Contes Francais written by Douglas Labaree Buffum
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--L'araignee?
--Vingt sous.
[15]--Pourquoi tant de difference entre le homard et
l'araignee?
--Monsieur, l'araignee (il la nommait _iraigne_) est bien
plus delicate! puis, elle est maligne comme un smge, et se
laisse rarement prendre.
[20]--Voulez-vous nous donner le tout pour cent sous? dit
Pauline.
L'homme resta petrifie.
--Vous ne l'aurez pas! dis-je en riant, j'en donne dix
francs. Il faut savoir payer les emotions ce qu'elles valent.
[25]--Eh bien, repondit-elle, je l'aurai! j'en donne dix
francs deux sous.
--Dix sous.
--Douze francs.
--Quinze francs.
[30]-Quinze francs cinquante centimes, dit-elle.
--Cent francs.
--Cent cinquante.
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Je m'inclinai. Nous n'etions pas en ce moment assez
riches pour pousser plus haut cette enchere. Notre pauvre
pecheur ne savait pas s'il devait se facher d'une mystification
ou se livrer a la joie; nous le tirames de peine en lui
[5]donnant le nom de notre hotesse, et en lui recommandant
de porter chez elle le homard et l'araignee.
--Gagnez-vous votre vie? lui demandai-je, pour savoir
a quelle cause devait etre attribue son denument.
--Avec bien de la peine et en souffrant bien des miseres,
[10]me dit-il. La peche au bord de la mer, quand on n'a ni
barque ni filets, et qu'on ne peut la faire qu'aux engins ou
a la ligne, est un chanceux metier. Voyez-vous, il faut y
attendre le poisson ou le coquillage, tandis que les grands
pecheurs vont le chercher en pleine mer. Il est si difficile
[15]de gagner sa vie ainsi, que je suis le seul qui peche a
la cote. Je passe des journees entieres sans rien rapporter.
Pour attraper quelque chose, il faut qu'une iraigne
se soit oubliee a dormir comme celle-ci, ou qu'un homard
soit assez etourdi pour rester dans les rochers. Quelquefois
[20]il y vient des lubines apres la haute mer, alors je les
empoigne.
--Enfin, l'un portant l'autre, que gagnez-vous par jour?
--Onze a douze sous. Je m'en tirerais, si j'etais seul,
mais j'ai mon pere a nourrir, et le bonhomme ne peut pas
[25]m'aider, il est aveugle.
A cette phrase, prononcee simplement, nous nous regardames,
Pauline et moi, sans mot dire.
--Vous avez une femme ou quelque bonne amie?
Il nous jeta l'un des plus deplorables regards que j'aie
[30]vus, en repondant:--Si j'avais une femme, il faudrait
donc abandonner mon pere; je ne pourrais pas le nourrir
et nourrir encore une femme et des enfants.
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~-Eh bien! mon pauvre garcon, comment ne cherchez-vous
pas a gagner davantage en portant du sel sur le port
ou en travaillant aux marais salants?
--Ah! monsieur, je ne ferais pas ce metier pendant
[5]trois mois. Je ne suis pas assez fort, et si je mourais, mon
pere serait a la mendicite. Il me fallait un metier qui ne
voulut qu'un peu d'adresse et beaucoup de patience.
--Eh comment deux personnes peuvent-elles vivre
avec douze sous par jour?
[10]-Oh! monsieur, nous mangeons des galettes de sarrasin
et des bernicles que je detache des rochers.
~ Quel age avez-vous donc?
~ Trente-sept ans.
~ Etes-vous sorti d'ici?
[15]~ Je suis alle une fois a Guerande pour tirer a la milice,
et suis alle a Savenay pour me faire voir a des messieurs
qui m'ont mesure. Si j'avais eu un pouce de plus, j'etais
soldat. Je serais creve a la premiere fatigue, et mon
pauvre pere demanderait aujourd'hui la charite.
[20]J'avais bien pense des drames; Pauline etait habituee a
de grandes emotions, pres d'un homme souffrant comme
je le suis; eh bien! jamais, ni l'un ni l'autre, nous n'avions
entendu de paroles plus emouvantes que ne l'etaient celles
de ce pecheur. Nous fimes quelques pas en silence, mesurant
[25]tous deux la profondeur muette de cette vie inconnue,
admirant la noblesse de ce devouement qui s'ignorait lui-meme;
la force de cette faiblesse nous etonna; cette insoucieuse
generosite nous rapetissa. Je voyais ce pauvre
etre tout instinctif rive sur ce rocher comme un galerien
[30]l'est a son boulet, y guettant depuis vingt ans des coquillages
pour gagner sa vie, et soutenu dans sa patience par
un seul sentiment. Combien d'heures consumees au coin
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d'une greve! Combien d'esperances renversees par un
grain, par un changement de temps! il restait suspendu
au bord d'une table de granit, le bras tendu comme celui
d'un faquir de l'Inde, tandis que son pere, assis sur une
[5]escabelle, attendait, dans le silence et les tenebres, le plus
grossier des coquillages, et du pain, si le voulait la mer.
--Buvez-vous quelquefois du vin? lui demandai-je.
--Trois ou quatre fois par an.
--Eh bien! vous en boirez aujourd'hui, vous et votre
[10]pere, et nous vous enverrons un pain blanc.
--Vous etes bien bon, monsieur.
--Nous vous donnerons a diner si vous voulez nous conduire
par le bord de la mer jusqu'a Batz, ou nous irons
voir la tour qui domine le bassin et les cotes entre Batz
[15]et le Croisic.
--Avec plaisir, nous dit-il. Allez droit devant vous,
en suivant le chemin dans lequel vous etes, je vous y
retrouverai apres m'etre debarrasse de mes agres et de ma
peche.
[20]Nous fimes un meme signe de consentement, et il
s'elanca joyeusement vers la ville. Cette rencontre nous
maintint dans la situation morale ou nous etions, mais
elle en avait affaibli la gaiete.
--Pauvre homme, me dit Pauline avec cet accent qui
[25]ote a la compassion d'une femme ce que la pitie peut
avoir de blessant, n'a-t-on pas honte de se trouver heureux
en voyant cette misere?
--Rien n'est plus cruel que d'avoir des desirs impuissants,
lui repondis-je. Ces deux pauvres etres, le pere et
[30]le fils, ne sauront pas plus combien ont ete vives nos
sympathies que le monde ne sait combien leur vie est belle,
car ils amassent des tresors dans le ciel.
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~-Le pauvre pays! dit-elle en me montrant le long
d'un champ environne d'un mur a pierres seches, des
bouses de vache appliquees symetriquement. J'ai demande
ce que c'etait que cela. Une paysanne, occupee
[5]a les coller, m'a repondu qu'elle _faisait du bois_.
Imaginez-vous, mon ami, que, quand ces bouses sont sechees,
ces pauvres gens les recoltent, les entassent et s'en chauffent.
Pendant l'hiver, on les vend comme on vend des
mottes de tan. Enfin, que crois-tu que gagne la couturiere
[10]la plus cherement payee? Cinq sous par jour, dit-elle
apres une pause; mais on la nourrit.
--Vois, lui dis-je, les vents de mer dessechent ou renversent
tout, il n'y a point d'arbres; les debris des embarcations
hors de service se vendent aux riches, car le
[15]prix des transports les empeche sans doute de consommer
le bois de chauffage dont abonde la Bretagne Ce pays
n'est beau que pour les grandes ames; les gens sans coeur
n'y vivraient pas; il ne peut etre habite que par des
poetes ou par des bernicles. N'a-t-il pas fallu que l'entrepot
[20]du sel se placat sur ce rocher pour qu'il fut habite?
D'un cote, la mer; ici des sables; en haut, l'espace.
Nous avions deja depasse la ville, et nous etions dans
l'espece de desert qui separe le Croisic du bourg de Batz.
Figurez-vous, mon cher oncle, une lande de deux lieues
[25]remplie par le sable luisant qui se trouve au bord de la
mer. Ca et la quelques rochers y levaient leurs tetes, et
vous eussiez dit des animaux gigantesques couches dans
les dunes. Le long de la mer apparaissaient quelques
recifs autour desquels se jouait l'eau, en leur donnant
[30]l'apparence de grandes roses blanches flottant sur l'etendue
liquide et venant se poser sur le rivage. En voyant
cette savane terminee par l'Ocean sur la droite, bordee
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sur la gauche par le grand lac que fait l'irruption de la
mer entre le Croisic et les hauteurs sablonneuses de Guerande,
au bas desquelles se trouvent des marais salants
denues de vegetation, je regardai Pauline en lui demandant
[5]si elle se sentait le courage d'affronter les ardeurs
du soleil et la force de marcher dans le sable.
--J'ai des brodequins, allons-y, me dit-elle en me montrant
la tour de Batz qui arretait la vue par une construction
placee la comme une pyramide, mais une pyramide
[10]fuselee, decoupee, une pyramide si poetiquement ornee,
qu'elle permettait a l'imagination d'y voir la premiere
des ruines d'une grande ville asiatique. Nous fimes
quelques pas pour aller nous asseoir sur la portion d'une
roche qui se trouvait encore ombree; mais il etait onze
[15]heures du matin, et cette ombre, qui cessait a nos pieds,
s'effacait avec rapidite.
--Combien ce silence est beau, me dit-elle, et comme
la profondeur en est etendue par le retour egal du
fremissement de la mer sur cette plage.
[20]--Si tu veux livrer ton entendement aux trois immensites
qui nous entourent, l'eau, l'air et les sables, en
ecoutant exclusivement le son repete du flux et du reflux,
lui repondis-je, tu n'en supporteras pas le langage, tu
croiras y decouvrir une pensee qui t'accablera. Hier,
[25]au coucher du soleil, j'ai eu cette sensation; elle m'a
brise.
--Oh! oui, parlons, dit-elle apres une longue pause.
Aucun orateur n'est plus terrible. Je crois decouvrir les
causes des harmonies qui nous environnent, reprit-elle.
[30]Ce paysage, qui n'a que trois couleurs tranchees, le jaune
brillant des sables, l'azur du ciel et le vert uni de la mer,
est grand sans etre sauvage, il est immense, sans etre
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desert; il est monotone, sans etre fatigant; il n'a que trois
elements, il est varie.
--Les femmes seules savent rendre ainsi leurs impressions,
repondis-je, tu serais desesperante pour un poete,
[5]chere ame que j'ai si bien devinee!
--L'excessive chaleur du midi jette a ces trois expressions
de l'infini une couleur devorante, reprit Pauline en
riant. Je concois ici les poesies et les passions de l'Orient.
--Et moi, j'y concois le desespoir.
[10]--Oui, dit-elle, cette dune est un cloitre sublime.
Nous entendimes le pas presse de notre guide; il s'etait
endimanche. Nous lui adressames quelques paroles insignifiantes;
il crut voir que nos dispositions d'ame avaient
change; et, avec cette reserve que donne le malheur, il
[15]garda le silence. Quoique nous nous pressassions de
temps en temps la main pour nous avertir de la mutualite
de nos idees et de nos impressions, nous marchames pendant
une demi-heure en silence, soit que nous fussions
accables par la chaleur qui s'elancait en ondees brillantes
[20]du milieu des sables, soit que la difficulte de la marche
employat notre attention. Nous allions en nous tenant
par la main, comme deux enfants; nous n'eussions pas
fait douze pas si nous nous etions donne le bras. Le
chemin qui mene au bourg de Batz n'etait pas trace; il
[25]suffisait d'un coup de vent pour effacer les marques que
laissaient les pieds de chevaux ou les jantes de charrette;
mais l'oeil exerce de notre guide reconnaissait a quelques
fientes de bestiaux, a quelques parcelles de crottin, ce
chemin qui tantot descendait vers la mer, tantot remontait
[30]vers les terres, au gre des pentes, ou pour tourner des
rochers. A midi, nous n'etions qu'a mi-chemin.
--Nous nous reposerons la-bas, dis-je en montrant le
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promontoire compose de rochers assez eleves pour faire
supposer que nous y trouverions une grotte.
En m'entendant, le pecheur, qui avait suivi la direction
de mon doigt, hocha la tete, et me dit:--Il y a la quelqu'un.
[5]Ceux qui viennent du bourg de Batz au Croisic,
ou du Croisic au bourg de Batz, font tous un detour pour
n'y point passer.
Les paroles de cet homme furent dites a voix basse, et
supposaient un mystere.
[10]--Est-ce donc un voleur, un assassin?
Notre guide ne nous repondit que par une aspiration
creusee qui redoubla notre curiosite.
--Mais, si nous y passons, nous arrivera-t-il quelque
malheur?
[15]--Oh! non.
--Y passerez-vous avec nous?
--Non, monsieur.
--Nous irons donc, si vous nous assurez qu'il n'y a nul
danger pour nous.
[20]--Je ne dis pas cela, repondit vivement le pecheur. Je
dis seulement que celui qui s'y trouve ne vous dira rien
et ne vous fera aucun mal. Oh! mon Dieu, il ne bougera
seulement pas de sa place.
--Qui est-ce donc?
[25]--Un homme!
Jamais deux syllabes ne furent prononcees d'une facon
si tragique. En ce moment, nous etions a une vingtaine
de pas de ce recif dans lequel se jouait la mer; notre
guide prit le chemin qui entourait les rochers; nous continuames
[30]droit devant nous; mais Pauline me prit le bras.
Notre guide hata le pas, afin de se trouver en meme temp
que nous a l'endroit ou les deux chemins se rejoignaient.
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Il supposait sans doute qu'apres avoir vu l'homme, nous
irions d'un pas presse. Cette circonstance alluma notre
curiosite, qui devint alors si vive, que nos coeurs palpiterent
comme si nous eussions eprouve un sentiment de
[5]peur. Malgre la chaleur du jour et l'espece de fatigue que
nous causait la marche dans les sables, nos ames etaient
encore livrees a la mollesse indicible d'une merveilleuse
extase; elles etaient pleines de ce plaisir pur qu'on ne
saurait peindre qu'en le comparant a celui qu'on ressent
[10]en ecoutant quelque delicieuse musique, l'_andiamo mio
ben_ de Mozart. Deux sentiments purs qui se confondent,
ne sont-ils pas comme deux belles voix qui chantent? Pour
pouvoir bien apprecier l'emotion qui vint nous saisir, il
faut donc partager l'etat a demi voluptueux dans lequel
[15]nous avaient plonges les evenements de cette matinee.
Admirez pendant longtemps une tourterelle aux jolies
couleurs, posee sur un souple rameau, pres d'une source,
vous jetterez un cri de douleur en voyant tomber sur elle
un emouchet qui lui enfonce ses griffes d'acier jusqu'au
[20]coeur et l'emporte avec la rapidite meurtriere que la poudre
communique au boulet. Quand nous eumes fait un pas
dans l'espace qui se trouvait devant la grotte, espece
d'esplanade situee a cent pieds au-dessus de l'Ocean, et
defendue contre ses fureurs par une cascade de rochers
[25]abruptes, nous eprouvames un fremissement electrique
assez semblable au sursaut que cause un bruit soudain
au milieu d'une nuit silencieuse. Nous avions vu, sur un
quartier de granit, un homme assis qui nous avait regardes.
Son coup d'oeil, semblable a la flamme d'un
[30]canon, sortit de deux yeux ensanglantes, et son immobilite
stoique ne pouvait se comparer qu'a l'inalterable
attitude des piles granitiques qui l'environnaient. Ses
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yeux se remuerent par un mouvement lent, son corps demeura
fixe, comme s'il eut ete petrifie; puis, apres nous
avoir jete ce regard qui nous frappa violemment, il reporta
ses yeux sur l'etendue de l'Ocean, et la contempla
[5]malgre la lumiere qui en jaillissait, comme on dit que les
aigles contemplent le soleil, sans baisser ses paupieres, qu'il
ne releva plus. Cherchez a vous rappeler, mon cher oncle,
une de ces vieilles truisses de chene, dont le tronc noueux,
ebranche de la veille, s'eleve fantastiquement sur un
[10]chemin desert, et vous aurez une image vraie de cet homme.
C'etait des formes herculeennes ruinees, un visage de
Jupiter Olympien, mais detruit par l'age, par les rudes
travaux de la mer, par le chagrin, par une nourriture grossiere,
et comme noirci par un eclat de foudre. En voyant
[15]ses mains poilues et dures, j'apercus des nerfs qui ressemblaient
a des veines de fer. D'ailleurs, tout en lui denotait
une constitution vigoureuse. Je remarquai dans un
coin de la grotte une assez grande quantite de mousse, et
sur une grossiere tablette taillee par le hasard au milieu
[20]du granit, un pain rond casse qui couvrait une cruche de
gres. Jamais mon imagination, quand elle me reportait
vers les deserts ou vecurent les premiers anachoretes de
la chretiente, ne m'avait dessine de figure plus grandement
religieuse ni plus horriblement repentante que l'etait celle
[25]de cet homme. Vous qui avez pratique le confessionnal,
mon cher oncle, vous n'avez jamais peut-etre vu un si
beau remords, mais ce remords etait noye dans les ondes
de la priere, la priere continue d'un muet desespoir. Ce
pecheur, ce marin, ce Breton grossier etait sublime par
[30]un sentiment inconnu. Mais ces yeux avaient-ils pleure?
Cette main de statue ebauchee avait-elle frappe? Ce
front rude, empreint de probite farouche, et sur lequel la
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force avait neanmoins laisse 1es vestiges de cette douceur
qui est l'apanage de toute force vraie, ce front sillonne de
rides, etait-il en harmonie avec un grand coeur? Pourquoi
cet homme dans le granit? Pourquoi le granit dans cet
[5]homme? Ou etait l'homme, ou etait le granit? Il nous
tomba tout un monde de pensees dans la tete. Comme
l'avait suppose notre guide, nous passames en silence,
promptement, et il nous revit emus de terreur ou saisis
d'etonnement, mais il ne s'arma point contre nous de la
[10]realite de ses predictions.
--Vous l'avez vu? dit-il.
--Quel est cet homme? dis-je.
--On l'appelle l'_Homme au voeu_.
Vous figurez~vous bien a ce mot le mouvement par
[15]lequel nos deux tetes se tournerent vers notre pecheur!
C'etait un homme simple; il comprit notre muette interrogation,
et voici ce qu'il nous dit dans son langage,
auquel je tache de conserver son allure populaire.
--Madame, ceux du Croisic, comme ceux de Batz,
[20]croient que cet homme est coupable de quelque chose, et
fait une penitence ordonnee par un fameux recteur auquel
il est alle se confesser plus loin que Nantes. D'autres
croient que Cambremer, c'est son nom, a une mauvaise
chance qu'il communique a qui passe sous son air. Aussi
[25]plusieurs, avant de tourner sa roche, regardent-ils d'ou
vient le vent! S'il est de galerne, dit-il en nous montrant
l'ouest, ils ne continueraient pas leur chemin quand il
s'agirait d'aller querir un morceau de la vraie croix; ils
retournent, ils ont peur. D'autres, les riches du Croisic,
[30]disent que Cambremer a fait un voeu, d'ou son nom
l'_Homme au voeu_. Il est la nuit et jour, sans en sortir.
Ces dires ont une apparence de raison. Voyez-vous, dit-il
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en se retournant pour nous montrer une chose que nous
n'avions pas remarquee, il a plante la, a gauche, une
croix de bois pour annoncer qu'il s'est mis sous la protection
de Dieu, de la sainte Vierge et des saints. Il ne se
[5]serait pas sacre comme ca, que la frayeur qu'il donne au
monde fait qu'il est la en surete comme s'il etait garde par
de la troupe. Il n'a pas dit un mot depuis qu'il s'est enferme
en plein air; il se nourrit de pain et d'eau que lui
apporte tous les matins la fille de son frere, une petite
[10]tronquette de douze ans, a laquelle il a laisse ses biens, et
qu'est une jolie creature douce comme un agneau, une
bien mignonne fille, bien plaisante. Elle vous a, dit-il en
montrant son pouce, des yeux bleus _longs comme ca_, sous
une chevelure de cherubin. Quand on lui demande: "Dis
[15]donc, Perotte?... (Ca veut dire chez nous Pierrette, fit-il
en s'interrompant; elle est vouee a saint Pierre; Cambremer
s'appelle Pierre, il a ete son parrain). Dis donc, Perotte,
reprit-il que qui te dit ton oncle?--Il ne me dit rin,
qu'elle repond, rin du tout, rin.--Eh bien! que qu'il te
[20]fait?--Il m'embrasse au front le dimanche.--Tu n'en
as pas peur?--Ah ben! qu'a dit, il est mon parrain. Il
n'a pas voulu d'autre personne pour lui apporter a manger."
Perotte pretend qu'il sourit quand elle vient, mais
autant dire un rayon de soleil dans la brouine, car on dit
[25]qu'il est nuageux comme un brouillard.
--Mais, lui dis-je, vous excitez notre curiosite sans la
satisfaire. Savez-vous ce qui l'a conduit la? Est-ce le
chagrin? est-ce le repentir? est-ce une manie? est-ce un
crime? est-ce...
[30]--Eh, monsieur, il n'y a guere que mon pere et moi qui
sachions la verite de la chose. Defunt ma mere servait un
homme de justice a qui Cambremer a tout dit par ordre
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du pretre qui ne lui a donne l'absolution qu'a cette
condition-la, a entendre les gens du port. Ma pauvre
mere a entendu Cambremer sans le vouloir, parce que
la cuisine du justicier etait a cote de sa salle; elle a ecoute!
[5]Elle est morte; le juge qu'a ecoute est defunt aussi. Ma
mere nous a fait promettre, a mon pere et a moi, de n'en
rin afferer aux gens du pays; mais je puis vous dire a vous
que le soir ou ma mere nous a raconte ca, les cheveux me
gresillaient dans la tete.
[10]--Eh bien, dis-nous ca, mon garcon, nous n'en parlerons
a personne.
Le pecheur nous regarda, et continua ainsi:--Pierre
Cambremer, que vous avez vu la, est l'aine des Cambremer,
qui de pere en fils sont marins; leur nom le dit, la mer a
[15]toujours plie sous eux. Celui que vous avez vu s'etait
fait pecheur a bateaux. Il avait donc des barques, allait
pecher la sardine, il pechait aussi le haut poisson, pour
les marchands. Il aurait arme un batiment et peche la
morue, s'il n'avait pas tant aime sa femme, qui etait une
[20]belle femme, une Brouin de Guerande, une fille superbe,
et qui avait bon coeur. Elle aimait tant Cambremer,
qu'elle n'a jamais voulu que son homme la quittat plus
du temps necessaire a la peche aux sardines. Ils demeuraient
la-bas, tenez! dit le pecheur en montant sur une
[25]eminence pour nous montrer un ilot dans la petite
mediterranee qui se trouve entre les dunes ou nous marchions
et les marais salants de Guerande, voyez~vous cette
maison? Elle etait a lui. Jacquette Brouin et Cambremer
n'ont eu qu'un enfant, un garcon qu'ils ont aime... comme
[30]quoi dirai-je? dame! comme on aime un enfant unique;
ils en etaient fous. Leur petit Jacques aurait fait, sous
votre respect, dans la marmite qu'ils auraient trouve que
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c'etait du sucre. Combien donc que nous les avons vus
de fois, a la fore, acheter les plus belles breloques pour
lui! C'etait de la deraison, tout le monde le leur disait.
Le petit Cambremer, voyant que tout lui etait permis, est
[5]devenu mechant comme un ane rouge. Quand on venait
dire au pere Cambremer:--"Votre fils a manque tuer le
petit un tel!" il riait et disait:--"Bah! ce sera un fier
marin! il commandera les flottes du roi." Un
autre:--"Pierre Cambremer, savez-vous que votre gars a creve
[10]l'oeil de la petite Pougaud?--Il aimera les filles!" disait
Pierre. Il trouvait tout bon. Alors mon petit matin, a
dix ans, battait tout le monde et s'amusait a couper le cou
aux poules, il eventrait les cochons, enfin il se roulait dans
le sang comme une fouine.--"Ce sera un fameux soldat!
[15]disait Cambremer, il a gout au sang." Voyez-vous, moi,
je me suis souvenu de tout ca, dit le pecheur. Et Cambremer
aussi, ajouta-t-il apres une pause. A quinze ou
seize ans, Jacques Cambremer etait... quoi? un requin.
Il allait s'amuser a Guerande, ou faire le joli coeur a
[20]Savenay. Fallait des especes. Alors il se mit a voler
sa mere, qui n'osait en rien dire a son mari. Cambremer
etait un homme probe a faire vingt lieues pour rendre a
quelqu'un deux sous qu'on lui aurait donne de trop dans
un compte. Enfin, un jour la mere fut depouillee de tout.
[25]Pendant une peche de son pere, le fils emporta le buffet,
la mette, les draps, le linge, ne laissa que les quatre murs,
il avait tout vendu pour aller faire ses frigousses a Nantes.
La pauvre femme en a pleure pendant des jours et des
nuits. Fallait dire ca au pere a son retour, elle craignait
[30]le pere, pas pour elle, allez! Quand Pierre Cambremer
revint, qu'il vit sa maison garnie des meubles que l'on
avait pretes a sa femme, il dit:--Qu'est-ce que c'est que
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ca? La pauvre femme etait plus morte que vive, elle dit:
--Nous avons ete voles.--Ou donc est Jacques?
Jacques, il est en riole! Personne ne savait ou le drole etait
alle.--Il s'amuse trop! dit Pierre. Six mois apres, le
[5]pauvre pere sut que son fils allait etre pris par la justice a
Nantes. Il fait la route a pied, y va plus vite que par mer,
met la main sur son fils et l'amene ici. Il ne lui demande
pas:--Qu'as-tu fait? Il lui dit:--Si tu ne te tiens pas sage
pendant deux ans ici avec ta mere et avec moi, allant a
[10]la peche et te conduisant comme un honnete homme, tu
auras affaire a moi. L'enrage, comptant sur la betise de
ses pere et mere, lui a fait grimace. Pierre, la-dessus, lui
flanque une mornifle qui vous a mis Jacques au lit pour
six mois. La pauvre mere se mourait de chagrin. Un
[15]soir, elle dormait paisiblement a cote de son mari, elle
entend du bruit, se leve, elle recoit un coup de couteau
dans le bras. Elle crie, on cherche de la lumiere. Pierre
Cambremer voit sa femme blessee; il croit que c'est un
voleur, comme s'il y en avait dans notre pays, ou l'on
[20]peut porter sans crainte dix mille francs en or, du Croisic
a Saint-Nazaire, sans avoir a s'entendre demander ce
qu'on a sous le bras. Pierre cherche Jacques, il ne trouve
point son fils. Le matin, ce monstre-la n'avait-il pas eu
le front de revenir en disant qu'il etait alle a Batz. Faut
[25]vous dire que sa mere ne savait ou cacher son argent.
Cambremer, lui, mettait le sien chez monsieur Dupotet
du Croisic. Les folies de leur fils leur avaient mange des
cent ecus, des cent francs, des louis d'or, ils etaient
quasiment ruines, et c'etait dur pour des gens qui avaient aux
[30]environs de douze mille livres, compris leur ilot. Personne
ne sait ce que Cambremer a donne a Nantes pour
ravoir son fils. Le guignon ravageait la famille. Il etait
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arrive des malheurs au frere de Cambremer, qui avait
besoin de secours. Pierre lui disait pour le consoler que
Jacques et Perotte (la fille au cadet Cambremer) se marieraient.
Puis, pour lui faire gagner son pain, il l'employait
[5]a la peche; car Joseph Cambremer en etait reduit a vivre
de son travail. Sa femme avait peri de la fievre, il fallait
payer les mois de nourrice de Perotte. La femme de
Pierre Cambremer devait une somme de cent francs a
diverses personnes pour cette petite, du linge, des hardes,
[10]et deux ou trois mois a la grande Frelu qu'avait un enfant
de Simon Gaudry et qui nourrissait Perotte. La Cambremer
avait cousu une piece d'Espagne dans la laine de
son matelas, en mettant dessus: A Perotte. Elle avait
recu beaucoup d'education, elle ecrivait comme un greffier,
[15]et avait appris a lire a son fils, c'est ce qui l'a perdu.
Personne n'a su comment ca s'est fait, mais ce gredin de
Jacques avait flaire l'or, l'avait pris et etait alle riboter
au Croisic. Le bonhomme Cambremer, par un fait expres,
revenait avec sa barque chez lui. En abordant il voit
[20]flotter un bout de papier, le prend, l'apporte a sa femme
qui tombe a la renverse en reconnaissant ses propres
paroles ecrites. Cambremer ne dit rien, va au Croisic,
apprend la que son fils est au billard; pour lors, il fait
demander la bonne femme qui tient le cafe, et lui dit:
[25]--J'avais dit a Jacques de ne pas se servir d'une piece
d'or avec quoi il vous payera; rendez-la-moi, j'attendrai
sur la porte, et vous donnerai de l'argent blanc pour. La
bonne femme lui apporta la piece. Cambremer la prend
en disant: --Bon! et revint chez lui. Toute la ville a su
[30]cela. Mais voila ce que je sais et ce dont les autres ne
font que de se douter en gros. Il dit a sa femme d'approprier
leur chambre qu'est en bas; il fait du feu dans la
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