Review: Gritty debut novel 'Nowhere' follows a teen runaway to some very real places
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Clenched fists and AK-47s
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Decoding the Heavens: Solving the Mystery of the World's First Computer by Jo Marchant review
It may sound like faint praise to say that Nami Mun writes with strong verbs, but given the overwrought, undercooked prose of the 'literary' novels that all too often emerge from today's creative writing programs, a simple, inventive verb choice is a

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Contes Francais written by Douglas Labaree Buffum

D >> Douglas Labaree Buffum >> Contes Francais

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cheminee, allume deux chandelles, place deux chaises
d'un cote de l'atre, et met de l'autre cote un escabeau.
Puis dit a sa femme de lui appreter ses habits de noces, en
lui commandant de pouiller les siens. Il s'habille. Quand
[5]il est vetu, il va chercher son frere, et lui dit de faire le
guet devant la maison pour l'avertir s'il entendait du
bruit sur les deux greves, celle-ci et celle des marais de
Guerande. Il rentre quand il juge que sa femme est
habillee, il charge un fusil et le cache dans le coin de la
[10]cheminee. Voila Jacques qui revient; il revient tard; il
avait bu et joue jusqu'a dix heures; il s'etait fait passer a
la pointe de Camouf. Son oncle l'entend heler, va le
chercher sur la greve des marais, et le passe sans rien dire.
Quand il entre, son pere lui dit:--Assieds-toi la, en lui
[15]montrant l'escabeau. Tu es, dit-il, devant ton pere et
ta mere que tu as offenses, et qui ont a te juger. Jacques
se mit a beugler, parce que la figure de Cambremer etait
tortillee d'une singuliere maniere. La mere etait raide
comme une rame.--Si tu cries, si tu bouges, si tu ne te
[20]tiens pas comme un mat sur ton escabeau, dit Pierre en
l'ajustant avec son fusil, je te tue comme un chien. Le
fils devint muet comme un poisson; la mere n'a rien dit.
--Voila, dit Pierre a son fils, un papier qui enveloppait
une piece d'or espagnole; la piece d'or etait dans le lit de
[25]ta mere; ta mere seule savait l'endroit ou elle l'avait mise;
j'ai trouve le papier sur l'eau en abordant ici; tu viens de
donner ce soir cette piece d'or espagnole a la mere Fleurant,
et ta mere n'a plus vu sa piece dans son lit. Explique-toi.
Jacques dit qu'il n'avait pas pris la piece de sa mere,
[30]et que cette piece lui etait restee de Nantes.--Tant mieux,
dit Pierre. Comment peux-tu nous prouver cela?--Je
l'avais.--Tu n'as pas pris celle de ta mere--Non.--

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Peux-tu le jurer sur ta vie eternelle? Il allait le jurer; sa
mere leva les yeux sur lui et lui dit:--Jacques, mon
enfant, prends garde, ne jure pas si ce n'est vrai; tu peux
t'amender, te repentir; il est temps encore. Et elle pleura.
[5]--Vous etes une ci et une ca, lui dit-il, qu'avez toujours
voulu ma perte. Cambremer palit et dit:--Ce que tu
viens de dire a ta mere grossira ton compte. Allons au
fait! Jures-tu?--Oui.--Tiens, dit-il, y avait-il sur ta piece
cette croix que le marchand de sardines qui me l'a donnee
[10]avait faite sur la notre? Jacques se degrisa et pleura.
Assez cause, dit Pierre. Je ne te parle pas de ce que tu as
fait avant cela, je ne veux pas qu'un Cambremer soit fait
mourir sur la place du Croisic. Fais tes prieres, et depechons-nous!
Il va venir un pretre pour te confesser. La
[15]mere etait sortie, pour ne pas entendre condamner son
fils. Quand elle fut dehors, Cambremer l'oncle vint avec
le recteur de Piriac, auquel Jacques ne voulut rien dire.
Il etait malin, il connaissait assez son pere pour savoir
qu'il ne le tuerait pas sans confession.--Merci, excusez-nous,
[20]monsieur, dit Cambremer au pretre, quand il vit
l'obstination de Jacques. Je voulais donner une lecon a
mon fils et vous prier de n'en rien dire.--Toi, dit-il a
Jacques, si tu ne t'amendes pas, la premiere fois ce sera
pour de bon, et j'en finirai sans confession. Il l'envoya se
[25]coucher. L'enfant crut cela et s'imagina qu'il pourrait se
remettre avec son pere. Il dormit. Le pere veilla. Quand
il vit son fils au fin fond de son sommeil, il lui couvrit la
bouche avec du chanvre, la lui banda avec un chiffon de
voile bien serre; puis il lui lia les mains et les pieds. Il
[30]rageait, il pleurait du sang, disait Cambremer au justicier.
Que voulez-vous! la mere se jeta aux pieds du pere.--Il
est juge, dit-il, tu vas m'aider a le mettre dans la barque.

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Elle s'y refusa. Cambremer l'y mit tout seul, l'y assujettit
au fond, lui mit une pierre au cou, sortit du bassin, gagna
la mer, et vint a la hauteur de la roche ou il est. Pour
lors, la pauvre mere, qui s'etait fait passer ici par son
[5]beau-frere, eut beau crier _Grace!_ ca servit comme une
pierre a un loup. Il y avait de la lune, elle a vu le pere
jetant a la mer son fils qui lui tenait encore aux entrailles,
et comme il n'y avait pas d'air elle a entendu blouf! puis
rin, ni trace, ni bouillon; la mer est d'une fameuse garde,
[10]allez! En abordant la pour faire taire sa femme qui
gemissait, Cambremer la trouva quasi morte; il fut impossible
aux deux freres de la porter, il a fallu la mettre dans
la barque qui venait de servir au fils, et ils l'ont ramenee
chez elle en faisant le tour par la passe du Croisic. Ah!
[15]ben, la belle Brouin, comme on l'appelait, n'a pas dure
huit jours; elle est morte en demandant a son mari de
bruler la damnee barque. Oh! il l'a fait. Lui, il est devenu
tout chose, il savait plus ce qu'il voulait; il fringalait en
marchant comme un homme qui ne peut pas porter le vin.
[20]Puis, il a fait un voyage de dix jours et est revenu se
mettre ou vous l'avez vu, et, depuis qu'il y est, il n'a pas
dit une parole.

Le pecheur ne mit qu'un moment a nous raconter cette
histoire et nous la dit plus simplement encore que je ne
[25]l'ecris. Les gens du peuple font peu de reflexions en
contant, ils accusent le fait qui les a frappes, et le traduisent
comme ils le sentent. Ce recit fut aussi aigrement incisif
que l'est un coup de hache.

--Je n'irai pas a Batz, dit Pauline en arrivant au contour
[30]superieur du lac. Nous revinmes au Croisic par les
marais salants, dans le dedale desquels nous conduisit le
pecheur, devenu comme nous silencieux. La disposition

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de nos ames etait changee. Nous etions tous deux plonges
en de funestes reflexions, attristes par ce drame qui
expliquait le rapide pressentiment que nous en avions eu a
l'aspect de Cambremer. Nous avions l'un et l'autre assez
[5]de connaissance du monde pour deviner de cette triple
vie tout ce que nous en avait tu notre guide. Les malheurs
de ces trois etres se reproduisaient devant nous comme si
nous les avions vus dans les tableaux d'un drame que ce
pere couronnait en expiant son crime necessaire. Nous
[10]n'osions regarder la roche ou etait l'homme fatal qui
faisait peur a toute une contree. Quelques nuages embrumaient
le ciel; des vapeurs s'elevaient a l'horizon, nous
marchions au milieu de la nature la plus acrement sombre
que j'aie jamais rencontree. Nous foulions une nature qui
[15]semblait souffrante, maladive, des marais salants, qu'on
peut a bon droit nommer les ecrouelles de la terre. La, le
sol est divise en carres inegaux de forme, tous encaisses par
d'enormes talus de terre grise, tous pleins d'une eau
saumatre, a la surface de laquelle arrive le sel. Ces
[20]ravins, faits a main d'homme, sont interieurement
partages en plates-bandes, le long desquelles marchent des
ouvriers armes de longs rateaux, a l'aide desquels ils
ecrement cette saumure, et amenent sur des plates-formes
rondes pratiquees de distance en distance ce sel quand il
[25]est bon a mettre en mulons. Nous cotoyames pendant
deux heures ce triste damier, ou le sel etouffe par son
abondance la vegetation, et ou nous n'apercevions de
loin en loin que quelques paludiers, nom donne a ceux qui
cultivent le sel. Ces hommes, ou plutot ce clan de Bretons
[30]porte un costume special, une jaquette blanche assez
semblable a celle des brasseurs. Ils se marient entre eux.
Il n'y a pas d'exemple qu'une fille de cette tribu ait epouse

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un autre homme qu'un paludier. L'horrible aspect de ces
marecages, dont la boue etait symetriquement ratissee,
et cette terre grise dont a horreur la Flore bretonne,
s'harmonisaient avec le deuil de notre ame. Quand nous
[5]arrivames a l'endroit ou l'on passe le bras de mer forme
par l'irruption des eaux dans ce fond, et qui sert sans
doute a alimenter les marais salants, nous apercumes avec
plaisir les maigres vegetations qui garnissent les sables de
la plage. Dans la traversee, nous apercumes au milieu
[10]du lac l'ile ou demeurent les Cambremer; nous detournames
la tete.

En arrivant a notre hotel, nous remarquames un billard
dans une salle basse, et quand nous apprimes que c'etait
le seul billard public qu'il y eut au Croisic, nous fimes nos
[15]apprets de depart pendant la nuit; le lendemain, nous
etions a Guerande. Pauline etait encore triste, et moi je
ressentais deja les approches de cette flamme qui me brule
le cerveau. J'etais si cruellement tourmente par les
visions que j'avais de ces trois existences, qu'elle me dit:

[20]--Louis, ecris cela, tu donneras le change a la nature de
cette fievre.

Je vous ai donc ecrit cette aventure, mon cher oncle;
mais elle m'a deja fait perdre le calme que je devais a mes
bains et a notre sejour ici.

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MUSSET

CROISILLES

I

Au commencement du regne de Louis XV, un jeune
homme nomme Croisilles, fils d'un orfevre, revenait de
Paris au Havre, sa ville natale. Il avait ete charge par son
pere d'une affaire de commerce, et cette affaire s'etait
[5]terminee a son gre. La joie d'apporter une bonne nouvelle le
faisait marcher plus gaiement et plus lestement que de coutume;
car, bien qu'il eut dans ses poches une somme d'argent
assez considerable, il voyageait a pied pour son plaisir.
C'etait un garcon de bonne humeur, et qui ne manquait
[10]pas d'esprit, mais tellement distrait et etourdi, qu'on le
regardait comme un peu fou. Son gilet boutonne de
travers, sa perruque au vent, son chapeau sous le bras, il
suivait les rives de la Seine, tantot revant, tantot chantant,
leve des le matin, soupant au cabaret, et charme de
[15]traverser ainsi l'une des plus belles contrees de la France.
Tout en devastant, au passage, les pommiers de la Normandie,
il cherchait des rimes dans sa tete (car tout etourdi
est un peu poete), et il essayait de faire un madrigal pour
une belle demoiselle de son pays; ce n'etait pas moins que
[20]la fille d'un fermier general, mademoiselle Godeau, la
perle du Havre, riche heritiere fort courtisee. Croisilles
n'etait point recu chez M. Godeau autrement que par
hasard, c'est-a-dire qu'il y avait porte quelquefois des
bijoux achetes chez son pere. M. Godeau, dont le nom,

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tant soit peu commun, soutenait mal une immense fortune,
se vengeait par sa morgue du tort de sa naissance, et
se montrait, en toute occasion, enormement et impitoyablement
riche. Il n'etait donc pas homme a laisser entrer
[5]dans son salon le fils d'un orfevre; mais, comme mademoiselle
Godeau avait les plus beaux yeux du monde, que
Croisilles n'etait pas mal tourne, et que rien n'empeche
un joli garcon de devenir amoureux d'une belle fille, Croisilles
adorait mademoiselle Godeau, qui n'en paraissait
[10]pas fachee. Il pensait donc a elle tout en regagnant le
Havre, et, comme il n'avait jamais reflechi a rien, au
lieu de songer aux obstacles invincibles qui le separaient
de sa bien-aimee, il ne s'occupait que de trouver une rime
au nom de bapteme qu'elle portait. Mademoiselle Godeau
[15]s'appelait Julie, et la rime etait aisee a trouver. Croisilles,
arrive a Honfleur, s'embarqua le coeur satisfait, son argent
et son madrigal en poche, et, des qu'il eut touche le rivage
il courut a la maison paternelle.

Il trouva la boutique fermee; il y frappa a plusieurs reprises,
[20]non sans etonnement ni sans crainte, car ce n'etait
point un jour de fete; personne ne venait. Il appela son
pere, mais en vain. Il entra chez un voisin pour demander
ce qui etait arrive; au lieu de lui repondre, le voisin
detourna la tete, comme ne voulant pas le reconnaitre.
[25]Croisilles repeta ses questions; il apprit que son pere,
depuis longtemps gene dans ses affaires, venait de faire
faillite, et s'etait enfui en Amerique, abandonnant a ses
creanciers tout ce qu'il possedait.

Avant de sentir tout son malheur, Croisilles fut d'abord
[30]frappe de l'idee qu'il ne reverrait peut-etre jamais son
pere. Il lui paraissait impossible de se trouver ainsi abandonne
tout a coup; il voulut a toute force entrer dans la

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boutique, mais on lui fit entendre que les scelles etaient
mis, il s'assit sur une borne, et, se livrant a sa douleur, il
se mit a pleurer a chaudes larmes, sourd aux consolations
de ceux qui l'entouraient, ne pouvant cesser d'appeler son
[5]pere, quoiqu'il le sut deja bien loin; enfin il se leva, honteux
de voir la foule s'attrouper autour de lui, et, dans le
plus profond desespoir, il se dirigea vers le port.
Arrive sur la jetee, il marcha devant lui comme un
homme egare qui ne sait plus ou il va ni que devenir. Il
[10]se voyait perdu sans ressources, n'ayant plus d'asile, aucun
moyen de salut, et, bien entendu, plus d'amis. Seul, errant
au bord de la mer, il fut tente de mourir en s'y precipitant.
Au moment ou, cedant a cette pensee, il s'avancait
vers un rempart eleve, un vieux domestique, nomme Jean,
[15]qui servait sa famille depuis nombre d'annees, s'approcha
de lui.

--Ah! mon pauvre Jean! s'ecria-t-il, tu sais ce qui s'est
passe depuis mon depart. Est-il possible que mon pere
nous quitte sans avertissement, sans adieu?

[20]--Il est parti, repondit Jean, mais non pas sans vous dire
adieu.

En meme temps il tira de sa poche une lettre qu'il donna
a son jeune maitre. Croisilles reconnut l'ecriture de son
pere, et, avant d'ouvrir la lettre, il la baisa avec transport;
[25]mais elle ne renfermait que quelques mots. Au lieu de
sentir sa peine adoucie, le jeune homme la trouva confirmee.
Honnete jusque-la et connu pour tel, ruine par
un malheur imprevu (la banqueroute d'un associe), le
vieil orfevre n'avait laisse a son fils que quelques paroles
[30]banales de consolation, et nul espoir, sinon cet espoir
vague, sans but ni raison, le dernier bien, dit-on, qui se
Perde.

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--Jean, mon ami, tu m'as berce, dit Croisilles apres
avoir lu la lettre, et tu es certainement aujourd'hui le seul
etre qui puisse m'aimer un peu; c'est une chose qui m'est
bien douce, mais qui est facheuse pour toi; car, aussi vrai
[5]que mon pere s'est embarque la, je vais me jeter dans cette
mer qui le porte, non pas devant toi ni tout de suite, mais
un jour ou l'autre, car je suis perdu.

--Que voulez~vous y faire? repliqua Jean, n'ayant point
l'air d'avoir entendu, mais retenant Croisilles par le pan de
[10]son habit; que voulez~vous y faire, mon cher maitre? Votre
pere a ete trompe; il attendait de l'argent qui n'est pas
venu, et ce n'etait pas peu de chose. Pouvait-il rester ici?
Je l'ai vu, monsieur, gagner sa fortune depuis trente ans
que je le sers; je l'ai vu travailler, faire son commerce, et
[15]les ecus arriver un a un chez vous. C'est un honnete
homme, et habile; on a cruellement abuse de lui. Ces jours
derniers, j'etais encore la, et comme les ecus etaient arrives,
je les ai vus partir du logis. Votre pere a paye tout ce qu'il
a pu pendant une journee entiere; et, lorsque son secretaire
[20]a ete vide, il n'a pu s'empecher de me dire, en me montrant
un tiroir ou il ne restait que six francs: "Il y avait ici cent
mille francs ce matin!" Ce n'est pas la une banqueroute,
monsieur, ce n'est point une chose qui deshonore!

--Je ne doute pas plus de la probite de mon pere,
[25]repondit Croisilles, que de son malheur. Je ne doute pas
non plus de son affection; mais j'aurais voulu l'embrasser,
car que veux-tu que je devienne? Je ne suis point fait a
la misere, je n'ai pas l'esprit necessaire pour recommencer
ma fortune. Et quand je l'aurais? mon pere est parti.
[30]S'il a mis trente ans a s'enrichir, combien m'en faudra-t-il
pour reparer ce coup? Bien davantage. Et vivra-t-il
alors? Non sans doute; il mourra la-bas, et je ne puis pas

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meme l'y aller trouver; je ne puis le rejoindre qu'en
mourant aussi.

Tout desole qu'etait Croisilles, il avait beaucoup de
religion. Quoique son desespoir lui fit desirer la mort, il
[5]hesitait a se la donner. Des les premiers mots de cet
entretien, il s'etait appuye sur le bras de Jean, et tous deux
retournaient vers la ville. Lorsqu'ils furent entres dans
les rues, et lorsque la mer ne fut plus si proche:

--Mais, monsieur, dit encore Jean, il me semble qu'un
[10]homme de bien a le droit de vivre, et qu'un malheur ne
prouve rien. Puisque votre pere ne s'est pas tue, Dieu
merci, comment pouvez-vous songer a mourir? Puisqu'il
n'y a point de deshonneur, et toute la ville le sait, que
penserait-on de vous? Que vous n'avez pu supporter la
[15]pauvrete. Ce ne serait ni brave ni chretien; car, au fond,
qu'est-ce qui vous effraye? Il y a des gens qui naissent
pauvres, et qui n'ont jamais eu ni pere ni mere. Je sais
bien que tout le monde ne se ressemble pas, mais enfin
il n'y a rien d'impossible a Dieu. Qu'est-ce que vous feriez
[20]en pareil cas? Votre pere n'etait pas ne riche, tant s'en
faut, sans vous offenser, et c'est peut-etre ce qui le console.
Si vous aviez ete ici depuis un mois, cela vous aurait
donne du courage. Oui, monsieur, on peut se ruiner, personne
n'est a l'abri d'une banqueroute; mais votre pere,
[25]j'ose le dire, a ete un homme, quoiqu'il soit parti un peu
vite. Mais que voulez-vous? on ne trouve pas tous les
jours un batiment pour l'Amerique. Je l'ai accompagne
jusque sur le port, et si vous aviez vu sa tristesse! comme
il m'a recommande d'avoir soin de vous, de lui donner de
[30]vos nouvelles!... Monsieur, c'est une vilaine idee que
vous avez de jeter le manche apres la cognee. Chacun a
son temps d'epreuve ici-bas, et j'ai ete soldat avant d'etre

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domestique. J'ai rudement souffert, mais j'etais jeune;
j'avais votre age, monsieur, a cette epoque-la, et il me
semblait que la Providence ne peut pas dire son dernier
mot a un homme de vingt-cinq ans. Pourquoi voulez-vous
[5]empecher le bon Dieu de reparer le mal qu'il vous
fait? Laissez-lui le temps, et tout s'arrangera. S'il m'etait
permis de vous conseiller, vous attendriez seulement deux
ou trois ans, et je gagerais que vous vous en trouveriez
bien. Il y a toujours moyen de s'en aller de ce monde.
[10]Pourquoi voulez-vous profiter d'un mauvais moment?

Pendant que Jean s'evertuait a persuader son maitre,
celui-ci marchait en silence, et, comme font souvent ceux
qui souffrent, il regardait de cote et d'autre, comme pour
chercher quelque chose qui put le rattacher a la vie. Le
[15]hasard fit que, sur ces entrefaites, mademoiselle Godeau,
la fille du fermier general, vint a passer avec sa gouvernante.
L'hotel qu'elle habitait n'etait pas eloigne de la;
Croisilles la vit entrer chez elle. Cette rencontre produisit
sur lui plus d'effet que tous les raisonnements du monde.
[20]J'ai dit qu'il etait un peu fou, et qu'il cedait presque
toujours a un premier mouvement. Sans hesiter plus long-temps
et sans s'expliquer, il quitta le bras de son vieux
domestique, et alla frapper a la porte de M. Godeau.

II

Quand on se represente aujourd'hui ce qu'on appelait
[25]jadis un financier, on imagine un ventre enorme, de courtes
jambes, une immense perruque, une large face a triple
menton, et ce n'est pas sans raison qu'on s'est habitue a
se figurer ainsi ce personnage. Tout le monde sait a quels
abus ont donne lieu les fermes royales, et il semble qu'il

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y ait une loi de nature qui rende plus gras que le reste des
hommes ceux qui s'engraissent non-seulement de leur
propre oisivete, mais encore du travail des autres. M.
Godeau, parmi les financiers, etait des plus classiques qu'on
[5]put voir, c'est-a-dire des plus gros; pour l'instant il avait
la goutte, chose fort a la mode en ce temps-la, comme l'est
a present la migraine. Couche sur une chaise longue, les
yeux a demi fermes, il se dorlotait au fond d'un boudoir.
Les panneaux de glaces qui l'environnaient repetaient
majestueusement de toutes parts son enorme personne;
[10]des sacs pleins d'or couvraient sa table; autour de lui, les
meubles, les lambris, les portes, les serrures, la cheminee,
le plafond, etaient dores; son habit l'etait; je ne sais si sa
cervelle ne l'etait pas aussi. Il calculait les suites d'une
[15]petite affaire qui ne pouvait manquer de lui rapporter
quelques milliers de louis; il daignait en sourire tout seul,
lorsqu'on lui annonca Croisilles, qui entra d'un air humble
mais resolu, et dans tout le desordre qu'on peut supposer
d'un homme qui a grande envie de se noyer. M. Godeau
[20]fut un peu surpris de cette visite inattendue; il crut que
sa fille avait fait quelque emplette; il fut confirme dans
cette pensee en la voyant paraitre presque en meme temps
que le jeune homme. Il fit signe a Croisilles, non pas de
s'asseoir, mais de parler. La demoiselle prit place sur un
[25]sofa, et Croisilles, reste debout, s'exprima a peu pres en
ces termes:

--Monsieur, mon pere vient de faire faillite. La banqueroute
d'un associe l'a force a suspendre ses payements,
et, ne pouvant assister a sa propre honte, il s'est enfui en
[30]Amerique, apres avoir donne a ses creanciers jusqu'a son
dernier sou. J'etais absent lorsque cela s'est passe; j'arrive,
et il y a deux heures que je sais cet evenement. Je

Page 254

suis absolument sans ressources et determine a mourir.
Il est tres-probable qu'en sortant de chez vous je vais me
jeter a l'eau. Je l'aurais deja fait, selon toute apparence,
si le hasard ne m'avait fait rencontrer mademoiselle votre
[5]fille tout a l'heure. Je l'aime, monsieur, du plus profond
de mon coeur; il y a deux ans que je suis amoureux d'elle,
et je me suis tu jusqu'ici a cause du respect que je lui dois;
mais aujourd'hui, en vous le declarant, je remplis un devoir
indispensable, et je croirais offenser Dieu si, avant de
[10]me donner la mort, je ne venais pas vous demander si vous
voulez, que j'epouse mademoiselle Julie. Je n'ai pas la
moindre esperance que vous m'accordiez cette demande,
mais je dois neanmoins vous la faire; car je suis bon chretien,
monsieur, et lorsqu'un bon chretien se voit arrive a
[15]un tel degre de malheur, qu'il ne lui soit plus possible de
souffrir la vie, il doit du moins, pour attenuer son crime,
epuiser toutes les chances qui lui restent avant de prendre
un dernier parti.

Au commencement de ce discours, M. Godeau avait
[20]suppose qu'on venait lui emprunter de l'argent, et il avait
jete prudemment son mouchoir sur les sacs places aupres
de lui, preparant d'avance un refus poli, car il avait toujours
eu de la bienveillance pour le pere de Croisilles. Mais
quand il eut ecoute jusqu'au bout, et qu'il eut compris de
[25]quoi il s'agissait, il ne douta pas que le pauvre garcon ne
fut devenu completement fou. Il eut d'abord quelque
envie de sonner et de le faire mettre a la porte; mais il lui
trouva une apparence si ferme, un visage si determine,
qu'il eut pitie d'une demence si tranquille. Il se contenta
[30]de dire a sa fille de se retirer, afin de ne pas l'exposer plus
longtemps a entendre de pareilles inconvenances.

Pendant que Croisilles avait parle, mademoiselle

Page 255

Godeau etait devenue rouge comme une peche au mois d'aout.
Sur l'ordre de son pere, elle se retira. Le jeune homme lui
fit un profond salut dont elle ne sembla pas s'apercevoir.
Demeure seul avec Croisilles, M. Godeau toussa, se souleva,
[5]se laissa retomber sur ses coussins, et s'efforcant de
prendre un air paternel:

--Mon garcon, dit-il, je veux bien croire que tu ne te
moques pas de moi et que tu as reellement perdu la tete.
Non-seulement j'excuse ta demarche, mais je consens a
[10]ne point t'en punir. Je suis fache que ton pauvre diable
de pere ait fait banqueroute et qu'il ait decampe; c'est
fort triste, et je comprends assez que cela t'ait tourne la
cervelle. Je veux faire quelque chose pour toi; prends un
pliant et assieds-toi la.

[15]--C'est inutile, monsieur, repondit Croisilles; du moment
que vous me refusez, je n'ai plus qu'a prendre conge
de vous. Je vous souhaite toutes sortes de prosperites.

--Et ou t'en vas-tu?

--Ecrire a mon pere et lui dire adieu.

[20]--Eh, que diantre! on jurerait que tu dis vrai; tu vas
te noyer, ou le diable m'emporte.

--Oui, monsieur; du moins je le crois, si le courage ne
m'abandonne pas.

--La belle avance! fi donc! quelle niaiserie! Assieds-toi,
[25]te dis-je, et ecoute-moi.

M. Godeau venait de faire une reflexion fort juste, c'est
qu'il n'est jamais agreable qu'on dise qu'un homme, quel
qu'il soit, s'est jete a l'eau en nous quittant. Il toussa
donc de nouveau, prit sa tabatiere, jeta un regard distrait
[30]sur son jabot, et continua.

--Tu n'es qu'un sot, un fou, un enfant, c'est clair, tu
ne sais ce que tu dis. Tu es ruine, voila ton affaire. Mais,

Page 256

mon cher ami, tout cela ne suffit pas; il faut reflechir aux
choses de ce monde. Si tu venais me demander... je
ne sais quoi, un bon conseil, eh bien! passe; mais qu'est-ce
que tu veux? tu es amoureux de ma fille?

[5]--Oui, monsieur, et je vous repete que je suis bien
eloigne de supposer que vous puissiez me la donner pour
femme; mais comme il n'y a que cela au monde qui pourrait
m'empecher de mourir, si vous croyez en Dieu, comme
je n'en doute pas, vous comprendrez la raison qui
[10]m'amene.

--Que je croie en Dieu ou non, cela ne te regarde pas,
je n'entends pas qu'on m'interroge; reponds d'abord: Ou
as-tu vu ma fille?

--Dans la boutique de mon pere et dans cette maison,
[15]lorsque j'y ai apporte des bijoux pour mademoiselle
Julie.

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