Clenched fists and AK-47s
Moreover Technologies - Premier purveyor of real-time news and RSS feeds from across the Web

Decoding the Heavens: Solving the Mystery of the World's First Computer by Jo Marchant review
Ad -

The Natural History of Unicorns by Chris Lavers review
IF THE devil has the best tunes, radicals make the best posters. In Lebanon the propaganda posters of Hizbullah and its allies are a heady mix of bright colour, simple logos and distinctively Arab calligraphy and portraits. The government commissioned

A / B / C / D / E / F / G / H / I / J / K / L / M / N / O / P / R / S / T / U / V / W / Y / Z

Contes Francais written by Douglas Labaree Buffum

D >> Douglas Labaree Buffum >> Contes Francais

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14 | 15 | 16 | 17 | 18 | 19 | 20 | 21 | 22 | 23 | 24 | 25 | 26 | 27 | 28 | 29



Page 181

de lisiere ou de la brosserie a bon marche. Puis M. le
directeur consigna sa porte impitoyablement--il fallait
etre a la Bourse a onze heures--et passa dans la salle a
manger.

[5]Elle etait somptueuse. On aurait pu constituer le tresor
d'une cathedrale avec les massives argenteries qui
encombraient bahuts et dressoirs. Neanmoins, malgre
l'absorption d'une dose copieuse de bicarbonate de soude,
le pyrosis de M. Godefroy etait a peine calme, et le financier
[10]ne s'etait commande qu'un dejeuner de dyspeptique.
Au milieu de ce luxe de table, devant ce decor qui celebrait
la bombance, et sous l'oeil impassible d'un maitre
d'hotel a deux cents louis de gage, qui s'en faisait deux
fois autant par la vertu de l'anse du panier, M. Godefroy
[15]ne mangea donc, d'un air assez piteux, que deux oeufs a
la coque et la noix d'une cotelette; et encore, l'un des oeufs
sentait la paille. L'homme plein d'or chipotait son
dessert,--oh! presque rien, un peu de roquefort, a peine pour
deux ou trois sous, je vous assure,--lorsqu'une porte
[20]s'ouvrit, et soudain, gracieux et mignon, bien qu'un peu
chetif dans son costume de velours bleu et trop palot sous
son enorme feutre a plume blanche, le fils de M. le directeur,
le jeune Raoul, age de quatre ans, entra dans la
salle a manger, conduit par son Allemande.

[25]Cette apparition se produisait chaque jour, a onze
heures moins le quart exactement, lorsque le coupe, attele
pour la Bourse, attendait devant le perron, et que
l'alezan brule, vendu a M. Godefroy, par les soins de son
cocher, mille francs de plus qu'il ne valait, grattait, d'un
[30]sabot impatient, le dallage de la cour. L'illustre brasseur
d'argent s'occupait de son fils de dix heures quarante-cinq
a onze heures. Pas plus, pas moins, il n'avait qu'un

Page 182

quart d'heure, juste, a consacrer au sentiment paternel.
Non qu'il n'aimat pas son fils, grand dieu! Il l'adorait,
a sa facon. Mais, que voulez-vous, les affaires!...

A quarante-deux ans, plus que mur et passablement
[5]fripe, il s'etait cru tres amoureux, par pur snobisme, de
la fille d'un de ses camarades de cercle, le marquis de
Neufontaine, vieux chat teint, joueur comme les cartes, qui,
sans la compassion vaniteuse de M. Godefroy, eut ete
plus d'une fois affiche au club. Ce gentilhomme effondre,
[10]mais toujours tres chic, et qui venait encore de "lancer"
ne casquette pour bains de mer, fut trop heureux de devenir
le beau-pere d'un homme qui payerait ses dettes, et
livra sans scrupule au banquier fatigue une ingenue de
dix-sept ans, d'une beaute suave et frele, sortant d'un
[15]couvent de province, et n'ayant pour dot que son trousseau
de pensionnaire et qu'un tresor de prejuges aristocratiques
et d'illusions romanesques. M. Godefroy, fils
d'un avoue grippe-sou des Andelys, etait reste "peuple"
meme fort vulgaire, malgre son fabuleux avancement dans
[20]la hierarchie sociale. Il blessa tout de suite sa jeune
femme dans toutes ses delicatesses; et les choses allaient
mal tourner, quand la pauvre enfant fut emportee, a sa
premiere couche. Presque elegiaque lorsqu'il parlait de sa
defunte epouse, avec laquelle il eut sans doute divorce si
[25]elle avait vecu six mois de plus, M. Godefroy aimait son
petit Raoul pour plusieurs raisons: d'abord a titre de fils
unique, puis comme produit rare et distingue d'un Godefroy
et d'une Neufontaine, enfin et surtout par le respect
qu'inspirait a cet homme d'argent l'heritier d'une fortune
[30]de plusieurs millions. Le bebe fit donc ses premieres
dents sur un hochet d'or et fut eleve comme un Dauphin.
Seulement, son pere, accable de besogne, deborde

Page 183

d'occupations, ne pouvait lui consacrer que quinze minutes
par jour,--comme aujourd'hui, au moment du
roquefort,--et l'abandonnait aux domestiques.

"Bonjour, Raoul.

[5]--Bonzou, p'pa,"

Et M. le directeur du Comptoir general de credit, ayant
jete sa serviette, installa sur sa cuisse gauche le jeune
Raoul, prit dans sa grosse patte la petite main de l'enfant
et la baisa plusieurs fois, oubliant, ma parole d'honneur!
[10]la hausse de vingt-cinq centimes sur le trois pour cent, les
tables couleur de paturage et les encriers volumineux devant
lesquels il devait traiter tout a l'heure de si grosses
questions d'interet, et meme son vote de l'apres-midi pour
ou contre le ministere, selon qu'il obtiendrait ou non, en
[15]faveur de son bourg-pourri, une place de sous-prefet,
deux de percepteur, trois de garde champetre, quatre
bureaux de tabac, plus une pension pour le cousin issu de
germain d'une victime du Deux Decembre.

"P'pa, et le p'tit Noel... y mettra-ti' tet' chose dans
[20]mon soulier?" demanda tout a coup Raoul, dans son
_sabir_ enfantin.

Le pere, apres un: "Oui, si tu as ete sage," fort surprenant
chez ce depute libre penseur, qui, a la Chambre,
appuyait d'un energique: "Tres bien!" toutes les propositions
[25]anticlericales, prit note, dans le meilleur coin de
sa memoire, qu'il aurait a acheter des joujoux. Puis,
s'adressant a la gouvernante:

"Vous etes toujours contente de Raoul, mademoiselle
Bertha?"

[30]L'Allemande, qui se faisait passer pour Autrichienne,
cela va sans dire, mais qui etait, en realite, la fille d'un
pasteur pomeranien afflige de quatorze enfants, devint rouge

Page 184

comme une tomate sous ses cheveux blond albinos, comme
si la question toute simple qu'on lui adressait eut ete de
la pire indecence, et, apres avoir donne cette preuve de
respect intimide, repondit par un petit rire imbecile, qui
[5]parut satisfaire pleinement la curiosite de M. Godefroy
sur la conduite de son fils.

"Il fait beau aujourd'hui, reprit le financier, mais froid.
Si vous menez Raoul au parc Monceau, mademoiselle,
vous aurez soin, n'est-ce pas? de le bien couvrir."

[10]La "fraulein", par un second acces de rire idiot, ayant
rassure M. Godefroy sur ce point essentiel, il embrassa
une derniere fois le bebe, se leva de table--onze heures
sonnaient au cartel--et s'elanca vers le vestibule, ou
Charles, le valet de chambre, lui enfila sa pelisse et referma
[15]sur lui la portiere du coupe. Apres quoi, ce serviteur fidele
courut immediatement au petit cafe de la rue de Miromesnil,
ou il avait rendez-vous avec le groom de la baronne
d'en face, pour une partie de billard, en trente lies, avec
defense de "queuter", bien entendu.

II

[20]Grace au bai brun,--paye mille francs de trop, a la
suite d'un dejeuner d'escargots offert par le maquignon
au cocher de M. Godefroy,--grace a cet animal d'un
prix excessif mais qui filait bien tout de meme, M. le
directeur du Comptoir general de credit put accomplir, sans
[25]aucun retard, sa tournee d'affaires. Il parut a la Bourse,
siegea devant plusieurs encriers monumentaux, et meme,
vers cinq heures moins le quart, il rassura la France et
l'Europe inquiete des bruits de crise, en votant pour le
ministere; car il avait obtenu les faveurs sollicitees, y compris

page 185

la pension pour celui de ses electeurs dont l'oncle, a la
mode de Bretagne, avait ete revoque d'un emploi de
surnumeraire non retribue, a l'epoque du coup d'Etat.

Attendri sans doute par la satisfaction d'avoir contribue
[5]a cet acte de justice tardive, M. Godefroy se souvint
alors de ce que lui avait dit Raoul au sujet des presents du
petit Noel, et jeta a son cocher l'adresse d'un grand marchand
de jouets. La, il acheta et fit transporter dans sa
voiture un cheval fantastique en bois creux monte sur
[10]roulettes, avec une manivelle dans chaque oreille; une
boite de soldats de plomb aussi semblables les uns aux
autres que les grenadiers de ce regiment russe, du temps
de Paul 1er, qui tous avaient les cheveux noirs et le nez
retrousse; vingt autres joujoux eclatants et magnifiques.
[15]Puis, en rentrant chez lui, doucement berce sur les
coussins de son coupe bien suspendu, l'homme riche, qui apres
tout, avait des entrailles de pere, se mit a penser a son
fils avec orgueil.

L'enfant grandirait, recevrait l'education d'un prince,
[20]en serait un, parbleu! puisque, grace aux conquetes de
89, il n'y avait plus d'aristocratie que celle de l'argent, et
que Raoul aurait, un jour, vingt, vingt-cinq, qui sait?
trente millions de capital. Si son pere, petit provincial,
fils d'un mechant noircisseur de papier timbre; son pere,
[25]qui avait dine a vingt sous jadis au Quartier Latin, et se
rendait bien compte chaque soir, en mettant sa cravate
blanche, qu'il avait l'air d'un marie du samedi; si ce pere,
malgre sa tache originelle, avait pu accumuler une enorme
fortune, devenir fraction de roi sous la Republique parlementaire
[30]et obtenir en mariage une demoiselle dont un ancetre
etait mort a Marignan, a quoi donc ne pouvait pas
pretendre Raoul, des l'enfance beau comme un gentilhomme.

Page 186

Raoul au sang affine par l'atavisme maternel, Raoul de
qui l'intelligence serait cultivee comme une fleur rare, qui
apprenait deja les langues etrangeres des le berceau, qui,
l'an prochain, aurait le derriere sur une selle de poney,
[5]Raoul, qui serait un jour autorise a joindre a son nom
celui de sa mere, et s'appellerait ainsi Godefroy de
Neufontaine, Godefroy devenant le prenom, et quel prenom!
royal, moyenageux, sentant a plein nez la croisade?...

Avec des millions, quel avenir! quelle carriere!... Et le
[10]democrate--il y en a plus d'un comme celui-ci, n'en
doutez pas!--imaginait naivement la monarchie restauree,--en
France, tout arrive,--voyait son Raoul,
non! son Godefroy de Neufontaine marie au Faubourg,
bien vu au chateau, puis, qui sait? tout pres du trone,
[15]avec une clef de chambellan dans le dos et un blason tout
battant neuf sur son argenterie et sur les panneaux de son
carrosse!... O sottise, sottise! Ainsi revait le parvenu
gorge d'or, dans sa voiture qu'encombraient tous ces joujoux
achetes pour la Noel,--sans se rappeler, helas! que
[20]c'etait, ce soir-la, la fete d'un tres pauvre petit enfant, fils
d'un couple vagabond, ne dans une etable, ou l'on avait
loge ses parents par charite.

Mais le cocher a crie: "Port' siou p'ait!" On rentre a
l'hotel; et, franchissant les degres du perron, M. Godefroy
[25]se dit qu'il n'a que le temps de faire sa toilette du soir,
lorsque, dans le vestibule, il voit tous ses domestiques, en
cercle devant lui, l'air consterne, et, dans un coin, affalee
sur une banquette, l'Allemande, qui pousse un cri en l'apercevant,
et cache aussitot dans ses deux mains son
[30]visage bouffi de larmes. M. Godefroy a le pressentiment
d'un malheur.

"Qu'est-ce que cela veut dire? Qu'y a-t-il?"

Page 187

Charles, le valet de chambre,--un drole de la pire espece,
pourtant,--regarde son maitre avec des yeux pleins
de pitie, et begayant et trouble: "Monsieur Raoul!...

--Mon fils?...

[5]--Perdu, monsieur!... Cette stupide Allemande!...
Perdu depuis quatre heures de l'apres-midi!..."

Le pere recule de deux pas en chancelant, comme un
soldat frappe d'une balle; et l'Allemand se jette a ses
pieds, hurlant d'une voix de folle: "Pardon!... Pardon!"
[10]et les laquais parlent tous a la fois.

"Bertha n'etait pas allee au parc Monceau... C'est
la-bas, sur les fortifications, qu'elle a laisse se perdre le
petit... On a cherche partout M. le directeur; on est alle
au Comptoir, a la Chambre; il venait de partir...
[15]Figurez-vous que l'Allemande rejoignait tous les jours son
amoureux, au dela du rempart, pres de la porte d'Asnieres
...Quelle horreur!... Un quartier plein de bohemiens,
de saltimbanques! Qui sait si l'on n'a pas vole
l'enfant?... Ah! le commissaire etait deja prevenu... Mais
[20]concoit-on cela? Cette sainte-nitouche!... Des rendez-vous
avec un amant, un homme de son pays!... Un espion
prussien, pour sur!..."

Son fils! Perdu! M. Godefroy entend l'orage de l'apoplexie
gronder dans ses oreilles. Il bondit sur l'Allemande,
[25]l'empoigne par le bras, la secoue avec fureur.

"Ou l'avez-vous perdu de vue, miserable?... Dites la
verite, ou je vous ecrase!... Ou ca? Ou ca?..."

Mais la malheureuse fille ne sait que pleurer et crier
grace. Voyons, du calme!... Son fils! son fils a lui, perdu,
[30]vole? Ce n'est pas possible! On va le lui retrouver, le
lui rendre tout de suite. Il peut jeter l'or a poignees,
mettre toute la police en l'air. Ah! pas un instant a perdre,

Page 188

"Charles, qu'on ne detelle pas... Vous autres, gardez-moi
cette coquine... Je vais a la Prefecture."

Et M. Godefroy, le coeur battant a se rompre, les cheveux
souleves d'epouvante, s'elance de nouveau dans
[5]son coupe, qui repart d'un trot enrage. Quelle ironie!
La voiture est pleine de jouets etincelants, ou chaque bec
de gaz, chaque boutique illuminee, allume au passage cent
paillettes de feu. C'est aujourd'hui, la fete des enfants, ne
l'oublions pas, la fete du nouveau-ne divin, que sont venus
[10]adorer les mages et les bergers conduits par une etoile.

"Mon Raoul!... mon fils!... Ou est mon fils?..."
se repete le pere crispe par l'angoisse en dechirant ses
ongles au cuir des coussins. A quoi lui servent maintenant
ses titres, ses honneurs, ses millions, a l'homme
[15]riche, au gros personnage? Il n'a plus qu'une idee, fixee
comme un clou de feu, la, entre ses deux sourcils, dans
son cerveau douloureux et brulant: "Mon enfant, ou est
mon enfant?..."

Voici la Prefecture de police. Mais il n'y a plus
[20]personne; les bureaux sont desertes depuis longtemps.

"Je suis M. Godefroy, depute de l'Eure... Mon fils est
perdu dans Paris; un enfant de quatre ans... Je veux
absolument voir M. le prefet."

Et un louis dans la main du concierge.

[25]Le bonhomme, un veteran a moustaches grises, moins
pour la piece d'or que par compassion pour ce pauvre
pere, le conduit aux appartements prives du prefet, l'aide
a forcer les consignes. Enfin, M. Godefroy est introduit
devant l'homme en qui repose a present toute son esperance,
[30]un beau fonctionnaire, en tenue de soiree,--il allait
sortir,--l'air reserve, un peu pretentieux, le monocle a
l'oeil.

Page 189

M. Godefroy, les jambes cassees par l'emotion, tombe
dans un fauteuil, fond en larmes, et raconte son malheur,
en phrases bredouillees, coupees de sanglots.

Le prefet--il est pere de famille, lui aussi,--a le coeur
[5]tout remue; mais, par profession, il dissimule son acces de
sensibilite, se donne de l'importance.

"Et vous dites, monsieur le depute, que l'enfant a du
se perdre vers quatre heures?

--Oui, monsieur le prefet.

[10]--A la nuit tombante... Diable!... Et il n'est pas
avance pour son age; il parle mal, ignore son adresse, ne
sait pas prononcer son nom de famille?

--Oui!... Helas! Oui!...

--Du cote de la porte d'Asnieres?... Quartier suspect
[15]...Mais remettez-vous... Nous avons par la un commissaire
de police tres intelligent... Je vais telephoner."
L'infortune pere reste seul pendant cinq minutes. Quelle
atroce migraine! quels battements de coeur fous! Puis
brusquement, le prefet reparait, le sourire aux levres, un
[20]contentement dans le regard: "Retrouve!"

Oh! le cri de joie furieuse de M. Godefroy! Comme il
se jette sur les mains du prefet, les serre a les broyer!
"Et il faut convenir, monsieur le depute, que nous
avons de la chance... Un petit blond, n'est-ce pas? un
[25]peu pale?... Costume de velours bleu?... Chapeau de
feutre a plume blanche?...

--Oui, parfaitement... C'est lui! c'est mon petit
Raoul!

--Eh bien, il est chez un pauvre diable qui loge de ce
[30]cote-la; et qui est venu tout a l'heure faire sa declaration
au commissariat... Voici l'adresse par ecrit: Pierron, rue
des Cailloux, a Levallois-Perret. Avec une bonne voiture,

Page 190

vous pourrez revoir votre fils avant une heure. Par
exemple, ajoute le fonctionnaire, vous n'allez pas retrouver
votre enfant dans un milieu bien aristocratique,
dans la "haute," comme disent nos agents. L'homme
[5]qui l'a recueilli est tout simplement un marchand des
quatre saisons... Mais qu'importe! n'est-ce pas?...

Ah, oui, qu'importe! M. Godefroy remercie le prefet
avec effusion, descend l'escalier quatre a quatre, remonte
en coupe, et, dans ce moment, je vous en reponds, si le
[10]marchand des quatre saisons etait la, il lui sauterait au
cou. Oui, M. Godefroy, directeur du Comptoir general de
credit, depute, officier de la Legion d'honneur, etc., etc.,
accolerait ce plebeien! Mais, dites-moi donc, est-ce que,
par hasard, il y aurait autre chose, dans ce richard, que
[15]la frenesie de l'or et des vanites? A partir de cette minute,
il reconnait seulement a quel point il aime son enfant.
Fouette, cocher! Celui que tu emportes, dans un coupe,
par cette froide nuit de Noel, ne songe plus a entasser
pour son fils millions sur millions, a le faire eduquer comme
[20]un Fils de France, a le lancer dans le monde; et pas de
danger, desormais, qu'on le laisse aux mains des mercenaires!
A l'avenir, M. Godefroy sera capable de negliger
ses propres affaires et celles de la France--qui ne s'en
portera pas plus mal--pour s'occuper un peu plus serieusement
[25]de son petit Raoul. Il fera venir des Andelys la
soeur de son pere, la vieille tante restee a moitie paysanne,
dont il avait la sottise de rougir. Elle scandalisera la
valetaille par son accent normand et ses bonnets de
linge. Mais elle veillera sur son petit-neveu, la bonne
[30]femme. Fouette, fouette, cocher! Ce patron, toujours si
presse, que tu as conduit a tant de rendez-vous interesses,
a tant de reunions de gens cupides, est, ce soir, encore

Page 191

plus impatient d'arriver, et il a un autre souci que de
gagner de l'argent. C'est la premiere fois de sa vie qu'il
va embrasser son enfant pour de bon. Fouette donc,
cocher! Plus vite! Plus vite!

[5]Cependant, par la nuit froide et claire, le coupe rapide
a de nouveau traverse Paris, devore l'interminable boulevard
Malesherbes; et, le rempart franchi, apres les maisons
monumentales et les elegants hotels, tout de suite voici
la solitude sinistre, les ruelles sombres de la banlieue. On
[10]s'arrete, et M. Godefroy, a la clarte des lanternes eclatantes
de sa voiture, voit une basse et sordide baraque de
platras, un bouge. C'est bien le numero, c'est la que loge
ce Pierron. Aussitot la porte s'ouvre, et un homme parait,
un grand gaillard, une tete bien francaise, a moustaches
[15]rousses. C'est un manchot, et la manche gauche de son
tricot de laine est pliee en deux sous l'aisselle. Il regarde
l'elegant coupe, le bourgeois en belle pelisse, et dit
gaiement:

"Alors, monsieur, c'est vous qui etes le papa?... Ayez
[20]pas peur... Il n'est rien arrive au gosse."

Et, s'effacant pour permettre au visiteur d'entrer, il
ajoute, en mettant un doigt sur sa bouche: "Chut! il fait
dodo."

III

Un bouge, en verite! A la lueur d'une petite lampe a
[25]petrole qui eclaire tres mal et qui sent tres mauvais, M.
Godefroy distingue une commode a laquelle manque un
tiroir, quelques chaises eclopees, une table ronde ou flanent
un litre a moitie vide, trois verres, du veau froid dans
une assiette, et, sur le platre nu de la muraille, deux
[30]chromos: l'Exposition de 89 a vol d'oiseau, avec la tour

Page 192

Eiffel en bleu de perruquier, et le portrait du general
Boulanger, jeune et joli comme un sous-lieutenant. Excusez
cette derniere faiblesse chez l'habitant de ce pauvre
logis: elle a ete partagee par presque toute la France.
[5]Mais le manchot a pris la lampe et, marchant sur la
pointe du pied, eclaire un coin de chambre, ou; sur un lit
assez propre, deux petits garcons sont profondement endormis.
Dans le plus jeune des enfants, que l'autre enveloppe
d'un bras protecteur et serre contre son epaule,
[10]M. Godefroy reconnait son fils.

"Les deux momes mouraient de sommeil, dit Pierron,
en essayant d'adoucir sa voix rude. Comme je ne savais
pas quand on viendrait reclamer le petit aristo, je leur
ai donne mon "pieu," et, des qu'ils ont tape de l'oeil, j'ai
[15]ete faire ma declaration au commissaire... D'ordinaire,
Zidore a son petit lit dans la soupente; mais je me suis dit:
Ils seront mieux la. Je veillerai, voila tout. Je serai
plus tot leve demain, pour aller aux Halles."

Mais M. Godefroy ecoute a peine. Dans un trouble
[20]tout nouveau pour lui, il considere les deux enfants
endormis. Ils sont dans un mechant lit de fer, sur une
couverture grise de caserne ou d'hopital. Pourtant quel
groupe touchant et gracieux! Et comme Raoul, qui a
garde son joli costume de velours, et qui reste blotti avec
[25]une confiance peureuse dans les bras de son camarade en
blouse, semble faible et delicat! Le pere, un instant prive
de son fils, envie presque le teint brun et l'energique visage
du petit faubourien.

"C'est votre fils? demande-t-il au manchot.

[30]--Non, monsieur, repond l'homme. Je suis garcon et
je ne me marierai sans doute pas, rapport a mon accident
...oh! bete comme tout! un camion qui m'a passe sur le

Page 193

bras... Mais voila. Il y a deux ans, une voisine, une
pauvre fille plantee la par un coquin avec un enfant sur
les bras, est morte a la peine. Elle travaillait dans les
couronnes de perles, pour les cimetieres. On n'y gagne
[5]pas sa vie, a ce metier-la. Elle a eleve son petit jusqu'a
l'age de cinq ans, et puis, c'a ete pour elle, a son tour,
que les voisines ont achete des couronnes. Alors je me
suis charge du gosse. Oh! je n'ai pas eu grand merite, et
j'ai ete bien vite recompense. A sept ans, c'est deja un
[10]petit homme, et il se rend utile. Le dimanche et le jeudi,
et aussi les autres jours, apres l'ecole, il est avec moi,
tient les balances, m'aide a pousser ma charrette, ce qui
ne m'est pas trop commode, avec mon aileron... Dire
qu'autrefois j'etais un bon ajusteur, a dix francs par
[15]jour!... Allez! Zidore est joliment debrouillard. C'est
lui qui a ramasse le petit bourgeois.

--Comment? s'ecrie M. Godefroy. C'est cet enfant?...

--Un petit homme, que je vous dis. Il sortait de la
classe, quand il a rencontre l'autre qui allait tout droit.
[20]devant lui, sur le trottoir, en pleurant comme une fontaine.
Il lui a parle comme a un copain, l'a console, rassure
du mieux qu'il a pu. Seulement, on ne comprend
pas bien ce qu'il raconte, votre bonhomme. Des mots
d'anglais, des mots d'allemand; mais pas moyen de lui
[25]tirer son nom et son adresse... Zidore me l'a amene;
je n'etais pas loin de la, a vendre mes salades. Alors les
commeres nous ont entoures, en coassant comme des grenouilles:
"Faut le mener chez le commissaire." Mais
Zidore a proteste. "Ca fera peur au mome," qu'il disait.
[30]Car il est comme tous les Parisiens: il n'aime pas les
sergots. Et puis votre gamin ne voulait plus le quitter.
Ma foi, tant pis! j'ai rate ma vente, et je suis rentre ici

Page 194

avec les mioches. Ils ont mange un morceau ensemble,
comme une paire d'amis, et puis, au dodo!... Sont-ils
gentils tout de meme, hein?"

C'est etrange, ce qui se passe dans l'ame de M. Godefroy.
[5]Tout a l'heure, dans sa voiture, il se proposait bien,
sans doute, de donner a celui qui avait recueilli son fils
une belle recompense, une poignee de cet or si facilement
gagne en presence des encriers siphoides. Mais on vient
de lever devant l'homme un coin du rideau qui cache la
[10]vie des pauvres, si vaillants dans leur misere, si
charitables entre eux. Le courage de cette fille-mere se tuant
de travail pour son enfant, la generosite de cet infirme
adoptant un orphelin, et surtout l'intelligente bonte de ce
gamin de la rue, de ce petit homme secourable pour un
[15]plus petit, le recueillant, se faisant tout de suite son ami
et son frere aine, et lui epargnant, par un instinct delicat,
le grossier contact de la police, tout cela emeut M. Godefroy
et lui donne a reflechir. Non, il ne se contentera pas
d'ouvrir son portefeuille. Il veut faire mieux et plus pour
[20]Zidore et pour Pierron le manchot, assurer leur avenir,
les suivre de sa bienveillance. Ah! si les peu sentimentaux
personnages qui viennent constamment parler d'affaires
a M. le directeur du Comptoir general de credit
pouvaient lire en ce moment dans son esprit, ils seraient
[25]profondement etonnes; et pourtant M. le directeur vient
de faire la meilleure affaire de sa vie: il vient de se decouvrir
un coeur de brave homme. Oui, monsieur le directeur,
vous comptiez offrir une gratification a ces pauvres
gens, et voila que ce sont eux qui vous font un magnifique
[30]cadeau, celui, d'un sentiment, et du plus doux, du plus
noble de tous, la pitie. Car M. Godefroy songe, a present,
--et il s'en souviendra,--qu'il y a d'autres estropies que

Page 195

Pierron, l'ancien ajusteur devenu marchand de verdure,
d'autres orphelins que le petit Zidore. Bien plus, il se
demande, avec une inquietude profonde, si l'argent ne
doit vraiment servir qu'a engendrer l'argent, et si l'on n'a
[5]pas mieux a faire, entre ses repas, que de vendre en hausse
des valeurs achetees en baisse et d'obtenir des places pour
ses electeurs.

Telle est sa reverie devant le groupe des deux enfants
qui dorment. Enfin il se detourne, regarde en face le
[10]marchand des quatre saisons; il est charme par l'expression
loyale de ce visage de guerrier gaulois, aux yeux
clairs, aux moustaches ardentes.

"Mon ami, dit M. Godefroy, vous venez de me rendre,
vous et votre fils adoptif, un de ces services! ...Bientot,
[15]vous aurez la preuve que je ne suis pas un ingrat. Mais,
des aujourd'hui... Je vois bien que vous n'etes pas a
l'aise et je veux vous laisser un premier souvenir."

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14 | 15 | 16 | 17 | 18 | 19 | 20 | 21 | 22 | 23 | 24 | 25 | 26 | 27 | 28 | 29
Copyright (c) 2007. topknownstories.com. All rights reserved.