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Contes Francais written by Douglas Labaree Buffum

D >> Douglas Labaree Buffum >> Contes Francais

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Je touchai ce debris humain qui avait du appartenir
a un colosse. Les doigts, demesurement longs, etaient
attaches par des tendons enormes que retenaient des
lanieres de peau par places. Cette main etait affreuse a
[25]voir, ecorchee ainsi, elle faisait penser naturellement a
quelque vengeance de sauvage.

Je dis:

--Cet homme devait etre tres fort.

L'Anglais prononca avec douceur:

30 --Aoh yes; mais je ete plus fort que lui. J'ave mis
cette chaine pour le tenir.

Je crus qu'il plaisantait. Je dis:

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--Cette chaine maintenant est bien inutile, la main ne
se sauvera pas.

Sir John Rowell reprit gravement:

--Elle voule toujours s'en aller. Cette chaine ete
[5]necessaire.

D'un coup d'oeil rapide j'interrogeai son visage, me
demandant:

--Est-ce un fou, ou un mauvais plaisant?

Mais la figure demeurait impenetrable, tranquille et
[10]bienveillante. Je parlai d'autre chose et j'admirai les
fusils.

Je remarquai cependant que trois revolvers charges
etaient poses sur les meubles, comme si cet homme eut
vecu dans la crainte constante d'une attaque. Je revins
[15]plusieurs fois chez lui. Puis je n'y allai plus. On s'etait
accoutume a sa presence; il etait devenu indifferent a tous.

Une annee entiere s'ecoula. Or un matin, vers la fin de
novembre, mon domestique me reveilla en m'annoncant
que sir John Rowell avait ete assassine dans la nuit.

[20]Une demi-heure plus tard, je penetrais dans la maison
de l'Anglais avec le commissaire central et le capitaine
de gendarmerie. Le valet, eperdu et desespere, pleurait
devant la porte. Je soupconnai d'abord cet homme, mais
il etait innocent.

[25]On ne put jamais trouver le coupable.
En entrant dans le salon de sir John, j'apercus du premier
coup d'oeil le cadavre etendu sur le dos, au milieu
de la piece.

Le gilet etait dechire, une manche arrachee pendait,
tout annoncait qu'une lutte terrible avait eu lieu.

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L'Anglais etait mort etrangle! Sa figure noire et gonflee,
effrayante, semblait exprimer une epouvante abominable;
il tenait entre ses dents serrees quelque chose; et
le cou, perce de cinq trous qu'on aurait dit faits avec des
[5]pointes de fer, etait couvert de sang.

Un medecin nous rejoignit. Il examina longtemps les
traces des doigts dans la chair et prononca ces etranges
paroles:

--On dirait qu'il a ete etrangle par un squelette.

[10]Un frisson me passa dans le dos, et je jetai les yeux
sur le mur, a la place ou j'avais vu jadis l'horrible main
d'ecorche. Elle n'y etait plus. La chaine, brisee,
pendait.

Alors je me baissai vers le mort, et je trouvai dans
[15]sa bouche crispee un des doigts de cette main disparue,
coupe ou plutot scie par les dents juste a la deuxieme
phalange.

Puis on proceda aux constatations. On ne decouvrit
rien. Aucune porte n'avait ete forcee, aucune fenetre,
[20]aucun meuble. Les deux chiens de garde ne s'etaient pas
reveilles.

Voici, en quelques mots, la deposition du domestique:

Depuis un mois, son maitre semblait agite. Il avait recu
beaucoup de lettres, brulees a mesure.

[25]Souvent, prenant une cravache, dans une colere qui
semblait de la demence, il avait frappe avec fureur cette
main sechee, scellee au mur et enlevee, on ne sait comment,
a l'heure meme du crime.

Il se couchait fort tard et s'enfermait avec soin. Il
[30]avait toujours des armes a portee du bras. Souvent, la
nuit, il parlait haut, comme s'il se fut querelle avec quelqu'un.

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Cette nuit-la, par hasard, il n'avait fait aucun bruit, et
c'est seulement en venant ouvrir les fenetres que le serviteur
avait trouve sir John assassine. Il ne soupconnait
personne.

[5]Je communiquai ce que je savais du mort aux magistrats
et aux officiers de la force publique, et on fit dans toute
l'ile une enquete minutieuse. On ne decouvrit rien.

Or, une nuit, trois mois apres le crime, j'eus un affreux
cauchemar. Il me sembla que je voyais la main, l'horrible
[10]main, courir comme un scorpion ou comme une araignee le
long de mes rideaux et de mes murs. Trois fois, je me reveillai,
trois fois je me rendormis, trois fois je revis le
hideux debris galoper autour de ma chambre en remuant
les doigts comme des pattes.

[15]Le lendemain, on me l'apporta, trouve dans le cimetiere,
sur la tombe de sir John Rowell, enterre la; car on
n'avait pu decouvrir sa famille. L'index manquait.

Voila, mesdames, mon histoire.. Je ne sais rien de plus.


Les femmes, eperdues, etaient pales, frissonnantes.

[20]Une d'elles s'ecria:

--Mais ce n'est pas un denouement cela, ni une explication!
Nous n'allons pas dormir si vous ne nous dites
pas ce qui s'etait passe, selon vous.

Le magistrat sourit avec severite:

[25]--Oh! moi, mesdames, je vais gater, certes, vos reves
terribles. Je pense tout simplement que le legitime proprietaire
de la main n'etait pas mort, qu'il est venu la
chercher avec celle qui lui restait. Mais je n'ai pu savoir
comment il a fait, par exemple. C'est la une sorte de
[30]vendetta.

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Une des femmes murmura:

--Non, ca ne doit pas etre ainsi.

Et le juge d'instruction, souriant toujours, conclut:

--Je vous avais bien dit que mon explication ne vous
[5]irait pas.

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UNE VENDETTA

La veuve de Paolo Saverini habitait seule avec son fils
une petite maison pauvre sur les remparts de Bonifacio.
La ville, batie sur une avancee de la montagne, suspendue
meme par places au-dessus de la mer, regarde, par-dessus
[5]le detroit herisse d'ecueils, la cote plus basse de la
Sardaigne. A ses pieds, de l'autre cote, la contournant presque
entierement, une coupure de la falaise, qui ressemble a un
gigantesque corridor, lui sert de port, amene jusqu'aux
premieres maisons, apres un long circuit entre deux
[10]murailles abruptes, les petits bateaux pecheurs italiens ou
sardes, et, chaque quinzaine, le vieux vapeur poussif qui
fait le service d'Ajaccio.

Sur la montagne blanche, le tas de maisons pose une
tache plus blanche encore. Elles ont l'air de nids d'oiseaux
[15]sauvages, accrochees ainsi sur ce roc, dominant sur ce
passage terrible ou ne s'aventurent guere les navires. Le
vent, sans repos, fatigue la cote nue, rongee par lui, a
peine vetue d'herbe; il s'engouffre dans le detroit, dont il
ravage les deux bords. Les trainees d'ecume pale,
[20]accrochees aux pointes noires des innombrables rocs qui
percent partout les vagues, ont l'air de lambeaux de toiles
flottant et palpitant a la surface de l'eau.

La maison de la veuve Saverini, soudee au bord meme
de la falaise, ouvrait ses trois fenetres sur cet horizon sauvage
[25]et desole.

Elle vivait la, seule, avec son fils Antoine et leur chienne
"Semillante," grande bete maigre, aux poils longs et rudes,

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de la race des gardeurs de troupeaux. Elle servait au
jeune homme pour chasser.

Un soir, apres une dispute, Antoine Saverini fut tue
traitreusement, d'un coup de couteau, par Nicolas
[5]Ravolati, qui, la nuit meme, gagna la Sardaigne.

Quand la vieille mere recut le corps de son enfant, que
des passants lui rapporterent, elle ne pleura pas, mais elle
demeura longtemps immobile a le regarder; puis, etendant
sa main ridee sur le cadavre, elle lui promit la vendetta.
[10]Elle ne voulut point qu'on restat avec elle, et elle
s'enferma aupres du corps avec la chienne, qui hurlait. Elle
hurlait, cette bete, d'une facon continue, debout au pied
du lit, la tete tendue vers son maitre, et la queue serree
entre les pattes. Elle ne bougeait pas plus que la mere,
[15]qui penchee maintenant sur le corps, l'oeil fixe, pleurait de
grosses larmes muettes en le contemplant.

Le jeune homme, sur le dos, vetu de sa veste de gros
drap, trouee et dechiree a la poitrine, semblait dormir;
mais il avait du sang partout: sur la chemise arrachee
[20]pour les premiers soins; sur son gilet, sur sa culotte, sur
la face, sur les mains. Des caillots de sang s'etaient figes
dans la barbe et dans les cheveux.

La vieille mere se mit a lui parler. Au bruit de cette
voix, la chienne se tut.

--Va, va, tu seras venge, mon petit, mon garcon, mon
pauvre enfant. Dors, dors, tu seras venge, entends-tu?
C'est la mere qui le promet! Et elle tient toujours sa
parole, la mere, tu le sais bien.

Et lentement elle se pencha vers lui, collant ses levres
[30]froides sur les levres mortes.

Alors, Semillante se remit a gemir. Elle poussait une
longue plainte monotone, dechirante, horrible.

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Elles resterent la, toutes les deux, la femme et la bete,
jusqu'au matin.

Antoine Saverini fut enterre le lendemain, et bientot on
ne parla plus de lui dans Bonifacio.

[5]Il n'avait laisse ni frere, ni proches cousins. Aucun
homme n'etait la pour poursuivre la vendetta. Seule, la
mere y pensait, la vieille:

De l'autre cote du detroit, elle voyait du matin au soir
un point blanc sur la cote. C'est un petit village sarde,
[10]Longosardo, ou se refugient les bandits corses traques de
trop pres. Ils peuplent presque seuls ce hameau, en face
des cotes de leur patrie, et ils attendent la le moment de
revenir, de retourner au maquis. C'est dans ce village,
elle le savait, que s'etait refugie Nicolas Ravolati.

[15]Toute seule, tout le long du jour, assise a sa fenetre, elle
regardait la-bas en songeant a la vengeance. Comment
ferait-elle sans personne, infirme, si pres de la mort?
Mais elle avait promis, elle avait jure sur le cadavre. Elle
ne pouvait oublier, elle ne pouvait attendre. Que ferait-elle?
[20]Elle ne dormait plus la nuit; elle n'avait plus ni
repos ni apaisement; elle cherchait, obstinee. La chienne,
a ses pieds, sommeillait, et, parfois, levant la tete, hurlait
au loin. Depuis que son maitre n'etait plus la, elle hurlait
souvent ainsi, comme si elle l'eut appele, comme si
[25]son ame de bete, inconsolable, eut aussi garde le souvenir
que rien n'efface.

Or, une nuit, comme Semillante se remettait a gemir, la
mere, tout a coup, eut une idee, une idee de sauvage vindicatif
et feroce. Elle la medita jusqu'au matin; puis,
[30]levee des les approches du jour, elle se rendit a l'eglise.
Elle pria, prosternee sur le pave, abattue devant Dieu, le

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suppliant de l'aider, de la soutenir, de donner a son pauvre
corps use la force qu'il lui fallait pour venger le fils.

Puis elle rentra. Elle avait dans sa cour un ancien
baril defonce, qui recueillait l'eau des gouttieres; elle le
[5]renversa, le vida, l'assujettit contre le sol avec des pieux
et des pierres; puis elle enchaina Semillante a cette niche,
et elle rentra.

Elle marchait maintenant, sans repos, dans sa chambre,
l'oeil fixe toujours sur la cote de Sardaigne. Il etait
[10]la-bas, l'assassin.
La chienne, tout le jour et toute la nuit, hurla. La
vieille, au matin, lui porta de l'eau dans une jatte; mais
rien de plus: pas de soupe, pas de pain.

La journee encore s'ecoula. Semillante, extenuee, dormait.
[15]Le lendemain, elle avait les yeux luisants, le poil
herisse, et elle tirait eperdument sur sa chaine.

La vieille ne lui donna encore rien a manger. La bete,
devenue furieuse, aboyait d'une voix rauque. La nuit
encore se passa.

[20]Alors, au jour leve, la mere Saverini alla chez le voisin,
prier qu'on lui donnat deux bottes de paille. Elle prit de
vieilles hardes qu'avait portees autrefois son mari, et les
bourra de fourrage, pour simuler un corps humain.

Ayant pique un baton dans le sol, devant la niche de
[25]Semillante, elle noua dessus ce mannequin, qui semblait
ainsi se tenir debout. Puis elle figura la tete au moyen
d'un paquet de vieux linge.

La chienne, surprise, regardait cet homme de paille, et
se taisait bien que devoree de faim.

[30]Alors la vieille alla acheter chez le charcutier un long
morceau de boudin noir. Rentree chez elle, elle alluma un
feu de bois dans sa cour, aupres de la niche, et fit griller

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son boudin. Semillante, affolee, bondissait, ecumait, les
yeux fixes sur le gril, dont le fumet lui entrait au ventre.

Puis la mere fit de cette bouillie fumante une cravate
a l'homme de paille. Elle la lui ficela longtemps autour
[5]du cou, comme pour la lui entrer dedans. Quand ce fu
fini, elle dechaina la chienne.

D'un saut formidable, la bete atteignit la gorge du mannequin,
et, les pattes sur les epaules, se mit a la dechirer.
Elle retombait, un morceau de sa proie a la gueule, puis
[10]s'elancait de nouveau, enfoncait ses crocs dans les cordes,
arrachait quelques parcelles de nourriture, retombait encore,
et rebondissait, acharnee. Elle enlevait le visage
par grands coups de dents, mettait en lambeaux le col
entier.

[15]La vieille, immobile et muette, regardait, l'oeil allume.
Puis elle renchaina sa bete, la fit encore jeuner deux jours,
et recommenca cet etrange exercice.

Pendant trois mois, elle l'habitua a cette sorte de lutte,
a ce repas conquis a coups de crocs. Elle ne l'enchainait
[20]plus maintenant, mais elle la lancait d'un geste sur le
mannequin.

Elle lui avait appris a le dechirer, a le devorer, sans
meme qu'aucune nourriture fut cachee en sa gorge. Elle
lui donnait ensuite, comme recompense, le boudin grille
[25]pour elle.

Des qu'elle apercevait l'homme, Semillante fremissait,
puis tournait les yeux vers sa maitresse, qui lui criait:
"Va!" d'une voix sifflante, en levant le doigt.


Quand elle jugea le temps venu, la mere Saverini alla
[30]se confesser et communia un dimanche matin, avec une
ferveur extatique, puis, ayant revetu des habits de male,

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semblable a un vieux pauvre deguenille, elle fit marche
avec un pecheur sarde, qui la conduisit, accompagnee de
sa chienne, de l'autre cote du detroit.

Elle avait, dans un sac de toile, un grand morceau de
[5]boudin. Semillante jeunait depuis deux jours. La vieille
femme, a tout moment, lui faisait sentir la nourriture
odorante, et l'excitait.

Elles entrerent dans Longosardo. La Corse allait en
boitillant. Elle se presenta chez un boulanger et demanda
[10]la demeure de Nicolas Ravolati. Il avait repris son ancien
metier, celui de menuisier. Il travaillait seul au fond de
sa boutique.

La vieille poussa la porte et l'appela:

--He! Nicolas!

[15]Il se tourna; alors, lachant sa chienne, elle cria:

--Va, va, devore, devore!

L'animal, affole, s'elanca, saisit la gorge. L'homme
etendit les bras, l'etreignit, roula par terre. Pendant
quelques secondes, il se tordit, battant le sol de ses pieds;
[10]puis il demeura immobile, pendant que Semillante lui
fouillait le cou, qu'elle arrachait par lambeaux. Deux
voisins, assis sur leur porte, se rappelerent parfaitement
avoir vu sortir un vieux pauvre avec un chien noir efflanque
qui mangeait, tout en marchant, quelque chose de
[25]brun que lui donnait son maitre.

La vieille, le soir, etait rentree chez elle. Elle dormit
bien, cette nuit-la.

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L'AVENTURE DE WALTER SCHNAFFS

_A Robert Pinchon_

Depuis son entree en France avec l'armee d'invasion,
Walter Schnaffs se jugeait le plus malheureux des hommes.
Il etait gros, marchait avec peine, soufflait beaucoup et
souffrait affreusement des pieds qu'il avait fort plats et
[5]fort gras. Il etait en outre pacifique et bienveillant,
nullement magnanime ou sanguinaire, pere de quatre enfants
qu'il adorait et marie avec une jeune femme blonde,
dont il regrettait desesperement chaque soir les tendresses,
les petits soins et les baisers. Il aimait se lever tard et se
[10]coucher tot, manger lentement de bonnes choses et boire
de la biere dans les brasseries. Il songeait en outre que
tout ce qui est doux dans l'existence disparait avec la vie;
et il gardait au coeur une haine epouvantable, instinctive
et raisonnee en meme temps, pour les canons, les fusils, les
revolvers et les sabres, mais surtout pour les baionnettes,
[15]se sentant incapable de manoeuvrer assez vivement cette
arme rapide pour defendre son gros ventre.

Et, quand il se couchait sur la terre, la nuit venue, roule
dans son manteau a cote des camarades qui ronflaient, il
[20]pensait longuement aux siens laisses la-bas et aux dangers
semes sur sa route: S'il etait tue, que deviendraient les
petits? Qui donc les nourrirait et les eleverait? A l'heure
meme, ils n'etaient pas riches, malgre les dettes qu'il
avait contractees en partant pour leur laisser quelque
[25]argent. Et Walter Schnaffs pleurait quelquefois.

Au commencement des batailles il se sentait dans les

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jambes de telles faiblesses qu'il se serait laisse tomber, s'il
n'avait songe que toute l'armee lui passerait sur le corps.
Le sifflement des balles herissait le poil sur sa peau.

Depuis des mois il vivait ainsi dans la terreur et dans
[5]l'angoisse.

Son corps d'armee s'avancait vers la Normandie, et
il fut un jour envoye en reconnaissance avec un faible
detachement qui devait simplement explorer une partie du
pays et se replier ensuite. Tout semblait calme dans la
[10]campagne; rien n'indiquait une resistance preparee.

Or, les Prussiens descendaient avec tranquillite dans
une petite vallee que coupaient des ravins profonds,
quand une fusillade violente les arreta net, jetant bas une
vingtaine des leurs; et une troupe de francs-tireurs,
[15]sortant brusquement d'un petit bois grand comme la main,
s'elanca en avant, la baionnette au fusil.

Walter Schnaffs demeura d'abord immobile, tellement
surpris et eperdu qu'il ne pensait meme pas a fuir. Puis
un desir fou de detaler le saisit; mais il songea aussitot
[20]qu'il courait comme une tortue en comparaison des maigres
Francais qui arrivaient en bondissant comme un
troupeau de chevres. Alors, apercevant a six pas devant
lui un large fosse plein de broussailles couvertes de feuilles
seches, il y sauta a pieds joints, sans songer meme a la
[25]profondeur, comme on saute d'un pont dans une riviere.

Il passa, a la facon d'une fleche, a travers une couche
epaisse de lianes et de ronces aigues qui lui dechirerent la
face et les mains, et il tomba lourdement assis sur un lit
de pierres.

[30]Levant aussitot les yeux, il vit le ciel par le trou qu'il
avait fait. Ce trou revelateur le pouvait denoncer, et il
se traina avec precaution, a quatre pattes, au fond de

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cette orniere, sous le toit de branchages enlaces, allant le
plus vite possible, en s'eloignant du lieu de combat.
Puis il s'arreta et s'assit de nouveau, tapi comme un
lievre au milieu des hautes herbes seches.

Il entendit pendant quelque temps encore des detonations,
[5]des cris et des plaintes. Puis les clameurs de la
lutte s'affaiblirent, cesserent. Tout redevint muet et
calme.

Soudain quelque chose remua: contre lui. Il eut un
[10]sursaut epouvantable. C'etait un petit oiseau qui, s'etant
pose sur une branche, agitait des feuilles mortes. Pendant
pres d'une heure, le coeur de Walter Schnaffs en battit a
grands coups presses.

La nuit venait, emplissant d'ombre le ravin. Et le
[15]soldat se mit a songer. Qu'allait-il faire? Qu'allait-il
devenir? Rejoindre son armee?... Mais comment?
Mais par ou? Et il lui faudrait recommencer l'horrible
vie d'angoisses, d'epouvantes, de fatigues et de souffrances
qu'il menait depuis le commencement de la guerre! Non!
[20]Il ne se sentait plus ce courage. Il n'aurait plus l'energie
qu'il fallait pour supporter les marches et affronter les
dangers de toutes les minutes.

Mais que faire? Il ne pouvait rester dans ce ravin et
s'y cacher jusqu'a la fin des hostilites. Non, certes. S'il
[25]n'avait pas fallu manger, cette perspective ne l'aurait
pas trop atterre; mais il fallait manger, manger tous les
jours.

Et il se trouvait ainsi tout seul, en armes, en uniforme,
sur le territoire ennemi, loin de ceux qui le pouvaient
[30]defendre. Des frissons lui couraient sur la peau.

Soudain il pensa: "Si seulement j'etais prisonnier!" Et
son coeur fremit de desir, d'un desir violent, immodere,

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d'etre prisonnier des Francais. Prisonnier! Il serait
sauve, nourri, loge, a l'abri des balles et des sabres, sans
apprehension possible, dans une bonne prison bien gardee.
Prisonnier! Quel reve!

[5]Et sa resolution fut prise immediatement:

--Je vais me constituer prisonnier.

Il se leva, resolu a executer ce projet sans tarder d'une
minute. Mais il demeura immobile, assailli soudain par
des reflexions facheuses et par des terreurs nouvelles.

[10]Ou allait-il se constituer prisonnier? Comment? De
quel cote? Et des images affreuses, des images de mort,
se precipiterent dans son ame.

Il allait courir des dangers terribles en s'aventurant
seul, avec son casque a pointe, par la campagne.

[15]S'il rencontrait des paysans? Ces paysans, voyant un
Prussien perdu, un Prussien sans defense, le tueraient
comme un chien errant! Ils le massacreraient avec leurs
fourches, leurs pioches, leurs faux, leurs pelles! Ils en
feraient une bouillie, une patee, avec l'acharnement des
[20]vaincus exasperes.

S'il rencontrait des francs-tireurs? Ces francs-tireurs,
des enrages sans loi ni discipline, le fusilleraient pour
s'amuser, pour passer une heure, histoire de rire en voyant
sa tete. Et il se croyait deja appuye contre un mur en
[25]face de douze canons de fusils, dont les petits trous ronds
et noirs semblaient le regarder.

S'il rencontrait l'armee francaise elle-meme? Les
hommes d'avant-garde le prendraient pour un eclaireur,
pour quelque hardi et malin troupier parti seul en reconnaissance,
[30]et ils lui tireraient dessus. Et il entendait deja
les detonations irregulieres des soldats couches dans les
broussailles, tandis que lui, debout au milieu d'un champ,

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affaissait, troue comme une ecumoire par les balles qu'il
sentait entrer dans sa chair.

Il se rassit, desespere. Sa situation lui paraissait sans
issue.

[5]La nuit etait tout a fait venue, la nuit muette et noire.
Il ne bougeait plus. Tressaillant a tous les bruits inconnus
et legers qui passent dans les tenebres. Un lapin, tapant
du cul au bord d'un terrier, faillit faire s'enfuir Walter
Schnaffs. Les cris des chouettes lui dechiraient l'ame, le
[10]traversant de peurs soudaines, douloureuses comme des
blessures. Il ecarquillait ses gros yeux pour tacher de
voir dans l'ombre; et il s'imaginait a tout moment entendre
marcher pres de lui.

Apres d'interminables heures et des angoisses de damne,
[15]il apercut, a travers son plafond de branchages, le ciel qui
devenait clair. Alors, un soulagement immense le penetra;
ses membres se detendirent, reposes soudain; son coeur
s'apaisa; ses yeux se fermerent. Il s'endormit.

Quand il se reveilla, le soleil lui parut arrive a peu pres
[20]au milieu du ciel; il devait etre midi. Aucun bruit ne
troublait la paix morne des champs; et Walter Schnaffs
s'apercut qu'il etait atteint d'une faim aigue.

Il baillait, la bouche humide a la pensee du saucisson
des soldats; et son estomac lui faisait mal.

[25]Il se leva, fit quelques pas, sentit que ses jambes etaient
faibles, et se rassit pour reflechir. Pendant deux ou trois
heures encore, il etablit le pour et le contre, changeant
a tout moment de resolution, combattu, malheureux,
tiraille par les raisons les plus contraires.

[30]Une idee lui parut enfin logique et pratique, c'etait de
guetter le passage d'un villageois seul, sans armes, et sans
outils de travail dangereux, de courir au-devant de lui et

Page 46

de se remettre en ses mains en lui faisant bien comprendre
qu'il se rendait.

Alors il ota son casque, dont la pointe le pouvait trahir,
et il sortit sa tete au bord de son trou, avec des precautions
[5]infinies.

Aucun etre isole ne se montrait a l'horizon. La-bas,
a droite, un petit village envoyait au ciel la fumee de
ses toits, la fumee de ses cuisines! La-bas, a gauche; il
apercevait, au bout des arbres d'une avenue, un grand
[10]chateau flanque de tourelles.

Il attendit jusqu'au soir, souffrant affreusement, ne
voyant rien que des vols de corbeaux, n'entendant rien
que les plaintes sourdes de ses entrailles.

Et la nuit encore tomba sur lui.

[15]Il s'allongea au fond de sa retraite et il s'endormit d'un
sommeil fievreux, hante de cauchemars, d'un sommeil
d'homme affame.

L'aurore se leva de nouveau sur sa tete. Il se remit en
observation. Mais la campagne restait vide comme la
[20]veille; et une peur nouvelle entrait dans l'esprit de Walter
Schnaffs, la peur de mourir de faim! Il se voyait etendu
au fond de son trou, sur le dos, les deux yeux fermes. Puis
des betes, des petites betes de toute sorte s'approchaient
de son cadavre et se mettaient a le manger, l'attaquant
[25]partout a la fois, se glissant sous ses vetements pour
mordre sa peau froide. Et un grand corbeau lui piquait
les yeux de son bec effile.

Alors, il devint fou, s'imaginant qu'il allait s'evanouir
de faiblesse et ne plus pouvoir marcher. Et deja, il
[30]s'appretait a s'elancer vers le village, resolu a tout oser, a
tout braver, quand il apercut trois paysans qui s'en allaient
aux champs avec leurs fourches sur l'epaule, et il se replongea
dans sa cachette.

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Mais, des que le soir obscurcit la plaine, il sortit lentement
du fosse, et se mit en route, courbe, craintif, le coeur
battant, vers le chateau lointain, preferant entrer
la-dedans plutot qu'au village qui lui semblait redoutable
[5]comme une taniere pleine de tigres.

Les fenetres d'en bas brillaient. Une d'elles etait meme
ouverte; et une forte odeur de viande cuite s'en echappait,
une odeur qui penetra brusquement dans le nez et jusqu'au
fond du ventre de Walter Schnaffs, qui le crispa, le fit
[10]haleter, l'attirant irresistiblement, lui jetant au coeur une
audace desesperee.

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