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Contes Francais written by Douglas Labaree Buffum

D >> Douglas Labaree Buffum >> Contes Francais

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Mais de son unique main le manchot arrete le bras de
M. Godefroy, qui plonge deja sous le revers de la
[20]redingote, du cote des bank-notes.

"Non, monsieur, non! N'importe qui aurait agi comme
nous... Je n'accepterai rien, soit dit sans vous offenser
...On ne roule pas sur l'or, c'est vrai, mais, excusez la
fierte, on a ete soldat,--j'ai ma medaille du Tonkin, la,
[25]dans le tiroir,--et on ne veut manger que le pain qu'on
gagne.

--Soit, reprend le financier. Mais, voyons, un brave
homme comme vous, un ancien militaire... Vous me
paraissez capable de mieux faire que de pousser une charrette
[30]a bras... On s'occupera de vous, soyez tranquille."

Mais l'estropie se contente de repondre froidement, avec
un sourire triste qui revele bien des deceptions, tout un

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passe de decouragement: "Enfin, si monsieur veut bien
songer a moi!..."

Quelle surprise pour les loups-cerviers de la Bourse et
les intrigants du Palais-Bourbon s'ils pouvaient savoir!
[5]Voila que M. Godefroy est desole, a present, de la mefiance
de ce pauvre diable. Attendez un peu! Il saura
bien lui apprendre a ne pas douter de sa reconnaissance.
Il y a de bonnes places de surveillants et de garcons de
caisse, au Comptoir. Qu'est-ce que vous direz, monsieur
[10]le sceptique, quand vous aurez un bel habit de drap gris-bleu,
avec votre medaille du Tonkin a cote de la plaque
d'argent? Et ce sera fait des demain, n'ayez pas peur!
Et c'est vous qui serez bien attrape, ah! ah! ...

"Et Zidore? s'ecrie M. Godefroy avec plus de chaleur
[15]que s'il s'agissait de faire un bon coup sur les valeurs a
turban. Vous permettrez bien que je m'occupe un peu de
Zidore?...

--Ah! pour ca, oui! repond joyeusement Pierron.
Souvent, quand je songe que le pauvre petit n'a que moi
[20]au monde, je me dis: "Quel dommage!..." Car il est plein
de moyens. Les maitres sont enchantes de lui, a l'ecole
primaire."

Mais Pierron s'interrompt brusquement, et, dans son
regard de franchise, M. Godefroy lit encore, et tres clairement,
[25]cette arriere-pensee: "C'est trop beau, tout ca...
Le bourgeois nous oubliera, une fois le dos tourne."

"Maintenant, dit le manchot, je crois que nous n'avons
plus qu'a transporter votre gamin dans la voiture; car
vous devez bien vous dire qu'il sera mieux chez vous qu'ici
[30]...Oh! vous n'avez qu'a le prendre dans vos bras; il ne
se reveillera meme pas... On dort si bien a cet age-la
...Seulement il faudrait d'abord lui remettre ses souliers."

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Et, suivant le regard du marchand des quatre saisons,
M. Godefroy apercoit devant le foyer, ou se meurt un
petit feu de coke, deux paires de chaussures enfantines:
les fines bottines de Raoul et les souliers a clous de Zidore;
[5]et chacune des paires de chaussures contient un pantin de
deux sous et un cornet de bonbons de chez l'epicier.

"Ne faites pas attention, monsieur, murmure alors
Pierron d'une voix presque honteuse. C'est Zidore, avant
de se jeter sur le lit, qui a mis la ses souliers et ceux de
[10]votre fils... A la laique, on a beau leur dire que c'est de
la blague, les enfants croient encore a la Noel... Alors,
moi, en revenant de chez le commissaire, comme je ne
savais pas, apres tout, si votre gamin ne passerait pas la
nuit dans ma turne, j'ai achete ces betises-la... vous
[15]comprenez... pour que les gosses... a leur reveil..."

Ah! c'est a present que les bras leur tomberaient, aux
deputes qui ont vu si souvent M. Godefroy voter pour la
libre pensee;--au fond, il s'en moquait pas mal, mais la
reelection!--C'est a present qu'ils jetteraient leur langue
[20]au chat, tous les messieurs durs et secs qui siegeaient avec
M. Godefroy autour des tables vertes et qui l'admiraient
comme un maitre pour sa secheresse et pour sa durete.
Est-ce que, par hasard, ce serait aujourd'hui la fin du
monde?... M. Godefroy a les yeux pleins de larmes!

[25]Tout a coup, il s'elance hors de la baraque, y rentre au
bout d'une minute, les bras charges du superbe cheval
mecanique, de la grosse boite de soldats de plomb, des
autres jouets magnifiques achetes par lui dans l'apres-midi
et restes dans sa voiture; et, devant Pierron stupefait,
[30]il depose son fardeau dore et verni aupres des petits
souliers. Puis, saisissant la main du manchot dans les
siennes, et d'une voix que l'emotion fait trembler:

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"Mon ami, mon cher ami, dit-il au marchand des quatre
saisons, voici les cadeaux que Noel apportait a mon petit
Raoul. Je veux qu'il les trouve ici, en se reveillant, et
qu'il les partage avec Zidore, qui sera desormais son
[5]camarade... Maintenant, vous me croyez, n'est-ce pas?
...Je me charge de vous et du gamin...et je reste
encore votre oblige; car vous ne m'avez pas seulement
aide a retrouver mon fils perdu; vous m'avez aussi rappele
qu'il y avait des pauvres gens, a moi, mauvais
[10]riche qui vivais sans y songer. Mais, je le jure par ces
deux enfants endormis, je ne l'oublierai plus, desormais!"
...Tel est le miracle, messieurs et mesdames, accompli
le 24 decembre dernier, a Paris, en plein egoisme moderne.
Il est tres invraisemblable, j'en conviens; et, en depit des
[15]anciens votes anticlericaux de M. Godefroy et de l'education
purement laique recue par Zidore a l'ecole primaire,
je suis bien force d'attribuer cet evenement merveilleux
a la grace de l'Enfant divin, venu au monde, il y a pres
de dix-neuf cents ans, pour ordonner aux hommes de
[20]s'aimer les uns les autres.

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GAUTIER

LA MILLE ET DEUXIEME NUIT

IL y avait une fois dans la ville du Caire un jeune homme
nomme Mahmoud-Ben-Ahmed, qui demeurait sur la place
de l'Esbekick.

Son pere et sa mere etaient morts depuis quelques annees
[5]en lui laissant une fortune mediocre, mais suffisante pour
qu'il put vivre sans avoir recours au travail de ses mains:
d'autres auraient essaye de charger un vaisseau de
marchandises ou de joindre quelques chameaux charges
d'etoffes precieuses a la caravane qui va de Bagdad a
[10]la Mecque; mais Mahmoud-Ben-Ahmed preferait vivre.
tranquille, et ses plaisirs consistaient a fumer du tombeki
dans son narguilhe, en prenant des sorbets et en mangeant
des confitures seches de Damas.

Quoiqu'il fut bien fait de sa personne, de visage regulier
[15]et de mine agreable, il ne cherchait pas les aventures, et
avait repondu plusieurs fois aux personnes qui le pressaient
de se marier et lui proposaient des partis riches et convenables,
qu'il n'etait pas encore temps et qu'il ne se
sentait nullement d'humeur a prendre femme.

[20]Mahmoud-Ben-Ahmed avait recu une bonne education:
il lisait couramment dans les livres les plus anciens,
possedait une belle ecriture, savait par coeur les versets du
Coran, les remarques des commentateurs, et eut recite
sans se tromper d'un vers les Moallakats des fameux
[25]poetes affiches aux portes des mosquees; il etait un peu

Page 200

poete lui-meme et composait volontiers des vers assonants
et rimes, qu'il declamait sur des airs de sa facon avec
beaucoup de grace et de charme.

A force de fumer son narguilhe et de rever a la fraicheur
[5]du soir sur les dalles de marbre de sa terrasse, la tete de
Mahmoud-Ben-Ahmed s'etait un peu exaltee: il avait
forme le projet d'etre l'amant d'une peri ou tout au moins
d'une princesse du sang royal. Voila le motif secret qui
lui faisait recevoir avec tant d'indifference les propositions
[10]de mariage et refuser les offres des marchands
d'esclaves. La seule compagnie qu'il put supporter etait
celle de son cousin Abdul-Malek, jeune homme doux et
timide qui semblait partager la modestie de ses gouts.

Un jour, Mahmoud- Ben-Ahmed se rendait au bazar pour
[15]acheter quelques flacons d'atar-gull et autres drogueries
de Constantinople, dont il avait besoin. Il rencontra,
dans une rue fort etroite, une litiere fermee par des rideaux
de velours incarnadin, portee par deux mules blanches et
precedee de zebeks et de chiaoux richement costumes. Il
[20]se rangea contre le mur pour laisser passer le cortege;
mais il ne put le faire si precipitamment qu'il n'eut le
temps de voir, par l'interstice des courtines, qu'une folle
bouffee d'air souleva, une fort belle dame assise sur des
coussins de brocart d'or. La dame, se fiant sur l'epaisseur
[25]des rideaux et se croyant a l'abri de tout regard temeraire,
avait releve son voile a cause de la chaleur. Ce ne fut
qu'un eclair; cependant cela suffit pour faire tourner la
tete du pauvre Mahmoud-Ben-Ahmed: la dame avait le
teint d'une blancheur eblouissante, des sourcils que l'on
[30]eut pu croire traces au pinceau, une bouche de grenade
qui en s'entr'ouvrant laissait voir une double file de perles
d'Orient plus fines et plus limpides que celles qui forment

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les bracelets et le collier de la sultane favorite, un air
agreable et fier, et dans toute sa personne je ne sais quoi
de noble et de royal.

Mahmoud-Ben-Ahmed, comme ebloui de tant de
[5]perfections, resta longtemps immobile a la meme place, et,
oubliant qu'il etait sorti pour faire des emplettes, il retourna
chez lui les mains vides, emportant dans son coeur
la radieuse vision.

Toute la nuit il ne songea qu'a la belle inconnue, et des
[10]qu'il fut leve il se mit a composer en son honneur une
longue piece de poesie, ou les comparaisons les plus fleuries
et les plus galantes etaient prodiguees.

Ne sachant que faire, sa piece achevee et transcrite sur
une belle feuille de papyrus avec de belles majuscules en
[15]encre rouge et des fleurons dores, il la mit dans sa manche
et sortit pour montrer ce morceau a son ami Abdul, pour
lequel il n'avait aucune pensee secrete.

En se rendant a la maison d'Abdul, il passa devant le
bazar et entra dans la boutique du marchand de parfums
[20]pour prendre les flacons d'atar-gull. Il y trouva une belle
dame enveloppee d'un long voile blanc qui ne laissait
decouvert que l'oeil gauche. Mahmoud-Ben-Ahmed, sur
ce seul oeil gauche, reconnut incontinent la belle dame du
palanquin. Son emotion fut si forte, qu'il fut oblige de
[25]s'adosser a la muraille.

La dame au voile blanc s'apercut du trouble de
Mahmoud-Ben-Ahmed, et lui demanda obligeamment ce qu'il
avait et si, par hasard, il se trouvait incommode.

Le marchand, la dame et Mahmoud-Ben-Ahmed passerent
[30]dans l'arriere-boutique. Un petit negre apporta
sur un plateau un verre d'eau de neige, dont
Mahmoud-Ben-Ahmed but quelques gorgees.

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"Pourquoi donc ma vue vous a-t-elle cause une si vive
impression?" dit la dame d'un ton de voix fort doux et ou
percait un interet assez tendre.

Mahmoud-Ben-Ahmed lui raconta comment il l'avait
[5]vue pres de la mosquee du sultan Hassan a l'instant ou les
rideaux de sa litiere s'etaient un peu ecartes, et que depuis
cet instant il se mourait d'amour pour elle.

"Vraiment, dit la dame, votre passion est nee si subitement
que cela? je ne croyais pas que l'amour vint si vite.
[10]Je suis effectivement la femme que vous avez rencontree
hier; je me rendais au bain dans ma litiere, et comme la
chaleur etait etouffante, j'avais releve mon voile. Mais
vous m'avez mal vue, et je ne suis pas si belle que vous le
dites."

[15]En disant ces mots, elle ecarta son voile et decouvrit un
visage radieux de beaute, et si parfait, que l'envie n'aurait
pu y trouver le moindre defaut.

Vous pouvez juger quels furent les transports de
Mahmoud-Ben-Ahmed a une telle faveur; il se repandit en
[20]compliments qui avaient le merite, bien rare pour des
compliments, d'etre parfaitement sinceres et de n'avoir
rien d'exagere. Comme il parlait avec beaucoup de feu
et de vehemence, le papier sur lequel ses vers etaient
transcrits s'echappa de sa manche et roula sur le plancher.
[25]"Quel est ce papier? dit la dame, l'ecriture m'en parait
fort belle et annonce une main exercee.

--C'est, repondit le jeune homme en rougissant beaucoup,
une piece de vers que j'ai composee cette nuit, ne
pouvant dormir. J'ai tache d'y celebrer vos perfections;
[30]mais la copie est bien loin de l'original, et mes vers n'ont
point les brillants qu'il faut pour celebrer ceux de vos
Yeux."

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La jeune dame lut ces vers attentivement, et dit en les
mettant dans sa ceinture:

"Quoiqu'ils contiennent beaucoup de flatteries, ils ne
sont vraiment pas mal tournes."

[5]Puis elle ajusta son voile et sortit de la boutique en
laissant tomber avec un accent qui penetra le coeur de
Mahmoud-Ben-Ahmed:

"Je viens quelquefois, au retour du bain, acheter des
essences et des boites de parfumerie chez Bedredin."

[10]Le marchand felicita Mahmoud-Ben-Ahmed de sa
bonne fortune, et, l'emmenant tout au fond de sa boutique,
il lui dit bien bas a l'oreille:

"Cette jeune dame n'est autre que la princesse Ayesha,
fille du calife."

[15]Mahmoud-Ben-Ahmed rentra chez lui tout etourdi de
son bonheur et n'osant y croire. Cependant, quelque
modeste qu'il fut, il ne pouvait se dissimuler que la princesse
Ayesha ne l'eut regarde d'un oeil favorable. Le
hasard, ce grand entremetteur, avait ete au dela de ses
[20]plus audacieuses esperances. Combien il se felicita alors
de ne pas avoir cede aux suggestions de ses amis qui
l'engageaient a prendre femme, et aux portraits seduisants
que lui faisaient les vieilles des jeunes filles a marier qui
ont toujours, comme chacun le sait, des yeux de gazelle,
[25]une figure de pleine lune, des cheveux plus longs que la
queue d'Al Borack, la jument du Prophete, une bouche
de jaspe rouge, avec une haleine d'ambre gris, et mille
autres perfections qui tombent avec le haick et le voile
nuptial: comme il fut heureux de se sentir degage de tout
[30]lien vulgaire, et libre de s'abandonner tout entier a sa
nouvelle passion!

Il eut beau s'agiter et se tourner sur son divan, il ne

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put s'endormir; l'image de la princesse Ayesha, etincelante
comme un oiseau de flamme sur un fond de soleil
couchant, passait et repassait devant ses yeux. Ne pouvant
trouver de repos, il monta dans un de ses cabinets de
[5]bois de cedre merveilleusement decoupe que l'on applique,
dans les villes d'Orient, aux murailles exterieures des
maisons, afin d'y profiter de la fraicheur et du courant
d'air qu'une rue ne peut manquer de former; le sommeil
ne lui vint pas encore, car le sommeil est comme le bonheur,
[10]il fuit quand on le cherche; et, pour calmer ses esprits
par le spectacle d'une nuit sereine, il se rendit avec
son narguilhe sur la plus haute terrasse de son habitation.

L'air frais de la nuit, la beaute du ciel plus paillete d'or
qu'une robe de peri et dans lequel la lune faisait voir ses
[15]joues d'argent, comme une sultane pale d'amour qui se
penche aux treillis de son kiosque, firent du bien a
Mahmoud-Ben-Ahmed, car il etait poete, et ne pouvait rester
insensible au magnifique spectacle qui s'offrait a sa vue.

De cette hauteur, la ville du Caire se deployait devant
[20]lui comme un de ces plans en relief ou les giaours retracent
leurs villes fortes. Les terrasses ornees de pots de plantes
grasses, et bariolees de tapis; les places ou miroitait l'eau
du Nil, car on etait a l'epoque de l'inondation; les jardins
d'ou jaillissaient des groupes de palmiers, des touffes de
[25]caroubiers ou de nopals; les iles de maisons coupees de
rues etroites; les coupoles d'etain des mosquees; les minarets
freles et decoupes a jour comme un hochet d'ivoire;
les angles obscurs ou lumineux des palais formaient un
coup d'oeil arrange a souhait pour le plaisir des yeux.
[30]Tout au fond, les sables cendres de la plaine confondaient
leurs teintes avec les couleurs laiteuses du firmament, et
les trois pyramides de Giseh, vaguement ebauchees par

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un rayon bleuatre, dessinaient au bord de l'horizon leur
gigantesque triangle de pierre.

Assis sur une pile de carreaux et le corps enveloppe par
les circonvolutions elastiques du tuyau de son narguilhe,
[5]Mahmoud-Ben-Ahmed tachait de demeler dans la transparente
obscurite la forme lointaine du palais ou dormait
la belle Ayesha. Un silence profond regnait sur ce tableau
qu'on aurait pu croire peint, car aucun souffle,
aucun murmure n'y revelaient la presence d'un etre
[10]vivant: le seul bruit appreciable etait celui que faisait la
fumee du narguilhe de Mahmoud-Ben-Ahmed en traversant
la boule de cristal de roche remplie d'eau destinee a
refroidir ses blanches bouffees. Tout d'un coup, un cri
aigu eclata au milieu de ce calme, un cri de detresse supreme,
[15]comme doit en pousser, au bord de la source, l'antilope
qui sent se poser sur son cou la griffe d'un lion, ou
s'engloutir sa tete dans la gueule d'un crocodile.
Mahmoud-Ben-Ahmed, effraye par ce cri d'agonie et de
desespoir, se leva d'un seul bond et posa instinctivement la
[20]main sur le pommeau de son yatagan dont il fit jouer la
lame pour s'assurer qu'elle ne tenait pas au fourreau;
puis il se pencha du cote d'ou le bruit avait semble
partir.

Il demela fort loin dans l'ombre un groupe etrange, mysterieux,
[25]compose d'une figure blanche poursuivie par une
meute de figures noires, bizarres et monstrueuses, aux
gestes frenetiques, aux allures desordonnees. L'ombre
blanche semblait voltiger sur la cime des maisons, et
l'intervalle qui la separait de ses persecuteurs etait si peu
[30]considerable, qu'il etait a craindre qu'elle ne fut bientot
prise si sa course se prolongeait, et qu'aucun evenement
ne vint a son secours. Mahmoud-Ben-Ahmed crut d'abord

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que c'etait une peri ayant aux trousses un essaim de
goules machant de la chair de mort dans leurs incisives
demesurees, ou de djinns aux ailes flasques, membraneuses,
armees d'ongles comme celles des chauves-souris, et,
[5]tirant de sa poche son comboloio de graines d'aloes jaspees,
il se mit a reciter, comme preservatif, les quatre-vingt-dix-neuf noms
d'Allah. Il n'etait pas au vingtieme, qu'il
s'arreta. Ce n'etait pas une peri, un etre surnaturel qui
fuyait ainsi en sautant d'une terrasse a l'autre et en
[10]franchissant les rues de quatre ou cinq pieds de large qui
coupent le bloc compacte des villes orientales, mais bien
une femme; les djinns n'etaient que des zebecks, des chiaoux
et des eunuques acharnes a sa poursuite.

Deux ou trois terrasses et une rue separaient encore la
[15]fugitive de la plate-forme ou se tenait Mahmoud-Ben-Ahmed,
mais ses forces semblaient la trahir; elle retourna
convulsivement la tete sur l'epaule, et, comme un cheval
epuise dont l'eperon ouvre le flanc, voyant si pres d'elle
le groupe hideux qui la poursuivait, elle mit la rue entre
[20]elle et ses ennemis d'un bond desespere.
Elle frola dans son elan Mahmoud-Ben-Ahmed qu'elle
n'apercut pas, car la lune s'etait voilee, et courut a l'extremite
de la terrasse qui donnait de ce cote-la sur une
seconde rue plus large que la premiere. Desesperant de
[25]la pouvoir sauter, elle eut l'air de chercher des yeux
quelque coin ou se blottir, et, avisant un grand vase de marbre,
elle se cacha dedans comme le genie qui rentre dans la
coupe d'un lis.

La troupe furibonde envahit la terrasse avec l'impetuosite
[30]d'un vol de demons. Leurs faces cuivrees ou noires a
longues moustaches, ou hideusement imberbes, leurs yeux
etincelants, leurs mains crispees agitant des damas et des

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kandjars, la fureur empreinte sur leurs physionomies basses
et feroces, causerent un mouvement d'effroi a Mahmoud-Ben-Ahmed,
quoiqu'il fut brave de sa personne et habile
au maniement des armes. Ils parcoururent de l'oeil la
[5]terrasse vide, et n'y voyant pas la fugitive, ils penserent
sans doute qu'elle avait franchi la seconde rue, et ils
continuerent leur poursuite sans faire autrement attention a
Mahmoud-Ben-Ahmed.

Quand le cliquetis de leurs armes et le bruit de leurs
[10]babouches sur les dalles des terrasses se fut eteint dans
l'eloignement, la fugitive commenca a lever par-dessus les
bords du vase sa jolie tete pale, et promena autour d'elle
des regards d'antilope effrayee, puis elle sortit ses epaules
et se mit debout, charmant pistil de cette grande fleur de
[15]marbre; n'apercevant plus que Mahmoud-Ben-Ahmed qui
lui souriait et lui faisait signe qu'elle n'avait rien a craindre,
elle s'elanca hors du vase et vint vers le jeune homme
avec une attitude humble et des bras suppliants.

"Par grace, par pitie, seigneur, sauvez-moi, cachez-moi
[20]dans le coin le plus obscur de votre maison, derobez-moi
a ces demons qui me poursuivent."

Mahmoud-Ben-Ahmed la prit par la main, la conduisit
a l'escalier de la terrasse dont il ferma la trappe avec soin,
et la mena dans sa chambre. Quand il eut allume la
[25]lampe, il vit que la fugitive etait jeune, il l'avait deja
devine au timbre argentin de sa voix, et fort jolie, ce qui
ne l'etonna pas; car a la lueur des etoiles, il avait distingue
sa taille elegante. Elle paraissait avoir quinze ans tout
au plus. Son extreme paleur faisait ressortir ses grands
[30]yeux noirs en amande, dont les coins se prolongeaient
jusqu'aux tempes; son nez mince et delicat donnait beaucoup
de noblesse a son profil, qui aurait pu faire envie

Page 208

aux plus belles filles de Chio ou de Chypre, et rivaliser
avec la beaute de marbre des idoles adorees par les vieux
paiens grecs. Son cou etait charmant et d'une blancheur
parfaite; seulement, sur sa nuque, on voyait une legere
[5]raie de pourpre mince comme un cheveu ou comme le
plus delie fil de soie, quelques petites gouttelettes de sang
sortaient de cette ligne rouge. Ses vetements etaient
simples et se composaient d'une veste passementee de
soie, de pantalons de mousseline et d'une ceinture bariolee;
[10]sa poitrine se levait et s'abaissait sous sa tunique de gaze
rayee, car elle etait encore hors d'haleine et a peine remise
de son effroi.

Lorsqu'elle fut un peu reposee et rassuree, elle s'agenouilla
devant Mahmoud-Ben-Ahmed et lui raconta son
[15]histoire en fort bons termes: "J'etais esclave dans le
serail du riche Abu-Becker, et j'ai commis la faute de
remettre a la sultane favorite un selam ou lettre de fleurs
envoyee par un jeune emir de la plus belle mine avec qui
elle entretenait un commerce amoureux. Abu-Becker,
[20]ayant surpris le selam, est entre dans une fureur horrible,
a fait enfermer sa sultane favorite dans un sac de cuir avec
deux chats, l'a fait jeter a l'eau et m'a condamnee a avoir
la tete tranchee. Le Kislar-agassi fut charge de cette
execution; mais, profitant de l'effroi et du desordre qu'avait
[25]cause dans le serail le chatiment terrible inflige a la pauvre
Nourmahal, et trouvant ouverte la trappe de la terrasse,
je me sauvai. Ma fuite fut apercue, et bientot les eunuques
noirs, les zebecs et les Albanais au service de mon
maitre se mirent a ma poursuite. L'un d'eux, Mesrour,
[30]dont j'ai toujours repousse les pretentions, m'a talonne de
si pres avec son damas brandi, qu'il a bien manque de
m'atteindre; une fois meme j'ai senti le fil de son sabre

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effleurer ma peau, et c'est alors que j'ai pousse ce cri
terrible que vous avez du entendre, car je vous avoue que
j'ai cru que ma derniere heure etait arrivee; mais Dieu
est Dieu et Mahomet est son prophete; l'ange Asrael
[5]n'etait pas encore pret a m'emporter vers le pont d'Alsirat.
Maintenant je n'ai plus d'espoir qu'en vous. Abu-Becker
est puissant, il me fera chercher, et s'il peut me reprendre,
Mesrour aurait cette fois la main plus sure, et son damas
ne se contenterait pas de m'effleurer le cou, dit-elle en
[10]souriant, et en passant la main sur l'imperceptible raie
rose tracee par le sabre du zebec. Acceptez-moi pour
votre esclave, je vous consacrerai une vie que je vous dois.
Vous trouverez toujours mon epaule pour appuyer votre
coude, et ma chevelure pour essuyer la poudre de vos
[15]sandales."

Mahmoud-Ben-Ahmed etait fort compatissant de sa
nature, comme tous les gens qui ont etudie les lettres et
la poesie. Leila, tel etait le nom de l'esclave fugitive,
s'exprimait en termes choisis; elle etait jeune, belle, et
[20]n'eut-elle ete rien de tout cela, l'humanite eut defendu de
la renvoyer. Mahmoud-Ben-Ahmed montra a la jeune
esclave un tapis de Perse, des carreaux de soie dans l'angle
de la chambre, et sur le rebord de l'estrade une petite collation
de dattes, de cedrats confits et de conserves de roses
[25]de Constantinople, a laquelle, distrait par ses pensees, il
n'avait pas touche lui-meme, et de plus, deux pots a rafraichir
l'eau, en terre poreuse de Thebes, poses dans des
soucoupes de porcelaine de Japon et couverts d'une
transpiration perlee. Ayant ainsi provisoirement installe
[30]Leila, il remonta sur sa terrasse pour achever son narguilhe
et trouver la derniere assonance du ghazel qu'il composait
en l'honneur de la princesse Ayesha, ghazel ou les lis d'Iran,

Page 210

les fleurs du Gulistan, les etoiles et toutes les constellations
celestes se disputaient pour entrer.

Le lendemain, Mahmoud-Ben-Ahmed, des que le jour
parut, fit cette reflexion qu'il n'avait pas de sachet de
[5]benjoin, qu'il manquait de civette, et que la bourse de
soie brochee d'or et constellee de paillettes, ou il serrait
son latakie, etait eraillee et demandait a etre remplacee
par une autre plus riche et de meilleur gout. Ayant a
peine pris le temps de faire ses ablutions et de reciter sa
[10]priere en se tournant du cote de l'orient, il sortit de sa
maison apres avoir recopie sa poesie et l'avoir mise dans
sa manche comme la premiere fois, non pas dans l'intention
de la montrer a son ami Abdul, mais pour la remettre
a la princesse Ayesha en personne, dans le cas ou il la
[15]rencontrerait au bazar, dans la boutique de Bedredin.
Le muezzin, perche sur le balcon du minaret, annoncait
seulement la cinquieme heure; il n'y avait dans les rues
que les fellahs, poussant devant eux leurs anes charges de
pasteques, de regimes de dattes, de poules liees par les
[20]pattes, et de moities de moutons qu'ils portaient au marche.
Il fut dans le quartier ou etait situe le palais d'Ayesha,
mais il ne vit rien que des murailles crenelees et blanchies
a la chaux. Rien ne paraissait aux trois ou quatre petites
fenetres obstruees de treillis de bois a mailles etroites, qui
[25]permettaient aux gens de la maison de voir ce qui se
passait dans la rue, mais ne laissaient aucun espoir aux
regards indiscrets et aux curieux du dehors. Les palais
orientaux, a l'envers des palais du Franquistan, reservent
leurs magnificences pour l'interieur et tournent, pour ainsi
[30]dire, le dos au passant. Mahmoud-Ben-Ahmed ne retira
donc pas grand fruit de ses investigations. Il vit entrer
et sortir deux ou trois esclaves noirs, richement habilles,

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