Contes Francais written by Douglas Labaree Buffum
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Il prit la montre, et je remarquai que son amour-propre
seul le poussait a cette resolution: il aurait rougi, sans
doute, devant ses camarades, d'avoir montre moins de
[30]courage que moi.
Nous descendimes du grenier tout meditatifs. En
traversant l'allee qui donne sur la rue Saint-Christophe,
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nous entendimes le cliquetis des verres et des fourchettes
...Je distinguai la voix du vieux Bremer et de ses deux
fils, Ludwig et Karl.
"Ma foi, dis-je a Wilfrid, avant de sortir, nous ne ferions
[5]pas mal de boire un bon coup."
En meme temps je poussai la porte de la salle. Toute
notre societe etait la, les violons, les cors de chasse
suspendus a la muraille; la harpe dans un coin. Nous fumes
accueillis par des cris joyeux. On s'empressa de nous
[10]faire place a table.
"He! disait le vieux Bremer, bonne journee, camarades
Du vent... de la neige... Toutes les brasseries
seront pleines de monde; chaque flocon qui tourbillonne
dans l'air est un florin qui nous tombera dans la poche!"
[15]J'apercus ma petite Annette, fraiche, degourdie, me
souriant des yeux et des levres avec amour. Cette vue
me ranima... Les meilleures tranches de jambon etaient
pour moi, et chaque fois qu'elle venait deposer une cruche
a ma droite, sa douce main s'appuyait avec expression sur
[20]mon epaule.
Oh! que mon coeur sautillait, en songeant aux marrons
que nous avions croques la veille ensemble! Pourtant,
la figure pale du meurtrier passait de temps en temps
devant mes yeux et me faisait tressaillir... Je regardais
[25]Wilfrid, il etait tout meditatif. Enfin, au coup de huit
heures, notre troupe allait partir, lorsque la porte s'ouvrit,
et que trois escogriffes, la face plombee, les yeux brillants
comme des rats, le chapeau deforme, suivis de plusieurs
autres de la meme espece, se presenterent sur le seuil.
[30]L'un d'eux, au nez long, un enorme gourdin suspendu au
poignet, s'avanca en s'ecriant:
"Vos papiers, messieurs?"
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Chacun s'empressa de satisfaire a sa demande. Malheureusement
Wilfrid, gui se trouvait debout aupres du
Poele, fut pris d'un tremblement subit, et comme l'agent
de police, a l'oeil exerce, suspendait sa lecture pour
[5]l'observer d'un regard equivoque, il eut la funeste idee de
faire glisser la montre dans sa botte, mais, avant
qu'elle eut atteint sa destination, l'agent de police frappait
sur la cuisse de mon camarade et s'ecriait d'un ton
goguenard:
[10]"He, he! il parait que ceci nous gene?"
Alors Wilfrid tomba en faiblesse, a la grande stupefaction
de tout le monde, il s'affaissa sur un banc, pale comme
la mort, et Madoc, le chef de la police, sans gene, ouvrit
son pantalon et en retira la montre avec un mechant eclat
[15]de rire... Mais a peine l'eut-il regardee, qu'il devint
grave, et se tournant vers ses agents:
"Que personne ne sorte! s'ecria-t-il d'une voix terrible.
Nous tenons la bande... Voici la montre du doyen Daniel
Van den Berg... Attention... Les menottes!"
[20]Ce cri nous traversa jusqu'a la moelle des os. Il se fit
un tumulte epouvantable... Moi, nous sentant perdus,
je me glissai sous le banc, pres du mur, et comme on enchainait
le pauvre vieux Bremer, ses fils Heinrich et Wilfrid,
qui sanglotaient et protestaient... je sentis une
[25]petite main me passer sur le cou.. la douce main d'Annette,
ou j'imprimai mes levres pour dernier adieu...
Mais elle me prit par l'oreille, m'attira doucement...
doucement... Je vis la porte du cellier ouverte sous un
bout de la table... Je m'y laissai glisser... La porte se
[30]referma!
Ce fut l'affaire d'une seconde, au milieu de la bagarre.
A peine au fond de mon trou, on trepignait deja sur la
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porte... puis tout devint silencieux: mes pauvres camarades
etaient partis!--La mere Gredel Dick jetait son
cri de paon sur le seuil de son allee, disant que l'auberge
du _Pied-de-Mouton_ etait deshonoree.
[5]Je vous laisse a penser les reflexions que je dus faire
durant tout un jour, blotti derriere une futaille, les reins
courbes, les jambes repliees sous moi, songeant que si un
chien descendait a la cave... que s'il prenait fantaisie a
la cabaretiere de venir elle-meme remplir la cruche. ..
[10]que si la tonne se vidait dans le jour et qu'il fallut en
mettre une autre en perce... que le moindre hasard enfin
pouvait me perdre.
Toutes ces idees et mille autres me passaient par la
tete. Je representais mes camarades deja pendus au gibet.
[15]Annette, non moins troublee que moi, par exces de prudence
refermait la porte chaque fois qu'elle remontait du
cellier.--J'entendis la vieille lui crier:
"Mais laisse donc cette porte. Es-tu folle de perdre la
moitie de ton temps a l'ouvrir?"
[20]Alors, la porte resta entre-baillee, et du fond de l'ombre
je vis les tables se garnir de nouveaux buveurs... J'entendais
des cris, des discussions, des histoires sans fin sur la
fameuse bande.
"Oh! les scelerats, disait l'un, grace au ciel on les tient!
[25]Quel fleau pour Heidelberg!... On n'osait plus se hasarder
dans les rues apres dix heures... Le commerce en souffrait...
Enfin, c'est fini, dans quinze jours, tout sera
rentre dans l'ordre.
--Voyez-vous ces musiciens de la Foret Noire, criait
[30]un autre... c'est un tas de bandits! ils s'introduisent dans
les maisons sous pretexte de faire de la musique... Ils
observent les serrures, les coffres, les armoires, les issues,
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et puis, un beau matin, on apprend que maitre un tel a
eu la gorge coupee dans son lit... que sa femme a ete
massacree... ses enfants egorges... la maison pillee de
fond en comble... qu'on a mis le feu a la grange... ou
[5]autre chose dans ce genre... Quels miserables! On
devrait les exterminer tous sans misericorde... au moins
le pays serait tranquille.
--Toute la ville ira les voir pendre, disait la mere
Gredel... Ce sera le plus beau jour de ma vie!
[10]--Savez-vous que sans la montre du doyen Daniel, on
n'aurait jamais trouve leur trace? Hier soir la montre
disparait... Ce matin, maitre Daniel en donne le signalement
a la police... une heure apres, Madoc mettait la
main sur toute la couvee... he! he! he!"
[15]Et toute la salle de rire aux eclats. La honte,
l'indignation, la peur, me faisaient fremir tour a tour.
Cependant la nuit vint. Quelques buveurs seuls
restaient encore a table. On avait veille la nuit precedente;
j'entendais la grosse proprietaire qui baillait et
[20]murmurait:
"Ah! mon Dieu, quand pourrons-nous aller nous
coucher?"
Une seule chandelle restait allumee dans la salle.
"Allez dormir, madame, dit la douce voix d'Annette, je
[25]veillerai bien toute seule jusqu'a ce que ces messieurs s'en
aillent."
Quelques ivrognes comprirent cette invitation et se
retirerent; il n'en restait plus qu'un, assoupi en face de sa
cruche. Le wachtmann, etant venu faire sa ronde,
[30]l'eveilla, et je l'entendis sortir a son tour, grognant et
trebuchant jusqu'a la porte.
"Enfin, me dis-je, le voila parti; ce n'est pas malheureux.
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La mere Gredel va dormir, et la petite Annette ne tardera
point a me delivrer."
Dans cette agreable pensee je detirais deja mes membres
engourdis, quand ces paroles de la grosse cabaretiere
[5]frapperent mes oreilles:
"Annette, va fermer, et n'oublie pas de mettre la barre.
Moi, je descends a la cave."
Il parait qu'elle avait cette louable habitude pour
s'assurer que tout etait en ordre.
[10]"Mais, madame, balbutia la petite, le tonneau n'est pas
vide; vous n'avez pas besoin...
--Mele-toi de tes affaires," interrompit la grosse femme,
dont la chandelle brillait deja sur l'escalier.
Je n'eus que le temps de me replier de nouveau derriere
[15]la futaille. La vieille, courbee sous la voute basse du
cellier, allait d'une tonne a l'autre, et je l'entendais
murmurer:
"Oh! la coquine, comme elle laisse couler le vin! At~
tends, attends, je vais t'apprendre a mieux fermer les
[20]robinets. A-t-on jamais vu! A-t-on jamais vu!"
La lumiere projetait les ombres contre le mur humide.
Je me dissimulais de plus en plus.
Tout a coup, au moment ou je croyais la visite terminee,
j'entendis la grosse mere exhaler un soupir, mais un soupir
[25]si long, si lugubre, que l'idee me vint aussitot qu'il se
passait quelque chose d'extraordinaire. Je hasardai un
oeil... le moins possible; et qu'est-ce que je vis? Dame
Gredel Dick, la bouche beante, les yeux hors de la tete,
contemplant le dessous de la tonne, derriere laquelle je
[30]me tenais immobile. Elie venait d'apercevoir un de mes
pieds sous la solive servant de cale, et s'imaginait sans
doute avoir decouvert le chef des brigands, cache la pour
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l'egorger pendant la nuit. Ma resolution fut prompte:
je me redressai en murmurant:
"Madame, au nom du ciel! ayez pitie de moi. Je
suis..."
[5]Mais alors, elle, sans me regarder, sans m'ecouter, se
prit a jeter des cris de paon, des cris a vous dechirer les
oreilles, tout en grimpant l'escalier aussi vite que le lui
permettait son enorme corpulence. De mon cote, saisi
d'une terreur inexprimable, je m'accrochai a sa robe, pour
[10]la prier a genoux. Mais ce fut pis encore:
"Au secours! a l'assassin! Oh! ah! mon Dieu! Lachez-moi.
Prenez mon argent. Oh! oh!"
C'etait effrayant. J'avais beau lui dire:
"Madame, regardez-moi. Je ne suis pas ce que vous
[15]pensez..."
Bah! elle etait folle d'epouvante, elle radotait, elle
begayait, elle piaillait d'un accent si aigu que si nous
n'eussions ete sous terre, tout le quartier en eut ete eveille.
Dans cette extremite, ne consultant que ma rage, je lui
[20]grimpai sur le dos, et j'atteignis avant elle la porte, que
je lui refermai sur le nez comme la foudre, ayant soin
d'assujettir le verrou. Pendant la lutte, la lumiere s'etait
eteinte, dame Gredel restait dans les tenebres, et sa voix
ne s'entendait plus que faiblement, comme dans le
[25]lointain.
Moi, epuise, aneanti, je regardais Annette dont le
trouble egalait le mien. Nous n'avions plus la force de
nous dire un mot; et nous ecoutions ces cris expirants, qui
finirent par s'eteindre: la pauvre femme s'etait evanouie.
[30]"Oh! Kasper, me dit Annette en joignant les mains,
que faire, mon Dieu, que faire? Sauve-toi... Sauve-toi
...On a peut-etre entendu... Tu l'as donc tuee?
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--Tuee... moi?
--Eh bien!... echappe-toi... Je vais t'ouvrir."
En effet, elle leva la barre, et je me pris a courir dans la
rue, sans meme la remercier. ..Ingrat! Mais j'avais si
[5]peur... le danger etait si pressant... le ciel si noir! Il
faisait un temps abominable: pas une etoile au ciel...
pas un reverbere allume... Et le vent... et la neige!
Ce n'est qu'apres avoir couru au moins une demi-heure,
que je m'arretai pour reprendre haleine... Et qu'on
[10]s'imagine mon epouvante quand, levant les yeux, je me
vis juste en face du _Pied-de-Mouton_. Dans ma terreur,
j'avais fait le tour du quartier, peut-etre trois ou quatre
fois de suite... Mes jambes etaient lourdes, boueuses...
mes genoux vacillaient.
[15]L'auberge, tout a l'heure deserte, bourdonnait comme
une ruche; des lumieres couraient d'une fenetre a l'autre
...Elle etait sans doute pleine d'agents de police. Alors,
malheureux, epuise par le froid et la faim, desespere, ne
sachant ou trouver un asile, je pris la plus singuliere de
[20]toutes les resolutions:
"Ma foi, me dis-je, mourir pour mourir... autant
etre pendu que de laisser ses os en plein champ sur la
route de la Foret Noire!"
Et j'entrai dans l'auberge, pour me livrer moi-meme a
[25]la justice. Outre les individus rapes, aux chapeaux
deformes, aux triques enormes, que j'avais deja vus le matin,
et qui allaient, venaient, furetaient et s'introduisaient
partout, il y avait alors devant une table le grand
bailli Zimmer, vetu de noir, l'air grave, l'oeil penetrant, et
[30]le secretaire Roth, avec sa perruque rousse, sa grimace
imposante et ses larges oreilles plates comme des ecailles
d'huitres. C'est a peine si l'on fit attention a moi,
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circonstance qui modifia tout de suite ma resolution. Je
m'assis dans l'un des coins de la salle, derriere le grand
fourneau de fonte, en compagnie de deux ou trois voisins,
accourus pour voir ce qui se passait, et je demandai
[5]tranquillement une chopine de vin et un plat de
choucroute.
Annette faillit me trahir:
"Ah! mon Dieu, fit-elle, est-ce possible?"
Mais une exclamation de plus ou de moins dans une
[10]telle cohue ne signifiait absolument rien... Personne n'y
prit garde; et, tout en mangeant du meilleur appetit,
j'ecoutai l'interrogatoire que subissait dame Gredel,
accroupie dans un large fauteuil, les cheveux epars et les
yeux encore ecarquilles par la peur.
[15]"Quel age paraissait avoir cet homme? lui demanda le
bailli.
--De quarante a cinquante ans, monsieur... C'etait
un homme enorme, avec des favoris noirs... ou bruns
...je ne sais pas au juste... le nez long... les yeux
[20]verts.
--N'avait-il pas quelques signes particuliers... des
taches au visage... des cicatrices?
--Non... je ne me rappelle pas... Il n'avait qu'un
gros marteau... et des pistolets...
[25]-Fort bien. Et que vous a-t-il dit?
--Il m'a prise a la gorge... Heureusement j'ai crie si
haut que la peur l'a saisi... et puis, je me suis defendue
avec les ongles... Ah! quand on veut vous massacrer
...on se defend, monsieur!...
[30]--Rien de plus naturel, de plus legitime, madame...
Ecrivez, monsieur Roth... Le sang-froid de cette bonne
dame a ete vraiment admirable!"
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Ainsi du reste de la deposition.
On entendit ensuite Annette, qui declara simplement
avoir ete si troublee qu'elle ne se souvenait de rien.
"Cela suffit, dit le bailli; s'il nous faut d'autres
[5]renseignements, nous reviendrons demain."
Tout le monde sortit, et je demandai a la dame Gredel
une chambre pour la nuit. Elle, n'eut pas le moindre
souvenir de m'avoir vu... tant la peur lui avait trouble
la cervelle.
[10]"Annette, dit-elle, conduis monsieur a la petite chambre
verte du troisieme. Moi, je ne tiens plus sur mes jambes
...Ah mon Dieu... mon Dieu... a quoi n'est-on pas
expose dans ce monde!"
Elle se prit a sangloter, ce qui la soulagea.
[15]Annette, ayant allume une chandelle, me conduisit
dans la chambre designee, et quand nous fumes seuls:
"Oh! Kasper... Kasper... s'ecria-t-elle naivement...
qui aurait jamais cru que tu etais de la bande? Je ne me
consolerai jamais d'avoir aime un brigand!
[20]--Comment, Annette... toi aussi! lui repondis-je en
m'asseyant desole... Ah! tu m'acheves!"
J'etais pret a fondre en larmes... Mais elle, revenant
aussitot de son injustice et m'entourant de ses bras:
"Non! non! fit-elle... Tu n'es pas de la bande... Tu
[25]es trop gentil pour cela, mon bon Kasper... Mais
c'est egal... tu as un fier courage tout de meme d'etre
revenu!"
Je lui dis que j'allais mourir de froid dehors, et que cela
seul m'avait decide. Nous restames quelques instants
[30]tout pensifs, puis elle sortit pour ne pas eveiller les
soupcons de dame Gredel. Quand je fus seul, apres m'etre
assure que les fenetres ne donnaient sur aucun mur et
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que le verrou fermait bien, je remerciai le Seigneur de
m'avoir sauve dans ces circonstances perilleuses. Puis
m'etant couche, je m'endormis profondement.
II
Le lendemain, je m'eveillai vers huit heures. Le temps
[5]etait humide et terne. En ecartant le rideau de mon lit,
je remarquai que la neige s'etait amoncelee au bord des
fenetres: les vitres en etaient toutes blanches. Je me pris
a rever tristement au sort de mes camarades; ils avaient
du bien souffrir du froid... la grande Berthe et le vieux
[10]Bremer surtout! Cette idee me serra le coeur.
Comme je revais ainsi, un tumulte etrange s'eleva dehors.
Il se rapprochait de l'auberge, et ce n'est pas sans inquietude
que je m'elancai vers une fenetre, pour juger de ce
nouveau peril.
[15]On venait confronter la fameuse bande avec dame Gredel
Dick, qui ne pouvait sortir apres les terribles emotions
de la veille. Mes pauvres compagnons descendaient la
rue bourbeuse entre deux files d'agents de police, et
suivis d'une avalanche de gamins, hurlant et sifflant
[20]comme de vrais sauvages. Il me semble encore voir cette
scene affreuse: le pauvre Bremer, enchaine avec son fils
Ludwig, puis Karl et Wilfrid, et enfin la grande Berthe,
qui marchait seule derriere et criait d'une voix
lamentable:
[25]"Au nom du ciel, messieurs, au nom du ciel... ayez
pitie d'une pauvre harpiste innocente!... Moi... tuer!
...moi... voler. Oh! Dieu! est-ce possible."
Elle se tordait les mains. Les autres etaient mornes, la
tete penchee, les cheveux pendant sur la face.
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Tout ce monde s'engouffra dans l'allee sombre de l'auberge.
Les gardes en expulserent les etrangers... On referma
la porte, et la foule avide resta dehors, les pieds
dans la boue, le nez aplati contre les fenetres.
[5]Le plus profond silence s'etablit alors dans la maison.
M'etant habille, j'entr'ouvris la porte de ma chambre
pour ecouter, et voir s'il ne serait pas possible de reprendre
la clef des champs.
J'entendis quelques eclats de voix, des allees et des
[10]venues aux etages inferieurs, ce qui me convainquit que
les issues etaient bien gardees. Ma porte donnait sur le
palier, juste en face de la fenetre que l'homme avait
ouverte pour fuir. Je n'y fis d'abord pas attention...
Mais comme je restais la, tout a coup je m'apercus que la
[15]fenetre etait ouverte, qu'il n'y avait point de neige sur
son bord, et, m'etant approche, je vis de nouvelles traces
sur le mur. Cette decouverte me donna le frisson.
L'homme etait revenu!... Il revenait peut-etre toutes les
nuits: le chat, la fouine, le furet... tous les carnassiers
[20]ont ainsi leur passage habituel. Quelle revelation! Tout
s'eclairait dans mon esprit d'une lumiere mysterieuse.
"Oh! si c'etait vrai, me dis-je, si le hasard venait de me
livrer le sort de l'assassin... mes pauvres camarades seraient
sauves!"
[25]Et je suivis des yeux cette trace, qui se prolongeait avec
une nettete surprenante, jusque sur le toit voisin.
En ce moment, quelques paroles de l'interrogatoire
frapperent mes oreilles... On venait d'ouvrir la porte
de la salle pour renouveler l'air... J'entendis:
[30]"Reconnaissez-vous avoir, le 20 de ce mois, participe a
l'assassinat du sacrificateur Ulmet Elias?"
Puis quelques paroles inintelligibles.
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"Refermez la porte, Madoc, dit la voix du bailli...
refermez la porte... Madame est souffrante..."
Je n'entendis plus rien.
La tete appuyee sur la rampe, une grande resolution
[5]se debattait alors en moi.
"Je puis sauver mes camarades, me disais-je; Dieu vient
de m'indiquer le moyen de les rendre a leurs familles...
Si la peur me fait reculer devant un tel devoir, c'est moi
qui les aurai assassines... Mon repos, mon honneur,
[10]seront perdus a jamais... Je me jugerai le plus lache...
le plus vil des miserables!"
Longtemps j'hesitai; mais tout a coup ma resolution
fut prise... Je descendis et je penetrai dans la cuisine.
"N'avez-vous jamais vu cette montre, disait le bailli a
[15]dame Gredel; recueillez bien vos souvenirs, madame."
Sans attendre la reponse, je m'avancai dans la salle, et,
d'une voix ferme, je repondis:
"Cette montre, monsieur le bailli... je l'ai vue entre
les mains de l'assassin lui-meme... Je la reconnais...
[20]Et quant a l'assassin, je puis vous le livrer ce soir, si vous
daignez m'entendre."
Un silence profond s'etablit autour de moi; tous les
assistants se regardaient l'un l'autre avec stupeur; mes
pauvres camarades parurent se ranimer.
[25]"Qui etes-vous, monsieur? me demanda le bailli revenu
de son emotion.
--Je suis le compagnon de ces infortunes, et je n'en ai
pas honte, car tous, monsieur le bailli, tous, quoique
pauvres, sont d'honnetes gens... Pas un d'entre eux
[30]n'est capable de commettre les crimes qu'on leur
impute."
Il y eut un nouveau silence. La grande Berthe se prit
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sangloter tout bas; le bailli parut se recueillir. Enfin,
me regardant d'un oeil fixe:
"Ou donc pretendez-vous nous livrer l'assassin?
--Ici meme, monsieur le bailli... dans cette maison
[5]...Et, pour vous convaincre, je ne demande qu'un instant
d'audience particuliere.
--Voyons," dit-il en se levant.
Il fit signe au chef de la police secrete, Madoc, de nous
suivre, aux autres de rester. Nous sortimes.
[10]Je montai rapidement l'escalier. Ils etaient sur mes
pas. Au troisieme, m'arretant devant la fenetre et
leur montrant les traces de l'homme imprimees dans la
neige:
"Voici les traces de l'assassin, leur dis-je... C'est ici
[15]qu'il passe chaque soir... Il est venu hier a deux heures
lu matin... Il est revenu cette nuit... Il reviendra sans
doute ce soir."
Le bailli et Madoc regarderent les traces quelques
instants sans murmurer une parole.
[20]"Et qui vous dit que ce sont les pas du meurtrier?
me demanda le chef de la police d'un air de doute.
Alors je leur racontai l'apparition de l'assassin dans
notre grenier. Je leur indiquai, au-dessus de nous, la
lucarne d'ou je l'avais vu fuir au clair de lune, ce que
[25]n'avait pu faire Wilfrid, puisqu'il etait reste couche... Je
leur avouai que le hasard seul m'avait fait decouvrir les
empreintes de la nuit precedente.
"C'est etrange, murmurait le bailli; ceci modifie beaucoup
la situation des accuses. Mais comment nous
[30]expliquez-vous la presence du meurtrier dans la cave de
l'auberge?
--Ce meurtrier, c'etait moi, monsieur le bailli!"
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Et je lui racontai simplement ce qui s'etait passe la
veille, depuis l'arrestation de mes camarades jusqu'a la
nuit close, au moment de ma fuite.
"Cela suffit," dit-il.
[5]Et se tournant vers le chef de la police:
"Je dois vous avouer, Madoc, que les depositions de ces
menetriers ne m'ont jamais paru concluantes; elles etaient
loin de me confirmer dans l'idee de leur participation aux
crimes... D'ailleurs, leurs papiers etaient, pour plusieurs,
[10]un alibi tres difficile a dementir. Toutefois, jeune
homme, malgre la vraisemblance des indices que vous nous
donnez, vous resterez en notre pouvoir jusqu'a la verification
du fait... Madoc, ne le perdez pas de vue, et
prenez vos mesures en consequence."
[15]Le bailli descendit alors tout meditatif, et, repliant ses
papiers, sans ajouter un mot a l'interrogatoire:
"Qu'on reconduise les accuses a la prison," dit-il en
lancant a la grosse cabaretiere un regard de mepris.
Il sortit suivi de son secretaire.
[20]Madoc resta seul avec deux agents.
"Madame, dit-il a l'aubergiste, vous garderez le plus
grand silence sur ce qui vient de se passer. De plus, vous
rendrez a ce brave jeune homme la chambre qu'il occupait
avant-hier."
[25]Le regard et l'accent de Madoc n'admettaient pas de
replique: dame Gredel promit de faire ce que l'on voudrait,
pourvu qu'on la debarrassat des brigands.
"Ne vous inquietez pas des brigands, repliqua Madoc;
nous resterons ici tout le jour et toute la nuit pour vous
[30]garder... Vaquez tranquillement a vos affaires, et
commencez par nous servir a dejeuner... Jeune homme, vous
me ferez l'honneur de dejeuner avec nous?"
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Ma situation ne me permettait pas de decliner cette
offre... J'acceptai.
Nous voila donc assis en face d'un jambon et d'une
cruche de vin du Rhin. D'autres individus vinrent boire
[5]comme d'habitude, provoquant les confidences de dame
Gredel et d'Annette; mais elles se garderent bien de parler
en notre presence, et furent extremement reservees, ce
qui dut leur paraitre fort meritoire.
Nous passames toute l'apres-midi a fumer des pipes, a
[10]vider des petits verres et des chopes; personne ne faisait
attention a nous.
Le chef de la police, malgre sa figure plombee, son regard
percant, ses levres pales et son grand nez en bec d'aigle,
etait assez bon enfant apres boire. Il nous racontait des
[15]gaudrioles avec verve et facilite. Il cherchait a saisir la
petite Annette au passage. A chacune de ses paroles,
les autres eclataient de rire; moi, je restais morne,
silencieux.
"Allons, jeune homme, me disait-il en riant, oubliez la
[20]mort de votre respectable grand'mere... Nous sommes
tous mortels, que diable!... Buvez un coup et chassez ces
idees nebuleuses."
D'autres se melaient a notre conversation, et le temps
s'ecoulait ainsi au milieu de la fumee du tabac, du
[25]cliquetis des verres et du tintement des canettes.
Mais a neuf heures, apres la visite du wachtmann, tout
changea de face; Madoc se leva et dit:
"Ah! ca! procedons a nos petites affaires... Fermez la
porte et les volets... et lestement! Quant a vous, madame
[30]et mademoiselle, allez vous coucher!"
Ces trois hommes, abominablement deguenilles, semblaient
etre plutot de veritables brigands que les soutiens
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de l'ordre et de la justice. Ils tirerent de leur pantalon des
tiges de fer, armees a l'extremite d'une boule de plomb...
Le brigadier Madoc, frappant sur la poche de sa redingote,
s'assura qu'un pistolet s'y trouvait... Un instant apres,
[5]il le sortit pour y mettre une capsule.
Tout cela se faisait froidement... Enfin, le chef de la
police m'ordonna de les conduire dans mon grenier.
Nous montames.
Arrives dans le taudis, ou la petite Annette avait eu
[10]soin de faire du feu, Madoc, jurant entre ses dents,
s'empressa de jeter de l'eau sur le charbon; puis m'indiquant
la paillasse:
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