Contes Francais written by Douglas Labaree Buffum
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"Si le coeur vous en dit, vous pouvez dormir."
Il s'assit alors avec ses deux acolytes, au fond de la
[15]chambre, pres du mur, et l'on souffla la lumiere.
Je m'etais couche, priant tout bas le Seigneur d'envoyer
l'assassin.
Le silence, apres minuit, devint si profond, qu'on ne se
serait guere doute que trois hommes etaient la, l'oeil
[20]ouvert, attentifs au moindre bruit comme des chasseurs
a l'affut de quelque bete fauve. Les heures s'ecoulaient
lentement... lentement... Je ne dormais pas... Mille
idees terribles me passaient par la tete... J'entendis
sonner une heure... deux heures... et rien... rien
[25]n'apparaissait!
A trois heures, un des agents de police bougea... je
crus que l'homme arrivait... mais tout se tut de nouveau.
Je me pris alors a penser que Madoc devait me prendre
pour un imposteur, qu'il devait terriblement m'en vouloir,
[30]que le lendemain il me maltraiterait... que, bien
loin d'avoir servi mes camarades, je serais mis a la
chaine.
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Apres trois heures, le temps me parut extremement
rapide; j'aurais voulu que la nuit durat toujours, pour
conserver au moins une lueur d'esperance.
Comme j'etais ainsi a ressasser les memes idees pour la
[5]centieme fois... tout a coup, sans que j'eusse entendu le
moindre bruit... la lucarne s'ouvrit... deux yeux brillerent
a l'ouverture... rien ne remua dans le grenier.
"Les autres se seront endormis," me dis-je.
La tete restait toujours la... attentive... On eut dit
[10]que le scelerat se doutait de quelque chose... Oh! que
mon coeur galopait... que le sang coulait vite dans mes
veines... et pourtant le froid de la peur se repandait sur
ma face... Je ne respirais plus!
Il se passa bien quelques minutes ainsi... puis...
[15]subitement... l'homme parut se decider... il se glissa
dans notre grenier, avec la meme prudence que la veille.
Mais au meme instant un cri terrible... un cri bref,
vibrant... retentit:
"Nous le tenons!"
[20]Et toute la maison fut ebranlee de fond en comble...
des cris... des trepignements... des clameurs rauques
...me glacerent d'epouvante... L'homme rugissait...
les autres respiraient haletants... puis il y eut un choc
qui fit craquer le plancher... je n'entendis plus qu'un
[25]grincement de dents... un cliquetis de chaines...
"De la lumiere!" cria le terrible Madoc.
Et tandis que le soufre flambait, jetant dans le reduit
sa lueur bleuatre, je distinguai vaguement les agents de
police accroupis sur l'homme en manches de chemise: l'un
[30]le tenait a la gorge, l'autre lui appuyait les deux genoux
sur la poitrine; Madoc lui serrait les poings dans des
menottes a faire craquer les os; l'homme semblait inerte;
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seulement une de ses grosses jambes, nue depuis le genou
jusqu'a la cheville, se relevait de temps en temps et frappait
le plancher par un mouvement convulsif... Les yeux
lui sortaient litteralement de la tete... une ecume
[5]sanglante s'agitait sur ses levres.
A peine eus-je allume la chandelle, que les agents de
police firent une exclamation etrange.
"Notre doyen!..."
Et tous trois se relevant... je les vis se regarder pales
[10]de terreur.
L'oeil de l'assassin bouffi de sang se tourna vers Madoc
...Il voulut parler... mais seulement au bout de quelques
secondes... je l'entendis murmurer:
"Quel reve!... mon Dieu... quel reve!"
[15]Puis il fit un soupir et resta immobile.
Je m'etais approche pour le voir... C'etait bien lui...
L'homme qui nous avait donne de si bons conseils sur la
route de Heidelberg... Peut-etre avait-il pressenti que
nous serions la cause de sa perte: on a parfois de ces
[20]pressentiments terribles! Comme il ne bougeait plus et
qu'un filet de sang glissait sur le plancher poudreux,
Madoc, revenu de sa surprise, se pencha sur lui et dechira
sa chemise; nous vimes alors qu'il s'etait donne un coup
de son grand couteau dans le coeur.
[25]"Eh! fit Madoc avec un sourire sinistre, M, le doyen a
fait banqueroute a la potence... Il connaissait la bonne
place et ne s'est pas manque! Restez ici, vous autres...
Je vais prevenir le bailli."
Puis il ramassa son chapeau, tombe pendant la lutte,
[30]et sortit sans ajouter un mot.
Je restai seul en face du cadavre avec les deux agents
de police.
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Le lendemain, vers huit heures, tout Heidelberg apprit
la grande nouvelle. Ce fut un evenement pour le pays.
Daniel Van den Berg, doyen des drapiers, jouissait d'une
fortune et d'une consideration si bien etablies, que
[5]beaucoup de gens se refuserent a croire aux abominables
instincts qui le dominaient.
On discuta ces evenements de mille manieres differentes.
Les uns disaient que le riche doyen etait somnambule, et
par consequent irresponsable de ses actions... les autres,
[10]qu'il etait assassin par amour du sang, n'ayant aucun
interet serieux a commettre de tels crimes... Peut-etre
etait-il l'un et l'autre!
C'est un fait incontestable que l'etre moral, la volonte,
l'ame, n'existe pas chez le somnambule. Or l'animal, abandonne
[15]a lui-meme, subit l'impulsion naturelle de ses instincts
pacifiques ou sanguinaires, et la face ramassee de
maitre Daniel van den Berg, sa tete plate, renflee derriere
les oreilles, ses longues moustaches herissees, ses yeux verts,
tout prouve qu'il appartenait malheureusement a la famille
[20]des chats, race terrible, qui tue pour le plaisir de tuer.
Quoi qu'il en soit, mes compagnons furent rendus a la
liberte. On cita la petite Annette, pendant quinze jours,
comme un modele de devouement. Elle fut meme recherchee
en mariage par le fils du bourgmestre Trungott, jeune
[25]homme romanesque, qui fera le malheur de sa famille.
Moi, je m'empressai de retourner dans la Foret Noire, ou,
depuis cette epoque, je remplis les fonctions de chef d'orchestre
au bouchon du _Sabre-Vert_, sur la route de Tubingue.
S'il vous arrive de passer par la, et que mon histoire
[30]vous ait interesse, venez me voir... nous viderons deux ou
trois bouteilles ensemble... et je vous raconterai certains
details, qui vous feront dresser les cheveux sur la tete!...
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COPPEE
LE LOUIS D'OR
(CONTE DE NOEL)
_A mon cher cousin Edouard Tramasset_
Lorsque Lucien de Hem eut vu son dernier billet de
cent francs agrippe par le rateau du banquier, et qu'il se
fut leve de la table de roulette ou il venait de perdre les
debris de sa petite fortune, reunis par lui pour cette
[5]supreme bataille, il eprouva comme un vertige et crut qu'il
allait tomber.
La tete troublee, les jambes molles, il alla se jeter sur la
large banquette de cuir qui faisait le tour de la salle de
jeu. Pendant quelques minutes, il regarda vaguement le
[10]tripot clandestin dans lequel il avait gache les plus belles
annees de sa jeunesse, reconnut les tetes ravagees des
joueurs, crument eclairees par les trois grands abat-jour,
ecouta le leger frottement de l'or sur le tapis, songea qu'il
etait ruine, perdu, se rappela qu'il avait chez lui, dans un
[15]tiroir de commode, les pistolets d'ordonnance dont son
pere, le general de Hem, alors simple capitaine, s'etait si
bien servi a l'attaque de Zaatcha; puis, brise de fatigue, il
s'endormit d'un sommeil profond.
Quand il se reveilla, la bouche pateuse, il constata, par
[20]un regard jete a la pendule, qu'il avait dormi une demi-heure
a peine, et il eprouva un imperieux besoin de respirer
l'air de la nuit. Les aiguilles marquaient sur le cadran
minuit moins le quart. Tout en se levant et en s'etirant
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les bras, Lucien se souvint alors qu'on etait a la veille de
Noel, et, par un jeu ironique de la memoire, il se revit
soudain tout petit enfant et mettant, avant de se coucher,
ses souliers dans la cheminee.
[5]En ce moment, le vieux Dronski--un pilier du tripot,
le Polonais classique, portant le caban rape, tout orne de
soutaches et d'olives--s'approcha de Lucien et marmotta
quelques mots dans sa sale barbiche grise:
"Pretez-moi donc une piece de cinq francs, monsieur.
[10]Voila deux jours que je n'ai pas bouge du cercle, et depuis
deux jours le "dix-sept" n'est pas sorti... Moquez-vous
de moi, si vous voulez; mais je donnerais mon poing a
couper que tout a l'heure, au coup de minuit, le numero
sortira."
[15]Lucien de Hem haussa les epaules; il n'avait meme plus
dans sa poche de quoi acquitter cet impot que les habitues
de l'endroit appelaient "les cent sous du Polonais."
Il passa dans l'antichambre, mit son chapeau et sa pelisse,
et descendit l'escalier avec l'agilite des gens qui ont la
[20]fievre.
Depuis quatre heures que Lucien etait enferme dans le
tripot, la neige etait tombee abondamment, et la rue--une
rue du centre de Paris, assez etroite et batie de hautes
maisons--etait toute blanche. Dans le ciel purge, d'un
[25]bleu noir, de froides etoiles scintillaient.
Le joueur decave frissonna sous ses fourrures et se mit
a marcher, roulant toujours dans son esprit des pensees de
desespoir et songeant plus que jamais a la boite de pistolets
qui l'attendait dans le tiroir de sa commode; mais,
[30]apres avoir fait quelques pas, il s'arreta brusquement
devant un navrant spectacle.
Sur un banc de pierre place, selon l'usage d'autrefois,
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pres de la porte monumentale d'un hotel, une petite fille
de six ou sept ans, a peine vetue d'une robe noire en
loques, etait assise dans la neige. Elle s'etait endormie la,
malgre le froid cruel, dans une attitude effrayante de
[5]fatigue et d'accablement, et sa pauvre petite tete et son
epaule mignonne etaient comme ecroulees dans un angle
de la muraille et reposaient sur la pierre glacee. Une
des savates dont l'enfant etait chaussee s'etait detachee
de son pied qui pendait, et gisait lugubrement devant
[10]elle.
D'un geste machinal, Lucien de Hem porta la main a son
gousset; mais il se souvint qu'un instant auparavant il
n'y avait meme pas trouve une piece de vingt sous oubliee,
et qu'il n'avait pas pu donner de pourboire au garcon du
[15]cercle. Cependant, pousse par un instinctif sentiment de
pitie, il s'approcha de la petite fille, et il allait peut-etre
l'emporter dans ses bras et lui donner asile pour la nuit,
lorsque, dans la savate tombee sur la neige, il vit quelque
chose de brillant.
[20]Il se pencha. C'etait un louis d'or.
Une personne charitable, une femme sans doute, avait
passe par la, avait vu, dans cette nuit de Noel, cette
chaussure devant cette enfant endormie, et, se rappelant
la touchante legende, elle avait laisse tomber, d'une main
[25]discrete, une magnifique aumone, pour que la petite
abandonnee crut encore aux cadeaux faits par l'Enfant-Jesus
et conservat, malgre son malheur, quelque confiance
et quelque espoir dans la bonte de la Providence.
Un louis! c'etaient plusieurs jours de repos et de richesse
[30]pour la mendiante; et Lucien etait sur le point de l'eveiller
pour lui dire cela, quand il entendit pres de son oreille,
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comme dans une hallucination, une voix--la voix du
Polonais avec son accent trainant et gras--qui murmurait
tout bas ces mots:
"Voila deux jours que je n'ai pas bouge du cercle, et
[5]depuis deux jours le "dix-sept" n'est pas sorti... Je
donnerais mon poing a couper que tout a l'heure, au coup
de minuit, le numero sortira."
Alors ce jeune homme de vingt-trois ans, qui descendait
d'une race d'honnetes gens, qui portait un superbe nom
[10]militaire, et qui n'avait jamais failli a l'honneur, concut
une epouvantable pensee; il fut pris d'un desir fou,
hysterique, monstrueux. D'un regard il s'assura qu'il
etait bien seul dans la rue deserte, et, pliant le genou,
avancant avec precaution sa main fremissante, il vola le
[15]louis d'or dans la savate tombee! Puis, courant de toutes
ses forces, il revint a la maison de jeu, grimpa l'escalier en
quelques enjambees, poussa d'un coup de poing la porte
rembourree de la salle maudite, y penetra au moment
precis ou la pendule sonnait le premier coup de minuit,
[20]posa la piece d'or sur le tapis vert et cria:
"En plein sur le "dix-sept!"
Le "dix-sept" gagna.
D'un revers de main, Lucien poussa les trente-six louis
sur la rouge.
[25]La rouge gagna.
Il laissa les soixante-douze louis sur la meme couleur.
La rouge sortit de nouveau.
Il fit encore le paroli deux fois, trois fois, toujours avec
le meme bonheur. Il avait maintenant devant lui un tas
[30]d'or et de billets, et il se mit a poudrer le tapis,
frenetiquement. La "douzaine," la "colonne," le "numero," toutes
les combinaisons lui reussissaient. C'etait une chance
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inouie, surnaturelle. On eut dit que la petite bille d'ivoire,
sautillant dans les cases de la roulette, etait magnetisee,
fascinee par le regard de ce joueur, et lui obeissait. Il
avait rattrape, en une dizaine de coups, les quelques
[5]miserables billets de mille francs, sa derniere ressource,
qu'il avait perdus au commencement de la soiree. A present,
pontant des deux ou trois cents louis a la fois, et
servi par sa veine fantastique, il allait bientot regagner,
et au dela, le capital hereditaire qu'il avait gaspille en si
[10]peu d'annees, reconstituer sa fortune. Dans son empressement
a se mettre au jeu, il n'avait pas quitte sa lourde
pelisse; deja il en avait gonfle les grandes poches de liasses
de bank-notes et de rouleaux de pieces d'or; et, ne sachant
plus ou entasser son gain, il bourrait maintenant de monnaie
[15]et de papier les poches interieures et exterieures de
sa redingote, les goussets de son gilet et de son pantalon,
son porte-cigares, son mouchoir, tout ce qui pouvait servir
de recipient. Et il jouait toujours, et il gagnait toujours,
comme un furieux! comme un homme ivre! et il jetait ses
[20]poignees de louis sur le tableau, au hasard, a la vanvole,
avec un geste de certitude et de dedain!
Seulement, il avait comme un fer rouge dans le coeur,
et il ne pensait qu'a la petite mendiante endormie dans la
neige, a l'enfant qu'il avait volee.
[25]"Elle est encore a la meme place! Certainement, elle
doit y etre encore!... Tout a l'heure... oui, quand une
heure sonnera... je me le jure!... je sortirai d'ici, j'irai
la prendre, tout endormie, dans mes bras, je l'emporterai
chez moi, je la coucherai sur mon lit... Et je l'eleverai,
[30]je la doterai, je l'aimerai comme ma fille, et j'aurai soin
d'elle toujours, toujours!"
Mais la pendule sonna une heure, et le quart, et la
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demie, et les trois quarts... et Lucien etait toujours
assis a la table infernale.
Enfin, une minute avant deux heures, le chef de partie
se leva brusquement et dit a voix haute:
[5]"La banque a saute, messieurs... Assez pour
aujourd'hui!"
D'un bond, Lucien fut debout. Ecartant avec brutalite
les joueurs qui l'entouraient et le regardaient avec une
envieuse admiration, il partit vivement, degringola les
[10]etages et courut jusqu'au banc de pierre. De loin, a la
lueur d'un bec de gaz, il apercut la petite fille.
"Dieu soit loue! s'ecria-t-il. Elle est encore la!"
Il s'approcha d'elle, lui saisit la main:
"Oh! qu'elle a froid! Pauvre petite!"
[15]Il la prit sous les bras, la souleva pour l'emporter. La
tete de l'enfant retomba en arriere, sans qu'elle s'eveillat:
"Comme on dort, a cet age-la!"
Il la serra contre sa poitrine pour la rechauffer, et, pris
d'une vague inquietude, il voulut, afin de la tirer de ce
[20]lourd sommeil, la baiser sur les yeux, comme il faisait
naguere a sa maitresse la plus cherie.
Mais alors il s'apercut avec terreur que les paupieres de
l'enfant etaient entr'ouvertes et laissaient voir a demi
les prunelles vitreuses, eteintes, immobiles. Le cerveau
[25]traverse d'un horrible soupcon, Lucien mit sa bouche tout
pres de la bouche de la petite fille; aucun souffle n'en
sortit.
Pendant qu'avec le louis d'or qu'il avait vole a cette
mendiante Lucien gagnait au jeu une fortune, l'enfant
[30]sans asile etait morte, morte de froid!
Etreint a la gorge par la plus effroyable des angoisses,
Lucien voulut pousser un cri... et, dans l'effort qu'il fit,
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il se reveilla de son cauchemar sur la banquette du cercle,
ou il s'etait endormi un peu avant minuit et ou le garcon
du tripot, s'en allant le dernier vers cinq heures du matin,
l'avait laisse tranquille, par bonte d'ame pour le decave.
[5]Une brumeuse aurore de decembre faisait palir les vitres
des croisees. Lucien sortit, mit sa montre en gage, prit
un bain, dejeuna, et alla au bureau de recrutement signer
un engagement volontaire au 1er regiment de chasseurs
d'Afrique.
[10]Aujourd'hui, Lucien de Hem est lieutenant; il n'a que
sa solde pour vivre, mais il s'en tire, etant un officier tres
range et ne touchant jamais une carte. Il parait meme
qu'il trouve encore moyen de faire des economies; car
l'autre jour, a Alger, un de ses camarades, qui le suivait a
[15]quelques pas de distance dans une rue montueuse de la
Kasba, le vit faire l'aumone a une petite Espagnole
endormie sous une porte, et eut l'indiscretion de regarder
ce que Lucien avait donne a la pauvresse. Le curieux fut
tres surpris de la generosite du pauvre lieutenant.
[20]Lucien de Hem avait mis un louis d'or dans la main de
la petite fille.
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L'ENFANT PERDU
(CONTE DE NOEL)
_A Jules Claretie_
I
Ce matin-la, qui etait la veille de Noel, deux evenements
d'importance eurent lieu simultanement. Le soleil se leva,
--et M. Jean-Baptiste Godefroy aussi.
Sans doute, le soleil,--au coeur de l'hiver, apres quinze
[5]jours de brume et de ciel gris, quand par bonheur le vent
passe au nord-est et ramene le temps sec et clair,--le
soleil, inondant tout a coup de lumiere le Paris matinal,
est un vieux camarade que chacun revoit avec plaisir. Il
est d'ailleurs un personnage considerable. Jadis il a ete
[10]Dieu: il s'est appele Osiris, Apollon, est-ce que je sais?
et il n'y a pas deux siecles qu'il regnait en France sous le
nom de Louis XIV. Mais M. Jean-Baptiste Godefroy,
financier richissime, directeur du Comptoir general de
credit, administrateur de plusieurs grandes compagnies,
[15]depute et membre du Conseil general de l'Eure, officier de
la Legion d'honneur, etc., etc., n'etait pas non plus un
homme a dedaigner. Et puis l'opinion que le soleil peut
avoir sur son propre compte n'est certainement pas plus
flatteuse que celle que M. Jean-Baptiste Godefroy avait
[20]de lui-meme. Nous sommes donc autorise a dire que, le
matin en question, vers huit heures moins le quart, le
soleil et M. Jean-Baptiste Godefroy se leverent.
Par exemple, le reveil de ces puissants seigneurs fut tout
a fait different. Le bon vieux soleil, lui, commenca par
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faire une foule de choses charmantes. Comme le gresil,
pendant la nuit, avait confit dans du sucre en poudre les
platanes depouilles du boulevard Malesherbes, ou est
situe l'hotel Godefroy, ce magicien de soleil s'amusa
[5]d'abord a les transformer en gigantesques bouquets de corail
rose; et, tout en accomplissant ce delicieux tour de fantasmagorie,
il repandit, avec la plus impartiale bienveillance,
ses rayons sans chaleur, mais joyeux, sur tous les humbles
passants que la necessite de gagner leur vie forcait a etre
[10]dehors de si bonne heure. Il eut le meme sourire pour le
petit employe en paletot trop mince se hatant vers son
bureau, pour la grisette frissonnant sous sa "confection"
a bon marche, pour l'ouvrier portant la moitie d'un pain
rond sous son bras, pour le conducteur de tramway faisant
[15]sonner son compteur, pour le marchand de marrons en
train de griller sa premiere poelee. Enfin ce brave homme
de soleil fit plaisir a tout le monde. M. Jean-Baptiste
Godefroy, au contraire, eut un reveil assez maussade. Il
avait assiste, la veille, chez le ministre de l'Agriculture, a
[20]un diner encombre de truffes, depuis le releve du potage
jusqu'a la salade, et son estomac de quarante-sept ans
eprouvait la brulante morsure du pyrosis. Aussi, a la facon
dont M. Godefroy donna son premier coup de sonnette,
Charles, le valet de chambre, tout en prenant de l'eau
[25]chaude pour la barbe du patron, dit a la fille de cuisine:
"Allons, bon!... Le "singe" est encore d'une humeur
massacrante, ce matin... Ma pauvre Gertrude, nous
allons avoir une sale journee."
Puis, marchant sur la pointe du pied, les yeux modestement
[30]baisses, il entra dans la chambre a coucher, ouvrit
les rideaux, alluma le feu et prepara tout ce qu'il fallait
pour la toilette, avec les facons discretes et, les gestes
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respectueux d'un sacristain disposant les objets du culte
sur l'autel, avant la messe de M. le cure...
"Quel temps ce matin? demanda d'une voix breve M.
Godefroy en boutonnant son veston de molleton gris sur
[5]un abdomen un peu trop majestueux deja.
--Tres froid, monsieur, repondit Charles. A six heures,
le thermometre marquait sept degres au-dessous de zero.
Mais monsieur voit que le ciel s'est eclairci, et je crois que
nous aurons une belle matinee."
[10]Tout en repassant son rasoir, M. Godefroy s'approcha
de la fenetre, ecarta l'un des petits rideaux, vit le
boulevard baigne de lumiere et fit une legere grimace qui
ressemblait a un sourire. Mon Dieu, oui! On a beau
etre plein de morgue et de tenue, et savoir parfaitement
[15]qu'il est du plus mauvais genre de manifester quoi que ce
soit devant les domestiques, l'apparition de ce gueusard
de soleil, en plein mois de decembre, donne une sensation
si agreable qu'il n'y a guere moyen de la dissimuler. M.
Godefroy daigna donc sourire. Si quelqu'un lui avait dit
[20]alors que cette satisfaction instinctive lui etait commune
avec l'apprenti typographe en bonnet de papier qui faisait
une glissade sur le ruisseau gele d'en face, M. Godefroy
eut ete profondement choque. C'etait ainsi pourtant; et,
pendant une minute, cet homme ecrase d'affaires, ce gros
[25]bonnet du monde politique et financier, fit cet enfantillage
de regarder les passants et les voitures qui filaient joyeusement
dans la brume doree.
Mais, rassurez-vous, cela ne dura qu'une minute.
Sourire a un rayon de soleil, c'est bon pour des gens
[30]inoccupes, pas serieux; c'est bon pour les femmes, les
enfants, les poetes, la canaille. M. Godefroy avait d'autres
chats a fouetter, et, precisement pour cette journee qui
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commencait, son programme etait tres charge. De huit
heures et demie a dix heures, il avait rendez-vous, dans
son cabinet, avec un certain nombre de messieurs tres
agites, tous habilles et rases comme lui des l'aurore et
[5]comme lui sans fraicheur d'ame, qui devaient venir lui
parler de toutes sortes d'affaires, ayant tous le meme but:
gagner de l'argent. Apres dejeuner,--et il ne fallait pas
s'attarder aux petits verres,--M. Godefroy etait oblige
de sauter dans son coupe et de courir a la Bourse, pour y
[10]echanger quelques paroles avec d'autres messieurs qui
s'etaient aussi leves de bonne heure et qui n'avaient pas
non plus de petite fleur bleue dans l'imagination; et cela
toujours pour le meme motif: gagner de l'argent. De la,
sans perdre un instant, M. Godefroy, allait presider,
[15]devant une table verte encombree d'encriers siphoides,
un nouveau groupe de compagnons depourvus de tendresse
et s'entretenir avec eux de divers moyens de gagner de
l'argent. Apres quoi, il devait paraitre, comme depute,
dans trois ou quatre commissions et sous-commissions,
[20]toujours avec tables vertes et encriers siphoides, ou il
rejoindrait d'autres personnages peu sentimentaux, tous
incapables aussi, je vous prie de le croire, de negliger la
moindre occasion de gagner de l'argent, mais qui avaient
pourtant la bonte de sacrifier quelques precieuses heures
[25]de l'apres-midi pour assurer, par-dessus le marche, la
gloire et le bonheur de la France.
Apres s'etre vivement rase, en epargnant toutefois le
collier de barbe poivre et sel qui lui donnait un air de
famille avec les Auvergnats et les singes de la grande
[30]espece, M. Godefroy revetit un "complet" du matin, dont
la coupe elegante et un peu jeunette prouvait que ce veuf
cinglant vers la cinquantaine, n'avait pas absolument
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renonce a plaire. Puis il descendit dans son cabinet, ou
commenca le defile des hommes peu tendres et sans reverie
uniquement preoccupes d'augmenter leur bien-aime
capital. Ces messieurs parlerent de plusieurs entreprises
[5]en projet, egalement considerables, notamment d'une
nouvelle ligne de chemin de fer a lancer a travers un desert
sauvage, d'une usine monstre a fonder aux environs
de Paris, et d'une mine de n'importe quoi a exploiter
dans je ne sais plus quelle republique de l'Amerique
[10]du Sud. Bien entendu, on n'agita pas un seul instant
la question de savoir si le futur railway aurait a transporter
un grand nombre de voyageurs et une grande quantite
de marchandises, si l'usine fabriquerait du sucre ou
des bonnets de coton, si la mine produirait de l'or
[15]vierge ou du cuivre de deuxieme qualite. Non! Les
dialogues de M. Godefroy et de ses visiteurs matinaux roulerent
exclusivement sur le benefice plus ou moins gros a
realiser, dans les huit jours qui suivraient l'emission, en
speculant sur les actions de ces diverses affaires, actions
[20]tres probablement destinees du reste, et dans un bref delai,
a n'avoir plus d'autre valeur que le poids du papier et le
merite de la vignette.
Ces conversations nourries de chiffres durerent jusqu'a
dix heures precises, et M. le directeur du Comptoir
[25]general de credit, qui etait honnete homme pourtant, autant
qu'on peut l'etre dans les "affaires," reconduisit jusque sur
le palier, avec les plus grands egards, son dernier visiteur,
vieux filou cousu d'or qui, par un hasard assez frequent,
jouissait de la consideration generale, au lieu d'etre loge a
[30]Poissy ou a Gaillon aux frais de l'Etat pendant un laps de
temps fixe par les tribunaux, et de s'y livrer a une besogne
honorable et hygienique telle que la confection des chaussons
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