroulait, un convoi, que sais-je?

J'envoyai quelques hommes au-devant de cette etrange
caravane qui fit bientot son entree triomphale. Tombouctou
et neuf de ses compagnons portaient sur une sorte
d'autel, fait avec des chaises de campagne, huit tetes
[20]coupees, sanglantes et grimacantes. Le dixieme turco
trainait un cheval a la queue duquel un autre etait attache,
et six autres betes suivaient encore, retenues de la meme
facon.

Voici ce que j'appris. Etant partis aux vignes, mes
[25]Africains avaient apercu tout a coup un detachement
prussien s'approchant d'un village. Au lieu de fuir, ils
s'etaient caches; puis, lorsque les officiers eurent mis pied
a terre devant une auberge pour se rafraichir, les onze
gaillards s'elancerent, mirent en fuite les uhlans qui se
[30]crurent attaques, tuerent les deux sentinelles, plus le
colonel et les cinq officiers de son escorte.

Ce jour-la, j'embrassai Tombouctou. Mais je m'apercus

Page 58

qu'il marchait avec peine. Je le crus blesse; il se mit a
rire et me dit:

--Moi, povisions pou pays.

C'est que Tombouctou ne faisait point la guerre pour
[5]l'honneur, mais bien pour le gain. Tout ce qu'il trouvait,
tout ce qui lui paraissait avoir une valeur quelconque,
tout ce qui brillait surtout, il le plongeait dans sa poche!
Quelle poche! un gouffre qui commencait a la hanche et
finissait aux chevilles. Ayant retenu un terme de troupier,
[10]il l'appelait sa "profonde," et c'etait sa profonde, en effet!

Donc il avait detache l'or des uniformes prussiens, le
cuivre des casques, les boutons, etc., et jete le tout dans
sa "profonde" qui etait pleine a deborder.

Chaque jour, il precipitait la-dedans tout objet luisant
[15]qui lui tombait sous les yeux, morceaux d'etain ou pieces
d'argent, ce qui lui donnait parfois une tournure infiniment
drole.

Il comptait remporter cela au pays des autruches, dont
il semblait bien frere, ce fils de roi, torture par le besoin
[20]d'engloutir les corps brillants. S'il n'avait pas eu sa
profonde, qu'aurait-il fait? Il les aurait sans doute
avales.

Chaque matin sa poche etait vide. Il avait donc un
magasin general ou s'entassaient ses richesses. Mais ou?
[25]Je ne l'ai pu decouvrir.

Le general, prevenu du haut fait de Tombouctou, fit
bien vite enterrer les corps demeures au village voisin,
pour qu'on ne decouvrit point qu'ils avaient ete decapites.
Les Prussiens y revinrent le lendemain. Le maire et sept
[30]habitants notables furent fusilles sur-le-champ, par
represailles, comme ayant denonce la presence des Allemands.

Page 59

L'hiver etait venu. Nous etions harasses et desesperes.
On se battait maintenant tous les jours. Les hommes
affames ne marchaient plus. Seuls les huit turcos (trois
avaient ete tues) demeuraient gras et luisants, et vigoureux,
[5]toujours prets a se battre. Tombouctou engraissait
meme. Il me dit un jour:

--Toi beaucoup faim, moi bon viande.

Et il m'apporta en effet un excellent filet. Mais de
quoi? Nous n'avions plus ni boeufs, ni moutons, ni chevres,
[10]ni anes, ni porcs. Il etait impossible de se procurer
du cheval. Je reflechis a tout cela apres avoir devore
ma viande. Alors une pensee horrible me vint. Ces
negres etaient nes bien pres du pays ou l'on mange des
hommes! Et chaque jour tant de soldats tombaient
[15]autour de la ville! J'interrogeai Tombouctou. Il ne voulut
pas repondre. Je n'insistai point, mais je refusai desormais
ses presents.

Il m'adorait. Une nuit, la neige nous surprit aux
avant-postes. Nous etions assis par terre. Je regardais
[20]avec pitie les pauvres negres grelottant sous cette
poussiere blanche et glacee. Comme j'avais grand froid, je
me mis a tousser. Je sentis aussitot quelque chose s'abattre
sur moi, comme une grande et chaude couverture.
C'etait le manteau de Tombouctou qu'il me jetait sur les
[25]epaules.

Je me levai et, lui rendant son vetement:

--Garde ca, mon garcon; tu en as plus besoin que moi.

Il repondit:

--Non, mon lieutenant, pou toi, moi pas besoin, moi
[30]chaud, chaud.

Et il me contemplait avec des yeux suppliants.

Je repris:

Page 60

--Allons, obeis, garde ton manteau, je le veux.

Le negre alors se leva, tira son sabre qu'il savait rendre
coupant comme une faulx, et tenant de l'autre main sa
large capote que je refusais:

5--Si toi pas gade manteau, moi coupe; pesonne
manteau.

Il l'aurait fait. Je cedai.

Huit jours plus tard, nous avions capitule. Quelques-uns
d'entre nous avaient pu s'enfuir. Les autres allaient
[10]sortir de la ville et se rendre aux vainqueurs.

Je me dirigeais vers la place d'Armes ou nous devions
nous reunir quand je demeurai stupide d'etonnement devant
un negre geant vetu de coutil blanc et coiffe d'un
chapeau de paille. C'etait Tombouctou. Il semblait
[15]radieux et se promenait, les mains dans ses poches, devant
une petite boutique ou l'on voyait en montre deux
assiettes et deux verres.

Je lui dis:

--Qu'est-ce que tu fais?

[20]Il repondit:

--Moi pas pati, moi bon cuisine, moi fait mange colonel,
Algeie; moi mange Pussiens, beaucoup vole, beaucoup.

Il gelait a dix degres. Je grelottais devant ce negre en
coutil. Alors il me prit par le bras et me fit entrer.
[25]J'apercus une enseigne demesuree qu'il allait pendre devant
sa porte sitot que nous serions partis, car il avait quelque
pudeur.

Et je lus, trace par la main de quelque complice, cet
appel:

Page 61

CUISINE MILITAIRE DE M. TOMBOUCTOU
ANCIEN CUISINER DE S. M. L'EMPEREUR.
_Artiste de Paris.--Prix moderes._

Malgre le desespoir qui me rongeait le coeur, je ne pus
[5]m'empecher de rire, et je laissai mon negre a son nouveau
commerce.

Cela ne valait-il pas mieux que de le faire emmener
prisonnier?

Vous venez de voir qu'il a reussi, le gaillard.
[10]Bezieres, aujourd'hui, appartient a l'Allemagne. Le
restaurant Tombouctou est un commencement de
Revanche.

Page 62


EN MER

A Henry Ceard


On lisait dernierement dans les journaux les lignes
suivantes:

Boulogne-sur-Mer, 22 janvier.--On nous ecrit:

"Un affreux malheur vient de jeter la consternation
[5]parmi notre population maritime deja si eprouvee depuis
deux annees. Le bateau de peche commande par le
patron Javel, entrant dans le port, a ete jete a l'Ouest et
est venu se briser sur les roches du brise-lames de la jetee.

"Malgre les efforts du bateau de sauvetage et des lignes
[10]envoyees au moyen du fusil porte-amarre, quatre hommes
et le mousse ont peri.

"Le mauvais temps continue. On craint de nouveaux
sinistres."

Quel est ce patron Javel? Est-il le frere du manchot?

[15]Si le pauvre homme roule par la vague, et mort peut-etre
sous les debris de son bateau mis en pieces, est celui
auquel je pense, il avait assiste, voici dix-huit ans maintenant,
a un autre drame, terrible et simple comme sont
toujours ces drames formidables des flots.

[20]Javel aine etait alors patron d'un chalutier.

Le chalutier est le bateau de peche par excellence.
Solide a ne craindre aucun temps, le ventre rond, roule
sans cesse par les lames comme un bouchon, toujours dehors,
toujours fouette par les vents durs et sales de la
[25]Manche, il travaille la mer, infatigable, la voile gonflee,

Page 63

trainant par le flanc un grand filet qui racle le fond de
l'Ocean, et detache et cueille toutes les betes endormies
dans les roches, les poissons plats colles au sable, les crabes
lourds aux pattes crochues, les homards aux moustaches
[5]pointues.

Quand la brise est fraiche et la vague courte, le bateau
se met a pecher. Son filet est fixe tout le long d'une grande
tige de bois garnie de fer qu'il laisse descendre au moyen
de deux cables glissant sur deux rouleaux aux deux bouts
[10]de l'embarcation. Et le bateau, derivant sous le vent et
le courant, tire avec lui cet appareil qui ravage et devaste
le sol de la mer.

Javel avait a son bord son frere cadet, quatre hommes
et un mousse. Il etait sorti de Boulogne par un beau
[15]temps clair pour jeter le chalut.

Or, bientot le vent s'eleva, et une bourrasque survenant
forca le chalutier a fuir. Il gagna les cotes d'Angleterre;
mais la mer demontee battait les falaises, se ruait
contre la terre, rendait impossible l'entree des ports. Le
[20]petit bateau reprit le large et revint sur les cotes de France.
La tempete continuait a faire infranchissables les jetees,
enveloppant d'ecume, de bruit et de danger tous les abords
des refuges.

Le chalutier repartit encore, courant sur le dos des flots,
[25]ballotte, secoue, ruisselant, soufflete par des paquets d'eau,
mais gaillard, malgre tout, accoutume a ces gros temps qui
le tenaient parfois cinq ou six jours errant entre les deux
pays voisins sans pouvoir aborder l'un ou l'autre.

Puis enfin l'ouragan se calma comme il se trouvait en
[30]pleine mer, et, bien que la vague fut encore forte, le
patron commanda de jeter le chalut.

Donc le grand engin de peche fut passe par-dessus bord,

Page 64

et deux hommes a l'avant, deux hommes a l'arriere, commencerent
a filer sur les rouleaux les amarres qui le tenaient.
Soudain il toucha le fond, mais une haute lame
inclinant le bateau, Javel cadet, qui se trouvait a l'avant
[5]et dirigeait la descente du filet, chancela, et son bras se
trouva saisi entre la corde un instant detendue par la
secousse et le bois ou elle glissait. Il fit un effort desespere,
tachant de l'autre main de soulever l'amarre, mais
le chalut trainait deja et le cable roidi ne ceda point.

[10]L'homme crispe par la douleur appela. Tous accoururent.
Son frere quitta la barre. Ils se jeterent sur la corde,
s'efforcant de degager le membre qu'elle broyait. Ce
fut en vain. "Faut couper", dit un matelot, et il tira de
sa poche un large couteau, qui pouvait, en deux coups,
[15]sauver le bras de Javel cadet.

Mais couper, c'etait perdre le chalut, et ce chalut valait
de l'argent, beaucoup d'argent, quinze cents francs; et il
appartenait a Javel aine, qui tenait a son avoir.

Il cria, le coeur torture: "Non, coupe pas, attends, je
[20]vas lofer." Et il courut au gouvernail, mettant toute la
barre dessous.

Le bateau n'obeit qu'a peine, paralyse par ce filet qui
immobilisait son impulsion, et entraine d'ailleurs par la
force de la derive et du vent.

[25]Javel cadet s'etait laisse tomber sur les genoux, les
dents serrees, les yeux hagards. Il ne disait rien. Son
frere revint, craignant toujours le couteau d'un marin:
"Attends, attends, coupe pas, faut mouiller l'ancre."

L'ancre fut mouillee, toute la chaine filee, puis on se
[30]mit a virer au cabestan pour detendre les amarres du
chalut. Elles s'amollirent, enfin, et on degagea le bras
inerte, sous la manche de laine ensanglantee.

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14 | 15 | 16 | 17 | 18 | 19 | 20 | 21 | 22 | 23 | 24 | 25 | 26 | 27 | 28 | 29
Copyright (c) 2007. topknownstories.com. All rights reserved.