Review: Gritty debut novel 'Nowhere' follows a teen runaway to some very real places
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Clenched fists and AK-47s
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Decoding the Heavens: Solving the Mystery of the World's First Computer by Jo Marchant review
It may sound like faint praise to say that Nami Mun writes with strong verbs, but given the overwrought, undercooked prose of the 'literary' novels that all too often emerge from today's creative writing programs, a simple, inventive verb choice is a

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Contes Francais written by Douglas Labaree Buffum

D >> Douglas Labaree Buffum >> Contes Francais

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--Qui est-ce qui t'a dit qu'elle s'appelle Julie? On ne
s'y reconnait plus, Dieu me pardonne! Mais, qu'elle s'appelle
Julie ou Javotte, sais-tu ce qu'il faut, avant tout,
[20]pour oser pretendre a la main de la fille d'un fermier
general?

--Non, je l'ignore absolument, a moins que ce ne soit.
d'etre aussi riche qu'elle.

--Il faut autre chose, mon cher, il faut un nom.

[25]--Eh bien! je m'appelle Croisilles.

--Tu t'appelles Croisilles, malheureux! Est-ce un nom
que Croisilles?

--Ma foi, monsieur, en mon ame et conscience, c'est
un aussi beau nom que Godeau.

[30]--Tu es un impertinent, et tu me le payeras.

--Eh, mon Dieu! monsieur, ne vous fachez pas; je n'ai
pas la moindre envie de vous offenser. Si vous voyez la

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quelque chose qui vous blesse, et si vous voulez m'en
punir, vous n'avez que faire de vous mettre en colere: en
sortant d'ici, je vais me noyer.

Bien que M. Godeau se fut promis de renvoyer Croisilles
[5]le plus doucement possible, afin d'eviter tout scandale,
sa prudence ne pouvait resister a l'impatience de
l'orgueil offense; l'entretien auquel il essayait de se
resigner lui paraissait monstrueux en lui-meme; je laisse a
penser ce qu'il eprouvait en s'entendant parler de la
[10]sorte.

--Ecoute, dit-il presque hors de lui et resolu a en finir
a tout prix, tu n'es pas tellement fou que tu ne puisses
comprendre un mot de sens commun. Es-tu riche?...
Non. Es-tu noble? Encore moins. Qu'est-ce que
[15]c'est que la frenesie qui t'amene? Tu viens me tracasser,
tu crois faire un coup de tete; tu sais parfaitement bien
que c'est inutile; tu veux me rendre responsable de ta
mort. As-tu a te plaindre de moi? dois-je un sou a ton
pere? est-ce ma faute si tu en es la? Eh, mordieu! on se
[20]noie et on se tait.

--C'est ce que je vais faire de ce pas; je suis votre tres
humble serviteur.

--Un moment! il ne sera pas dit que tu auras eu en
vain recours a moi. Tiens, mon garcon, voila quatre louis
[25]d'or; va-t'en diner a la cuisine, et que je n'entende plus
parler de toi.

--Bien oblige, je n'ai pas faim, et je n'ai que faire de
votre argent!

Croisilles sortit de la chambre, et le financier, ayant
[30]mis sa conscience en repos par l'offre qu'il venait de faire
se renfonca de plus belle dans sa chaise et reprit ses
Meditations.

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Mademoiselle Godeau, pendant ce temps-la, n'etait pas
si loin qu'on pouvait le croire; elle s'etait, il est vrai,
retiree par obeissance pour son pere; mais, au lieu de regagner
sa chambre, elle etait restee a ecouter derriere la
[5]porte. Si l'extravagance de Croisilles lui paraissait
inconcevable, elle n'y voyait du moins rien d'offensant;
car l'amour, depuis que le monde existe, n'a jamais passe
pour offense; d'un autre cote, comme il n'etait pas possible
de douter du desespoir du jeune homme, mademoiselle
[10]Godeau se trouvait prise a la fois par les deux
sentiments les plus dangereux aux femmes, la compassion et
la curiosite. Lorsqu'elle vit l'entretien termine et Croisilles
pret a sortir, elle traversa rapidement le salon ou elle se
trouvait, ne voulant pas etre surprise aux aguets, et elle
[15]se dirigea vers son appartement; mais presque aussitot
elle revint sur ses pas. L'idee que Croisilles allait peut-etre
reellement se donner la mort lui troubla le coeur
malgre elle. Sans se rendre compte de ce qu'elle faisait,
elle marcha a sa rencontre; le salon etait vaste, et les deux
[20]jeunes gens vinrent lentement au-devant l'un de l'autre.
Croisilles etait pale comme la mort, et mademoiselle Godeau
cherchait vainement quelque parole qui put exprimer
ce qu'elle sentait. En passant a cote de lui, elle
laissa tomber a terre un bouquet de violettes qu'elle
[25]tenait a la main. Il se baissa aussitot, ramassa le bouquet
et le presenta a la jeune fille pour le lui rendre; mais,
au lieu de le reprendre, elle continua sa route sans
prononcer un mot, et entra dans le cabinet de son pere.
Croisilles, reste seul, mit le bouquet dans son sein, et sortit de
[30]la maison le coeur agite, ne sachant trop que penser de
cette aventure.

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III

A peine avait-il fait quelques pas dans la rue, qu'il vit
accourir son fidele Jean, dont le visage exprimait la joie.

--Qu'est-il arrive? lui demanda-t-il; as-tu quelque
nouvelle a m'apprendre?

[5]--Monsieur, repondit Jean, j'ai a vous apprendre que
les scelles sont leves, et que vous pouvez rentrer chez
vous. Toutes les dettes de votre pere payees, vous restez
proprietaire de la maison. Il est bien vrai qu'on a
emporte tout ce qu'il y avait d'argent et de bijoux, et
[10]qu'on a meme enleve les meubles; mais enfin la maison
vous appartient, et vous n'avez pas tout perdu. Je cours
partout depuis une heure, ne sachant ce que vous etiez
devenu, et j'espere, mon cher maitre, que vous serez assez
sage pour prendre un parti raisonnable.

[15]--Quel parti veux-tu que je prenne?

--Vendre cette maison, monsieur, c'est toute votre
fortune; elle vaut une trentaine de mille francs. Avec
cela, du moins, on ne meurt pas de faim; et qui vous
empecherait d'acheter un petit fonds de commerce qui ne
[20]manquerait pas de prosperer?

--Nous verrons cela, repondit Croisilles, tout en se
hatant de prendre le chemin de sa rue. Il lui tardait de
revoir le toit paternel; mais, lorsqu'il y fut arrive, un si
triste spectacle s'offrit a lui, qu'il eut a peine le courage
[25]d'entrer. La boutique en desordre, les chambres desertes,
l'alcove de son pere vide, tout presentait a ses regards la
nudite de la misere. Il ne restait pas une chaise; tous les
tiroirs avaient ete fouilles, le comptoir brise, la caisse
emportee; rien n'avait echappe aux recherches avides des
[30]creanciers et de la justice, qui, apres avoir pille la maison,

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etaient partis, laissant les portes ouvertes, comme pour
temoigner aux passants que leur besogne etait accomplie.

--Voila donc, s'ecria Croisilles, voila donc ce qui reste
de trente ans de travail et de la plus honnete existence,
[5]faute d'avoir eu a temps, au jour fixe, de quoi faire
honneur a une signature imprudemment engagee!

Pendant que le jeune homme se promenait de long en
large, livre aux plus tristes pensees, Jean paraissait fort
embarrasse. Il supposait que son maitre etait sans argent,
[10]et qu'il pouvait meme n'avoir pas dine. Il cherchait
donc quelque moyen pour le questionner la-dessus,
et pour lui offrir, en cas de besoin, une part de ses economies.
Apres s'etre mis l'esprit a la torture pendant un
quart d'heure pour imaginer un biais convenable, il ne
[15]trouva rien de mieux que de s'approcher de Croisilles, et
de lui demander d'une voix attendrie:

--Monsieur aime-t-il toujours les perdrix aux choux?

Le pauvre homme avait prononce ces mots avec un accent
a la fois si burlesque et si touchant, que Croisilles,
[20]malgre sa tristesse, ne put s'empecher d'en rire.

--Et a propos de quoi cette question? dit-il.

--Monsieur, repondit Jean, c'est que ma femme m'en
fait cuire une pour mon diner, et si par hasard vous les
aimiez toujours...

[25]Croisilles avait entierement oublie jusqu'a ce moment la
somme qu'il rapportait a son pere; la proposition de Jean
le fit se ressouvenir que ses poches etaient pleines d'or.

--Je te remercie de tout mon coeur, dit-il au vieillard,
et j'accepte avec plaisir ton diner; mais, si tu es inquiet
[30]de ma fortune, rassure-toi, j'ai plus d'argent qu'il ne m'en
faut pour avoir ce soir un bon souper que tu partageras
a ton tour avec moi.

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En parlant ainsi, il posa sur la cheminee quatre bourses
bien garnies, qu'il vida, et qui contenaient chacune
cinquante louis.

--Quoique cette somme ne m'appartienne pas, ajouta-t-il,
[5]je puis en user pour un jour ou deux. A qui faut-ils
que je m'adresse pour la faire tenir a mon pere?

--Monsieur, repondit Jean avec empressement, votre
pere m'a bien recommande de vous dire que cet argent
vous appartenait; et si je ne vous en parlais point, c'est
[10]que je ne savais pas de quelle maniere vos affaires de
Paris s'etaient terminees. Votre pere ne manquera de
rien la-bas; il logera chez un de vos correspondants, qui
le recevra de son mieux; il a d'ailleurs emporte ce qu'il
lui faut, car il etait bien sur d'en laisser encore de trop, et
[15]ce qu'il a, laisse, monsieur, tout ce qu'il a laisse, est a vous,
il vous le marque lui-meme dans sa lettre, et je suis expressement
charge de vous le repeter. Cet or est donc aussi
legitimement votre bien que cette maison ou nous sommes.
Je puis vous rapporter les paroles memes que votre
[20]pere m'a dites en partant: "Que mon fils me pardonne de
le quitter; qu'il se souvienne seulement pour m'aimer que
je suis encore en ce monde, et qu'il use de ce qui restera
apres mes dettes payees, comme si c'etait mon heritage."
Voila, monsieur, ses propres expressions; ainsi remettez
[25]ceci dans votre poche, et puisque vous voulez bien mon
diner, allons, je vous prie, a la maison.

La joie et la sincerite qui brillaient dans les yeux de
Jean ne laissaient aucun doute a Croisilles. Les paroles
de son pere l'avaient emu a tel point qu'il ne put retenir
[30]ses larmes; d'autre part, dans un pareil moment, quatre
mille francs n'etaient pas une bagatelle. Pour ce qui
regardait la maison, ce n'etait point une ressource certaine,

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car on ne pouvait en tirer parti qu'en la vendant, chose
longue et difficile. Tout cela cependant ne laissait pas
que d'apporter un changement considerable a la situation
dans laquelle se trouvait le jeune homme; il se sentit
[5]tout a coup attendri, ebranle dans sa funeste resolution, et,
pour ainsi dire, a la fois plus triste et moins desole. Apres
avoir ferme les volets de la boutique, il sortit de la maison
avec Jean, et, en traversant de nouveau la ville, il ne put
s'empecher de songer combien c'est peu de chose que nos
[10]afflictions, puisqu'elles servent quelquefois a nous faire
trouver une joie imprevue dans la plus faible lueur d'esperance.
Ce fut avec cette pensee qu'il se mit a table a
cote de son vieux serviteur, qui ne manqua point, durant
le repas, de faire tous ses efforts pour l'egayer.

[15]Les etourdis ont un heureux defaut: ils se desolent
Aisement, mais ils n'ont meme pas le temps de se consoler,
tant il leur est facile de se distraire. On se tromperait de
les croire insensibles ou egoistes; ils sentent peut-etre plus
vivement que d'autres, et ils sont tres capables de se
[20]bruler la cervelle dans un moment de desespoir; mais, ce
moment passe, s'ils sont encore en vie, il faut qu'ils aillent
diner, qu'ils boivent et mangent comme a l'ordinaire,
pour fondre ensuite en larmes en se couchant. La joie et
la douleur ne glissent pas sur eux; elles les traversent
[25]comme des fleches: bonne et violente nature qui sait
souffrir, mais qui ne peut pas mentir, dans laquelle
on lit tout a nu, non pas fragile et vide comme le
verre, mais pleine et transparente comme le cristal de
roche.

[30]Apres avoir trinque avec Jean, Croisilles, au lieu de se
noyer, s'en alla a la comedie. Debout dans le fond du
parterre, il tira de son sein le bouquet de mademoiselle

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Godeau, et, pendant qu'il en respirait le parfum dans un
profond recueillement, il commenca a penser d'un esprit
plus calme a son aventure du matin. Des qu'il y eut reflechi
quelque temps, il vit clairement la verite, c'est-a-dire
[5]que la jeune fille, en lui laissant son bouquet entre les
mains et en refusant de le reprendre, avait voulu lui
donner une marque d'interet; car autrement ce refus et
ce silence n'auraient ete qu'une preuve de mepris, et cette
supposition n'etait pas possible. Croisilles jugea donc
[10]que mademoiselle Godeau avait le coeur moins dur que
monsieur son pere, et il n'eut pas de peine a se souvenir
que le visage de la demoiselle, lorsqu'elle avait traverse le
salon, avait exprime une emotion d'autant plus vraie
qu'elle semblait involontaire. Mais cette emotion etait-elle
[15]de l'amour ou seulement de la pitie, ou moins encore
peut-etre, de l'humanite? Mademoiselle Godeau avait-elle
craint de le voir mourir, lui, Croisilles, ou seulement
d'etre la cause de la mort d'un homme, quel qu'il fut?
Bien que fane et a demi effeuille, le bouquet avait encore
[20]une odeur si exquise et une si galante tournure, qu'en le
respirant et en le regardant, Croisilles ne put se defendre
d'esperer. C'etait une guirlande de roses autour d'une
touffe de violettes. Combien de sentiments et de mysteres
un Turc aurait lus dans ces fleurs, en interpretant leur
[25]langage! Mais il n'y a que faire d'etre turc en pareille
circonstance. Les fleurs qui tombent du sein d'une jolie
femme, en Europe comme en Orient, ne sont jamais
muettes; quand elles ne raconteraient que ce qu'elles ont
vu lorsqu'elles reposaient sur une belle gorge, ce serait
[30]assez pour un amoureux, et elles le racontent en effet.
Les parfums ont plus d'une ressemblance avec l'amour, et
il y a meme des gens qui pensent que l'amour n'est qu'une

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sorte de parfum; il est vrai que la fleur qui l'exhale est la
plus belle de la creation.

Pendant que Croisilles divaguait ainsi, fort peu attentif
a la tragedie qu'on representait pendant ce temps-la,
[5]mademoiselle Godeau elle-meme parut dans une loge en
face de lui. L'idee ne lui vint pas que, si elle l'apercevait,
elle pourrait bien trouver singulier de le voir la apres ce
qui venait de se passer. Il fit au contraire tous ses efforts
pour se rapprocher d'elle; mais il n'y put parvenir. Une
[10]figurante de Paris etait venue en poste jouer Merope, et
la foule etait si serree, qu'il n'y avait pas moyen de bouger.
Faute de mieux, il se contenta donc de fixer ses regards
sur sa belle, et de ne pas la quitter un instant des yeux.
Il remarqua qu'elle semblait preoccupee, maussade, et
[15]qu'elle ne parlait a personne qu'avec une sorte de repugnance.
Sa loge etait entouree, comme on peut penser, de
tout ce qu'il y avait de petits-maitres normands dans la
ville; chacun venait a son tour passer devant elle a la
galerie, car, pour entrer dans la loge meme qu'elle occupait,
[20]cela n'etait pas possible, attendu que monsieur son
pere en remplissait seul, de sa personne, plus des trois
quarts. Croisilles remarqua encore qu'elle ne lorgnait
point et qu'elle n'ecoutait pas la piece. Le coude appuye
sur la balustrade, le menton dans sa main, le regard distrait,
[25]elle avait l'air, au milieu de ses atours, d'une statue
de Venus deguisee en marquise; l'etalage de sa robe et de
sa coiffure, son rouge, sous lequel on devinait sa paleur,
toute la pompe de sa toilette, ne faisaient que mieux
ressortir son immobilite. Jamais Croisilles ne l'avait vue
[30]si jolie. Ayant trouve moyen, pendant l'entr'acte, de
s'echapper de la cohue, il courut regarder au carreau de
la loge, et, chose etrange, a peine y eut-il mis la tete, que

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mademoiselle Godeau, qui n'avait pas bouge depuis une
heure, se retourna. Elle tressaillit legerement en l'apercevant,
et ne jeta sur lui qu'un coup d'oeil; puis elle reprit
sa premiere posture. Si ce coup d'oeil exprimait la
[5]surprise, l'inquietude, le plaisir de l'amour; s'il voulait
dire: "Quoi! vous n'etes pas mort!" ou: "Dieu soit beni!
vous voila vivant!" je ne me charge pas de le demeler;
toujours est-il que, sur ce coup d'oeil, Croisilles se jura
tout bas de mourir ou de se faire aimer.

IV

De tous les obstacles qui nuisent a l'amour, l'un des
[10]plus grands est sans contredit ce qu'on appelle la fausse
honte, qui en est bien une tres-veritable. Croisilles n'avait
pas ce triste defaut que donnent l'orgueil et la timidite;
il n'etait pas de ceux qui tournent pendant des mois
entiers autour de la femme qu'ils aiment, comme un chat
[15]autour d'un oiseau en cage. Des qu'il eut renonce a se
noyer, il ne songea plus qu'a faire savoir a sa chere Julie
qu'il vivait uniquement pour elle; mais comment le lui
dire? S'il se presentait une seconde fois a l'hotel du fermier
general, il n'etait pas douteux que M. Godeau ne le fit
[20]mettre au moins a la porte. Julie ne sortait jamais qu'avec
une femme de chambre, quand il lui arrivait d'aller a pied;
il etait donc inutile d'entreprendre de la suivre. Passer
les nuits sous les croisees de sa maitresse est une folie
chere aux amoureux, mais qui, dans le cas present, etait
[25]plus inutile encore. J'ai dit que Croisilles etait fort
religieux; il ne lui vint donc pas a l'esprit de chercher a
rencontrer sa belle a l'eglise. Comme le meilleur parti,
quoique le plus dangereux, est d'ecrire aux gens lorsqu'on

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ne peut leur parler soi-meme, il ecrivit des le lendemain.
Sa lettre n'avait, bien entendu, ni ordre ni raison. Elle
etait a peu pres concue en ces termes:

"Mademoiselle,

[5]"Dites-moi au juste, je vous en supplie, ce qu'il faudrait
posseder de fortune pour pouvoir pretendre a vous epouser.
Je vous fais la une etrange question; mais je vous aime si
eperdument qu'il m'est impossible de ne pas la faire, et
vous etes la seule personne au monde a qui je puisse
[10]l'adresser. Il m'a semble, hier au soir, que vous me
regardiez au spectacle. Je voulais mourir; plut a Dieu que
je fusse mort, en effet, si je me trompe et si ce regard
n'etait pas pour moi! Dites-moi si le hasard peut etre
assez cruel pour qu'un homme s'abuse d'une maniere a la
[15]fois si triste et si douce? J'ai cru que vous m'ordonniez
de vivre. Vous etes riche, belle, je le sais; votre pere est
orgueilleux et avare, et vous avez le droit d'etre fiere;
mais je vous aime, et le reste est un songe. Fixez sur moi
ces yeux charmants, pensez a ce que peut l'amour, puisque
[20]je souffre, que j'ai tout lieu de craindre, et que je ressens
une inexprimable jouissance a vous ecrire cette folle
lettre qui m'attirera peut-etre votre colere; mais pensez
aussi, mademoiselle, qu'il y a un peu de votre faute dans
cette folie. Pourquoi m'avez-vous laisse ce bouquet?
[25]Mettez-vous un instant, s'il se peut, a ma place; j'ose
croire que vous m'aimez, et j'ose vous demander de me le
dire. Pardonnez-moi, je vous en conjure. Je donnerais
mon sang pour etre certain de ne pas vous offenser, et pour
vous voir ecouter mon amour avec ce sourire d'ange qui
[30]n'appartient qu'a vous. Quoi que vous fassiez, votre
image m'est restee; vous ne l'effacerez qu'en m'arrachant

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le coeur. Tant que votre regard vivra dans mon souvenir,
tant que ce bouquet gardera un reste de parfum, tant
qu'un mot voudra dire qu'on aime, je conserverai quelque
esperance."

[5]Apres avoir cachete sa lettre, Croisilles s'en alla devant
l'hotel Godeau, et se promena de long en large dans la rue,
jusqu'a ce qu'il vit sortir un domestique. Le hasard, qui
sert toujours les amoureux en cachette, quand il le peut
sans se compromettre, voulut que la femme de chambre
[10]de mademoiselle Julie etait resolu ce jour-la de faire
emplette d'un bonnet. Elle se rendait chez la marchande de
modes, lorsque Croisilles l'aborda, lui glissa un louis dans
la main, et la pria de se charger de sa lettre. Le marche
fut bientot conclu; la servante prit l'argent pour payer son
[15]bonnet, et promit de faire la commission par reconnaissance.
Croisilles, plein de joie, revint a sa maison et
s'assit devant sa porte, attendant la reponse.

Avant de parler de cette reponse, il faut dire un mot de
mademoiselle Godeau. Elle n'etait pas tout a fait exempte
[20]de la vanite de son pere, mais son bon naturel y remediait.
Elle etait, dans la force du terme, ce qu'on nomme
un enfant gate. D'habitude elle parlait fort peu, et jamais
on ne la voyait tenir une aiguille; elle passait les journees
a sa toilette, et les soirees sur un sofa, n'ayant pas l'air
[25]d'entendre la conversation. Pour ce qui regardait sa
parure, elle etait prodigieusement coquette, et son propre
visage etait a coup sur ce qu'elle avait le plus considere en
ce monde. Un pli a sa collerette, une tache d'encre a son
doigt, l'auraient desolee; aussi, quand sa robe lui plaisait,
[30]rien ne saurait rendre le dernier regard qu'elle jetait sur
sa glace avant de quitter sa chambre. Elle ne montrait
ni gout ni aversion pour les plaisirs qu'aiment ordinairement

Page 268

les jeunes filles; elle allait volontiers au bal, et elle
y renoncait sans humeur, quelquefois sans motif; le
spectacle l'ennuyait, et elle s'y endormait continuellement.
Quand son pere, qui l'adorait, lui proposait de lui
[5]faire quelque cadeau a son choix, elle etait une heure a
se decider, ne pouvant se trouver un desir. Quand M.
Godeau recevait ou donnait a diner, il arrivait que Julie
ne paraissait pas au salon: elle passait la soiree, pendant
ce temps-la, seule dans sa chambre, en grande toilette, a
[10]se promener de long en large, son eventail a la main. Si
on lui adressait un compliment, elle detournait la tete, et
si on tentait de lui faire la cour, elle ne repondait que par
un regard a la fois si brillant et si serieux, qu'elle
deconcertait le plus hardi. Jamais un bon mot ne l'avait fait
[15]rire; jamais un air d'opera, une tirade de tragedie, ne
l'avaient emue; jamais, enfin, son coeur n'avait donne
signe de vie, et, en la voyant passer dans tout l'eclat de
sa nonchalante beaute, on aurait pu la prendre pour une
belle somnambule qui traversait ce monde en revant.

[20]Tant d'indifference et de coquetterie ne semblait pas
aise a comprendre. Les uns disaient qu'elle n'aimait rien;
les autres, qu'elle n'aimait qu'elle-meme. Un seul mot
suffisait cependant pour expliquer son caractere: elle
attendait. Depuis l'age de quatorze ans, elle avait entendu
[25]repeter sans cesse que rien n'etait aussi charmant qu'elle;
elle en etait persuadee; c'est pourquoi elle prenait grand
soin de sa parure: en manquant de respect a sa personne,
elle aurait cru commettre un sacrilege. Elle marchait,
pour ainsi dire, dans sa beaute, comme un enfant dans ses
[30]habits de fete; mais elle etait bien loin de croire que cette
beaute dut rester inutile; sous son apparente insouciance
se cachait une volonte secrete, inflexible, et d'autant plus

Page 269

forte qu'elle etait mieux dissimulee. La coquetterie des
femmes ordinaires, qui se depense en oeillades, en minauderies
et en sourires, lui semblait une escarmouche puerile,
vaine, presque meprisable. Elle se sentait en possession
[5]d'un tresor, et elle dedaignait de le hasarder au jeu piece
a piece: il lui fallait un adversaire digne d'elle; mais, trop
habituee a voir ses desirs prevenus, elle ne cherchait pas
cet adversaire; on peut meme dire davantage, elle etait
etonnee qu'il se fit attendre. Depuis quatre ou cinq ans
[10]qu'elle allait dans le monde et qu'elle etalait consciencieusement
ses paniers, ses falbalas et ses belles epaules, il lui
paraissait inconcevable qu'elle n'eut point encore inspire
une grande passion. Si elle eut dit le fond de sa pensee,
elle eut volontiers repondu a ceux qui lui faisaient des
[15]compliments: "Eh bien! s'il est vrai que je sois si belle,
que ne vous brulez-vous la cervelle pour moi?" Reponse
que, du reste, pourraient faire bien des jeunes filles, et que
plus d'une, qui ne dit rien, a au fond du coeur, quelquefois
sur le bord des levres.

[20]Qu'y a-t-il, en effet, au monde, de plus impatientant
pour une femme que d'etre jeune, belle, riche, de se regarder
dans son miroir, de se voir paree, digne en tout point
de plaire, toute disposee a se laisser aimer, et de se dire:
On m'admire, on me vante, tout le monde me trouve
[25]charmante, et personne ne m'aime. Ma robe est de la
meilleure faiseuse, mes dentelles sont superbes, ma coiffure
est irreprochable, mon visage le plus beau de la terre, ma
taille fine, mon pied bien chausse; et tout cela ne me sert
a rien qu'a aller bailler dans le coin d'un salon! Si un
[30]jeune homme me parle, il me traite en enfant; si on me
demande en mariage, c'est pour ma dot; si quelqu'un me
serre la main en dansant, c'est un fat de province; des que

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je parais quelque part, j'excite un murmure d'admiration,
mais personne ne me dit, a moi seule, un mot qui me fasse
battre le coeur. J'entends des impertinents qui me louent
tout haut, a deux pas de moi, et pas un regard modeste et
[5]sincere ne cherche le mien. Je porte une ame ardente,
pleine de vie, et je ne suis, a tout prendre, qu'une jolie
poupee qu'on promene, qu'on fait sauter au bal, qu'une
gouvernante habille le matin et decoiffe le soir, pour
recommencer le lendemain.

[10]Voila ce que mademoiselle Godeau s'etait dit bien des
fois a elle-meme, et il y avait de certains jours ou cette
pensee lui inspirait un si sombre ennui, qu'elle restait
muette et presque immobile une journee entiere. Lorsque
Croisilles lui ecrivit, elle etait precisement dans un acces
[15]d'humeur semblable. Elle venait de prendre son chocolat,
et elle revait profondement, etendue dans une bergere,
lorsque sa femme de chambre entra et lui remit la
lettre d'un air mysterieux. Elle regarda l'adresse, et,
ne reconnaissant pas l'ecriture, elle retomba dans sa
[20]distraction. La femme de chambre se vit alors forcee
d'expliquer de quoi il s'agissait, ce qu'elle fit d'un air
assez deconcerte, ne sachant trop comment la jeune fille
prendrait cette demarche. Mademoiselle Godeau ecouta
sans bouger, ouvrit ensuite la lettre, et y jeta seulement
[25]un coup d'oeil elle demanda aussitot une feuille de papier,
et ecrivit nonchalamment ce peu de mots:

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